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Full text of "Annales médico-psychologiques"

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JOlIRlifAli 

DE 


L’ALIENATION MENTALE 

ET DE 

LA MEDECIiNE LEGALE DES ALIENES. 










ANNALES ■ 

MSDIGO-PSYGHOLOGIQUES 

JODKKAl DESTINE A DECDEILLIR TODS lES DOCDUENTS 
RELATIFS A 

L’ALIENATION MENTALE, 

AOX NEVROSES, 

ET A LA MEDEGINE LEGALE DES ALIEN^S; 


BAiLLARGER, 

-.^^^^I.^RRE BOISMONT 
CERISE. 



[E TROISIEME. 

s 0 1 a 2 


(Dn s'obonue d |)aris, 

CHEZ VICTOR MASSON, LIBRAIR.E, 

PLACE DE L’ECOLE-DE-MEDECINE; 

El cbez Ions les libraires de la Fraice el de I’dlranger. 

1851. 





JOURlVAIi 


DJ5 

L’ALIENiTION MENTALE 


[A medecine legale des alienes. 



Tous les fails se produiseiit dans le niondc sous I’iniluence 
d’un priiicipe, d’une idee, d’oii Ja tendance naturelle de I’es- 
ppit h les rattachei’ ii une cause. Le meurtre de soi-mfime, si 
antipathique i rhomuie, et pourtani si, commun, ne pouvait 
echapper h cetleloi; I’antiquiie, oil il fut pratiquS sur une 
large 6chelle, nous le monli’e coinme le r^sultat de ses sys- 
t6mes religieux et pliilosophiques. 

En effet, I’Orient, qui prfisenle les premiers exemples de mort 
volontaire, professait lepanthdisme. Les doctrines du boudhisme, 
son code ■veritable, son expression fiddle,. 6tablissent que le 


(I) Nous avons consulle pour cet article le savant ouvrage de Buona- 
fide, intitule : Hisloire critique etpliitosopkiquedu suicide, traduitdel’ita- 
lien, par ,\IM. Armellino et Guerin. Paris, 184f. 

M*D.-PSYCH., 2* serie, 1. m. Janvier 185). 1. 1 






DU SUICIDE 


pi'incipe, la base et la rfegle de I’univers ne resident que dans 
une essence on une ame universelle, iinpressionnable el Sans 
durde; que tout se fait par pui inecanisme et par des Iqis lidces- 
saires. Ainsi, Tame universelle n’a aucun souci, ne tient aucun 
coinpte des actions bonnes ou mauvaises.des.hpttunes;: ceux-ci 
ne sont eux-mdmes qu’une partie ou une dmanatiod de ceite 
essence a laquelle ils retournent apres la mort. La consequence 
de ce systSme est naturelle; le principe ne pouvant infliger au- 
cune peine, rien n’enipeche qu’on se toe, soil pour parlager la 
felicilfi, soit pour echapper a la souffrancc. 

Chinois, Japonais, Indiens. — Ouvrez les lois de Menou, le 
Tchoung-Yung, deKaeinpfcr, vousretrpii- 

verez partoul la doctrine de runile el de I’identitd de Dieu,..des 
araes et de la nialiere. La mort u’est qu’un changementyde 
forme, le suicide une action indilferenle et rndme louablc, puis^ 
que le grand Budha s’est lue pour que sa chair fut dislribude 
dans une famine gdndrale. Aussivoyons-nousle suicide en grand 
honneur i la Chine, au Japon et dans les Indes. C’est une his- 
loire bien cdlfebre parmi les Chinois, que celle des cinq cents 
philosoplies de I’ecole de Confucius, qui, dedaignant de snrvivre 
a la perte de leurs livres brulds par I'ordre du farouche empe- 
reur Chi-Koang-Ti, se pi-dcipherent tons dans la mer (Brucker, 
Hist. nat. phiL, t. IV, p. 11, p. 670). — Un ecrivain chinois 
rapporte qu’on voit souvent des sectaires de Fo6 se rendre eu 
pelerinage dans des temples situds sur le sommet d’un roc es- 
carpd, et, apr§savoir prononed quelques prieres, se pr^cipiter 
dans I'abime. Deux amanls qui trouvent des obstacles a leur 
passion prennent de concert le parti de se noyer, dans la con¬ 
viction que, venanl a renaftre, ils s’uniront par un hymen heu- 
reux. {Voy. 6claircissement d’un auteur chinois, Histoire des 
voyages, t. II.) 

Les systSmes philosophiqucs el religieux des Japonais ont les 
plus grands rapports avec ceux des Chinois; leur base est dgale- 
mentl’ame universelle, rdmanatiou et la m6tempsycose; aussi 



DANS L’ANTIQUITfi. 3 

le suicide est-il tres coinuiun parmi eux. On ne saurait sc fair* 
une id6e de la facility avec laquelle les individus de celte nation 
s’ouvrent le ventre, se brOIent ou se d^truisent par d’autres 
moyens. 

Rien n’est plus comrauu, dit Charlevoix [Histoire du Japan, 
t. II, p; 69), que de rencoiitrer le long des cotes des barques 
remplies de ces fanatiques qui se pr6cipitent dans la mer, char¬ 
ges de pierres, ou qui percent leurs barques el se laissent sub¬ 
merger peu h peu en chantant les louanges de leurs idoles. lln 
grand nombre de spectateurs les suivent des yeux, exaltent jus- 
qu’au del leur valeur, et demandent leur benediction nvant 
qu’ils disparaissent. Les sectaires d’Amida (idole des Japonais) 
se font enfermer et murer dans des cavernes ou ils ont i peine 
assez d’espace pour s’asseoir, et ou ils ne peuvent respirer que 
par un soupirail: lit ils se laissent tranquillement mourir de 
faim. Des qu’un Japonais a pris la resolution de quitter la vie, 
ses amis ne I’abandonuent plus. Le futur martyr ne les enlrellent 
que du mepris du monde, et il fait meme quelquefois des dis¬ 
cours publics sur le grand sujct qui I’occupe. Toutes les per- 
sonnes qui le rencontrent riionorcnt et lui font des presents. 
Eiifin, le jour du sacrifice etant arrive, il assemble ses parents, 
ses amis, ceux qu’il a engages a suivre son exemple (c’est tou- 
jours le plus grand nombre), et les exhorte ci la perseverance. 
Unfestin d’adieu termine ces preparatifs, et Ton ne quitte la 
table que pour marcher & la mort. 

De tout temps le suicide a ete commun aux Indes. Bayle dit 
que les brahraanes qui appartiennent la secte des gymnoso- 
phistes (philosophes nus) poussent a I’extreme I'indifference 
de la mort; la regeneration etant pour eux un fait positif, 
et la terrainaison fatale un simple changemeut de demeure, Is 
s’y preparent comme li un voyage d’agremcnt. Calanus, un 
de ces gyranosophistes, se brula en presence d’Alexandre. Trois 
siedes plus tard, un autre gyranosophik'e, nomine Zarm6no- 
chegra, se brula dans Athenes, devant Auguste (Plutarque, Vie 



DU SUICIDE 


d'Alexandre; Diodore de Sidle, liv. XVII). De nos jours, le 
suicide par le leu est encore en usage parmi les veuTes, et des 
milliers de fanatiques se font ecraser sous les roues de I’idole 
Jagannat, se noienl dans les fleuves sacres, ou se fontenterrer 
vivanls. 

Chaldiem, Turcs, Persans, Hebreux. — Quant ii ces 
peoples, les exemples de mort voiontaire parmi eux sont si 
rares, qu’on pourrait dire qu’elle y 6tait presque inconnue. Les 
prt'ceptes d’ame universelle et de metempsycose paraissent 
avoir fait chez ces nations peu de proselytes, ce qu’il faut attri- 
buer a leur genre de vie et 5 leur religion. Les Hebreux, en 
particulier, eurent un tel eloignement pour le meurtre de soi- 
mfime, qu’apresles plus rainutieuses investigations, on ne trouve 
dans leurs annales que huit ou dix suicides, et ccia dans I’es- 
pace de quatre niille ans! 

Africains. — L’Afri([ue eut, comme les Indes, ses gymno- 
sophistes; ils enseignaient a exercer son courage, et ii ne faire 
aucun cas de la mort (Laerce). D'un autre cdtc, les prAtres de 
I’Egypte, qui etaient les docteurs et les pliilosophes de la nation, 
n’ont pas peu contribu^, par leur doctrine d’ame universelle et 
de mfitempsycose, it developper le penchant au suicide (Bayle). 
Seso.siris, le plus grand des rois de ce pays, ayant perdu la vue 
dans sa vieillesSe, se tua avec calme et reflexion. Mais e’est sur- 
tout au temps de Marc Antoine et de CMopatre que le suicide 
jouissait en figypte de tant de faveur, qu’on forma une acad6- 
mie appelfie synapotlianumenes (auvaKodmuyevuv) , ou se rfiunis- 
saient un grand nombre de personnes determinees it mourir 
ensemble. Marc Antoine et Clfiopatre, aprfesla bataille d’Actium, 
dcvinreiit I’ame et le guide de cette soci6t6, dont la seule occu¬ 
pation etait Id recherche des moyens les plus doux pour finir 
gaieraent la vie (1). (Buonafide, p. 30.) 


(l) M. Sch»n , dans sa Utaiislique ginirale ei raisoimie de la civilisa- 
lion en Europe, rappnrle, page 151, qu’il existait en France et en Prusse, 



DANS L’ANXlQUITli. 5 

Europeans, Celtes. — La philosophie des Geltes pr6sente une 
grande affinity avec celle des Orientaux.. Leurs prfitres, appel6s 
druides, enseignaient que I’univers est anim6 par une divinity. 
Suivanteux, des parties considerables de cette divinite habitent 
les endroits les plus vastes du monde : on doit, en consequence, 
adorer les eioilcs, les forets, les grands rochers et les tners; les 
antes deshomines sont immortelles, d’origine divine, et soumises 
a la metempsycose (Lacrce, liv. I, p. 2). Il n’est done pas sur- 
prenant que la mort volontaire ait ete tres rdpandue chez les 
Celtes. La fureur du suicide ctait parvenue chez eux & un tel 
degre, que, pour mieux glorifier cette terrible domination, ils 
assignaient un sejour de delices a ceux quisc donnaient la mort, 
et un souterrain affreux el plein d’animaux venimeux a ceux 
qui mouraientde maladieou de decrepitude (Pomponius Mela, 
De situ qrbis, lib. il, cap. xii). Aussi les vieillards dtaient-ils 
dans I’babilude de se prccipiter, apres un repas d’bonneur, du 
bant de certains rochers consacres h cet usage. 

Il existe encore en Subde, dit le chevalier Temple, un monu¬ 
ment de cette ancienne coutume : e’est une grande bale, sur 
les cotes de la mer, euvironnfie de rochers escarp^s. Les Celtes 
du Nord, ne voulant pas mourir honleusement dans leurs hts, 
.se faisaient conduire le plus pres possible de la pointe de ces 
rochers, et ils se prficipitaient ensuite eux-memes dans la mer 
{OEiivres melees, Tp. 11). Du rcstc , les raeilleures preuves du 
peu de valeurque cette nation atlachait a la vie, e’est ce barbare 
usage qui prescrivait, suivani Yalere Maxitne, de efilebrer les 


a I’eppque des guerres de la rApubliquc et du consulal, des clubs de 
suicides donl les staluls obligeaieiit les tnembres a sc donner la mort. 
En Prnsse, le dernier membre de celle .SocifilA a, dit-on, terminfi ses 
jours en 1819. — M. Prosper Lucas, dans sa these, De I’imilaiion conia- 
gieiue, p. 32, dit que le club de Berlin complait six persoones, et celui 
de Paris, douze. Le reglement portait qu’ori elirait tous ies ans celui 
des membres qui se donnerail la mort. 



DU SUICIDE 


jours de naissance par des pleurs et les fuiierailles par des chants 
(lib. 11, cap. xii). 

Grecs et Rmiains: — L’apologie de la inort est parloul dans 
les livres de ces deux peuples: Nil ig.itur. mors est, ad nos 
neque pertinet hilum; quando quidem natura animi mortalis 
liabetnr! s’6crie Lucrfece (lib; III, Be rerum natura, v. 842)^ 

A son tour, Pline regarde comme une grande prerogative de 
rhoniine sur les animaux, et mgme sur la divinite, de pouvoir 
so donner la mort quand bon lui semble : Imperfecta: vero in 
homine natures preseipua solatia, ne deum quidem posse om¬ 
nia. Namque nec sibi potest mortem consciscere, si velit, quod 
homini dedit optimum in tantis vitcepcenis... (Natur. hist., 
lib. II, cap. viii.) La pensee fondanientale de ces ouvrages est 
que rhomme qui se tue ameliore sa position. 

Comme chez les Celtes, il y avail des lieux publics oil I’pn 
pouvait se tuer. II suflBra de rappeler les noms de Leucadej de 
Ceos el de Marseille. 

En parcourant les auteurs les plus cMebres, nous retrou- 
verons presque partout la doctrine du suicide preconisfe,- vantle, 
admiree comme une action sublime. « On ne doit blamer celni 
qui se donne la niovt, dit Platon , que lorsqu’il agit soil sans 
I'autorisation des magistrals, soil sans y avoir 4te dSterriaih^ par 
une position pfinible et intolerable, ou par la crainte d'uu ave- 
nirrempli de malheurs. » {Beslois, liv. IX.) . 

« Ledieu qui a sur nous un pouvoir souverain, dcrit Ciceron, 
ne veut pas que nous quittions la vie sans sa permission; mats 
lorsqu’il nous en fait naitre un juste desir, alors le vrai sage 
doit passer avec plaisir de ces tendbres aux lumieres celestes. » 
{Tusout.,\\\>A.) 

Il faut, toutefois, faire remarquer qu’on elablit en Grece et 
a Rome des lois comminatoires et penales destinees it, s6vir 
centre ceux qui se tuaient aprfes un crime, soil par I’effel. du 
remords, soil par la crainte des peines, 

A pres Platon et Speusippe, fondateurs de la premiere acad^- 



DANS L’ANTIQUITE. 7 

mie, et dont le second se tua & cause des railleries de Diogfine, 
on vit apparaitrc dans la Grfece Arc4silas et Carn6ade, createurs 
de la secoiide et de la troisifeme acad6mie. Ces deux chefs 
d’ecole terminerent aussi leurs jours par le suicide. Le doute, 
que les platoniciens et les pylhagoriciens n’avaient pos^que sur 
ceftaiiies questions, fut formula en pr^cepte. Apres le doute, le 
sceplicisine et le pyrrhonisnie acheverent de relacher tous les 
liens qui pouvaient encore aitacher a la vie. L’existence et la 
mort 6iaient devenues 6galement indiff6rentes pour ceux qui 
adopterent ces principes. 

Les moeurs dures et sauvages, la doctrine bizarre et extrava - 
gante, et la philosopliie triste et brutale des cyniques, a la- 
quelle Tint se joindre plus tard le scepticisme moral, ue con- 
tribuferent pas peu ii rendre la mort volontaire plus frequente, 
surtout apr6s les exemples que donnferent les hommes les plus 
marquants de cette secte. Diogene et son disciple Sliipon, de 
Mfigare, se suicid^reut tous les deux, le premier en s’^touffant, 
le second en buvant tout exprfes une grande quantilA de vin. 
Pendant la c61§bration des jeux Olympiques, le cynique Pere¬ 
grin annonca publiquement qu’il se ferait bruler vif, et fixa 
lui-meme un jour pour cet eirange sacriQce. Une foule consb 
derable vint assistcr a ce spectacle. Peregrin parul: il avail uiie 
torche ii la main, et etait suivi par une troupe de .cyniques. On 
mit aussilot le feu au bucher; alors il posa son manteau, sa be- 
sace et son baton, invoqua ses dienx propices, et s’eianpa dans 
les flamraes. {iMzmw, Demorte Peregrini.) 

Mais e’est aux stoiciens qu’appartient I’initiative d’avoir erigA 
le suicide en dogme. Les Remains, et principalement ceux qui 
remplissaient les hautes dignites dans les cites et a Tarmfie, 
presque tous les 14gislateurs du temps de la r6publique, s6duits 
par i’autorite: et la grandeur de la morale stoicienne, I’adoptA- 
rent avec enthousiasme, et 6crivirent le fameux decret; Moi'i 
licet cui vivere non placet, Apres la chute de la r^publique et 
I’etablisseuient de I’empire, les poetes , les litterateurs les plus 



DU SUlClDi; 


iilustres applaudirent Sgalement aux doctrines, des stoiciens. On 
pent affirmer que tout ce qu’il y a^ait de grand, d’flevfi dans 
le inonde romaia snbissait I’influence de cette teple, qui ran- 
geait au nombre des choses indifferenies la vie pt la rnort. : 

Z6non, fondateur de la secte, voulut joindre Texemple an 
pr6cepte. On rapporte qu’un jour, dans une chute, s’4tant cass4 
un doigt, il frappa la terre de sa main, en s’ecriant : « Me de- 
niandes-tu ? je suis prdt: En adsum , quid me urges, precor? 
(Diogene Laerce, lib. VII, p. 28), et sans tarder davantage-il 
se donna la mort (an 264 avant J.-C). Ses disciples suivirent 
en foule son exemple. Nous nous bornerons h citer les noms de 
Caton, de S6n4que, etc. 

Les enseignements des cyreueens, quoique diff6rentsde ceux 
des cyniques et des stoiciens, abouiirent aux meines resuUats. 
Aristippe de Gyrene, fondateur de la secte, enseigna que le sage 
doit choisir ee qu’il aime le mieux de la vie ou de la mort, et 
regarder Tune etl’autre avec une egale indifference. — Heg4- 
sippe, e41ebre parmi ces philosophes, fit des descriptions si 
eioquenies des inisSres de la vie el des f41icil4s de la mort vo- 
lontaire, que ses auditeurs, entrainespar ses discours, setuerent 
en tel nombre, que le roi PioI4mee loi defendit de parler sur 
cesujet. (Cic4r., TttscuL, Viv. I, 34.) 

Les epicuriens faisaient aussi consisler le souverain bien dans 
la volupte, avec cetie difference n4anmoins, que la volupt4 
n’etaii pas uniqueraeril, pour eux, dans les plaisirs corporels, 
raais encore dans le conlenteinent de I’esprit. Leur morale , en 
ce qui rcgarde la mort volontaire, pent se r4duire a ceci: Le 
suicide est une action .sans importance, on qui m6rite meme des 
eloges, lorsqu’on sail le commeitrea temps; c’est-iirdire que, 
dans certaines positions, il iinporie d’examiner s’il est utile de 
pr4venir ou d’atlendre la mort. (P. Gassendi, Sjjnlagmaphil. 
Epicuri, p. Ill, cap. xx; et ses Notes sur DiogSne Laerce, 
liv. X.) Lucrece, I’auleur De rerum natura, Tadmirateur 
passionne d’Epicure, se lua, a peine age de quarante-huit ans. 



DANS L’ANTIQUirfi. 9 

— Diodorc se coupa la gorge. — Mais le plus curieux exeraple 
de suicide parmi Ics fipicurieus, est celuide P^trone, surnomrae, 
a cause de ses poesies, auctor purissimw impuritatis. La vo- 
lupte et la mollesse etaient les seules preoccupations de sa vie. 
Ces belles qualites lui valurent I’honneur d’etre un des princi- 
panx confidents de Ndron et I’intendant de ses plaisirs. La 
grande faveur doni il jouissait lui attira I’envie de Tigellin, qui 
I’accusa d’etre eutre dans nne conspiration contre I’empereur. 
Qnand Petrone se vit arrete et juge, il prit la determination de 
ee tuer lui-ineme, pour oter a son ennenii le plaisir de le faire 
tuer. Il accomplit son dessein suivant les rfegles posees par les 
epicuriens, avec un calme ct ineme une legerete extraordinaires. 
Il se fit ouvrir les veines , tout en s’entretenant avec ses amis 
de vers el de poesie , puis il ordonna de les refermer pour se 
les faire ouvrir de nouveau. Dans I’inlervalle, il envoya a Naron 
un livre cachele de sa main, dans lequel il dficrivait les debau¬ 
ches de ce prince sous des noras emprnnt^s. Enfin, apries avoir 
partag6 son temps enlre le badinage et les frivoliles, il s’6teignil 
dans une indifference que rien ne saurait exprimer. (Tacile, 
A^maL, liv. XVI.) 

De ces causes generales, si nous passons a I’etude des causes 
particulieres, nous voyons les pas.sions exercer une influence 
immense sur le norabre des morts volontaircs; mais ces mo¬ 
biles ont un reflet d’heroi'sme, de devouement, de grandeur qui 
leur imprime un caraclere special. 

C’est ainsi que I’amour de la patrie, si puissant dans I’anti- 
quite, fut I’origine d’une foule de suicides, parmi lesquels se 
placent ceux de Theraistocle, de Cbdrus , des Philfene de Car¬ 
thage , des Numantins, etc. — L’amiti6 eut aussi ses martyrs : 
apres la defaite de G. Gracchus , ses deux amis Pomponius et 
Licinius, voulant remp§cher de se dfitruire, lui sacrifiereui leur 
vie. Sysigambis, ne pouvant supporter la perte d’Alexandre, se 
l.aissa mourir de faim. Antinofis s’immola pour prolonger les 
jours de I’cmpereur Adrien. 



10 


DU SUICIDE 


L’amour des epoux, celui de la famille doniifirent dgalemeni 
lieu a de nombreux suicides. La bataille de Thynibrde couta la 
vie k Abradate, roi de Susiane; sa femme Paiith6e en fut tene¬ 
ment dfeolee, que, malgr6 les exhortations de Gyms, elle se 
donna un coup de poignard et tomba sans vie sur le cadavfe de 
son mari. Phila, fille d’Antipater, ne pouvant supporter la d6- 
faite de son mari, avale le poison et meurt. Porcie, fdle de 
Caton, femme de Brutus, ineurtrier de Gesar, ne veut pas sur- 
vivre a son mari; en vain on lui enleve tons les moyens, elle 
avale des charbons ardents.... Arria, femme de Poetus, person- 
nage consolaire , sachant la destinde reservee k son mari pour 
avoir conspire centre I’empereur Glaude, saisit une dp6e, I'en- 
fonce dans son sein, et, la presentant tout ensanglant^e k son 
6poux , elle lui dit: Pcete , non dolet.. Qui ne connait les ten- 
talives de Pauline, femme de Sfineque! 

Les homines imitkrent aussi ces examples : Tiberius Grac¬ 
chus; 6poux de I’illustre Gorn61ie, ayant trouvA dans son lit 
deux serpents, I’un mSle, I’autrc femelle, consulta les auspices. 
II apprit d’oux quesa femme succomberait bienlbt si on laissait 
echappcr le male, tandis qu’il perirait si la femelle etaitmise 
cn liberte. Dans celte alternative, Gracchus n’hesita point k 
tuor le male, et quelque temps apiks il mourut. G. Plautus 
Numida , ayantappris la morl de sa femme, se porta un coup 
de poignard dans la poitrine. 

Plusieurs personnages celebres se tuerentde douleur d’avoir 
perdu leurs enfants. Telle fut la fin d’Aristomkne, le h6ros des 
MessAnicns. La m6re de ThAmistocle, ne pouvant arrAter les 
dAportements de son fils, dans sa jeunesse, se pendit de deses- 
poir. L’un des deux Balbus, dont on admire les statues Aques- 
tresk Herculanum, en voyant egorger sin fils, sefit massacrer 
avec lui. La premiAre femme de Sejan, k la vue des cadavres 
de ses enfants exposes en public, se donna volontairement la 
raort. Gordien I’aine, agA de quatre-vingts ans, aprAs la mort 
de son fils, se suicida. 



DANS L’ANTIQDlTli. U 

L’honueur et Ja gloire out constamment exercd leur em¬ 
pire sur le genre huraain.Parmi la foule incroyable des sui¬ 
cides d^lcrinines pur ces deux sentiments; nous ne choisirons 
quo les ])Ius reflechis et les plus celebres. 

Sardanapale, vaincu par ses ennerais, se brula sur un bucher 
d’line hauteur considerable, avec ses tresors, ses femmes et ses 
eunuques. Le fils de la reine Tomyris, fait prisonnier par Cyrus, 
se donna la raort pour recouvrer sa liberte. Aniiibal, tromp6 
par L. Quintus Flaminius et tralii. par Prusias , s’ccrie : « Ce 
jour prouvera corabien les moeurs du people romain ont deg§- 
nere. Leurs peres avertirent le roi Pyrrhus, ennemi arm6 et 
doiit les troupes couvraient I’Jtalie, de se lenir en garde centre 
le poison; ceux-ci, au contraire, envoient un ambassadeur a 
Prusias pour I’engager a se souiller d’un crime! » Aprfes avoir 
prononce ces paroles, il avala le poison qu’il gardait habituelle- 
ment sur lui. 

Sur le point de tomber entre les mains de ses ennemis, Mi- 
thridate donne du poison a ses femmes, a ses lilies, et en boit luj- 
uiSrae. Mais le poi.^on est impuissant conire lui; il a recours h 
son 6p6«; elle trahit encore son csperance: alors il s’adresse Si 
un soldat, et se fait tuer par lui. 

La guerre d’Afrique fut marquee par trois suicides celebres: 
celui de Galon, dont nous avons deja parl6, puis celui de Saba, 
et en dernier lieu le suicide de Scipion, gendre de Pompee. 

A ces noms connus, il faut joindre ceux de Cleomene , de 
Uemoslbene, d’Isocrate, de Poppee, de Corbulon, 

La tyrannie des empereurs fit du suicide une affreuse neces- 
siie. Sous le regne de Tibere, les accuses poliliques condamnes 
h la peine capitale etaient non seulement exposes, trainfis par 
la ville et jetes dans le Tibrc, mais encore tons leurs biens 
etaient confisques; tandis qu’au contraire ceux qui, avant de 
subir la peine, disposaleni de leur vie, reccvaient les deruiers 
honneurs, et leur fortune elait conservee comme une prime due 
au courage de se douner la mort. (Suelone, Vie de Tibere \ — 



12 DU SUICIDE 

Tacite, Anrnl., liv. VI; — Montesquieu , Grandeur des Ro- 

mains, chap, xit.) 

Le sentiment de la chastele a et6 la cause d’un certain nombre 
demorts volonlaires. Nous.n’aurons que deux hommes ameu- 
tionner : Democifes et Sixt. Papinius. Le premier, jeuneiomme 
d’une beautd et d’uue vertu remarquables, se tua pour ne pas 
c6der aux sollicilations infames de Demetrius (Plutarque). 
L’autre se pricipiia pour echapper aux caresses incestueuses de 
sa m^re (Tacite, Annul., VI.) — Le nombre des femmes qui 
se tiibrent pour le meme motif derail fitre beaucoup plus con¬ 
siderable. En tele de la liste se place Lucrece; puis riennent les 
femmes des Teutons, qui, sur le refus de Marius de les remettre 
aux mains des Veslales, se pendireni de desespoir. Nous lisons 
dans Ciceron que deux jeunes filles de Byzancc, appartenant 
aux'plus hautesfamilies, sejeterent dansdes puils pourfichapper 
a I’opprobre. (Val. Max., liv. VI, cap. 1.) On .sait que beaucoup 
de femmes chr6tiennes se suicidferent aussi par des principes 
de cbastei§. Eusfibe et plusieurs saints Peres rapportent que 
sainle Domnine et ses deux filles, Berenice et Prosdoce, vierges 
d’Antioche , se noyferent dans une riviere pour echapper an 
d^slionnenr. (Euseb., Hist. eccL, lib. VIII, cap. xil.). , 

La douleur physique fit beaucoup de viclimes parmi les an- 
ciens: c’6tait one consequence naturellc du mepris de la mort. 
Nous citeroHS Ari.starque , qui voulut, par un suicide, meltre 
fin aux tourments de I’hydropisie (Suidas); le medeciu Erasis- 
irale, qui, ronge par un ulcere, but la cigue (Stobfie, sermo VJI, 
JJe fortitudine ); Eralpsthene, surnomme le Philologue; Pom- 
ponius Atticus, Latrone, Diocletien el Silvius Italicus. 

L’antiquite compta des suicides donl les motifs furent aussi 
futiles qae ceox du cuisinier Vatel. Lycambre, raille par Ar- 
chiloque, auquel if avait refuse cn mariage une de ses.Giles , 
se pendit avec trois d’entre elles. Labianus, poete saiirique , 
ayanl eu ses livres coudamnes aux flammes, s’enterra lui-meme 
dans le lombeau de ses pferes. Antocles el Epicles, apres avoir 




DANS I.’ANT1QU1TF.. 13 

mang^ tout leiir argent dans la gourniandise et la d6bauche, se 
donnereni la inoi t en avalant de la cigue. Un des Irois Apicius, 
qui excellaient dans I’art culinaire, avail sacriCe aux plaisirs de 
la bouche la plus grande partie de sa fortune. Oblige de verifier 
ses coraples, il fut fort surpris de voir qu’il ne luirestait plus 
que six millions de sesterces; et comine il trouva que cette 
somme n’6iaitpas suffisante pour la voracite de son ventre, il 
s'empoisonna. {Ath6nee, liv. I, IV et VII.) 

En resume, le panthiiismc, ce grand sjsttoe religieux de 
rOrient et de I’antiqnit^, jeta les premiers germes du suicide, 
en faisant de I’homme une partie int^-ante de fame univer- 
selie, une Emanation d’une divioite sans encrgie, sans conlrdle, 
indifferente a tout. Comment, en effet, supporter la douleur, 
I’ennui (1), le d^gout de la vie, quand, par un simple change- 
ment de demeure, on pensait s’afifranchir de tons les maux, se 
r^unir a son principe, jouir de la ftlicit^. 

A leur tour, les systfemes philosophiquesanciens, ces negations 
dfiguisees, mais Cdnstaiites, des religions, agrandirent singulifere- 
ment le cercle du suicide. Trois opinions principales concouru- 
rent surtout a ce rfeultat deplorable : Tune, en g^nOralisant le 
doute eten semant Sous ses pas te scepticisme etle pyrrhouisme; 
I’autre , en glorifiant I'homme outre mesure , en I’Olevant au 
rang des dieux et en erigeant le suicide en dogme; la troisieme, 
enfm, en plagant le souverain bien dans le plaism, et le mal 
dans sa perte : toutes, en professant I’indifference la plus com¬ 
plete pour la vie ou pour la mort. 

Quant aux passions, toujours semblables pour le fond, varia¬ 
bles seulement pour la forme, elles r4fleterent dans le suicide 
les maux, les coutumes, les institutions du temps. Gomme chez 
les anciens , la pa trie etait lout, la famille presque rien, il en 
resulta pour les morts volontaires une apparence de grandeur, 
d'heroisme, de devouement dont I’orgueil etait au fond le mo- 


(1) Nous divelopperons I’influence deFennui dansuncliapilrcspecial. 



DD SUICIDE 


iU 

bile, el qui explique racial qu’elles eurent dans le monde. La 
viletd des femmes etdes eafants, le mfipris qui s’attacliait i Fes- 
clavage devaieni ensevelir dans l’obscurit6 tous les suicides du 
foyer. Il en sera tout aulrement lorsque nous 6tudierons le sui¬ 
cide dans les temps modernes: I’influence de la femme et I’amour 
de la famille devenant de plus en plus predominants , les cha¬ 
grins domestiques, les inlerets froiss6s auront une part consi- 
ddrable dans les causes, et les morts volontaires, s’individuali- 
sant de plus en plus, perdront ce caraci^re d’elevalion et de 
grandeur que leur avaient iraprime les moeurs antiques, et ne 
figureront guferc plus que comme des unites dans Vhistoire et 
les tableaux de la statistique moderne. 

Itlo;fcn age. 

Le paganisme, celte materialisation de la pens^e, cette glo¬ 
rification de la forme, etaitmort dans iesaraes; la philosqphie, 
qui n’avait cesse de I’attaquer et de le miner, ne vivait plus que 
dans quelques souvenirs. A leur place avail grandi une croyance 
nouvelle qui allait faire une revolution gendrale dans les iddes, 
car elle proclamait I’uniie de Dieu , le respect de la femme et 
des enfants, I’aboliiiou de I’esclavage. Quelquedlrange, etmfime 
quelque barbare que dut paraitre it la socidtd didgante et spiri- 
tuelle de la Grece et de Rome cette religion prdchee par d’obscurs 
artisans venus d’un pays ddtesie , elle n’en etait pas moins un 
progres immense, car elle portait dans ses flancs I’avenir du 
monde, son emancipation, son egalite devant Dieu et devant la 
loi. Son caractdre distinctif , le sentiment religieux par lequel 
elle aspirait.non seulement a gouverner les indivWus, mais S 
rdgir les socidlds, dtait I’adversaire le plus redoutable des sys- 
tdraes religieux et philosophiques de I’anliquitd sur le suicide. 
En presence d’une doctrine qui drigeait en autant de dogmes 
la souverainetd, la puissance, la justice de Dieu , la ddpendance 
complete de ses crdatures, son droit absolu de vie et de raort 
sur chacune d’elles, le principe de conservation devait triompher 



\U MOYEN-AGE. 


15 


du pi'incipe de deslruclion. Aussi rcncontrcioiis-iious fort peu 
de morts volontaires pendant la periode croyante du nioyen age : 
c’est, au reste, cc que I’analyse rapide de cette dpoque inettra 
dans tout son jour. 

Mais avant de passer outre, il est necessairo d’enlrer dans 
quelques explications. 

L’^tablissement du cbristianisme, tout prodigieux qu’il pa- 
raisse, ne fut cependant ni assez rapide, ni assez general, dans 
les premiers sifecles de notre iire, pour detruire completement 
les id^es de I'antiquite sur le suicide. Sans parlcr des opinions 
stolciennes, la soci4t6 romaine, apres le renveisement de la 
republique, fut travaillee, sous les empereurs, de maladies mo¬ 
rales qui ont etfi ddcrites avec soin dans ces derniers temps par 
des 6crivaius habiles. La tyrannic , les malheurs publics , les 
guerres civiles, sans cesse renouvelees, jetbrent dans les esprits 
les germes de I’enuui, du decouragement et du d^sespoir. 

A cdl4 du cbristianisme, si melancolique, si contemplatif dans 
sa nature, naquit une melancolie paieime dont S6nbque a laiss6 
un tableau frappant. 

II Le mal qui nous travaille, s’^criel’auleur du Delranquii^ 
litate animi, n’est pas dans les lieux ou nous sommes, il est en 
nous. Nous sommes sans force pour supporter quoi que cesoit,. 
incapables de souffrir la douleur, impuissants a jouu’ du plaisir, 
impatients de lout. Combien de gens appelleni la mort, lors- 
qu’apres avoir essay6 de tous les changements, ils se trouvent 
revenus aux memes sensations, sans pouvoir rien eprouver de 
nouveau! La vie, le monde leur sent devenus &. charge, et au 
sein meme des d^lices ils s’ecrient: Quoi! toujours la m6me 
chose! (' Nous retrouverons cette pensee a toutes les 6poques 
de I’histoire. 

Au temps de S6neque , eii effet, le suicide fut une veritable 
maladie contagieuse, les hommes 6prouvaient comme un besoin 
de mourir. Les crimes des empereurs firent, ainsi qu’on I’a vu 
prec^demment [Du suicide dans I'antiquite), de la mort volon- 



16 DU SUICIDE 

taire une affreuse n6cessit6. L’adulation eut aussi ses vJctimes. 
Des Remains se devouaient pendant la maladie d’un empereur; 
ils s’engageaient a se donner la mort ou li combaltre dans 
rareue, si le prince revenait a la same. Caligula contraignit deux 
de ses flaneurs a accomplir leur promesse; il voulut assisler au 
combat de I’un, et ne le cong6dia que vainqueur; I’autre, orn6 
de festons et de bandelettes, fut promene dans Rome , et uue 
troupe d’enfants le pr6cipita ensuite du hau.t des remparls. 
(Suet., Yit. Calig., cap. xxvi.) 

Rome, qui pendant tant de slides s’6tait assimilfi par ,1a 
conquete tous les peuples Strangers, allait a son tour subir la 
peine du talion. Du Word s’avancaient les hordes barbares, 
ayant a leur tete les Germains, qui devaient se pai tager les 
lambeaux de sa nationality. Si nous parcourons les traditions 
religieuses et populaires de ces peuples, nous verrons encore de 
ce coty le ehrislianisme aux prises avec des - convictions pro- 
fondes sur le suicide , et une lulte longue et vigoureuse aura 
lieu avant qu’il etouffe ces croyauces, fruits du cliinat et de 
ia religion. Pour ydairer ce point hislorique, quelques dytails 
sont indispensables. 

Cbez les peuples septentriouaux, le suicide ytait tout a fait 
passy dans les mceurs. Le dieu des Germains, Odin , en avait 
lui-meme donneJ’exemple. Voyant la mort approcher, il se fit, 
dit la tradition, ouvrir la chair au moyen d’une pointe de lance, 
et s’appropria, par celle cyrymonie magique, tous les guerriers 
qui pyriraient a I’arinye dans les batailles. (Bartholin, Be causis 
contempicB mortis a Danis, lib. II, c. vii, p. 342, in-4°; Hafniae, 
1689.) Des femmes germaines, faites prisonniyres par les Ro- 
mains, et exposyes en vente d’apres I’ordre de I’empereur, se 
donnyrent toutes la mort, aprys avoir egorgy leurs enfants. 
(Tacite, Annal.,\\h. II, 15.) Bartholin (own. cit.) rapporte 
que les guerriers danois sortis vivanls des batailles regardaient 
comme une home de mourir, vivants dans leur lit, de vieillesse 
ou de maladie , el se suicidaient souvent pour ydiapper a un 



All MOYEN-AfiK. 


It 

parcil oppi’obrp. Le roi Helgo se laissa toniber volonlairement 
sur la poiiile d’line ep6e. Hading se pendit, ne pouvaiit survivre 
a Handing, roi de Suede j qui, a la nouvelle controuvee de la 
inort de son ami, s’clait noye dans un lonneau. Starcbaler, deja 
avance en age, et craignant de perdre, dans nne vierllesse im- 
puissante et inactive, la gloire de ses exploits, se fit donner le 
coup inortel par un autre gucrrier. 

Les Gothscroyaicnt que ceuxqui out vCcu oisifs et qui meurent 
de mort naturelle, de maladie ou de vieillesse, sont destines a 
croupir elernellcment dans des antres remplis d’ordures et d’ani- 
raaux venimeux , tandis que les gucrriers morls au milieu des 
batailles doivenl avoir part aux delices du palais d’Odin. Chez 
eux , la mort de ceux qui succorabaient aux fatigues de I’Sge 
dtail appelee kerlingedmide, c’cst-ii-dire, la mort des vieilles 
femmes. II y avait, sur les limites des terres des Wisigolhs, un 
rocher elevO, dit le Rochei' des aieux, du haut duquel les vieil- 
lards so precipitaient lorsqu’ils etaieiit las de la vie {(Euvves 
melees du chmdier Temple, \'i. W). 

Fline altribue uiie coutume serablable a des penples qii’il 
designe seulemeut sous le nom de nation hypei'boree: peut-ctre 
veut-il parlor des Wisigoths? On trouve dans le second cha- 
pitre de I’histoire de Gothric et de Raoul le r6cit de la mort de 
Kapnartung etde ses enfants, qui, honteux de vivre, sejeterent 
du Rocher des aieux et allerent ainsi, pleins de joie, rejoindre 
Odin dans le Valhalla. Les esclaves qui perissaient avec leurs 
maitres etaient admis dans ce sejour de felicity 6ternelle, et ils 
servaient seuls le grand Odin. Les femmes Etaient, en general, 
exclues du Valhalla; mais ily avait une exception en faveur de 
cedes qui suivaient leurs maris au tombeau en se donnant la mcrt 
(Keysler, Ant. select, septent. et Celtic., Hanov.,1720, p. 141). 

Deux coutumes analogues, nees de la vie presente et de I’es- 
poir de la vie it venir, se rencontrerent chez la plupart des peo¬ 
ples seplentrionaux. Les anciens auteurs, qui ont parlO des 
Thraces,, des V6n6des, des Herules, des Brussiens , des Sen es 

AXNAI.. MED.-PSVcn., 2' seHe, t. III. Janvier IR.Sl. 2. 2 



18 


DU SUICIDE 


et des Troglodytes, les montrent se tuant eiix-m6uies lorsqu’ils 
^talent parvenus a la vieillesse, ou donnant lamort ^ leurs p&res 
qui la recevaieiit comme un bienfait. 

L’61einent civilisaleur chretien eutdonc a vaincre de grandes 
dillicult^s pour arracher des espriis I’idde du suicide que les 
eleuieuts gr6co-romain et germain barbare y avaient profond6- 
uient enracinfie; mais lorsque la pens6e chretieiine regna sans 
parlage sur les consciences, le suicide devint beancoup pins 
rare. Ce fut saint Augustin qui, au it' et au V' siecle , se.pro- 
nonfa centre les theories favorables ii la mort volontaire; il leur 
opposa une argumentation vive et puissante, donna pour base 
>1 ses doctrines des prescriptions faites par Moise et Jesus-Christ, 
et fixa pour I’avenir les idees chrfiliennes sur le suicide .{De 
civitate Dei , lib. I, cap. xvi et seq.). Bientot les conciles d^- 
terminferent une penalil6 destiuec a le pr4venir, et sanctionnb- 
rent ainsi les principes de I’eveque d’Hippone. Le conoile 
d’Arles, teiiu en 452 , declara que la mort volontaire ne pou- 
vait 6tre I’effet que d’une fureur diabolique; et en 563, le conr- 
cile de Bragues dScida que ceux qui se donneraient la mort par 
le fer ou le poison, ou eu se precipitant d’un lieu elevd, ou en 
se pendant, ou de quelque autre maniere , seraient punis des 
peines de \'kgMse. {Concilium Ai'elatense, ann. 452, ap.. Labb. 
cone., t. V, p. 8, ed. 1728; Concil. Bracarem., 11, can. 16, 
ap. Labb. concil., t. VI, p. 522). Les ingmes prescriptions sont 
reproduites dans les actes du concile d’Auxerre, en 578, et 
dans ceux du concile de Troyes, au ix' sigcle. Le pape Nico¬ 
las Pdefendit egalement les priferes pour le repos deTSme du 
suicide (Onn. «V., t. IX, p. 1545). 

Une reprobation aussi eclatante de la part d’une antoritg qui 
etait tout alors, et a laquelle vinrent se joindre les peines 
porlges par les lois, dut produire une impression profonde 
sur les espriis. Aussi se fit-il un grand changeraent dans les 
mceurs relativement a la mort volontaire, qui se montra de plus 
en plus rare. Gependant les exemples ne cessferent pas enlilsre- 



AU MOYEN-AGE. 19 

nient; les historieiis et saint Gr^goire de Tours surtout eii out 
cit6plusieurs parmi les Francs convertis. 

Mero\6e, fils de Ghilperic , pris par les soldats de son p6re, 
s’abanclonna au d^sespoir, et ne vit de recours que dans la 
mort volontaire. II fit venir Ga'ilen, son ami, et lui dit: « Nous 
n’avons tons les deux qu’une meme pensee et qu’une mSme 
volont6; je t’en prie, nesouffre pas que je tombe dans les mains 
de mes ennemis : prends mon glaive et frappe-moi. » Ga'ilen 
n’h&ita pas et le perca d’uu coup de poignard (Greg. Turon., 
Hist. Franc., lib. V, Ap. script, revum Gall, et Franc., t. If, 
p. 246). 

Le comte Palladius, ayant cte depouill6 de sou comi6 par 
I’inQuence de I’^veque de G4vaudan, apprit 5 Clermont, ou il 
s’6tait r4fugi4, que le roi voulait le faire tuer : « Alors, frappe 
de terreur, il tomba dans de telles angolsses, qu’il menacait de 
se donner la mortde ses propres mains. Quoique tr6s surveill6, 
il trouva le moyen d’echapper un instant aux regards de sa 
mere, eutra dans sa chambre a coucher, lira son 4p6e du four- 
reau et s’appuya si fortement dessus, que la pointe entra par la 
mamelle et ressortit par I'^paule. Palladius se releva, perca la 
seconde mamelle comme la premidre et tomba mort. » Chose 
merveilleuse! s’6crie saint Gregoire , et qui ne put avoir lieu 
que par I’oeuvre du diable; car le premier coup devait le tuer si 
le d4raon ne fut venu a I’aide , pour que le comte put pousser 
jusqu’au bout sou infernal dessein. Le cadavre fut transporte 
au monastere de Conruon, et y fut enseveli en dehors des sepul¬ 
tures chreliennes et sans obtenir I’honneur d’une messe. Cer- 
tainement ses malheurs et sa mort eurent pour cause I’outrage 
qu’ilavait fail 41’evgque [Id., lib. IV, cap. xi). On lit dans ce 
meme recueil que des emissaires de Fredegonde, venus pour 
assassiner Childebert, ayanlete decouverts et livresa la torture, 
plusieurs d’entre eux se percerent de leurs poignards (lib. X, 
cap. xvixi). Des malheureux, contraints parleroi GhilpericF' de 
suivre en E.spagne la jeune Rigonthe, qui devait etre la femme 



20 Du SniClDE 

tlfi Rcckared, roi des Goths, s'oldrent la vie avec des laccts an 
nioiiicnt dela separation donlourcuse it laquelle onies condam- 
nait(/fi?., lib. VI, cap. XLV). 

Ges fails, & la verit6 pen nombrenx, prouvent qn’il reslait En¬ 
core chez les Francs , apres la conquete, des habitudes de sui^ 
cide; ils nionlreiU en mfime temps que cet acie avatt perdii le 
caractere de grandeur qu’il presenlait chez les Roniafns pour 
devenir brutal comme les moeurs. i 

Le christianisme modifia sans doute profondement Felat des 
antes, mais il ne put iriompher conipletement de ces senfiniehts 
de tristesse et de degout de la vie qoi tourmentenl tanl d'es- 
prits, et I’emiui se refugia dans les cloiires. Ceci n’a rien qni 
doive surprendre. Les populations, effrayees des signes de de¬ 
cadence de la socieie, des ravages terribles causes par les Bar- 
bares , sentant de toutes parts le sol trembler sous leurs pas, 
faisaient irruption dans les monasteres, G’est ainsi que le moine 
Gassien, au v' siecle, reuuit en peu de temps, autour do lui; 
dans les Gaules, plus de 5,000 c6nobiles. Mais si la vocation 
etaitponr beaucoup dans cet elan, il faut aussi reconnaitre que 
le vieil homme n’etait pas mort chez lous les religieux. Gassieh, 
lui-meme, apres avoir gemi, dans son Spiritus tristifice, sur 
une maladie appeiee accidia, signale plusieurs suicides dus 
il cetle influence. Ge desordre de I’inieliigence n'est pas plus 
eionnant que la dysmenorrhee des femmes cloUrees donl nous 
avons parle dans notrc Traite de la Menstruation. Les ecrits 
des pores de I’liglise, et notamment les trois livres de saint Jean 

Ghrysostome a Stagyre, peignent d’une maniere admirable le ma¬ 
laise, I’inquietude, la tristesse on plulot Vathumia, mot grec cent 
fois plus energique, quiconsumaient lemonde an milieu desjoies 
les plus eiourdissantcs et du besoin qoi poussait leS hommes k 
chercher dans le suicide un terme plulot qu’un remede k leurs 
niaux {saint Chrysostdme, edit. Gaume, t. P’’, p. 191, et le 
memoire sur la Maladie morale de Vennui, Annul, medico- 
psychol., t II, 1850). 



AU MOVEK-AGli. 


31 


Saint J6r6ine appcile figalenient ratleutioii sur cetle disposi¬ 
tion inaladive des ames(5. Jer.ylitt. 95, Rusticwn ; 97, ad 
Danetriadcm). 

Du V' au X' si^cle* les documents sur le suicide deviennent 
de plus en plus races, sauf les cas observfo dans les mouastferes 
et qui dpiveut, en grande partie, elre attribu6s & la folie j c’est 
I’epoquG que nous appelons croyante. De loin en loin cependant 
on sent les traces de ceite maladie dans les monastferes : c’est 
ainsi que M. Magnin en a cite un exerapledans sa tragediede 
Callimaque. Ces sentiments, dont on constate quelques exem- 
ples, [sont les rfisultats de rennui concentre, de la tristesse 
mystique , observes chez un certain nombre de religieux, et 
qui ne sent eux-ni6mes qu’une des formes de I’ennui inherent 
a rhomme. 

Mais avcc le xii': et le xiii“ siecle, niie revolution geu6rale 
s’opera dans les opinions, dans la nature des relations sociales, 
dans la lilteralurc et dans les arts. La nianie du suicide, bornee 
d’abord a quelques exceptions, se raninia comme un souvenir 
des temps antiques, et pen6ira dans toutes les classes de la so¬ 
ciety. 

A celte 6poque, le suicide se montra avcc plus de frdquence 
dans les monasteres. M. Bourquelot, qui a surtout indiqu6 ce 
fait, a parle d’une tristesse et d’nn d^scspoir qui paraissent avoir 
affecte particulicrement I’ame des inoines, sorte de maladie lo¬ 
cale, nee a I’ombre des cloilres, et qui souvent chcrchait son 
reraede dans la niort. Ilarrivait en effet, de temps a autre, que 
ces prisonniers volontaires, vivant dans le silence, priv6s du 
commerce des autres hommcs, des distractions et des jouis- 
sances.que donuc le monde, obliges a la pratique des vertus les 
plus difficiles, condamnes a conceutrer toutes leurs faculty 
dans I’amouc d’un Dieu invisible, se sentaient pris d’une md- 
lancojie profonde et du ddgout de la vie. Cesaire en rapporte 
plusieurs exemples (1). 

U) Voyez le memoire de M. F. Bourquelot, Biblioth. des Chart., t. Ill, 



22 


DU SUICIDE 


Les chroniqnes des xiv° et xv° siecles contiennent uu cer¬ 
tain nombre de morts volontaires d’indiridus qai ne sent 
arrStesnipar la crainte de rignominier&erveealeurdSpouille, 
ni par la terreur du supplice 6ternel. Marie Coronel, privSe de 
son pffre, sfiparee de son maripar ordrede Pierre leCruel (1353), 
se donna la mort, craignant de ne pouvoir resister aux tenta- 
lions d’nne jeunesse ardente. « Femme digne d’un meilleur 
si^cle! s’^crie le jdsuite Mariana: reraarquable example de chas- 
tet6. ii {De rebus hispanicis, lib. XVI, cap. xvii.) ' ’ 

A la fin du xv* si6cle, divers suicides d’hommes, de femmes 
et de moines furent accomplis dans les villes de Metz et de 
Strasbourg. « Au mois de Janvier (1A84), les nouvelles furent 
apporteesii Metzque ung 6vesque de Strasbourg se avoitpendu 
et estranglfi, et que la justice du dit lieu I’avoit fait enfonder 
dedans ung tonneaul et le mettre sur le Rhin et le laissier alleir 
a i’adventore. » A Metz, un compagnon, qui s’etaitpdidu par 
amour, ayant et6 secouru a temps et sauv6, la justice le Rt saisir 
et a force de verges tout nud tr'es bienchaistoyer {ChrQii. ‘ds 
Metz, loc. cit.). Charles VII, suivant toute apparence, se laissa 
mourir de faim (Chron. Martinienne, urf ^n.).Lepoete Etienne 
Mancinel, auquel lepape Alexandre VI fit couper les deux mains 
et la langue pour une satire, se laissa motirir de sa blessute 
(Duplessis-Mornay, Mystere d'iniquite). 

Les suicides des juifs mfiritent d’etre remarqufis: ce fait se 
produit particulierement depuis le xiP siecle. Les persecu'ions 
atroces exdcutfies centre cetle race malheureuse rendent comple 
de cette terrible determination. A York, cinq cents Juifs furent 
von6s a la mort; dans leur d^sespoir, ils se tuerent les uns les 
autres, aimantmieux, ditun chroniqueur, elre frappes par ceux 
de leur nation que p^rir de la main des incirconcis {Recueil 
des hist, de Fr., t. XII, p. ^t28 et 466). En 1321, quarante 


p. 529 a 560. Recherches sur les opinions et la legislation en matiire de 
mort volontaire pendant le mogen-dge. 




AU MOYEN-AGE. 


23 


juifs etaient enfermfis dans une prison royale et attendaient le 
dernier supplice; un vieillard, qu’ils appelaient leur pere, 
consentit avec un jeune honiine a dfilivrer de la vie ses com- 
pagnons qui Ten suppliaient; lui-mgme fut tug par celui qui 
I’avait aidg dans cet horrible carnage (Cent, de GuilL de Nan- 
gis, p. 34). 

CefulsurtoutapartirduxYi' sieclequ’ilse fit unesortede rgac- 
tionenfaveurdu suicide; quelques ecrivains oserentlejustifier; 
il fit moins d’horreur et devint plus frgquent. Il est trgs pro¬ 
bable que I’gtude du droit romaiii, Tadmiration des temps an¬ 
tiques, le desir de les iiniter, contribuerent a modifier les idees 
du moyen age sur ce point. 

La mort de Florentin-Philippe Strozzi, fait prisonnier 4 la 
bataiiledeMarone par le grand-due C6me I", meriteune men¬ 
tion particuligre. Strozzi, accuse d’avoir pris part ii I’assassinat 
du due Alexandre 1", se tua pour ne pas compromettre ses 
amis par les aveux que la torture pourrait lui arracher (1538). 
Void un fragment de son testament traduit par M. Bourquelot. 

n Au Dieu libgrateiir. Pour ne pas resler plus longtemps au 
pouvoir de ines barbares ennemis, qui m’ont injustement et 
cruellement emprisonng, et qui peuvent mo contraindre par la 
violence des tourments a reveler des choses nuisibles 4 mon 
honneur, h mes parents, a mes amis, comme cola est arrive 
dernierement a I’infortuue Julien Gondi; moi, Philippe Strozzi, 
j’ai pris la seule rgsolution qui me restait, toute funeste qu’elle 
me paraisse pour mon ame, la resolution de mettre fin a ma vie 
de mes propres mains. Je recommande mon ame a Dieu , sou- 
verain misgricordieux, et je le prie humblement, 4 dgfaut 
d’autre grace, de lui accorder pour dernier asile le sgjour ou 
habitent les ames de Caton d’Ulique et des liommes vertueux 
qui out fail une semblable fin. » [Bibliotheque. des C/iartes, 
t. IV, XIV', XV' et xvf siecles.) 

Les hisloriens ont conservg ie souvenir de divers autres sui - 



uu suicioi; 


cides accotnpfis ou tenles au xvi' siecle. SuivaiU Guicliardin, 
le papc AlexantlreXI s’empoisonna, la journdc de Gerisoles, 
le due d’Eughien , desespere de la fortune du combat, essaya 
deux fois de sedoiincrrdpee dans !a gorge (Montaigne, .£!ss«fs, 
t. IIT, cliap. 3). Jerome Cardan, I’un des plus grands esprils du 
XV'' siecle, se laissa mourir de faim (De Thou, lib. Xfl, p. 455). 

La justice de I’JEglise et la justice civile continuerent a con- 
dauiner le suicide; le protesiauiisme tenioigna dgaleinent soil 
horreur pour le meurire de soi-mdme. L’inforlunee Jane Grdy, 
dans sa reponse an docteur Aylmersqui lui avail proposddesc 
derober au supplice par le poison, dtablit que le vrai chrdtien 
doit altcndre sa deslinee [Reflexions surle smcicfe, ■ par■ ma- 
daine de Stael). ■ - 

En Angletcrre, il se fit une reaction a celle upoque en faveur 
de la inort volonlaire. Le cbancelier Thomas Morus; dans son 
Utopie, origitie de toules les folies de ce nom, admit sa legilir 
mitd; Jean Donne en publia uneapologie. Ge fureut -ces recils 
et les draines lugubresde Philippe Mordaurtt, de Richard Smith 
et de Charles Bloum qui firent accrediter par Voltaire et'Mon¬ 
tesquieu I'errcur que I’Anglelerre etait la lerre classique du 
suicide. En France, de grands ecrivailis, eta leur t6te Monr 
laigne, ne dissimulereut pas leur sympalhic pour ce genre de 
mort. « Le scavoir mourir, dit cet auteur celebre, nous af- 
franchil de loulc subjection et contraiucte. » [Essais, 1., 

c. 39.) Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Maupertuis, parlerent 
^galement en faveurdu suicide. 

Aujourd’hui, les lois qui punissaient les suicides dans leur 
honneur, dans leur famille, ont etc effacees de presque tons les 
codes. Quant a la manie elle-raeme, elle subsiste; elle subsis- 
tera tant qu’il y aura des tnalheurenx et des fous au monde, et 
ce n’est pas par des lois barbares qu’on la fera cesser. 

En resumaiit les fails priticipaux de ce chapilre, on pent 
formuler les conclusions suivanles: 



AU AlOYliK-AGE. 


25 


Le caraclere clisliiiclif du moyen age, au point de vuc du 
suicide, est la diminution progressive de cette maladie, surloul 
pendant la p^riodede croyancc. 

Cc cliangenient dans les idees doit dire allribue a la prddo • 
niinance du sentiment religieux, et aux peincs pol ices par 
I’Eglise tt la legislation. 

l.a diminution du suicide n’est point cependanlaussigeneralc 
dans le cliristianisme que dans le nialiomelisme , ce qui s’ex- 
plique par la difference des dogines, de la libertd et du falalisnie. 

Malgre I’influence de la religion, on voit de temps en temps 
le germe du suicide se reproduire et se manifester, surtout dans 
les monasleres, circonslancc probablement due aux erreurs de 
vocation , a la predominance de la reverie sur la realile, de la 
pcnsec sur I’aclion, a la luelancolic nalurellc a riiomine, el au 
developpement de cciiaines formes de ralieiiaiion. 

C’est surtout a parlir du xvi' sieclc quo la tendance au sui¬ 
cide devient plus prononc^e. Cette recrudescence se lie au 
relonr des eludes vers ranliquitti, au relaclicment des croyances 
religieuses, a la liberte d'exameii, aux apologies du suicide; 
mais cette disposition reste excepiioiinelle jusqu’ii ce que les 
theories, etant descendues dans les fails, clle se generalise el 
eclale avec forcur dans le cours du xvill' siecle, favorisde par 
I’esprit dedoule,qui est le trait caracieristique de cette epoque. 



26 


MEMOIRE SUR tE CHOLERA 


MEMblRE 

SIR L’EPIDEMIE DE CHOLERA 

QUI s’est declaree daks 

L'ASILE D'ALlfflS M CLERMOl (OISE). 

EN 1849, 

Par M. le WOlKiliUK, 

MMeciii lie I'dtablissemeHl, chevalier de la Ldgioii d'honneur, etc. > 


La ville de Clermont, chef-lieu d’uii arrondissement de 
roise, conlient environ 3,000 habilanls. Elle est situde sur 
une colline allong6e du nord-est au sud-ouest, et se raltache, 
dans ce dernier sens, & une autre colline trausversale plus 
elevee, vers laqiielle elle s’incline legferement. A son extr6mite 
nord-est, qui est son point culminant, une pente rapidepres- 
que inhabitee, et oii se trouve le cimetiere, I’isole de la valine 
de la itrOche (petit affluent de I’Oise, se dirigeant du nordau 
sud), landis queses versants uord-ouesl et surlout sud-est pul 
une inclinaison plus douce. 

Deux longues rues principales parlagent la ville en croix, 
Tune dansle sens longitudinal de la colline, du nord-est au sud- 
ouest, et I’autre dans le sens transversal, du sud-est au nord- 
ouest. C’est du haut en has du versant du sud-est que se trouve 
situee la maison d’alienes, dont les terrains ne comprenuent pas 
moins de 15 hectares. Les batiraents qui constituent I’etablis- 
sement sont situes dans les parties les plus elevees. 

L’hospice est 6tabli sur le versant opposd de la ville, dont le 
soinmet (nord-est) est occupe par une maison centrale de de¬ 
tention pour femmes. De plus, une ntaisou deparlementale de 



DE L’ASILE D’ALI£NES DE CLERMONT. 27 

force et de correction est attenanie a la partie de I’asile desti- 
nee aux homines alieiies indigents. 

L’asile d’aiienes est par consequent silue dans une position 
eJevee et iuclinee legerement an snd-est. Quand on y p^nfetre 
par I’entree principale, du cote de la ville, on a : A sa droile, 
au dela des batimenis d’administration, 

1° La division des hommes alienes places par leur famille; 

A sa gauche , 

2° La division des hommes alienes iiidigents places par Ics 
depariements de I’Oise > Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, et de 
la Somme; 

En face de soi, 

3° La division des femmes alienees indigenies placSes par les 
meraes departements; 

Et enfin, au-deld de cette division, 

h° Celle des dames alienees placdes par leur famille. 

Chacune de ces divisions est partagde en plusieurs Sections 
isol6es par des murs de separation ou par des batiments qui, 
presque tous, ont leur facade principale expos6e au sud-est, 
dans le sens de la pente du terrain. Ces constructions sont de 
simples rez-de-chaussee ou des bailments a nn ou deux Stages. 

La situation de I'etablissement et de la ville peul etre consi- 
der6e comme se Irouvant dans les meilleures conditions de salu- 
brite. En 1832, le cholera s’y montra a peine : des cholerines 
legeres, un ou deux cas de cholera grave suivi de mort, telle fut 
la benignite du flfiau, qui sSvit pourlant alors avec intensile dans 
beaucoup d’autres localiies du departement. 

A cette epoque, I’etablissement d’aliends ne comptait qu’une 
soixantaine de malades des deux sexes, et fut compldteraent 
epargne. llpeut aujourd’hui recevoir 900 alidnes. 

En 18/i7, la ville, babituellement exempte d’epidemies gra¬ 
ves, ce qu’elle doit a la salubrite de sa position topographique, 
fut envahie par une affection typhoide epidemique qui causa la 
inert de Zi5 habitants sur plus de 150 qui furent atteints. La 



38 . SlMolUli SUB LE CBOLEBA 

inala^lie. exeita surloul ses ravages dans la partie la plus basse 
(le )a locality, et principalemcntyers rouest. oiiules habitations 
soiU.plus nombreuses, plus mal bSties, et geiiOralement-habitSes 
par la portion la moins ais6e de la population. II nese dfidara 
pas uii seul cas d’adeclion lypholde dans; la inaison d’alMnfis 
pendant toute la dur6e de repideiuie, qui persisia pendant iiua- 
tre niois.dans la ville. L’existencc de cette 6pidenlie arttfirienre 
devait-clle faire craindre, pour la ville de Clermont, I’apparition 
du cholera eii 18/i9. Si, conime on a voulu prdendre, le'Bfiau 
se devploppe de pr6f6rence dans les.localites on la fibvre typholde 
a sevi prficedeinmenl, soil end^miquemenl, soit epid6nii^e- 
ineut, cette proposition est loin d’avoir une valeur rlgourense, 
puisque c’est dans I’etablisseinent d’alidnes, epargne compli§te- 
ineni par I’affection typhoide epiddmiquede 18U1, que le chblera 
exerca suriout ses ravages en 1849, tandis que la ville en fnt ii 
peine aileinte. > 

Qnoi.qu’il en soil, plnsieurs cas de cholera furent couslal&eu 
ville, en mai 1849, dans descirconslancesqueje rappelleraiplus 
loin; puis a la fin de juin, le 26, le flean dclata daiis la niaison 
d’alidi4s pour y sevir avec une intensity qui rappelle les ddsas- 
Ires de.ila Salpfitride. Stir un personnel d’environ 950 per- 
sonnes, laiii ali^nfis qu’employ^s on servileurs des deux sexes, 
216.ont ete alleinls par la maladie dpidemique, et 127 sont 
inorls. 

L’epicleinie s’etait luoutrde depuis quelque temps dans la 
ville, lorsqu’elle euyahit subitement la maison. L’opinion pu- 
blique, toujours prompte a s’alarmer dans Jes cas d’epiddmics 
graves, et ne pouvant adoieilre que la science soit impuissante 
4 saisir la cause prochaine du developpement des maladies 
epiddmiques, est conslamment disposde 4 cxpliquer, par la 
transmission individuellc^ par la contagion, disons le mot, la 
succession on mdme la sponlanditd, des cas de la maladie rd- 
giiauie. Deux fails contigus et successifs soul, pour Je vulgaire; 
deux fails conljuus en quelque sorle: I’un la cause, I'autre 



nE I.’aSILE D’ALlMhlS DE CLERMONT. 29 

reflet. Ce iv’est pas ici le lieu cle disculerla question aiissi ar- 
due quo delicate dc la contagion chol^rique. J'ai sculement ’i 
constalcr qtie le seniimeut du public 6tait que le cholera avail 
cte apporte parirois femmes venant de Thospice d’Araiens, oii 
de uombreux choleriqucs se trouvaient reunis. Gependant ao- 
cune d’elles n’6tait attciiiie de cholera i leur admission; la ma- 
ladie se montra, il cst vrai, dans I’asile, sept jours aprfes leur 
arrivSe, mais une .scule des trois femmes fut atteiute au quatora 
zi6me jour dc rfipiJeinie.jcl alors qu’il y avait eu d6ja 70 vic- 
times dans les diH^renles sections de la division des femmes 
indigentes. Je dois ajouler que les premiers cas se montrferent 
dans une section autre que celle oft les femmes venues d’Amiens 
furent placees, el quo les cholerines apparoes en ville en avril, 
mai et juin, et quelques cas de chol4ra grave survenus li I’hos- 
picea la fin de mai, et dans un autre quartier le 17 juin, suffi- 
saientparfaitement pour expliquerl’apparilion du fl6au neuf jours 
plus tard , le 26 juin, dans la maison d’alienfis, ou il cohcenti a 
principalement son action. Je dis principalement, car en meme 
temps que I'epidemie sevissait dans cel 6tab!issement enjuillet, 
elle faisait, dans un espace de temps de 16 jours (du 6 au 
22 juillet, 10 victimes (dont 8 raoiTs), dans deux hearts de Cler¬ 
mont.; au p'onl de pierre, au nord-est, au pied de la colline (un 
cas), et au sud-ouest, a Betheiicourlel et dans le quartier voisin 
(9 cas). 

11 est a noter, eu passaui, que ni le restedela ville, ni la mai¬ 
son centralede detention , ni mCrae la maison deparlementale 
de correction, contigue a I’ambulance des chol^riques (hommes) 
de I’asile d’ali6nes, n’ont eu de fails de cholera a constatcr. 

L’epidemie d6buta le 26 juin par la division des femmes in¬ 
digentes; elle n’cclala que le 7 juillet dans celle des homines 
de la m6me categoric, et le 8 dans la division des dames peii- 
sionnaires. La division des hommes alienfe peiisionnaires , voi- 
sine de I’ambulance des chol6riqnes femmes, ne presenta qu’iin 
seul cas trfes grave le 17 juillet, et deux cas moins graves le 2ti 



30 


MfiMOIHE SHR tE CHOLfiRA 


et le 30 du meme mois. Void, pour les cinq semaines qu’a 
dnr6 l’6pid6iiiie, le resullat des cas conslalfis et des d6cfes, pom¬ 
es ali6nds seulement: 


HOSiMES. femme's. 



AIi^n^.s priSsenls le 26 juin. 61 279 60 425 875 

— alteinls dll cholera. 3 43 11 136 193 

— d^c^d^sparsuiledu- 

cholera..... 1 27 5 85'' 118 

En outre de ces nombreuses victimes, sur 90 employes ou 
serviteurs des deux sexes, 21 ont 6te gravement alteints de 
cholera, et 9 ont succombe; 12 autres ont eti5 alTectiSs de cho¬ 
lerine ou de sueite, ce qui porte 4 33 le nombre d’employesou 
serviteurs aireclfis de maladie dans le cours de rdpidemie, Parmi 
ies 9 qui sont mbrts, on compte : 

Le magasinier eu chef. ........... . . 1; j - 

Le domestique parliculier du directeur.1 

La surveillante en chef de la quatrifeme division. 1 ' 

Surveillanles on infirmiferes.. 6 

T 

Parmi les autres gravement atteinls, on compte le maga- 
sinier-adjoint, I’infirmier chef el deux autres infinniers de la 
deuxidme division, I’inlirmiere en chef, deux infirmiOres deda 
quatri^me, et deux surveillantes. Tous sont gueris. 

Le fl6au dfibuta d’abord dans la section des ali6n6es indi- 
gentes agit6es ou furieuses, on furent constates 9 cas sur 
les dix premieres admissions 4 I’ambulance. Les cas subsfequents 
eurent ensuite. lieu indisiinctement jusqu’4 la fin de TepidSmie 
dans les autres sections de la meme division. Pour les dames 
pensionnaires et les hommes, il n’a existe aucune particularity 
relalivement a, la niarche du choiyra dans les diffyrentes sections 
de leur division respective. 

Un seul cas de choMra s’6tant dydary le premier jour, la 







DE L’ASItE D’ALlfiNfiS DE CLERMONT. 31 

malade fut plac6e a I’infirmerie de sa division; mais 5 cas 
noaveaux ayant did constatds le lendemaiii, les mesiires les plus 
promptes furent prises pour dtablir une ambulance spdciale pour 
les choldriques. En mdme temps, chaque surveillant ou surveil- 
veillante eut ordre de prdvenir immddiatemeiu le mddecin des 
raoindres troubles qu’ils pourraient observer dans la santd des 
abends confids h leurs soins, tels que malaise, abattemenf, ddfaul 
d’appdtit, voraissements, diarrhee, etc., afin que les soins fus- 
sent immddiats et les premiers secours plus elficaces. 

En raeme temps le directeur, avec un ddsiatdressement digne 
des plus grands dloges, soumettait chaque jour les alidnds, sans 
distinction, au rdgime gras, dont ilsne jouissaient prdcddemment 
que trois fois la semaine. 

La septidme section de la division des femmes indigentes, 
section occupde tout nouvellement par des incurables gateuses, 
fut dvacude pour dtre convertie en ambulance pour les femmes 
choldriques. Cette section etait composde d’une vaste cour, 
Idgdrement inclinde vers le sud-est; d’une salle ou chauffoir 
occupant la parlie la plus dlevde, et dans laquelle on placa qua- 
torze lits; versle bas, d’un rez-de-chaussde ou dortoir de vingt- 
quatre lits, et sur le cote, au premier dtage, d’un autre dortoir 
de vingt-cinq lits. 

La salle du bas fut destinde aux choldriques le plus grave- 
ment atteinies; celle du haut aux cas moins graves ou devenus 
tels dans le cours du traitement; enfiu la salle du premier dtage 
fut destinde aux convalescentes soumises a un rdgime alimen- 
taire. 

Plus tard une petite salle de dix lits fut destinde, dans I’infir¬ 
merie ordinaire, aux femmes de service atteintes par le fldau, 
et qui dprouvaient pour I’ambulance ordinaire une rdpugnance 
qui dut dtre respectde. 

Soixante-treize lits furent ainsi disponibles pour les femmes 
atteintes par I’dpiddmie, et suffirent constamment aux besoins 
du service, le nombre des malades en traitement ne s’dtant ja- 



32 MfiMOIHE SCR LE CHOLRrA 

niais ^levd pour eHes au clelk de 50.' Une pioprelfi parfaiie, une 
venlilatioii suilisaiite el des arrosemcnts rdguliers sous Ics fcug- 
tres ou dans rintrrieur dcs salles au nioment des plus forles 
chaleurs, plac^reiit rambulance des femmes daus les nieilleures 
conditions de salubi'it6. 

Charg6 du service ordinaire des femmes alienees, j’avais du, 
en oulre, peu avani que le fl6au se montrat dans la division 
des hommes indigents, supplier mon collbgue, le docteur Gus¬ 
tave Labitle, alfecle d’une gasiralgie grave qui le foifa au repos 
le plus absolu. Tenant li honneur de conlinuer i diriger seul le 
service mddical, je rnMnslallai en permanence dans I’fitablisse- 
ment, ou, independammentdu service des alifinds, j’organisai, 
dans les ambulances cboldriques, un service complet d’bopital. 
Dix soeurs des ordres de la Sagesse et de Saint-Joseph, aiddes 
par des inGrmiers et des surveillants de la maison, deux dldvcs 
de la Faculld de Paris, spdcialement designds par M. le doyen, 
et qui avaient gdndreusement accompli ddjh deux sembiables 
missions de ddvoiieraent, MM. Desmazures et Mafessal de Mar- 
siliy, compidterent rorgahisatiou de ce Service. - ■ 

Le norabre des caS de cholera parnii les hommes dtahl bion 
moindrc que parmi les femmes, I’infirmerie ordinaire put 
d’abord suffire; mais, des le 19 juillet, dos dispositions analb- 
goes cicelies prises cliez les femmes furerit adopldes, en meme 
temps que Ton profita de la possibiliid de transfdrer une;ving- 
laine d’alidnes bien portants a la ferme ddpendant de I’asile (1), 
pour diiuinuer auiant que possible les chances d’extensibu -du 
fldau epiddmique. Les ambulances se irouvaleni d’ailleurs dans 
les meilleures conditions de situation, par rapport li I’asile et li 


(<1> Cette rermc, qai constitue une annexe de I’etablisscment, et qui 
estsituie a 2 kilomdlres de la ville, logeait dCja 47 hommds aliinds, 
ce qui porta a 67 le nombrc de ceux qui se trouverent des lors dioignis 
du foyer dpiddmique. 

Dans iin rapport de plusicurs mddecins envoyds, sur la demande du 
directeur, par les prdfets des ddpartement qui entretienhenl des’alidnds 



DE L'aSILF. D’AElfiNfeS OF, ('.VERMONT. 33 

la ville elle-ni6me, I’une ayaiit 6te fitablie a I’extrdmitd sud 
(femmes), etia seconde a rexiremit^ nord (horames) de 
blissemeat. L’une et I’aiitre se trouvaient aiusi avoisin^es par 
de vasles jardiiis. 


Je ne me suis occup6 precMemmenl que de I’etal des lieux 
oil s’est monlree I’^pid^mie qui est I’objel de ce mSmoire, de 
rapparitioii de la maladie, de ses rfisultats geu6raux, et des 
mesures d’adraiiiistration prises eii vue de combaUre ou d’att6- 
nuer ses funestes effeis. II me reste actuellcinciit b remplir la 
tache qui se rapporle plus iramediatement a la raedeciiic pro- 
premeut dite : La recherche des parlicularites du cholera 6pid6- 
mique chez les alienes. 

Cette question complexe ayant un grand interfit, je vais ex¬ 
poser les douii^es que mes notes m’ont permis d’eclaircir. Mal- 
heureuseiueui, I’activite iucessante el les occupations non inter- 
rompues qu’out necessitees rorganisation et la direction du 
service medical iie m’ont pas laisse le temps de pouvoir faire 
des autopsies ni de recueillir des observations d6taill6cs, dont 
la comparaison et I’etude m’eussent fourni de plus complets r6- 
sultats. 

L’^piddmie a priucipaiement atleint les femmes de I’dtablis- 
sement. Leur nombre y etait, il est vrai, bien plus considdrablo 
que celui des hommes au moment de I’invasioii (340 hommes, 
535 femmes); maU cette circonstance ne permeltrait pas d’ex- 
pliquer la difference qui a exisle entre les deux sexes. Eu 


dans lelablissemeiil, ces homines de I'art conclurcnl que les aliends des 
deux sexes devaient elre deplaces ct Iransteres a cette ferme. Cette me- 
sure, excellente certaiiiement cn ellc-meme, dtait malhcureusement 
lout 4 fait impraticablc : c’estce_dont ils se seraient convaincus en visi¬ 
tant les lieux, qui ne peuvent recevoir que 50 a GO hommes aliends, 
ainsi que Ic reconiiul plus lard le docteur Miller, envoyc par M. le.mi- 
nistre de ^agriculture et du commerce. 

ANNAL, MBD.-psvcii. 2' serlc, t. III. .taiivicr 1851. 3. 3 



34 MfiMOIRE SDR LE CHOLERA 

6gard 4 la proportion g4n6rale des homines et des femmes, les 
cas de cholera constates chez les premiers sont de moiii4 raoins 
frequents que chez les femmes. Pour 535 femmes alienees, en 
elfet, il y a eu 147 cas, tandisque parmi les hommes ali4n6s, an 
nombre de 340, on n’a compt4 que 46 choleriques; ce qui 
donne les proportions suivantes : 

Pour les homines alidnfe (1). . , 1 sur 7,39 

Pour les femmes aligmles. ... 1 - 3,63 

Ici, comme ailleurs, les personnes du sexe ont eu le triste 
privilege d’etre affectees en plus grand nombre du mal 4pid4- 
raique. Parmi lesali6nes pensionnaires des deux sexes, la diff6 
rence est plus sensible encore que pour les indigeuts, puisque, 
sur un meme nombre d’homraes et de femmes (61-60), 11 de 
ces dernieres,.el 3 seulement des premiers ont etc aifectes. Un 
r4sultat analogue se remarque parmi les serviteurs non alienes. 
Sur les 21 qui ont 4t6 pris de chol6ra, ii y a eu 15 femines 
pour 6 homines seulement. 

Void, relativement a I’Sge, quelle etait la proportion des 
ali^n^s choleriques des deux sexes par rapport aux 852 alienes 
dont Page 6tait connu : 


Au-dessous de 10 ans . . 

1 sur 1,50 

- ( 2 sm 

3) 

Deioaaoans . . . , 

1 — 6,08 

- (12 - 

73). 

De 20 a 30 — . . . . 

1 — 7,40 

- (27 - 

146) 

De 30 a 40 — . . . . 

1 — 5,37 

— (43 - 

231) 

De 40 4 50 — . . . . 

1 - 5,48 

- (37 - 

203) 

De 50 4 60 — . . . . 

1 — 3,25 

— (36 - 

117) 

De 60 4 70 — . . . . 

1 - 2,16 

- (30 - 

65) 

De 70 a 80 — . . . . 

1 — 2,60 

- ( 5 - 

13) 

De 80 4 90 ~ . . . . 

1 — 1,00 

- ( 1 - 

1) 



193 

852 


itj 47 hommes alienis de la deuxieme division (indigents) ne se trou- 
vaient pas dans I’asile au moment de I’invasion de I’epidemie, mais 
dans la ferme dont il a ete parl6. En les retranchant du calcul et ne 
faisant porter la proportion que sur les 293 hommes aliends sejournant 







DE L’ASILE D’Atl^NfiS DE CLEBMONT. 35 

En n^gligeaiu les deux ages extremes, pour.lesquels la pro¬ 
portion n’est etablieque pour un trbs petit noiubrede raalades, 
on constate ce r^sultat general bieii tranche, que I’influence 
6pid6miquea surtout agi sur les alienes avances en age, de 60 a 
SOans; qu’ensuite ceux de 50 a 60 out ete plus maltrait^s; 
et enfin que I’age de 30 i 50 I’a et6 uniformeraent moins, 
tandis que celui de 10 a 30 a ete le plus 6pargne. 

Ges resultats ne s’accordent pas avec ceux que Ton a obtenus 
pour les choleriques iioii ali6n6s, et qui ont fait etablir que I’age 
raoyen est plus specialement atteint. 

Sur 875 ali6u6s des deux sexes, presents le 26 juin , 193 
ayant 6te frappes par l’6pidemie, la moyenne geu5rale des cho¬ 
leriques, parmi eux, a ete de 1 sur 4,53. Les deux periodes 
d’Sge extrOnies et les plus ag6s 5 partir de 50 ans, ont done de- 
passfi cette moyenne, tandis que la proportion des cas au-des 
sous (de 10 a 50 ans) a 6te moindre. 

Les abends choleriques se sont r^partis ainsi qu’il suit, relati 
Yemeni h leur constitution et 4 leur 6tat habiluel de sante phy 
sique : 

Constitution et sant^ physique bonnes. 31 94 125 

— trfes chancelantes . 15 53 68 

46 147 193 

Pour etre comparables entre eux, ces chiffres 6tant rappro- 
ch6s de ceux fournis par la masse lotale des 875 alifines, doii- 
nent les proportions qui suivent: 


dans I’etablissemenl, on obtient J sur 6,36 au lieu de 1 sur 7,39; mais 
le fait dc la proportion a peu pres double des femmes ne se trouve pas 
in6rme pour cela. Je dois rappeler d’ailleurs que plusieurs malades 
soignes a I’arabulance deshommes sont provenus de la ferme vers la En 
de juillet; I’influence epidemique s'y faisait done alorssentir aussi. 11 
n’y a par consequent aucun inconvenient a coinprendre tous les bommes 
ali£n£s dans le meme calcul. 




3,6 MIUJOIRE si p. I.E CHOEfiRA 

['remifciecaldgorie (alWiids foils) , 1 sur 5,86—(125 siir 732) 

Seconde — (alidn^sfaibles). 1 — 2,10 - ( 68 — lf(3) 

La proportion enlre les deux sexes a el6, h tres pen de chose 
pr6s, la ui6me pour les deux categories, Le resultat general 
nous deniontre que, sans constiluer une predisposition constante 
it I’afTection epidemique, une constitution frele ou une sante 
physique delabree out favoris6 son d6veloppenient chez la moi- 
tie environ des sujets qui sc trouvaient dans ces tristes condi¬ 
tions, tandis que moinsdu ciuquieme desalienes robustes et bicn 
portants a etc altcint dii cholera. 

Leur inaladie ineniale a-t-elle pr6dispos6 les aliehes ii con¬ 
tractor I’affeciion epidemique? Envisagee au point de vne.le 
plus general, nous devoiis conclure des fails, que ralienatidn 
ineniale ne predispose pas specialemenl au cholera, puisque', 
dans la meme localite, les serviieurs, jouissaut de toute leur 
raison, out ei6 affecies dans une proportion a peu pres egale. Ce- 
pendanl la nature dc la raaladie cerebrale est loin d’avoir 6te 
sans inflnence chez les alienes comme cause predominante. Le 
tableau suivant demoiitre que ceux affectes de deinence ou 
d’idiotie out ete proporiionncllement atteiiits cn plus grand 
nonibre; qu’ensuiie viennent se ranger les epilepliques, puis les 
luanies curables, ct que les individus alFecies de inanie chro- 
nique incurable, generale on pariielle, out et6 raoins affectes, 
bien quo la proportion soil encore eleiee. 

1" Demences ... 1 sur 3,65 — (60 sur 219) 

2-Idiolies . , . . 1 — 3,88 — (liU — 171) 

3" Epilepsies . . . 1 — ii,ii2 — (21 — 93> 

5° iManies curables. . 1 — 5,22 — (12 — 63) 

5* — ineurables . 1 — 5,87 — (50 — 329) 

193 875 ’ 

La iualadie dpidfimique senible avoir sevi principalement sur 
les aliends dont le systeme nerveux offrait une ddbilild perma- 
iienlc plus profohde , comme elle peut avoir d’ordinaire atteini 
de prdfdrence, parmi les personnes raisonnaliles, cellos doijl le 




Dli L’ASILE D’AUliMES 1)E CLEKMON I'. 37 

m6me sysleme organique se trouvait accidcnlcllement dans unc 
condition analogue. 

Dans le pi-6c6dent tableau, la proportion elant fitablie suivanl 
les deux sexes, on trouve que, pour les homnies isolement, les 
dpileptiques seraientau premier rang, les dements an deuxifeme, 
et les idiots au Iroisieme. Pour les femmes, les tnanies curables 
se rangeraient au troisifeme rang, et les epilepsies au qua- 
tribrne. 

Le temps ant^rieur du s6jour des ali6nes cholcriques des deux 
sexes dans I’asile de Clermont n’a pas influd d’unc maniere 
speckle sur le developpement du fleau. Voici comment se sont 
reparlis les cas de cholera sous ce rapport, par rapport k la 
masse des alidnes; 


21 avaient moinsdc 1 an de sejonr . . (1 sur 5,80) 

34 — 1 an de sdjour.(1 — 2,00) 

27 — 2 ans.(1 - 3,74) 

20 — 3 ans.(1 — 4,30) 

13 — 4 ans.(1 _ 5,15) 

51 — de 5 k 10 ans de sejour . . (1 — 3,23) 

26 — de 10 a 20 ans. . , . . (1 — 5,65) 

1 plus de 20 ans.(1 — 1,00) 


£n e.\aminant les resuliats gendraux preseutds k la page 14 
de ce memoire, on doit couclure que les alienes pensionnaires 
des deux sexes ont etd exposes en moins grande proportion que 
les iiidigents, soit pai ce qu’ils sont soumisk un rdgime alimen- 
taire que le prix de leur pension permet derendre plus parfait, 
soit par leur maiiidre anldrieure de vivrc plus confortable, soil 
enfin par toute autre cause secondaire. II s’est passd ici ce que 
I’on a remarqud dans les villes ou les classes indigenles ou nd- 
cessiteuses ont eld bien plus maltraitdes par le cholera que les 
classes aisdes de la socidtd. 

, Ainsi, on comple 14 pensionnaires choldriques (1 sur 8,64), 
pour 179 indigenls (1 sur 4,21). La proportion des cas cst done 
double chez les dci niers. 








38 


MKMOIRE SUE LE CHOLERA 


Le tableau gfiieral des cas de cholera el des decfes jour par 
jour inotiire que la plus forte intensity de repidfiinie pour les 
feinraes a 6tc, du 11' au 15'jour (iiombre des admissions), 
avec une recrudescence marquee le 19'. Pour les hommes, la 
periode croissante et celle d’etat out et6 irregulieres, de mtoe 
que celle de dScroissance pour les deux sexes. Pourtant, en di- 
visant le temps qu’a dur6 I’epidemie par periodes de 5 jours, 
j’ai obtenu des totaux qui m’ont mis 5 mSme de suivre la. 
marche de I’^pidfimie, et de saisir le moment de sa d6eroissance, 
alors que la comparaison d’un jour a I’autre ne pouvait reraplir 
le meme but. Void les chiffres dont il est question, et qui se 
rapporlent a tous les choleriques sans distmction ; - 


Les 6 premiers jours 
Du 5' au 10' jour. , 

— 11' au 15' — . 

— 16' au 20' - . . 

— 21' au 25' — . . 

— 26' au 30' - . . 

— 31' au 37' - . , 


CAS CONSTATES. 

Homm. Femm. ToUux. 

13 13 

» 21 21 

10 58 68 

15 36 51 

16 20 36 

8 9 17 

3 5 8 


» ll U 

» 8 8 

5 31 , 36 

10 17 27 

9 20 29 

ll 9 13 

2 8 10 


52 162 21Zi 30 97 127 


L’6pidemie parait avoir suivi, pour les hommes et pour les 
femmes, une marche independante. Chez les premiers, en effel, 
elle a d6bule dix jours plus tard; c’est dgalement dix jours 
plus lard que, pour eux, la decroissance a eu lieu par rapport 
a celle des femmes; enfm c’est encore dix jours aprSs les fem¬ 
mes qu’a eu lieu, pour les hommes, le maximum du nombre 
des malades affecl6s. 

Le debut de la maladie a eu lieu, dans la grande majority des 
cas, sans prodromes precurseurs bien tranches du cole des voies 
digestives. J’ai cependant not6 9 hommes et 16 femmes qui 
6taient atteints ou convalescents de ces enterites chroniques si 
rebelles chez les individus affectes d’alienalion mentale. Je dois 





I)E L’ASILE D’Al.ltNfiS L)E CLERMUNT. 39 

encore rappeler qu’iine dizaiiie de femmes non choleriques, 
soignee^ des Jes premiers jours de Tepidemie pour _de legers 
troubles digestifs, out plus tard ete affeclees du cholera le plus 
gra^e. Sur un bien plus grand nombre, les soiiis immcdiats pro- 
diguds aux alienes dhs rapparidon des moindres derangements 
survenus dans leur sante physique, surlout du c6t6 de I’estomac 
et des intestins , ont certaiuement empechfi le mal epiddmique 
de les atteindre. 

G’est surtout dans les cas rapidemenl mortels que I’invasion 
a ete foudroyante. 

L’apparition de la inaladie avail lieu principalemenl la nuit 
ou le matin. Sur 119 cas, homines el femnies abends, pour 
lesquels I’heure de I’invasion a pu etre notde avec soin, 86 fois 
le cholera a ddbuld par ses symptomes caractdrisliques, de onze 
heures du soir a onze heures du matin , tandis que 36 fois 
seulemenl on les a constatds de onze heures du matin & la 
meme heure au soir. 


[La Jin au prochain numero.) 



SYHPTOIHATOLOGIE DE LA FOLIE, 


Max. PAMCHAPPE. 

Inspecteur geniral du service des aliends, 
ei-mddecin en chef de I’asile public des alidnes de la Seine-Infdrieure. 

(Suite (•}.) 


2. — Symptdmes dependant d’une diminulion dans I'inlensile 
de la force psychique. 

La diminution d’intensite de la force psychique est aii nombre 
des perturbations morbides qui se rencontrent le plus fr^quem- 
ment, el qui out le r61e le plus important dans la foHe. L’affai- 
blissement des facult^s de I’ame constitue essentiellement, el 
quelquefois exclusivement, le trouble morbide dans I’^tat qui est 
gdnf’ralement diisigne sous le nom de demence. L’abolition de 
ces facultes scmble gtre le but d^bnitif vers lequel lend la folie 
dans son progrfes fatal, el est trop souvent le terme ou elle aboutit 
reeliemcnt. 

II n’est pas facile de determiner surement et positivement 
Ics signes caracti^ristiques de cet ^lal d'amoiudrissement de la 
force psychique; les symplomes qui Texpriment, bien que mul¬ 
tiples , sont peu tranch6s, otfrent peu de vari6t6, et se prdtent 
diERcilcment k une description. Si Ton cmbrasse les fails dans 
leiir universalii6, on pent facilement s’assnrer que la diminution 
des facult(5s psycbiqnes cxiste en effet cbez les insensds avec 
louies les nuances iniaginables, depnis le degre de faiblesse in- 
icllccluelle qui les s4pare a peine de rhonime k qui reste encore 
le droit d’etre considerd comme sain d’esprit, jusqu’au degrd 
d’alTaiblissemoni qui dquivaut presque .’i raboiilion de rinielli- 
gence et qui assimile le fou a I’idiot. Mais dans la pratique et 


0) Vuir les nuijjcrys tie janvier el avri! ISSO. 



SYMPTOMATOI.OGIE DE EA FOEIE. t\l 

S propos de I’individu, rien de plus difficile que de determiner 
le point jiisle ou commence I’affaiblissement morbide ; et que 
d’apprecier son degrS; car I’elat normal ne pent gtre fixe dans 
un type absolu qui puisse servir de mesure commune. 

La diminution de I’activite psycbique ne se traduit pas seu- 
lement au dehors par le degre des manifestations, susceptible 
d’etre jusqu’a un certain point mesure h rechelle de degradation 
qui commence immediatement au-dessous du type normal; tres 
souvent son efFet consiste a empecher le deploiement de la force 
dans Tune ou I’autre de ses directions naiurelles. Des lors I’effet 
est negatif et ne pent etre saisi directement par dessignes exte- 
rieurs. Enfin, le defaut partiel d’activit6 psychique ne repre¬ 
sente pas loujours une diminution d’intensite de la force; il 
peut etre le r^sultat d’une alteration d’(5quilibre entre les ten¬ 
dances de la vie, et e’est la une difficult^ de plus pour la deter¬ 
mination des symplomes dedebilite psychique. 

II n’est pas rare que la receptivite sensitive se montre dimi- 
nude chez les fous. 

L’iiisensibilite peut n’etre qu’apparente et dependre d’une 
preoccupation intellectuelle ou affective, comme cela arrive 
merae dans I’etat de sanlc. On a souvent rappele a ce sujet les 
circonstances de la mort d’Archimede. Saint Augustin raconte 
qu’un pretre concentiail son attention dans la priore, au point 
qu’on pouvait, sans (ju’il en eut conscience, le briiler jusqu’au 
vif.('l). La concentration des forces de I’amc dans nne contem¬ 
plation iuterieure pent aussi simider I’inscnsibilitd chez les fous. 
Elle assimile quelqucfois , pour les apparences extericures, un 
etal de d^lire interieur tres actif, qui est nne sorte d’exiase , 
avccl’engourdissement par leqnel prelude I’affaiblissement des 
facultes p.sychiqucs dans le passage de la folie aiguii h'Ja folie 
chronique. Une jeune fille, au sortir d’un aceds de mahie, 
tomba dans un .etat d’apathie qui faisait craindre le passage A 


:i) Saint Augustin, De tilu(. Dei, lib. \IV, cap. 24. 



42 


SYMP'IOMATOLOGIE 


la dSmence. L’eiigourdissement de la aeusibilite ^tait tei, que 
rapplication.de plusieurs moxas ne provoqua pas la plus.l^g^re 
manifestation de douleur. Apres sa guerison, cette jeune fille 
meditque, pendant tout ce temps d’indifference pour les chosen 
exterieures, elle croyait prendre une part r^elle & loutes les 
scenes d^crites dans les Memoires de madame d’Abrantes,,.dont 
la lecture avait beaucoup contribud. a troubler sa raison. 

Lorsque la diminution de la sensibility est ryelle, elle coincide 
habituellement avec I’allaiblissement des autresfaculiys de 1-arae- 
On observe frequemment chez les fous une remarquable insen¬ 
sibility au froid, au chaud, aux coups, aux piqures, aux bles- 
sures accidentelles, a des operations chirurgicalesdouloureuses : 
moxas, sytons, incisions. Lesaliynys qui peuvent fixer longtemps 
leurs regards sur le soleil olfrent un exemple curieux de dimi¬ 
nution dans I’excitability de la rytine. 

J’ai positivement conslaty, dans la derniyre pyriode de la folie 
paralytique, une diminution ti-ys prononcee de la sensibility 
tactile. 

L’abolition de la sensibility, qui ne peut etre que temporaire 
ou pariielle, ne se montre dans la folie que comme un ytat acci- 
dentel, dypendant d’une complication morbide. 

Les sensations internes des besoins d’exci-ytion semblent ne 
pas arriver, ou n’arriver que fort affaiblies,jusqu’a la conscience 
des insenses atteints de demence. Les evacuations urinaires et 
fycales se produisent sponlanyment, sans I’intervenlion de la 
volonty, souvent meme sans que le malade ait conscience ni du 
besoiu , ni du fait de i’excretion. L’excrytion du mucus nasal 
se fait sans effort d’expulsion. Le besoin d’expectorer parait se 
fairepeu sentir chez certains maladesqui succombenta la phthisic 
ou k la pneumonie latente, satis qu'on ait remarquy ni toux ni 
expectoration. 

Les maladies viscyrales, qui s’accompagneut ordinairement de 
douleur, sonl le plus souvent indolentes dans la dymence, et 
demeurent latentes, quand il n’est pas dans la nature de ces 



maladies de se r§v61er au dehors par des produits mat6riels. 
Les pfiritonites, les gastrites, les pleurisies peuvent, au dibut, 
passer inaperfues ^ defaut de plaintes de la part des malades , 
et les entirites ne se rivilent que par la frequence et la nature 
des ivacnations alvines. 

La diminution de la sensibilite morale s’observefrequemment 
dans la Me, et appartient a la periode chronique de cette ma- 
ladie. L’indifference aux causes qui provoquent les passions 
humaines esl un des caractires de la demence, L’emoussement 
se manifesto d’abord par rapport aux passions qui relbvent le 
plusimmidialement de I’intelligence. Chez beaucoup dedements, 
il ne se raanifeste plus de riaction qu’ii propos des interets qui 
se rattachent le plus eiroitemenl a la conservation du corpSi 
Cette derniire lueur du sentiment s’iteint dans la'slupidite que 
caractirise le defaut absolu de riaction morale. Dans cet ital, 
I’insensi n’offre plus de prise aux causes qui iveillent les sen¬ 
timents et la conscience des besoins. Et comme, en raison de 
I’afifaiblissement de I’activite psychique, il y a aussi difaut de 
spontaniite impulsive, il en risulte que ces malheureux, ra- 
baissis au-dessous de la condition des plus vils animaux, der- 
viennent incapables des actes les plus simples pour la satisfac¬ 
tion des besoins les plus pressants. Le nombre des insens^s 
qu’ii faul lever, d6sbabiller, coucher, asseoir, faire marcher, 
faire manger, et qui souillent incessamment leors vetements et 
leur lit, n’est que trop considerable dans les 6tablissements 
d’ali^nfis. 

L’afifaiblissement de I’intelligence, qui exprirae la diminution 
de I’activite intellectuelle sous ses diverses formes, idealisation, 
memoire, imagination, jugement, se rencontre frequeminent 
dans la folic, et donne naissance it divers symptomes difficiles a 
caracteriser. 

La faculte d’idealiser se montre evidemment diminuee dans 
le dernier degre de la demence, ou les malheureux qui n’ap- 
partiennent plus a I’espece humaine que par la forme exterieure 



SYMPTOMATOLOGJJi 


et par le nora demeurent absolument Strangers k tout ce qui 
se passe autour d’eux et en enx, bien que I’ini^grite de leurs 
sensations soil incontestable. Ilssentent, ils voient, ilstouchent, 
ils odorent, ils goulent; inais rien, a propos de ces sensations, 
ne s’6veille dans leur intelligence an delii du fait de la con¬ 
science qu’ils en ont. Ils restent indifferents k Taction du monde 
exterieur, parce que les sensations, ne provoquant plus d’idees, 
n’entrainent plus de jugemenls. 

La p6nurie des idfies, qui est un des caracteres les plusfrap- 
pants de la diminution de Tintelligence chez les insens^s, 
parait devoir etre en partie attribute au defaut de transforma¬ 
tion actuelle des sensations en idees. Mais certainement sa 
cause principale est dans la diminution de la memoire. Quand 
la m6raolre, ce rfoervoir oH Tintelligence puise si habituelle- 
ment et si largement les objets et les moyens de son dfiploie- 
ment actif, est supprim^e, la source la plus abondante des idees 
est tarie. 

Les exemples de diminution de la memoire abondent dans les 
annales de la science et s’offrent a Tobservation sur une grande 
echelle dans les asiles d’alicnes. 

L’affaiblissement de cette merveilleuse faculte se revble par 
des troubles intellectuels fort varies et quelquefois par des effets 
singuliers et jusqu’alors inexpliques. L’incapacit6 de Tame a re- 
produire dans la conscience, par la memoire ou Timagination, 
les eldrnents psychiques susceptibles d’etre mndmonisds, peut se 
montrer restreinte k certains elements. C’est alors que se produit 
le pbdnomene extraordinaire qui constitue Tamndsie partielle. 

Lapertede la memoire peut porter principalement, on meme 
exclusivement, sur les signes reprdsentatifs des idees. II peut 
induie arriver que cette impuissance du souvenir se borne k une 
seule categorie de mots. 

Sennert cite, d’apres Pline, un individu qui, k la suite d’un 
coupde pierre, perdit la connaissance des lettres; un autre qui, 
tombd d’un toil, availoublid les nomsde sa mere, de sesparents, 



OK f.A, FOUR. 


(le ses amis. Un malade ne pouyait plus se rappeler les noras dc 
ses esclaves. L’orateur Mes.sala Corvinus avail oublie son propre 
nom(i). 

Uii jeune 6colier de I’universite de Montpellier perdit la mfi- 
raoire, i la suite d’une blessure, au point d’oublier tout ce qu’il 
avait appris et d’etre force a recoinmencer loute son dduca- 
tion (2). 

Georgius Trapezuniius oublia jusqu’aux lettres, dans une ex¬ 
treme vieiliesse. Francois, ami d’HermoIaus Barbarus, lielldnisle 
fort habile, ne savait plus uri mot de grec dans un age avance. 
Un moine franciscain, savant iheologien, perdit la m6moireaIa 
suite d’une lievre aigue. II ne connaissait plus la valour des ler- 
mes les plus usuels, el il dut reapprendre a lire (3). 

Lorsque la pertn de la memoire cst etendueaun grand nom- 
bre de mots el a dos categories de mots appartenanl a toules 
les parlies du discours, les maladesse irouvent, par rapport a la 
manifestation parl6e ou dcriie de leurs pensees, dans le mfime 
eiat quo s'iLs avaieni perdu la memoire des idees. II en resulte 
une espece parliculicre d’incoherence, que je crois avoir quel- 
quefois renconlree et qui se traduit, dans les paroles et lesecrits, 
de la memo maniere que les incoberenccs causees par la penurie 
des idees, ou par raltcralion du jugcmenl. 

L’aHaiblissemcut de la memoire se mauifeste frequemment 
dans les ecrits des dements a ces caracteres; les fautes d’ortbo- 
graphe abondenl ; la construction des mots tqud a se cpnformer 
a la prononciaiion; il y a des mots qui ne sont pas acheves; 
dans des phrases, d’ailleurs coberentes, un motessenliel man¬ 
que, ouun mot sans rapport avec le sens se trouve, intercale. 
Void quelques exemples de ce genre. 

Un officierde saute ecrit cette lettre it un interne: 


■fU- Hisi. ndl., lib. Vlf, cap. 2i. 

(2) Thomas Jordan, d'apres Roiidelel. 
{3} Chrislopho de Vega. 





46 


SYMPTOMATOLOGIK 


«Servez-moi d’interprete auprfes des inessieui^ qiii noiisfottt 
»lour a lour les visiles. Daignez lue rccevoir ii votre lable, vous 
» me jugerez mieux, car j’ai Louis plus fin aprfes quatre mois de 
»sSjour dans reiablissemenl... » 

Un receveur de I’enregislrement ficrit a son fils: 

« Tu sals que nous croyons aller k Vincennes pour presenter 
D nos hominages a Jl. Louis Napoleon, roi des Francais, pour le 
» prier de vouloir bien me protPger pour glre nomm6 receveur 
»dans Vadmistration; eh bien, mon cher fils, nous noussoin- 
» mes irompPs, mus entres dans une maison de sanle... » 

Un ancien artisle dramaiique, apres une longue r&islance, 
se decide it ecrire une leitre qu’on lui demande, el qu’il redige 
ainsi! « Faites I’amiiie de me laisser tranquille. Je n’ai rieri faire 
oplus. » 

Une malade, qui dPsirait vivemeni voir son frfere, est invitee 
it lui Pcrire el trace ces mots: « Mon cher frere, va tut avoir la 
» complaisant de venir me it saint Yon. A fra pMsir. » 

On ne pent douter que I’affaiblissement de la memoire ne 
s’etende souveut jusqu’aux idees elles-memes. L’oubli de toutes 
les notions scientifiques, qui a caracterise I’aranesie dans les 
exemples cites, ne pent etre exclusivement rapporle it I’oubli des 
mots. La diminution du jugement prend souvent une part nota¬ 
ble dans les fails d’oubli. Une dame, qui disait avoir vingt-cinq 
ans et 6tre mariee depuis six ans, ne pouvait se rappeler I’age 
qu’elle avail it I’^poque de son mariage, ni retrouver la date de 
celui-ci par le calcul le plus simple, et elle la rapportait tantot 
it sa vingtieme, tantot a sa vingl-deuxieme annee (1). 

Les cas dans lesquels des malades ont oublie tout ce qui les 
concerue et lout ce qui devrait les interesser se rencontrent it 
chaque instant dans lademence. Et pour que cet etat, par lequel 
les malades devienuenl veritablement etrangers elit leur famille, 
et ^ la soci6te, se produise, il n’esl pas necessaire que toute ac- 


(U Hollbauer, Mid. lig., trad. Charabeyron, p. 45, 



DE LA FOLIE. 


hi 

tivil6 intellectuelle ait cess6 de s’exercer. Certains raalades, 
inalgr6 ce profoiid oubli de tout ce qui se rapporte a leur per- 
sonnaiite et a leur situation sociale, conservent, a propos des 
conditions actuclles de leur existence, une cerlaine porlde intel- 
lecluelle. C’est le casd’un bon nombre de dements, parmi ceux 
qui rendent les meilleurs services, comme travailleurs, dans les 
asiles d'ali4nes. 

La diminution dela niemoire pent porter principaiement sur 
les faits. G’est une chose vraiment extraordinaire que la facility 
et la promptitude avec laquelle peuvent s’effacer de la m6moire 
des insenses les faits les plus positifs et les plus r6cents. II est 
des malades qui, immMiatement aprfes le repas, oublient qu’ils 
viennent de manger. Uii instant apres avoir refu la visite d’un 
parent, d’un ami, qu’ils ont parfaitement reconnu, ils n’eu ont 
plus le moindre souvenir. J’ai eu I’occasion d’observer un malade 
cliez lequel I’oubli des faits 6tait porte au point qu’il ne savait 
ni le mill&ime, ni le mois, ni le quantifeme, ni le jour, ni le lieu 
oil il se trouvait, ni ce qu’il avait fait la veille, le matin, un in¬ 
stant auparavant. Et n^anmoins, pour les besoins intellectuels 
du moment present, les mots et les idees lui 6taient fournis par 
la m6moire. Il reconnaissait fort bien toutes les personnes, bien 
qu’il ne put dire leur nom qu’apres avoir longtemps cherch6. 
Et, dans sa conversation, pourvu qu’elle se rapportat a des faits 
actuels, rien ne devoilait le defaut de memoire, rien ni6me ne 
d6voilaitledefaUt de raison. 

Il y a des malades qui ne savent plus irouver leur cherain ; 
qui, changeant les objets de place, oublient un instant apres ce 
qu’ils en ont fait; qui, d^posant de I’argent dans des maisons, 
ne savent plus le lendemain ce que cet argent est devehti; qui 
perdent la m6moire des visiles qu’ils viennent de recevoir; qui, 
au sortir de table, demandent si Ton va bientot d4jeilner ou 
diner; qui ne peuvent plus apprecier la duree du temps (Ij. 

L’imagination a ordinairement pour mesure, chez les insen- 


(1) Traili Ihior. el prat, de la folk, Obs. 70, 197, 201, 202, 229. 



SYMPTOM AT0r.0r.lF 


s6s, le dcgrd d’intensit6 et d’^iendue qui correspond ^ I’dlat 
gentol de I’activild psychique. Aussi se monlre-t-elle coustam- 
ment aiTaiblic dans la periode chronique de la folie. Son aboliiibn 
coincide avec I’oblitdration des autres facultfo psychiques dans 
la slupiditb. 

L’affaiblissemeiit du jugement, qui ne se manifesle qu’acciden- 
Icllement dans les formes aigues de la folie , appartient essen- 
tielleraent a la dbmence et constitue le symplome psycbique 
dominant chez la inajoriie des individus dont se compose la 
populalion des asiles d’alienes. Generalemcnt cette faiblesse 
morbide du jugement s’btend ii tons les objets de la conuaissance 
humaine et a tous les blements consliluants de la vie psychique. 
Ce n’est qu’exceptionuellement et sous I’influence d’^autres per¬ 
turbations psychiques, qu’elle semble se particulariser et se res- 
treiudre ii certains objets deterniinds de la connaissahce. 

La faiblesse du jugement pent eire saisie dans tousles actes 
de la vie psychique des dbinenis, et ce serait tenler I’impossible 
que de cherclier a la dbcrire dans tous les effets qu’elle peut 
produire. Pour donner one idee des caracleres par lesquels cette 
alteration morbide se revele dans la demence , il me sufiBra de 
citer quelques uns de ses effets les plus generaux, par rapport 
aux Irois categories d’objets de la connaissance sur lesquelles le 
jugement est principalement appeie a s’exercer : I’existence, la 
cause et le but. 

Chez les alienes qui sent arrives au dernier degrb de I'affai- 
blisseinent psychique, le jugement a cesse absolument de s’exer¬ 
cer, et la connaissance n’existe plus, mSme en puissance,dans la 
memoire. La vie psychique est chez eux aneantie. Devenus 
complbtement etrangers a ce qui se passe au dedans et au dehors 
d’eux-raSmes, ils ne vivent plus que de la vie v6g6tative. Ces 
etres dbgradbs n’ont pas meme I’idee dela pertede leur liberty, 
ni de I’existence exceptionuelle qui leur a 6te faite par suite de 
leur sequestration. Cetetat d’abolition du jugement est un des 
caracteres de la stupidiie. 

Ylais chez le plus grand norabre des individus atteinlsde df- 



DE I.A FOllE. 


69 


mence, la connaissance n’est pas coinpl6lemenl effac^c de la 
menioire. et la faculte de juger est a un certain point consetv^e. 
Seuleineut elle ne s’exerce qu’imparfaitement, et sa force est 
emoussee. 

Ces uialadesont I'idee de la perte de leur liberty; ils savent 
qu’ils sont places dans des conditions exceptionnellesd’existence, 
et qu’il est, en dehors de I’asile ou ils sont renfennes, une vie 
qui a 6te la leur, et dans laquelle ils out laisse des int6r6ts de 
toute sorte. Il en est meine que ces id6es rendeni malheureux, 
et qui aspirent 6 la liberte et ^ la rehabilitation sociale. 

Et pourtant les personnes qui ne sont pas appeiees k obser¬ 
ver habituellement les fous ne sauraient croire combien en 
general ces infortunes acceptent facilemeut la position qui leur 
a etc imposee , et combien pen ils se preoccupent des moyens 
de la changer. 

Lorsque I’idee de la liberte vient.k traverser leur esprjt, le 
plus souvent les tentatives qu’ils font pour la recouvrer temoi- 
gnent de la faiblesse de leur jugement. Le premier venu, pour 
peu qu’il soil etranger a la maison, est celui k qui ils s’adres- 
sent. Et bieii qu’ils dussent savoir, pour I’avoir enlendu dire et 
yu pratiquer tous les jours, que la sortie des malades depend 
exclnsivement du inedecin, ce n’est pas k lui qn’ils s’adressent, 
et, en sa presence meme, ils i-edameut I’intervention de quicon- 
que se trouve accidenlellement k leur rencontre. 

La faiblesse du jugement chez les fous sc i-evele par un fait 
aussi constant qu’il est etrange : le defaut absolu de concert dans 
I’execution de leurs projets. Uevant ia force morale qui les as- 
sujettit k la discipline et au travail, malgre leur penchant k I’in- 
dependance et k I’oisivete, et en face du petit nombre de gar- 
diehs qui peuvent prfiter I’appui de la force phy.sique k la volontk 
du mfidecin, ils ne se doutent pas que la r£‘sistance ap mpyen 
de I’association soil possible : parfaitement assimilables, sous 
ce point de vue, k cestroupeaux de boeufs, libres el forts, qu’un 
enfant, ou mfime un chien , domine et conduit. Que chez I’lin 

.\SNAi. MED.-psvcB. S'serie, I. III. J.invier 1851 i 4 



SYMPTOMAtOLOGIE 


50 

d’eiix la rfisistahce s'elfive jusqu’a la menace et a la violence, 
les gardiens peuvent, sur I’ordre du m^decin, saisir, reiiiversei’ 
et reduire i I’inimobilite et a rinipuissance le r^voltd; sabs qiie 
ses coinpaguoiis temoignent ni emotion ni sympathie, el sans 
qu’iis fassent le moindre effort pour le d6fendre. 

Si Ton demande aux malades, qui temoignent le desir de 
sorlir, ce qu’iis feront, ou ils iront, quelles seront lebrs res- 
sources, ils se montrent le plus souvent tout h fait pris an d6- 
pourvu; et, s’ils font allusion dans leur reponse a qiielque plan 
de conduite, le plus souvent ils’agit de ressources illusdires, ou 
imaginaires , et d’expadienls absurdes. 

Un ancien avocat, dont le trouble iutellecluel tres limitd 
cohslste principalement en des notions fausses qu’il s’est faites 
sur sa valeur personnelle, sur un systSme de pers6cuti6ns dont 
il est la victime, et sur ses droits a une reparation, avait I’haBi- 
tude de radamer, de temps a autre, sa sortie, et de s’adresser 
pour cela a toutes les autoritfis. Or, ses requStes aU procureur 
gdndral sUr un sujet si grave dtaient le plus souvent rfidig^es en 
vers etsur le ton badin. Mis au pied du mur par le mfidecin, 
qui lui demaudait ce qu’il deviendrail si on le laissait sortir, lui 
qui, par ses prodigality et son inconduite, avait dissip6 tout 
son patrimoine, et qui etait reellement incapable de gagner sa 
vie par son travail: <i Oh! r6pondit-il, je ne consentirais a sor¬ 
tir que si, en reparation du tort qui m’a ete fait, on m’assurait 
une brillante position. » 

Habituellement les moyens a I’aide desquels les insensds pr^- 
tendent atleindre le but qui est actuellement ou coustamment 
I’objet de leurs desirs en raison d’une pensde deiirante, por¬ 
tent le cachet du defaut le plus absolu de rectitude dans le juge- 
ttient. 

Void comment un instituteur, atteint de manie, explique le 
but qu’il s’etait propose en donnani en public un soufflet a son 
pare, et comment il motive, en vue de ce qu’il desire faire, 
ses demandes incessantes de liberte: 



DK T.A FOLIK. H 

I' itioiisieur le pi-6fet, 

» Vbilk aujourd'htii treiUe el uii jouis qiie iiioh pere ni’a flail 
» enfermer ^ Saint-Yon, pour repondre aux questions impor- 
»tunes d’un public qui lui deinandait les causes du chagrin 
» muet que devoilaient raon abaitenient et inon isoleihent 
» coutinuels..... Je courus implorer le secoiihs d’un prfitre 
» et lui deinander des paroles de consolation pour mon pfere, 
» bt sa protection pour moi, lui exposant I’incapacite dans 
»laquelle je suis de remplir le voeu secret de ihbh pbre, 
» qui est sans doute de me faire pretre. II iie rii’ecouta pas... 

» el me i eiivoya, sans mbine me parler de mon p6re, die mon 
» malheiireux pere que le desespoir rongeait. Quelques Jours 
II apres, la douleur ra’avait tellement vaincu moi-raeme, qiie, 
» pleuraiit h cliaudes larmes, je pou.ssai plbsieurs cris que 
» les Voisins pouvaient entendre. Jlon pbre saiita sur moi, or- 
» donna a mes fi eres de fuir, puis soriit lui-meme cn me liaena- 
-> cant de me faire incarcerer. En effet, il fit toules les demar- 
1) chek necessaires, nie cbargeant de je ne sais quels crimes; 
»iiiais on iefusa de m’arreier... J’etais reste seul chez nous, 
» car mbn pere ne voulait plus reiilrer. Je resolus de lui douiiei’ 
II ’rhdi-meme la consolation qu’on lui refusait, et de lui recdn- 
I) qubrir I’estime piiblique qu’il avail si justenienl acquise par 

^a dCOiture et son courage, et, pour cela, j’allai lui dbiiner les 
ii'hidyens de m’arr6ter, en le frappant en public. Oil m’arreta; 
» ihais, au lieu de me conduire en prison , on me cdhdnisit a 
» Saiht-Ybii. 

» Mbbsieiir le docteur, vous savez que je n’al jamais 6te fou, 
» e^t cefiendarit vous ne me regkrdez pas comme coupable, je 
»Wu'k eh i-eitiercie. Je ne puis gtre pretre, monsieur, et la iie 
» deihek parents va eti-e empoisonUce!... Je tremble, mori.sieur, 
I (juaiid jeSbiigetlux reproches qu’ils aurbnt a se faire... L'Kbr- 
» rbuf d^bliS telle Vie m’epobiante, perin'ettbii-mdi de la leiir 
»Ipkrgdei; ils bft hiourraient de chagrin tbua les deux, jfe th’fe- 
» ciiappe de iSaiht-Yon peur lbs forcer S hie faii-e ericourir un 





52 


SYMPTOMATOl.OGIE 


I) jugeiueiit; car, sur le banc des accuses, je pourrai appeler le 
» public a dessiller les yeux de mes parents : la seulement je 
» pourrai leur expliquer lout leur amour qu’ils iraiieraient de 
I) crime; la seulement je pourrai rendre a toute ma famille le 
» repos avec le bonheur... » 

11 est rare que les alienes altribuent leur arrestation et leur 
sequestration & des causes naturelles et ordinaires. Les motifs 
bizarres qn’ils imaginent nepeuveni etre acceptes par leur rai¬ 
son qu’ci la condition de I’allaiblissement du jugement. 

Uii maniaque est arrete a la suite d’nne rixe dans un cabaret, 
et, aprfis quelques jours passes en prison, il est reconnu atteint 
de folie et transKre a Saint-Yon. RamenS par le iraitement ii 
tin 6lat de calme voisin du retour h la raison, il ne peut com- 
prendre que la sc6ne de violences a laquelle il a pris part, et 
dont il serappelle toutes les circonstances, ait pu motiver son 
arrestation. Il s’obstine a la regarder comme line oeuvre de ven¬ 
geance de la part d’uii commissaire de police; et, sur I’obser- 
vation que d’autres personnes, le procureur du roi, le jiige 
d’instruction, le maire de sa ville, le medecin qui I’a visits en 
prison ont necessairement concouru aux decisions qui I’ont 
conduit il I’asile, il rdpond que, s’il en est aiusi, loiites ces per¬ 
sonnes ont do se coaliser avec le commissaire de police. 

Un maniaque croit que, pour le priver de sommeil et le ren¬ 
dre fou, on agit sur lui, pendant la nuit, en imprimant des 
secousses ii son lit par des moyens mdcaniques, dleetriques et 
magndtiques, en dirigeant sur sa lete, ii I’aide de verres conver- 
gents, des rayons de chaleur brulante. La police lui avait fait 
subir ces persdculions dans une auberge, afin de le pousser ii 
faire nne plainte qui servirait de prdtexte pour le faire enfermer 
dans une maison de fous. Eile a reussi, et maintenant elle 
continue les mgmes manoeuvres pour I’y faire retenir. Pour 
prouver qu’il n’est pas fou, il demande a etre place, seulement 
pour une nuit, dans une maison bonnete dirigde par un homme 
honorable. Il est sur qu’il y dormira parfaitement, ce qu’il n’a 



1)E LA FOLIE. 


53 


pu obteiiir depuis sept mois; el dfes lot's il sera bien evident pour 
tons que les persecutions dont il se plaint sont reelles, el qiie, 
par consequent, il n’esl pas fou. Pour se preserver de Taction 
terrible des rayons de chaleur qu’on lui envoie par le plafond 
de sa chanibre, quand il est couche, il mainlient sa t6te cou- 
verte d’un chapeau de paille; et, s'etant aper(;u que les rayons 
s’insinuent entre les interstices du tissu de ce chapeau, il Ta 
garni en dedans de feuilles de papier. Sans cetle precaution, il 
serait cerlaineraent devenu fou. 

La diminution du jugement, portee a un degre voisin de 
Taboliiion complete, se revele, dans la folie stupide, par Tin- 
coherence , lorsqu’elle exisle a la fois dans les paroles et les 
ecrils, et lorsqu’elle coincide avec I’absence de spontaneite dans 
les actes couservateurs. 

La diminution de Tactivite impulsive et determinante, qni 
engendre les pbenom6nes voloutaires, se lie necessairement 5 
la diminution de la force psychique dans la folie, et se mani- 
fesle par Tfimoussement de la sen.“ibilit6 morale, par la faiblesse 
ou Tabsence des impulsions et des d^lerininatious. 

La diminution de Tactivitfi impulsive est le plus souvent ge- 
uerale, et alors elle se traduit par des synipiomes negalifs qui 
expriment la langueur de la vie psychique dans toutes ses di¬ 
rections. Mais frequemment aussi elle porte principalement et 
meme exclusivement sur certaines tendances determinees, et 
alors elle entraine des effets analogues a ceux qui dependent 
d’une rupture d’equilibre entre les Elements psychiques. 

Lorsque. par suite d’un affaiblissement morbide, ne se pro- 
duisentquc faiblement, ou meme nese produisentplus, dans la 
conscience, les sentiments interieurs qui expriment les besoins, 
et qui, en meme temps qu’ils manifestenl le ddploiement actuel 
de la force impulsive, provoquent Tame a Taction dans un sens 
ddterminfi, il n’y a pas seulement d^faut de Tun des 616ments 
esseniiels 5 la vie psychiqne; mais Tinlelligence, ne trouvant 
plus dans la conscience la trace des impulsions naturelles , con- 



ok SYMPTOMATOLOGIE 

Slate cette abseiire de manifestation et reconnait une sorte de 

mudlatioii de la vie par rapport a la spontaneite impulsive. 

. Certains malades , chez lesquels manquenl les sollicitations 
impulsjves de I’araour physique, et par suite les expressions 
organiques actuelles du besoin d’union des sexes, trouventdans 
cel etat, tlont ils ont conscience, le fondement d’une convictiqn 
d’impuissance, qui reagit sur toute la vie de Tame , qui peut 
demeurer, pendant un temjis plus ou moins long, comme le 
symplome exclusif de la perturbation psychique, et qui peut 
eiitrer aussi, soit primitivement, soit concurremmenl, comme 
element partiel, dans un d61ire plus ou moins 6tendu. 

C’est & cette diminution reelle des impulsions natureiles que 
peuvent fine souvent rapporl^.es, comme point de depart, ies 
idees fixes et les conceptions d^lirantes des fous qui se croieut 
impuissanls, eunuques, ou qui s’imaginent avoir change de 
sexe. Quand rien , du c6t6 des organes g6n6raleurs, n’est de 
nature ^ reveler la realite de I’impuissance absoluc ou relative, 
il est difficile de distinguer cet 6tat de diminution ou d’abolitien 
reellede I’activii6 impulsive gen6ratrice, d’avec un autre6tat au 
la perturbation morbide consiste dans un sentiment illuso’ire 
d’impuissance, comme j’en citerai plus loin un remarquahle 
exemple. 

J’ai e.u I’occasion de constater, chez un malade dont la me- 
lancolie passait k la ddmence, la coincidence de l’id6e fixe du 
chaegement de sexe, avec on 6tal d’atrophie des parties gdni- 
tales, dont I’inerlie 6tait d’ailleurs invoqufie par le malade 
coipnie l’iudice certain de sa metamorphose. 

La diminution de I’amour de soi, par rapport a la conserva- 
tiop du corps et de la personne, se traduit quelquefois, dans les 
fails de folie suicide, par I’abseace de tout motif determinant 
emprunte S un delire actif. L’abandon dans lequel les malades 
laissent leur corps et leurs interets les plus serieux par rapport 
4 Ipor conservation immediate ou eloignee, exprime sous une 
fu^ine plus frequente cette diminution de I’amour de soi. 



DE LA F.OLIE. 


55 


C’est uu fait tres commun au debut de la folie, pendant son 
cours et surtout dans sa dernifere pfiriode, que la diminution 
des impulsions sociales sous toutes leurs formes. La conscience 
du d6faut d’activit6 impulsive dans cette direction est spuvent 
un sujet de chagrin el une source de plaintes chez les mSlanco- 
liques. Les meres se plaignent avec amertume de ne plus aimer 
leurs eufants. L’amour conjugal, I’amour filial, I’amiiifi out le 
plus souvent disparu del’ame, comme elements de son activity, 
dans la d6mence. Le plus vivace et aussi le plus 6nergique 
des sentiments huraains, I’amour des enfants, pent meme s’ef- 
facer. 

Les insens6s peuvent eprouver d’une mani^re continue, par 
rapport it la recherche des objets essenliels de I’intelligence, le 
vrai et le beau, cet etat d’inactivit6 psychique, qui jette si sou- 
vent dans la pensue del’homme sain, avec I’apathie et la Ian- 
gueur, le dficouragement et la defiance de ses forces, Lorsque 
cet 6tat devient habituel, la conviction d’une incapacity gyne- 
rale et absolue tend a s’etablir chez I’insensy, et devient un yiy- 
nienl de dyiire, en meme temps qu’elle s.’appuie sur ua faitqui 
exprime, sous une forme spyciale « la diminution morbide de 
I’activite impulsive. 

Ce qu’il y a d’impulsif dans I’amour du juste et dans 
I'amour de Dieu peut manquer aussi par suite de I’etat mor- 
-bide qui conslitue la folie. Les fails fournissent, h ce sujet, 
des revelations de la rngme nature sur la diminution de I’ac¬ 
tivite psychique. Ainsi certains malades se plaignent de ne 
plus aimer Dieu; et ce dyfaut d’aspiration religieuse, dont les 
malades out conscience, est assez frequemment I’yiyment fon- 
damental d’un dyiire dont I’idee de la damnation ou de la pos¬ 
session marque le point culminant. 

La diminution de I’activity impulsive se revfele d’one raauiere 
gyuArale chez les insenses, par le dyfaut de dyvelopperaent ,d?s 
yiats passionnys qui expriment ledysir ou I’aversion. Aux divers 
degrys de la dymence correspondent divers degres d’amoin- 



56 


SYMPTOMATOLOGIE 


drissemciU de I’aclivile impulsive. Chez un grand iioinbre d’in- 
sens^S, I'indiffereuce la plusabsolue se traduit, dans les expres¬ 
sions et les acies , par Timmobilite stupide de la physiouomie, 
par I’engourdissement des mouvemenls, par I’inintelligente 
apathie des attitudes, par I’absence de loute spontandite, de 
toute manifestation qui exprime Ji un degr6quelconque I’espoir 
ou le desespoir, la crainle ou la confiance, la haine, la colhre, 
I’amitie, la bieiiveillance, la joie ou la tristesse. ^ 

La faiblesse ou le ddfaut de manifestation des impulsions eu- 
traine un mode corre.spondant dans les determinations, en ce 
qui cuncerne la realisation des acics de satisfaction pour chaqne 
ordre de besoins. 11 esl important de remarquer, toulefois, qn’il 
est ordinaire d’observer chez les insenses la conservation de 
I’aclivile determinanle, par rapport aux actes k la production 
desquels I’intelligence ne prend pas une part esseniielle. II ar¬ 
rive menie que le defaut d’intervention de la part de I’inlelli- 
gence ait poureffet desimuler, dans lesactes, une augmentation, 
de la force instinctive, tandis qu’il n'y a rdellement qu’exercice 
plus libre de cette force en raison d’nn ddfaut d’antagonisme, 

C’est ainsi que tout ce qui se rapporte aux besoins interieurs 
de la vie vegetative, s’accomplit soudainement et fiuecgiquement 
a la moindre impulsion , chez les dements et les stupides, sans 
qu’aucun compte soit par eux tenu des obstacles que la raison 
poserait a cette satisfaction immediate et inintelligente des be¬ 
soins les plus grossiers. 

Quant aux determinations volontaires, elles altestent frd- 
quemmenl chez les insenses une diminution reelle de la force 
qui les produit. 

L’inaclivite do la volonte, qui se traduit dans la folieparl’in- 
atlention, rirr6flexion, I’insouciance, I’apathie, la passivetd de 
I’obdissance, ne tient pas seulement a I’affaiblissement ou k I’abo- 
lition des provocations impulsives, qui supprime les mobiles, 
et k I’alteration dujugement, qui supprime les motifs, elle parait 
ddpendre aussi d’une diminution absolue dans la force volon- 



DE LA FOLIE. 


57 


laire. Ainsr certains malades n’oiit reelleineiil que des vell6ites: 
incapables d’attentien, ils passent avec une facilite et une rapi- 
dile extraordinaires d’uue idee a uiie autre idee , sans s’arrfiter 
a aucune; et la mgme instability se retrouve dans leurs actions. 
L’impuissance de diriger etde fixer I’attention joue dans le de¬ 
lire de la folie un role dont I’iniportance cst rgelle, bien qu’elle 
ait yty exag6r6e. Je parle ici de rimpuissance directs et par 
faiblesse, et non de I'inipuissance indirecte qui exprime seu- 
lemenl un d6faut d’gquilibre a la suite d’nne concentration. 

II n’est pas rare que les malades aient conscience de la dimi¬ 
nution de ieur pouvoir volontaire etse plaignentavecamerlume 
de I’inutilite de leurs efforts pour pers6verer dans une volonte 
raisonnable, et meme de Ieur impuissance absolue de vouloir, 
impuissance qui se traduit poor eux, dans Ieur conscience, par 
I’idye de I’irrysistibilite de leurs penchants et de la fatality des 
directions de leurs pensges. 

La diminution de I’activite psychique, chez les fous, se tra¬ 
duit encore, comine symptSrae inorbide, a propos des expres¬ 
sions, du langage et des mou-vemenis, par diverses nuances, 
depuis rapalhie, la taciturnity et I’engourdissement, jusqu’ii la 
stupeur, au mutisme et a i’iramobility. _ . 

§ II. ~ Symptomes dependant d’une alteration d’equilibre 
dans le dcploiement de la force psychique* 

Le dyploiement normal de I’aclivity psychique cst rygiy par 
uiie loi d’yquilibre qui le maintient dans des liiniles dyterminyes 
par rapport ii rytendue des objets eiUbrassys. A cet ygard , il 
doit y avoir , dans les directions du dyploiement, uric variyte, 
qui assure la slisfaction de tous les bcsoins de la vie et qui rya- 
fise toutes ses tendances; et nyanmoins il doit y avoir aiissi une 
prydominance de tendance liabituelle qui imprime aux actes 
de la vie runiiy de but par la subordination des penchants. 

Si Ton considgre la vie humaine dans toiite sa durye, cetle 
prydominance habituelle doit apparlenir a la tendance qui se 



58 SiMPTOMATOLOGlE 

rapporte & la fin veritable de la vie terrestre* le bonheur par la 
verlu. Si Ton lient compte de I’impossibilit^ reelle d’une satis¬ 
faction conipletemenl donnde a I'aspiration persev6rante de 
rhoinme vers ce bonheur parfait, qui lui 6chappe sans cesse et 
doDt les conditions ne se trouvent pas r6alis6es dans ce monde, 
on arrive & concevoir que la predominance habiluelle de direc¬ 
tion doive appartenir a la tendance vers le bonheur d’une autre 
vie, par le perfectionneinent de notre nature, au moyen de la 
vie terreslre. 

De quelque mani^re qiie Ton confoive la solution du probl^me 
de la destinde bumaine, il demeure incontestable que la loi 
d’^quilibre, qui exige la predominance d’une tendance vers un 
but determine, et la subordination des autres tendances cette 
direction principale , ne pent dtre considdree comme normale- 
ment accomplie que par la subordination des diverses tendances 
de la vie a la direction morale et religieuse. 

Mais cot etat d’6quilibre, qui exprime le plus haiit degrd de 
la raison humaine, n’appartientegalement ni a touslesindividus, 
ni h tons les moments de la vie du mdme individu. 

La vie est un ddveloppernent de I’individu au point de vne 
spirituel, encore plus qu!au point de vue matdriel, puisque le 
ddveloppement spirituel, dans la direction morale, pent se con - 
tinuer jnsqu’k I’Sge le plus avancd et jusqu’an dernifer; in¬ 
stant de la vie , tandis que le ddveloppement materiel s’arr6te 
verS le milieu de la vie, et fait mSme place k un decroissement. 
11 entre dans le plan de la nature que la direction de la vie 
differe, a certains dgards, d’un age a I’autre. Aussi existe-t-il 
de notables differences entre les tendances predominantes de 
I’enfance , de la jeunesse, de I’ige mur et de la vieillessei 

Enfin , par suite des vices de I’dducation, de la corruption 
sociale, d’nne foule d’influences accidentelles, et m6me par 
suite d’une imperfection native de I’organisme, cel etat d’6qoi- 
libre dans lequel prddomine la tendance morale et qu’on pour- 
raitappeleressentiellemenl normal, puisqu’ilTeprdseute le type 



DE lA. FOLIE. 


59 


de I'humanit^ dans sa plus haute expression, n’est r^eilement 
atteint que par le plus petit nombre; et, pour la plupart des 
hommes, la vie flotte, sans direction supreme, entreses diverses 
tendances qui pr6dominent alternativement et temporairement, 
on bien encore elle se laisse doininer par des penchants qui 
I’entrainent vers divers buts secondaires. 

Dans toutes ces diverses conditions, qui se trouvent realis^es 
avec touies les varietes imaginables par les soci^tes humaines, 
bien <que I’aclivit^ psychique se trouve v^ritablement d6tourn6e 
de son v6riiable et principal objet, on ne peul pourtant admettre, 
au point de vue medical, qu’il y ait en pared cas rupture de 
r^quilibre normal. L’inconstance et la mobility, les passions et 
les vices ne sont pas des symptoraes morbides. 

C’est neanmoins par des manifestations analogues que se tra- 
duisent les ruptures d’dquijibre qui dependent d’une alteration 
maladive. Aussi est-il quelquefoisdifficile, si Ton ne tient compte 
que de oette esp^ce de trouble, de disiinguer Thomme atteint 
de folie, de celui qui a conserve I’usage plein et entier de la 
raison. C’est par suite de cette difficuhe qu’on est frequemment 
tombe dans des erreurs deplorables d’appreciation, en coufon- 
dant, d’apr^s certaines analogies , des etats psychiques qui dif¬ 
ferent de toute la distance qui s6pare la folie de la raison. 
L’asc^tisme, I’ambition, I’avarice, I'araour, ne sont pas des 
maladies. 

L’^quilibre normal pent gtre rompu de deux mani^res oppo¬ 
ses'dans i’6tat morbide; le fractionneraent et la concentration 
de la forqe psychique peuvent s’exagerer, et il en resulte deux 
mo^es eontraires de manifestation anormale, qui peuvent itre 
d&ign^s sous les nomsde dispersion et d’absorption de I’activitA 
psycbiqne. 

La dispersion de I’activite psychique se r6v61e, dans les fails, 
par I’instabilitd des iddes et la mobilild des sentiments, $i frd- 
quemment observdes dans la forme maniaque de la folie. 

A eette dispersion morbide de I’actiyitd psychique doivent 



60 SYMPXOMATOLOGIE 

elre.rappol'tes la volubiliie <Jes paroles, le saul brusq.u€ ,d’“0 
ordre d’jdfies ii uii prdre different ou rafiine.conlcaire, le defaut 
de suite et de.coordinaiion dans los paroles, dans, les actions; le 
passage rapide et non motive de la joie li la iristesse, de la bieur 
veillance a la colere , tout ce tumulte de manifestations impfi- 
tueuses et ddsordonnees, qui caracterise le delire des maniaques 
sous sa forme la plus ordinaire. 

. L’instabilit6 des idees, eu passant dans le iangage et les ecrits, 
simule quelquefois I'incoherence. On en trouve un exempi* dans 
cette lettre d’une jeune maniaque, dont les paroles et les actes 
r6velaient une extreme mobilite de sentiments et d’id6esj et 
qui n’olfrait pourtant aucuue incoherence reelie dans ses manir 
festations psychiques. «Jlon cher frere, rien n’altere les charmes 
» dematranquillite: c’estmafelicite qui fait couler meslarmes. 
» Mais voyons si le talent dramatique des auteurs n’est pas an 
» moins au niveau de leur talent poetique. Alexandre est mort 
» empoisonne. Il s’agit d’Alexandre de Macedoine. II a pour 
.1 successeur dans ses vastes etats Cassandre et Antigone. Ges 
» deux guerriers couronnes, au lieu de se disputer les depouiUes 
» du conquerant qui n’esl plus, couviennent de s’arranger. A 
» I’amiable, comme on dit en justice, et Antigone ne met aucun 
» obstacle a voir couronner a EphAse. 11 faut terminer mon 
» histoire. Tu diras bien des cboses a mon pere.et ^ ma mere. 

» Je m’ennuie beaucoup dans cette maison. Tu sauras de mes 
D.nouvelies par le prochain voyage. J’ai quitte ma mere A la 
» diligence, rue... Je te prie de me dire des nouvelles de mes 
» effets, je les ailaissfis a la porte. Tu comprendras quejesuis 
»tres adroite, mais que ladroiture commence a €tre us^e pour 
» de petites follettes. » 

L’absorption de I’aciivite psychique dans un ordre exclusif 
d’id6es et de sentiments est un etat ties commun chez les fous. 
Get Atat est habituel dans la folie melancolique dont il a 6t6 
quelquefois indiquA comme le caraclAre essentiel. 

La concentration de I’activite psychique sur un ordre res- 



DE I.\ FOLIE, 


61 


treiat d’id^es el cle sentiments, qui appartienl cssenliellenient 
au delire partiel, ne siiffii pas pour le constituer. Pour que le 
d61ire exisle, il faul qu a celte concentration s’associe le trouble 
de la raison. C’esl ainsi que, dans les diverses folies partiolles 
auxquelles il a et6 fail allusion quand il a question de I’exa- 
g^ration morbide de la force impulsive dans chacune des direc¬ 
tions principales de la vie, le fait de. la predominance d’activitS 
dans une direction donmSc n’a pu 6tre consid6r6 que comme 
une <i^s conditions du trouble morbide de la raison. 

L’absorption do I’activite psychique est etroitement lice avec 
la predominance des penchants, qui est Ton des effets de I’aug- 
menlation morbide de la force impulsive. 

La predominance des penchants et la concenlraiioii do I’acii- 
viie psychique sur les idees et les sentiments qui s’y rapportent, 
sont les conditions principales de la generation de ce qn’on ap- 
pelle idees fixes; et ces idees fixes ne sont absolument un sym- 
ptome de folie, que quand elies expriment, par leur nature, un 
trouble de la raison, autre que celui qui consiste simplementon 
une rupture d’equilihre. Il ne peut y avoir monomanie qu’ci la 
condition de I’association du d61ire proprement dil a la, concen¬ 
tration de I’activite de I’ame. 

On pourrait admeltre a priori autant d’especes d’id6e.s fixes, 
et par consequent autant de delires parliels et dominants, qu’il 
y a de directions principales dans la vie humaine. 

L’observation justifie d posteriori celte vue. En effet, les 
d61ires parliels et dominants dans les asiles d’alifinfis reprdsen- 
tent, sauf la raison, les preoccupations parlielles et dominantes 
dans la society. Et les auteurs ont consacre I’existence de mo- 
nomanies dans lesquelles dominent, avec des manifestations d^li- 
ranies, les passions qui agitent et dirigent les homines dans 
I’etat de raison : mouomanies^rotique, amoureuse, ambitieuse, 
religieuse, suicide, etc. 

Il est toutefois important de remarquer que la concentration 
de I’activitfi psychique n’cstlrfes souvent, dans le d61ire, que I’nii 



fe2 SYMi*tbMATOLbGIK 

des iglidieiits les moinA ^aillants parmi t6ux qtii eohlUtnetit 
tidlible de la raison. Aussi les idees fixes, considSrdes iibhittle 
symptdines de ia folie, se rattacheiit-elles le plus souvent d’dlie 
maniere plus directe et plus caracteristique a des perturbations 
psychiques aulres que la rupture de I’equilibre normal, cdmibe 
on pourra le reconnaitre quand il sera traile des hallucinatibns 
dt des conceptions ddlirantes. 

La fixitd des iddes, c’est-&-dire, leiir permadeUce i^ds ta 
conscience comme objets des preoccupations habituelles dfe 
rame, caraclArise moins le delire que la nature irigrtie de-ces 
id6es et des manifestations qui s’y rattachent; aussi leii itigfes 
fixes, bien que faisant partie des manifestations psychiques qui 
appartienuent a la folie, ne soni elles par elles-mSmes des sfm- 
ptfimes de folie, que quand elles impliquent par leiir nature Ife 
trouble de la raison. 

Les exemples de concentration de I’activite psycbiqUe fel 
dlddes fixes, sans delire, se rencontrent a chaque instant diihs 
la vie huuiaine aux yeux de I’observateur. Get etat de I’ame est 
souvent Tune des conditions essentielles et I’un des traits barat- 
tbiistiques de la vertu et du gbnie. 

L’idbe fixe pent revSiir un caractbre inoins i6lev6 et jiluS Voi- 
sin de retat de maladie, sans qu’il soil possible elicore de la 
faire enti er legitimement dans le domaiiie de la folie. Les prf'bc- 
cupations des hypochondriaques, inalgre tout be qU’elleS out 
de dbraisonnable, ne sont pas encore du deiire, bien qUb S6u- 
vent la limite qui sbpare dans ce cas la raison de la folie soil dif¬ 
ficile a determiner pour I’bbservateur et facile h franbhir liour 
Fe malade. 

Van-Swieten cite un cas curieux d’idee fixe bhe2 un HblMtiie 
a tout autre egard fort seiiSe. Ayant entendii dire que plUSieUrS 
per'soUnes mordues par un chien euragfi 4taieiil devenubs hydro¬ 
phobes, malgrb I’emploi de la saignbe et des meilleurs rbiuMes, 
cbt hbmme se frappa I’esprit de cette opinioh, que si leS cBirUr- 
gieUs s’btaient servi des mbnies lancettes pour pratlqUer d’aU- 



63 


DE LA POI.IE. 

tres saign6es, le virus avail dfl, sans qu’on s’eil doulSt, §tre 
inbcul6 un grand nombre d’hommes, qui dbs lors poiirraient 
le communiquer S d’anlres. Pour se preserver d’un si grand 
malheur, il resolut de ne se laisser toucher dorenavant par per- 
soUne, et, malgre sa tendresse pour sa femme et Ses enfants, 
il ne put se decider a faire exception en leur faveur (1). 

Uno jeune dame hystbrique, et d’ailleurs parfaitemenl saine 
d’esprit, s’fitait imaginbe qu’il btait possible de contracler la 
rage non seulement par le toucher des hommes, mais mSme 
par le toucher des mouches qui avaienl pu se poser sur de 
I’bcume de chien enragb; aucun raisonnement ne put d6raciner 
de son esprit cette idee fixe, ni altbnuer I’hor'reur que lui inspi- 
rait I’approche des mouches. 

Un magistral, donl I’intelligence 6tait mMiocre qUoique 
saine, s’fitait persuadfi que I’usage des ustensiles de cuivre dans 
les ciiisihes, et des robinets de cuivre dans les appareils de con- 
duite pour les liquides, 6tait lellement prbjudiciable a Ja santfi, 
qu’il fallait lui rapporter la plupart des maladies dans les mai- 
sons particulibres, et surtout dans les btablissements publics. 

Le plus ordinaireraent I’idee fixe parait avoir, pour condition 
de son existence, la permanence d’un sentiment, d’une aspira^ 
lion; elle reprbsente un mouvement, une tendance incessanle 
il la realisation d’un besoin send, et n’est, a proprement parler, 
que la formule idbale de cette impulsion permanente. C’est le 
sentiment, c’est I’activitb impulsive qui sont surtout ali6r6s; 
et I’individu qui, ayant conscience de cet btat, le juge exacte- 
ment, pent fort bien n’fitre pas alifiub, lots meme que cette 
tendance semble prendre les caracteres d’une impulsion presque 
irrdsistible. 

J’ai eu I’occasion d’observer une jeune dame qui, sous I’in- 
fluence habituelle d’un sentiment exaltb de jalousie, offrait une 
disposition extraordinaire a concevoir des idbes fixes se rap- 
portant a sa passion , toutes les fois que quelque circonstance 

(1) Van-Sweten, Comment,, t. Ill, Melancholia. 



64 SYMPTOMATOLOGIE 

venait a exag^rer la tension uerveuse qui Ini 6tait ordinaire. 
One fois, apres s’etre livree avec ardeur a un travail artistique, 
elle eprouva un retard de menstruation, et en meme temps sa 
passion jalouse s’^tant exalU’e au plus haut point, elle se trouva 
pendant quelques jours incessainment lourment6e de I’id^e fixe 
qu’elle devait tuer, qu’elle allait tuer I’pbjet de sa jalousie. 
Mais elle jugeait sainenieni cet etat de son ame, qu’elle rap- 
porlait a une disposition maladive, et sa raison demeura intacte. 

U6s les premiers temps de i’observation medicale, la conceu - 
tration de I’activite psychique sur un ordre particulier de senti¬ 
ments et d’opinions, s’exprimant, a .sa plus haute puissance, 
sous la forme d’iddes fixes, a.ete signa)6e par les auteurscomme 
I’un des elements symptomatiques du trouble de la raison dans 
lafolie. La predominance des sentimentsdetristesseetdefrayeur 
qui accompagnent le plus souvent cette concentration a meme 
.servi Ji caracteriscr essentiellement Tune des deux formes de la 
Me admises des Ic temps d’Hippocrate. 

Les traits les plus saillants des esquisses que les anciens nous 
onl tracees de la physioiiomie propre aux maJades alteinis de 
cette perturbation psychique, se retrouvent encore aujourd’hui 
dans le tableau que metlent .sous nos yeux nos 6tablissements 
d'alienes. 

Les meiancoliques craignent qu’on ne les empoisonne (l)j 
ils croienl qu’on leur a fait prendre du poison, ce que cpnfir- 
ment pour eux les renvois d’odeur et de saveur Stranges qu’ils 
eprouvent (2). 

Beaucoupde malades sont tourmentesde craintes chimeriques. 

Un nialade craignait fort d’etre ccrase lui et tous les hom- 
mes, si Atlas, fatigue de porter le mondesurses epaules, venait 
i le jeter bas (3). 


(1) Ar6tee., Dc camis el noth dhu., lib. 1. c. 5. 

(2) Aetius, Tetrab. It, Serm. II, c. 9. 

(3) Alexander Trail., lib. I, c. 17. 



DF, r.A For.iF, 65 

lies nialades ont peiir cle tomber dans des goiiffres, dans dcs 
cavernes (1). 

Un malade fetait sans cesse prdoccupe de la crainte de voir 
loinber les ustensiles de son menage (2). 

11 est des nialades chez lesquels la crainle de la mort est le 
point capital du d61ire mfelancolique; il en est nifime qui offrent 
cette bizarrerie de redouler et de dfisirer en niSrae temps la 
mort (3). 

11 est des malades qui se sauvent dans les deserts par inisan- 
thropie; il en est qui prennent la vie en aversion (/i). 

II est des malades qui se croient coupables de crimes, qui 
redouteut le supplice qu’ils ont nierite, qui gemissent de ce que 
leur crime les fera condamner a I’enfer (5). 

L’idee fixe, qui a pour condition de sa formation la concen¬ 
tration de I’activitfi psychique sur un ordre particulier de senti¬ 
ments et d’opinions, emprunte sa forme a ces sentiments et h 
ces opinions, et on en pourrait citer des exemples a propos de 
toutes les directions qui representenl les interets essentiels de la 
vie humaine. 

Un cure restait couche pour menager ses habits; une jeune 
fille s’abstenait de manger pour menager sa bourse (6). 

Une jeune fille, qui a I’idee fixe du manage, ecrivait i sa 
mere : « Ma bonne mfere, je m’ennuie d’etre sdparee de vous 
» tons; je d6sire que M. Parchappe me trouve gu6rie, pour me 
1) marier le plus lot possible avec la personne que vous m’avez 
» promise... Je voudrais etre raariee des demain. « 

Unavocat, qui a gaspille de belles facult^s et une brillante 
fortune dans la dissipation et la prodigality, attribue la perte 

(1) Coelius Aurelianus, Morb, chronic,, lib. I, c. 5. 

(2) Aretee, loc. cil., cap. 6. 

(3) Galien, De loc. affect. 

(4) Arelee, loc. cii., cap. 5, 

(5) Sennert, Instil, mid., lib. II, pars 3. 

(C) Sauvages, lYosol. meth., class. 8, § 19. 

ANNAI,. MED.-PSVCH. 2'syrie, t. III. Janvier 1S5I. 5. 5 



SYMPTOMATOLOGIK 


de sa carrifere et sa ruine a un complot. C’est a celte id6e fixe 
que se rapportent les rares manifestations du trouble permanent 
de sa raison. Dans le cours de nombreuses annees d’observation, 
je n’ai pu obtenir qu’un petit nombre de fois la preuve de 
I’alienation de ce malade qui, dans sa tenue sa conduite, ses 
paroies et ses Perils, ne s’ecarte habituellement en aucune sorie 
des regies de la raison. Un jour, vivement contrarie de ne pou- 
voir obtenir, sur sa simple demande, un objet qu’il desirait, il 
abandonna sa reserve ordinaire, et formula ainsi ses plaintes : 

<1 N’est-ce pas une tactique pitoyable, absurde, de forcer 
» monsieur I’^cbnome & faire parvenir une nouvelle note a 
J chaque inslant, et d’envoyer chaque jour le commissionnaire 
» pour obtenir une rbponse? II y a plus de vingt ans que Ton 
» me combat avec des atrocitbs incoucevables chez des hommes 
» civilisbs? Je demande si Ton a jamais pu repondre a une 
» seule de mes raisons, ou changer ma resolution? Si vingt ans 
» d’epreuves n’ont produit que des horreurs de toute espece, 

» comment peut-on etre assez niais pour croire que des tSton- 
» nements miserables agiront enfin sur mon esprit? Qu’on me 
» jette a la classe des habits gris, et Ton verra si Ton inti- 
» mide ma volontel... On n’aura plusbesoin de note d’effets... 

1) Je sais parfaitement qu’on vondrait que je sortisse dans 
» Rouen. Mais qu’ai-je a faire de Rouen et de la Normandie, 

» apres tout le mal qu’on m’y a fait barbarement? La cabale 
» de ma famille denaturbe et des avocats normands devrait §tre 
» satisfaite; j’ai perdu mon 6tat, ma jeunesse, ma vue; j’ai etb 
» pili6 dans ma fortune et dbshfiritb; j’ai etb emprisonne en 
» 1823, et je suis dans un hospice de fous en 1836 : des for- 
» cats ordinaires se contenteraient a moins. » 

Une veuve, parvenue a I’age critique, se croit vierge; elle 
aflirme centre toute objection la realite de sa virginitb. Pour 
prouver qu’elle dit vrai, elle met sa main sur la flamme d’une 
chandelle. 

Un mblancolique, & la suite de chagrins domestiques, prend 



DE LA FOliE. 


67 

son ddsir pour uiie reality, et s’imagine que son mariage esl 
nul. Il adresse celte letlre au inaire de sa cdintnune: 

« Monsieur le inaire, 

» Je viens vous declarer que je considfere I’acte, que j’ai signe 
» le 25 oclobre dernier, coinnie nul et ne pouvant servir a rien. 
» Je n’avais pas plus i’intention de me marier que de recon- 
» naitreun enfant. Je proteste d’ailleurs contre tons les moyens 
« que la veuve V... a employes pour me le faire signer.» 

Get acte fitait lout simplement un acte de mariage librement 
consenti et regulierement accompli a I’dpoque od ie malade 
avait I’usage de sa raison, ainsi que lui-meine I’a reconnu apr&s 
sa gu§rison. 

Une mdlancolique croit que depuis dix ans on la persecute, 
parce qu’elle ne veut pas aller a confesse. L’idfie fixe de pers6- 
cutions subies a la suite de son refus constant d’aller ci confesse, 
eslle pivot autour duquel tourne un ddlire fort cnmplexe. Elle 
s’exprime ainsi dans une lettre ecrite a son pfere : « Tu sais 
» qu’il y a dix ans qu’on a cherchd a me ddlruire, parce que je 
» n’allais pas & confesse... On sail que ces messieurs-l& (les 
» prfitres) font Jeter des sorts sur I’un et sur I’autre pour les 
» faire passer pour fous, ou pour les vendre au dfimon, etr^duire 
» meme leur famille par leur vengeance; alors j’ai ma raison. 
» Je n’ai pas besoin qu’on attire un prdtre pour ne faire que 
» de m’agacer toute ma journee et m’emp§cher mon repos, pour 
» en servir ti une dame religieuse de Saint-Yon. » 

L’idde fixe n’est pas tonjours preparde et comme engendfde 
par im etat prdalable de concentration psychique sur un ordre 
pafticiilier de sentiments et d’opinions. Elle peut se produire 
sdudainement, sous I’influence d’une cause accidentelle, d’une 
fbrte emotion de rSme a la suite d’un danger couru, d’un spec¬ 
tacle effrayant, d’un songe, d’un faux jugement, d’une halluci¬ 
nation, de menaces. Et alors tantot elle se produit sans entrai- 
ner le trouble de la raison; tantot elle s’a.ssocie au delire et est 
on symptome d’aWnation menlale. 



68 symptoautologik 

Une dauic avail recii dans son esprit une si vive impression 
ii la vue de sa femme de charabre se jelanl dans un puils, que 
des lors elle ne pouvait plus voir un puils ou un fosse, sans se 
senlir cqmme forcee de s’y prficipiter, inalgr6 son horreur pour 
la mort. Sous I’influence de cette lulie interieure, elle courail 
vers le puils, lout en criant qa’a tout prison la retfnt, Cette 
dame elait d’ailleurs parfaitement saine d’esprit; seulement son 
etat lui inspirait une iristesse fort legitime (1). 

All milieu d’un joyeus repas, apres d’abondaules libations, 
un ecclesiastique avale le cachet d’une letlre qu’il venait de 
recevoir : il s’effraie. Un des convives lui dit en plaisantant : 
<1 Yousaurez les boyaux cacbeles. » Des cet instant, il tombe 
dans la m^lancolie; il refuse de prendre aucune nourriture, 
sous pr6lexte qu’il sail bieu que rien ne peul passer. Les effels 
d’un purgalif qu’on lui fit prendre ne purent le d6sabuser; il 
s’obslina b ne rien avaler et mournt (2). 

Un homme fait venir dans son salon une jeune fille sa domes- 
tique, et la, lui presentant deux pistolets arm^s, il lui ordonne 
de se mettre nue; il I’examine avec attention et la renvoie sans 
I’avoir touchee. Peu aprfes, il fait d(5shabiller deux hommes qui 
6taient b son service. Il avoua depuis qu’ayant gagnfi la galej il 
avait voulu savoir lequel de ses domesliques la lui avail donn4e: 
il n’avait reelleinent pas la gale (3). 

Un jeune fermier, h qui, pendant un hiver rigoureux, on 
volait son bois, se cache sous une meule pour 6pier le voleur, 
el resle expose au froid pendant plusieurs heures de la unit. 
Une vieille femme survient, fait de son bois un fagot, et au 
moment ou elle allait I’emporter, le fermier se saisil de la vieille 
et lui fait des menaces. Celle-ci s’agenouille sur le fagot, et, 
levant les mains vers le ciel que la lune eclairait, elle dit au 


(t) Lorry, He morbU melanckolicis. 

(2) Darwin, Zoonom., mniad. de la volition, t, IV, p. 77. 
:3, Darwin, lor. rit. 






DE LA, FOLIE. 


60 


fermier dej& iretnblanl de froid; Qw Dim permette que jamais 
tu ne connaisses le bonheur d'avoir chatcd! Le lendemain, il se 
plaignit du froid et se revetit d’une autre redingote, puis d’une 
autre encore quelques jours apres. Au bout de quinze jours ii 
se init au lit, toujours se plaignant que rieii ne pouvait le r6- 
cbaulTer. II se couvrit de plusieurs couvertures, el se fit mellre 
un crible sur la figure. Cette fausse id6e lui fit garder le lit 
pendant vingt ans de peur d’avoir froid, et a la fin il y mou- 
rut (1). 

L’absorption raorbide de ractivit4 psycbique ne se inanifeste 
pas seulement dans la folie par la part essentielle qu’elle prend 
aux d41ires dominants et partiels; elle peut doniier naissance a 
un etat psycbique qui est la plus haute expression de cette per¬ 
turbation, et qui a 4te d4sign4e, d4s les temps les plus anciens, 
sous le nom d’extase. 

Quelles que soient les causes qui I’ont produite, et quelle que 
soil la direction de I’activit^ psycbique pendant sa duree, I’ex- 
tase est essentiellement caracteris4e par la concentration de 
loutes les forces de I’ame sur la contemplation interieure d’un 
ordre particulier d’images etd’idees, par la suspension de l’exer- 
cice actif de toutes les facult4s a I’aide desquelles les relations 
extdrieures sont entretenues, par rimmobiiile ou le mouTemeiU 
aulomalique, dans une attitude du corps et avec une expression 
de la physionomle se rapportant au plus baut degre de I’dtat pas- 
sionne. Ces caractdres exterieurs et interienrs de I’extase rdvdlent 
immddiatementsa nature. 11 s’estfait, par une cause quelconque, 
dans le ddploiement normal des forces physiques une rupture 
d’dquilibre. Non seulement toute I’aciivite de Time s’est con- 
centree sur les eldmeuts interieurs de sa vie, de manidre & ne 
plus laisser de place aux impressions venues du dehors, mais 
encore elle s’est absorbde dans la contemplation passionnde de 
quelques uns de ces dldments i I’exclusion de toute idde, de lout 


(1) Darwin, toe. eii. 



70 SYMPTOMATOLOGIE 

souvenir, do loute image, etrangers a I’objet de sa preoccupa¬ 
tion. L’exagSralion de puissance, qne Tame emprunte a une ten¬ 
sion extreme de sa force sur un point donne de la sphere de son 
activity, est, dans les organisations privilegiees, la condition or¬ 
dinaire de la creation des chefs-d’oeuvre du g^nie humain; inais 
pour la plupart des hommes, et au dela d’une certaine limite 
d’intensitd pour tous les hommes, elle est, au contraire, une 
source fatale d’aberrations, d’illusions et de d61ire. 

L’exlase, qui a d’6troites affinil^s avec la catalepsie, la fevc!- 
rie, la somnialion naturelle et artificielle etle somnambulisme, 
tels qu’ils sont decrits dans les auteurs, offre des degrds divers 
d’intensite depuis la simple absorption de la pens6e avec immo- 
bilitedu corps et suspension des relations extfirieures, jusqu’a 
la stupeur cataleptique et au delire convulsif. 

L’etat psychique auquel appariient plus rigoureuseinent ,le 
nom d’exiase, et dont les manifestations reproduisent plus ex- 
presseraeut ses caracteres essentiels, a et6 d^crit en ces tefmes 
par Lorry : • 

«La physionomie des extatiques exprime I’attentiou, radmka- 
tion, i’6tonnement. Les yeux sont fixes et immobiles; les.mem- 
bres reiachds cedent aux mouvements qu’on leur communique, 
tout en offrant une resistance comme cataleptique. Les exta¬ 
tiques demeurent etrangers a ce qui se passe autour d’eux; ils 
sentent k peine ou ne sentent pas la douleur, mSme sous un choc 
violent. Le pools est grand, large, dgal, la respiration-lente, 
retenue, anxieuse. Ils murmurent de sourdes paroles> jettent 
parfois des cris confus, et proferent souvent, vers la fin de I’ex-r 
tase,'quelqnes paroles dont le sens se rapporte au sujct de leur 
preoccupation. Au sortir de I’accfes, la physionomie prend I’ex- 
pression souriante de la folie, la face rougit comme au moment 
du reveil, et les extatiques reviennent ^ eux comme s’ils sorlaient 
d’un profond somraeil (1). » 


(I) Lorry, De morb. metmich., t. I, p. 139, J38. 



D15 LA FOLIE. 


7! 


Souvent, apres les acces, les extatiqaes demeurent, pendant 
un temps plus ou moins long, comme hebfit^s, ou semblent etre 
tombes en enfance. Quelquefois, au conlraire, ils manifestent 
une suractivit6 intellectuelle pouss^e jusqu’li I’entbousiasme op 
au delire. 

II est ordinaire que des illusions des sens, des ballucinations, 
des visions s’associent a I’extase, ou au moins la pr^cJsdent ou 
lui succedent. 

L’exlase peut etre en quelque sorte consid4r6e comme volon- 
taire, quand elle se irouve provoqu4e par la concentration volon- 
taire de la force psychique sur un sujet d6termin6, ou par le 
concours de celte concentration et de I’influence auxiliaire (Va- 
gents ext§rieurs. Elle peut se developper involontairement sous 
I’influence de causes, soit interieures, soil exterieures, qui ont 
des longtemps prepare, ou qui d4terrainent instantan6ment le 
degr6 de rupture d’6quilibre des forces de Tame, auquel corres¬ 
pond I’extase. 

Accidentelle, de courte duree et volontairement provoquee, 
I’extase, bien qu’elle ait pu, pendant sa durde, sirauler ou mgme 
prendre r6ellement les caractferes d’un etat patbologique, n’est 
pas incompatible avec I’intfigrite de la raison. 

Er6quente, de longue dur6e et dSveloppee independamment 
d’une provocation volontaire, I’extase est un etat patbologique 
qui conduit babituellement a un trouble permanent de la raison, 
quand elle n’est pas d£ja un des symptdmes les plus ^vidents et 
les plus graves de la folie. 

L’extasepeut Stre simulfie ou meme provoquee par I’absoFption 
psycbique, qui est le plus baut degr^ de la meditation scientili- 
que pu pbilosopbique. 

•Les extases deSocrate, dans lesquelles un alieniste fort distin¬ 
gue de noire temps (1) a cru pouvoir reconnaitre les premieres 


(1) L41ut, Da demon de ilocrate, p. 98, 89. 



72 SYUPTOMATOtOGli; 

traces de la folie, out dt6 fort difFereminent jugees par les auteurs 

anciens qui en out cousei vS la mfimoire. 

Aulu-Gelle consid6ralt comme un exercice volontaire destine 
a former le corps a la patience et a le fortifier centre les accidents 
fortuits, riiabitude que Socrate avail prise do se tenir le jour et 
la unit, depuis le soleil levant jusqu’au retour d’une autre au- 
rore, opiniatr.6nient debout, a la meme place, immobile, I’oeil 
fixe, le visage et le regard diriges constamment vers un mSme 
point, ct lui mgme plough dans la mdditation, comme si son ame 
s’dtait s6parde de son corps. Quand Favorinus a eu occasion de' 
citer ce fait, en dissertant sur la Constance de ce grand homme, 
il s’est exprimd ainsi : Souvenl, d’un soleil a I’autre, Socrate 
s’est tenu debout plus immobile qu’un tronc d’arbre (1). 

On ne pent gudre douter que ce ne soil dans un etat d’extase, 
produit par une violente contention d’esprit, qn’il ait dtd donne 
a Van-Helmont de voir son 5me. 

En I’an 1610, aprfes la fatigue d’une longue contemplation 
dans laquelle Van-Helmont cherchait a acqudrir la connaissance 
de son ame, ce qu’il regardait comme le compldment de la sa- 
gesse, s’etant endormi, il obtint, en reve, sur la nature lumi- 
neuse de fame, une premidre revelation qui laissa dans son esprit 
un ddsir plus vehdnient que jamais de connaitre certaineraenl 
son ame. Pendant vingt-lrois amides il fut possddd de ce ddsir 
qui futsatisfait en 1633, dpoque d laquelle, au milieu des afflic¬ 
tions qui tourmentaient son innocente vie , il eut un jour le 
bonheur de contempler, dans une vision, son ame sous figure 
humaine. 

« C’dtait, dit-il, une lumidre formant un tout homogdne qui 
regardait activement, une substance spirituelle cristalline bril- 
lant de son propre dclat. Elle dtait entourde d’une partie vapo- 
reose qui lui formait comme une enveloppe. Le fulgurant dclat 
de I’esprit cristallin, conlenu dans cette enveloppe, ne me permit 


:i} Aulu-Gelle, Noel, attic, comment., lib. Ii, c. 1, p. 89. 



DE LA FOLIE. 


73 


pas de distinguer si elle-meme etait lumineuse; inais je pus 
facilement constater que I’enveloppe seule portait I’indice du 
sexe. La forme du cristal 6tait one lumi^re ineffable, se r§fle- 
chissant de maniere rendre ce cristal incomprehensible, non 
seuleinent en ce qu’aucune parole h’en pourrait donner I’idee, 
mais de plus en ce que, meme en le voyant, on ne pouvait recon- 
naitre sa nature. J’appris alors que c’etait la lumiere mgrae que 
j’avais entrevue vingt-trois ans auparavant, dans un songe, an 
iravers d’une fenle. Et je reconnus la vanitg de nies dgsirs; 
car si la vision etait rgellement belle, inon ame n’en retira aucun 
avautage de perfeclionnement. Je sus alors que, dans celte vi¬ 
sion, mon ame s’etait placee devant moi comme la personnc 
d’un tiers, et qu’une telle representation ne valait pas I’ardeur 
de tant de souhaits (1). » 

Dans I’enthousiasme poetique, voisin de I’extase, la rupture 
de requilibre des forces de Tame, qui resulte de Texcgs de leur 
concentration dans une tendance donnee, peut aller jusqu’a 
I’aneantissement de la force psychique par I’evanouissement, ou 
mgme par la mort. Lorry cite, a ce sujet, I’acteur Mondor qui, 
jouant la Marianne de Tristan, poussa I’energie de I’action tra- 
gique jusqu’au deiire eta la mort, et un professeurde rheto- 
rique de I’Academie de Paris, que les sublimitgs d’Homere ra- 
vissaient an point de ie faire tomberen dgfaillance (2). 

Mais I’extase a gtg bien plus souvent le but cherche et le 
resultat obtenu d’efforts volontaires, soit pour atteindre un 4tat 
exceptionnel de perfection reUgieuse par I’union fi Dieu au 
moyen de la contemplation et de la priere, soit pour obtenir le 
don surhaturel de divination et de proph4tie, soit enfin pour 
rgaliser des communications iliusoires avec le monde imaginaire 
des esprits. 

Toutes les habitudes d’une vie d6vote, qui aspire it une per- 


(I) Van Helmont, Units medichice, imcgo mentis. 
t2) Lorry, toe. ciL, !i. 144. 



74 SYMPTOMATOLOGIE 

fection surhumaine , constituent conime une preparation aux 
affections extatiques. La solitude , le jeune, les macerations, 
I’insomnie, les pratiques asc6tiques entretiennent dans Tame 
un etat de tension et de concentration qui conduit facilement 
par Tenthousiasme a I’extase. L’histoire de toutes les religions 
presente d’innoinbrables exemples de reverie, d’enthousiasme 
et de ravissement extatique produils sous I’influence de ces 
causes, independamment de tout etat actuel de maladiementale. 

Les therapeutes juifs abandonnaient leur pays , leurs biens, 
toutes les habitudes, toutes les relations de leur vie pour aller 
se consacrer, dans les solitudes de I’^gypte, 4 la vie contem¬ 
plative. 

« Chacune de leurs habitations a un lieu retire , dans leqnel 
chaque therapeute .s’enferme seul pour se livrer aux mysteres 
de la vie salute. La il n’entre jamais rien qui serve aux besoins 
du corps, aucune nourriture, aucune boisson. La loi, les ora¬ 
cles des prophetes, les bymnes, tout ce qui peut concourir 
a augmenter la piete et la science font leur unique occupa¬ 
tion, depuis le lever du soleil jusqu’a son coucher... Quelques 
uns d’entre eux, eraportes par leur amour pour I’^tude, res¬ 
tent pendant trois jours sans manger. Il y en a qui ressentent 
une si incroyable voluptfi, qui sont inondes de §i grandes 
d61ices pendant qu’ils se iiourrissent de la science, qu’ils cpn- 
sentent h peine, au bout de six jours, a prendre quelque ali¬ 
ment (i). » 

La poursuite de I’extase fait partie des pratiques religieuses 
de rinde. Pour atteindre cet etat de perfection, le devot, d’apres 
le conseil de I’auteur du Phaquack-geeta , doit concentrer sa 
pensSe sur un seul objet, en se tenant assis, la tete , le cou et 
le corps immobiles, et en fixant les yeux sur le bout de son nez. 

« Les fakirs sont quelquefois dans une si grande contention 
d’esprit, qu’ils ne remarquent rien de ce qui se passe autour 


;i) Philon, cite par Leurel, Fragm. psychol., p. 349, 350. 



DE LA EOUE. 


75 

d’eux, el que toutes leurs facultessont, pour ainsi dire, absor- 
b6es par la meditation stir les grandes qualit§s de la divinitfi 
pu sur les beautes de la creation. D’autres ferment les yens 
pendant leurs longues meditations, et Ton peut juger par les 
contorsions de leur figure et de leurs membres de ce qu’il 
leur en coute pour detourner leur ame de toute autre pens^e 
que celle dont ils veulent faire le sujet de leurs profondes 
reflexions. Ils pretendent que pendant ces absences d’esprit 
ils lombent dans un etat d’extase et de ravissement qui les 
rend iusensibles a tout objet terrestre, et qu’ils gofitent alors 
une joie qu’une bouche mortelle ue saurait exprimer. Il y en a 
qui ont acquis tant d’habilete dans ce genre de meditations, 
qu’ils pretendent etre les raaitres de jouir de ce bonheur, 
toutes les fois qu’ils le veulent (1). » 

Au onzieme siecle, Symeon, abbe de Saint-Mamas a Constan¬ 
tinople , fonda la secte des hesychastes, dont le but principal 
etait de s’unir a Dieu par I’amour mystique. 

Suivant celte doctrine , fame , ivre de Dieu , vit en societe 
avec les anges, et, confondue avec la clartA divine, goute la vie, 
jouit de I’immortalite, monte au troisierae ciel, y entend des 
paroles secretes, entre dans le lit nuptial, voit I’^poux, boit 
dans le calice vivifiant, mange de I’agneau immacule. En- 
flammee de I’esprit, elle apercoit le mystere de sa propre deifi¬ 
cation, cede une partie de son 6clat au corps, et alors, 6 mer- 
veille! rhomine se joint spirituellement et corporellement a Dieu; 
et ainsi se verifie le mot du roi proph6te : Vous fltes des dieux. 
Pour parvenir it cet etat de perfection , les sectaires devaient se 
retirer.dans up lieu solitaire, degager leur ame de toute vanite, 
de toute chose fragile et caduque, appuyer leur menton sur 
leur poitrine et diriger leurs regards et toute leur attention sur 
le. milieu du ventre A I’endroit du nombril, respirer par le nez 
le moins librement possible, enfin chercher interieurement, dans 

(t) Solvyns, cite par Leuret, ib., p. 351, 352. 



n 


SYMPXOMATOLOGIE 


lenrs entrailles, la place du coeur ofi se trouvent les facultes de 
Tame. En persdv6rant jour et null dans cette contemplation, 
on parvenait & gouter une joie sans fin. Car aussitot que I’esprit 
avail decouvert le lieu du coeur, il apercevait I’air qui entoure 
le coeur; et le coeur lui-meme se manifestait li I’intdligence 
humaine, lumineux et resplendissant (1). 

Un mysticisme plus elevfi a engeiidrg, dans des temps plus 
modernes, pour des intelligences plus cultivfies et pour des be- 
soinsplus purs, des mfilhodes plus rafiin6es. L’auteur de \'Intro¬ 
duction d la vie devote a expose melhodiquement et minutieu- 
sement les regies qu’il faut suivre pour rendre I'oraison mentale 
aussi efficace que possible, et pour obtenir les recompenses qui 
sontdes echanlillons des feliciles de la vie future, etqui consistent 
en exlases, ravisseinenls, insensibilites, impassibililfis, unions 
dfiifiques, 616vations, transformations. 

Ces rfegles se rSsument, en definitive, dans la concentration 
volontairede la pensfie sur un sujet religieux determine, etdans 
un appel energiquement et incessamment fait h I’imagination 
pour qu’elle reproduise, soiis les couleurs les plus vives et les 
plus passionuees, toules les circonslances sensibles de lieu, de 
forme, d’action, de parole, qui peuvent rendre en quelque sorle 
present a Tame le sujet de ses meditations (2). 

C’est par I’emploi de telles meihodes qu’on peut arrivergra- 
duellement, au moyen de I’oraison mentale, aux divers etals 
psychiques auxquels il est fait allusion dans les Lettres spiri- 
tuelles sur I'oraison mentale , sons les noms de Contemplatim 
pure, de Contemplation de Bieu dans les divines timbres, de 
Contemplation supreme ou de Bieu dans Vunion supreme, d’ Orai- 
soridu sommeil des puissanees ou du sommeil spirituel, d^Orai- 
son de suspension ou de ligature des puissames, diOraisond'ex- 
tase, de ravissement et de vol d'esprit, A’Oi'aison de transfor¬ 
mation oil de deification, etc. 

(1) De Potter, Hist, eccl., 1. VIH, p. 2S1, 252, 253, 254, 255. 

(2) VoirLeuret, Fragm. psych., p. 353, 354, 365, 356. 



UE LA FOLIE, 


L’oraison du sommeil ou de la ligature des puissances arrive, 
1 lorsque la quietude et le repos de Tame augmentant, ses 
puissances sont coiiiuie daus uu doux ct agreable assoupisse- 
nient durant lequel Tame, s’oublianl de toutes choses et de 
soi-m6me, se repose tranquillement en Dieu, et opere d’une 
maniere si simple et si tranquille, qu’elle ne s’en apergoit 
pas; ou lorsque I’anie sort de ses sens, qu’elle se perd elle- 
meme, ne sachant ou elle est ni ce qu’elle fait. » 

B L’oraison d’extase, de ravissement et de.vol d’esprit se fait 
lorsque Fame s’applique avec tant de force & considerer les 
charmes et la beauts d’un objet qu’elle sort hors d’elle-nieme; 
sa vertu s’6puise , et les sens exlerieurs demeurent suspendus, 
n’agissant plus et ne pouvant pas mgme agir, ni Stre excites 
par leurs objets (1). n 

On ne peut douter que I’aspiration au ravissement extatique 
par la priere ne puisse se concilier avec I’intggritg de la raison, 
et que I’extase elle-meme, quand elle se produit, sous I’influence 
de I’enthousiasme religieux, d4ns un esprit eleye et un coeur pur, 
ne puisse colncider avec un 6tat exceptionnel de perfection mo¬ 
rale et religieuse. 

Les gcrils de sainte Tlierese contiennent de remarquables 
peintures de I’extase religieuse par elle puis6e aux sources les 
plus pures d’une devotion sincere, 

» Quand Notre Seigneur repand un peu de son esprit, les 
chosps s’en disent mieux et plus facilement : c’est ce qui me 
fait dire que c’est un si grand avantage d’etre dans cette 
oraison, parce qu’alors je vois clairement que ce n’est pas 
moi qui parle, ni mon esprit qui arrange ce que je dis j et je 
je ne sais moi-mSme, aprfes I’avoir fait, comment j’ai pu ren- 
contrer a le dire. » 

tt L’Sme en espgce d’agonie jouit d’un contentement qui ne 
se peut exprimer: I’ame ne sait elle-m6me que faire; elle ne 


Hill,, p. 3S9, 360. 





78 SYMPTOMATbtOGIE 

s’aperfoit pas si elle parle ou si elle se tail, si ellfe vit du M elle 

pleure... » 

« il me semb'le, lorsque mes ravissements arrivaient, ijiie 
mon corps ne pesait plus rien, et quelquefois je le sentais si 
idger, que mes pieds ne paraissaient plus toucher i terre. 
Dui-ant cette extase, le corps est comme mort, sans pouvoir 
le plu^ souvent agir en aucune sorte, et elle ie laisse" en I’diai 
ou elle le trouve. Ainsi, s’il dtait assis, 11 demeure assisj silfes 
inains dtaient ouvertes, elles demeurent ouvertes, et si elles 
dtaient fermees, elles demeurent fermees. On ne perd pas d’or- 
dinairele sentiment; 11 se trouble seulement, et bienqu’ori lie 
puisse agir dans I’exterieur, on ne laisse pas d’entendre. G’est 
comme si Ton nous parlait de loin, si ce n’est quand on est dans 
I’dtat le plus elevd, car il semble qu’alors on ne voit, on n’en- 
teiid, on ne sent rien (1). » 

Mais il n’est pas moins incontestable que les pratiques mysii- 
^iies destinies li engendrer I’extase ne sent pas ddpourvues de 
danger, meme pour les personnes animfies des plus iouables 
intentions, en raison de I’ebranlement qu’elles entrainent dans 
tout le systdme nerveux, et de I’egarement qu’elles peuvent in- 
troduire dans la raison. Et il est certain qu’elles peuvent devenir 
I’occasion ou le prfitexte de paroles et d’actions desordonndes 
qui mdritent d’etre reprouvees par la morale et la religion aussi 
bien que par la raison. 

Il est difficile de ne pas reconnaitre un etat voisin de la 
folie, sinon la folie elle-meine cliez un grand norabre d’exta- 
tiques. 

Une jeune feiiiine qui avait v6cu ii la cour de Louis XIV, et 
qui, cedant k un attrait particulier qu’elle regardait comme une 
inspiration de Dieu, s’6tait determinee a passer le reste de ses 
jours dans la solitude, avait choisi pour demeure une caverne 
creus^e dans un rocher au milieu d’une foret. Dans des lettres 


(I) Leuret, ib., p. 335, 33G, 337. 



DE LA FOLIE. 


79 


qu’elle a ficrites sous le noin de Jeamie des Rochers, ellc a ra- 
contfi sa \le de solitude, de silence, de jeunes, de niacfirations, 
de contemplation, les peines de doutes, de tentations, de deses- 
poir qu’elle a eprouvees, et les graces de science religieuse et 
de ravissement extatique qu’elle a recues. 

« J’ai et(5 des nuits entieres que les yeux ne me fermaient 

pas; je me tuais pour vouloir elever mon esprit ^ Dieu. Je 

me mets h la presence de Dieu, et j’ecoute, et j’entends du pied 

de mon crucifix tout ce qu’il lui plait de me communiquer. 

Je me trouve souvent sur le chemin de la croix, et si egaree 
du monde, que mon ame semble n’etre pas dans mon corps; 
je ne fais aucune function naturelle; je suis toute perdue a 
moi-meme, tant je suis remplie de I’onction de la croix. Mais 
sitot que je me sens hors de cette oraison et de toutes ces 
operations interieures , qni me durent quelquefois deux fois 
vingt-quatre lieures, ou je ne hois ni ne mange, I’amour- 
propre xeut s’emparer de mon coeur, le diable me combat de 
toutes les maniferes et me fait xoir des spectres horribles: je 
m’en cours It la croix, je I’embrasse comme I’asile de mon 
salat (1). » 

Des caracteres analogues se retrouvent dans les visions et les 
extases qui ont rendu c616bre la soeur de la Natlvitd an commen¬ 
cement du XIX' siecle. 

Plus de vingt fois la soeur de la Nativity a vu dans ses extases 
J6sus-Christ sous la figure d’un prgtre; elle a entendu Dieu lui 
parler; elle s’est trouvfie sous la forme d’un petit enfant entre 
les bras de Jesus-Christ. En parlant d’un personnage celeste qui 
s’dlait manifest^ h elle, volci comment elle s’exprime : 

« Je me prosternais souvent a ses pieds avec un d6sir extrdme 
de savoir laquelle des trois personnes de la salnte Triiiitd 
6tait avec moi. Je doutais si c’etait le Fere; mais la crainte 
rn’empfichait de le demander. Cependant la familiarite et les 


(1) Leuret, ii., p. 327,32i, 329, 330. 





SYMPTOMATOLOGU: 


caresses que Dieu me faisait m’enliardirenl. Je dis d’un voix 
basse et craintive : Qui 6tes-vous ? Le Souverain Ponlife me 
repondit: Je suis de vos amis.... » 

A propos d’une visile qu’elle recut un jour de la sainte Fa- 
mille, elle dit: 

« Quelque intfirgt que je prisse au bon vieillard el sa jeune 
Spouse qui me plaisait infiniment, je sentais dans mon coeur 
quelque chose de bien plus vif encore pour le jeune homme; 
mes yeux ne pouvaient le quitter que par de courts inler- 
valles et dans les moments de distraction (1). » 

11 est impossible de ne pas reconuaitre au moius les trace's 
du plus extravagant d^vergondage d’id6es et de raoeurs dans les 
oeuvres et les actions de certains sectaires du qui6tisme. 

Molinos n’a-t-il pas admis, corame consequence de sa doc¬ 
trine de I’anfiantissement de Tame devant Dieu, que si, dans 
I’etat de contemplation, il se presente I’esprit des iddes im- 
pures ou contraires k I’honneur de Dieu, de la sainte Vierge ou 
des saints, il ne faut ni les nourrir ni les repousser, mais bien 
les toMrer ayec patience; car de celte maniere elles ne nuisent 
pas k I’oraison int6rieure, qui n’est autre chose que la resigna¬ 
tion la plus absolue k la volonte divine... que Dieu permet que 
le demon se serve de nos meinbres pour leur faire corameitre 
des peches...; que, dans de pareils cas, il faut bien se doiiner de 
garde de s’opposer k Satan, quand merae il s’ensuivrait des actes 
obscknes... (2). 

On trouve dans I’oeuvre d’un qnietiste du raeme temps ces 
paroles : 

« Si Dieu permet que le demon s’empare du corps aussi bien 
que de I’imagiuation et de I’entendement, pour etre un instru¬ 
ment et unfonds de toutes les plus abominables horreurs, comme 


(1) Abrigi de la vie et des rivilations de la Sceur de la JYaliv,, t. I, 
p. 9, 129. 

(2) De Potter, t. Vltf, p. 282, 283. 




DE LA FOI.TE. 81 

il cn esl des exeinples dans des aines tres pures et Ires 6lev6es; 
oui, je le dis, que si vous 6tes dans ces crises, vous devez Stre 
profondemeut abandoun6s a toules ces abominalions. Plus la 
tentation est horrible et confondante, plus I’abandon est su¬ 
blime ; et plus votre perte vous semble presque certaine au 
milieu de vos horreurs, plus vous-meme vous devez vous aban- 
donner a Dieu » (1). 

Ces doctrines pernicieuses, mises en action, ne se sont que 
trop souvent retronvees dans les paroles et les actes des extati- 
ques, Molinistes, Quietisies, Convulsionnaires, etc. 

Antoiiieue Bouriguon , en rendant compte de ses exlases et 
de ses visions, se sert d’un langage ou perce le d6sordre de I’in- 
telligence el des nioeurs. La description qu’eile fait de I’dtat dans 
lequel elle a vu Adam est de nature a ollenser au moins autant 
lapudeur que la raison. 

Madame Guyon, qui enseignait que la fid^litd de ]’§me consiste 
it se laisser ensevelir et ecraser , a souffrir sa pesanteur'et h se 
laisser pourrir dans toute I’^tendue de la volontdde Dieu, sans 
chercher de quol eviter la corruption , avoua que dans I’dtat de 
contentplatif abandon elle avail des visions qu’on ne pourrait 
raconter sans salir I’iniagination, quoiqu’elles laissassent son 
esprit net et exclusivement occupe des pensees que faisait nailre 
noire Seigneur. Elle se disait la femme enceinte de I’Apoca- 
lypse. Elle pr^tendait qu’elle recevait tant de graces d’en haul 
cju’elle en crevait; qu’elle etail comme une nourrice qui cr6ve 
de Jait, tellement qu’il fallait parfois la delacer ; ce qui n’empfi- 
chait pas que son corps ne se fendit en divers endroits; et 
qu’alors elle communiquait ses graces aux personnes assises 
autour d’ellc, et qu’elle se soulageaitde cette mani^re, comme 
une ecluse qui se decharge avec profusion (2). 


(1) MUt. de VEgliee au XEIE el XEllE si'ecle, t. I, p. 23. 

(2) De Potter, Ih. p. 292. 




SYMPTOMATOLOGIE 


L’association de I’enthousiasme extatique, de la folie hysl6- 
rique etsausdoute aussi de la fourberie et de I’immoralile peut 
seule expliquer les scenes a la fois exlravaganles, cruelles et 
hbnteuses offerles a Paris dans le xviii' siecle par les sectaires 
d^signfis sous le nom de convulsionnaires. Devant une assemblee 
de fanatiques on de curieux, des femmes tombaient en quelque 
sorte & volonte dans d’horribles convulsions et parvenaient a un 
6tat d’extase, vraie on simulee, dans lequel elles proph6tisaient 
I’avenir et imploraient, jusqu’J cequ’eHes l’enssent obtenu d’au- 
tres fanatiques on d’autres fourbes, comme moyen de sonlage- 
ment et de d61ivrance, ce qu’on appeiait les secours. Ces secours 
coDsistaient li marcher snr le visage, sur le cpu, sur la poitrine^ 
sur le ventre de ces femmes, a les fouler, a les frapper a coups 
de pieds , de batons, de buches, de maillets de fer, a leur faire 
tirer les membres par un grand nombre d’hommes comme pour 
les ecarteler, k les percer de coups d’epfie, a les Her et les clouer 
surdescroix (I). 

L’opinibn qui attribue k Thomme la faculty de presseiuir et 
de connaitre I’avenir, remonte aux temps heroiques de I’histoire, 
a 4te g4n4rale chez tons les peoples, et a meme servi de base a 
des institutions religieuses et politiques. A Rome, I’iiiterpreta- 
tion des livres sybillins 4tait confiee a dix magistrals. Les pbilo ■ 
sophes les plus c41ebres de I’anliquile , Pyihagore, Dkmocrite, 
Socrate, Platon, Aristote, Dicearque, Posidonius out accredile 
scientifiquement cette opinion en admellant la realite d’une fa- 
Gultk divinatrice, dans I’^tal de raaladie, aux approches de la 
raort et dans I’etat de sant4, soil an moyen ties songes, soil au 
moyen de cette fureur divine dont se trouvaieut accidentelle- 
ment transports quelques individus, qui se ddveloppait en 
quelque sort a volonte chez les sybilles, les pytbonnisses, les 
devins, et dont le paroxysme consislait en une agitation com- 
muniquke par une impulsion divine a I’esprit degage du corps. 


du temps, elCalmeil : De. 



DE LA FOLIE. 


83 


C’est a I’extase qu’il faiit rapporter cet 6tat psychiqne, qiie 
favorisait I’influence d’actions non inhfirentes an corps, telles 
quele ciiant des voix humaines, cerlains airs phrygiens, le spec¬ 
tacle des bois, des forSts, des fleuves, de la mer, certaiiies ex- 
halaisons do la terre, et dans lequel les choses futures 6taient 
vnes et pr6dites, au moment on Tame, cedant a une ardeur 
surnalurelle qui I’enflamme, s’envole loin de I’enveloppe m6- 
prisfie du corps ^). 

Est-il des lors etonnant que le don de divination el de pro- 
ph^tie ait et6 g6n6ralement attribufi par le commun des homines 
anx extatiques, qui, se faisant eux-m€mes illusion sur la portae 
surnalurelle assignee aux faculles de I’ame dans cet (5tat, ou 
metlant & profit I’erreur commune, ont pu chercher a se procu¬ 
rer ou nieme a simuler I’exiase, dans des vues inl6ress6es de 
celebrite, d’ambition ou de lucre ? 

Ainsi s’expliqoent les fails de revelations et de predictions 
qui abondent dans I’histoire des extatiques anciens et modernes, 
qui ont ete observes et s’observent encore chez des malades de- 
lirants, el qui occupent une si large place dans les pretentions 
modernes du magnetisme animal. 

A une epoque ou la croyance ii I’interventioii permanente des 
agents surnaturels dans tons les actes de la vie etait generale- 
inent repandue, ledesird’etablir, avec le monde des esprits, des 
communications d’ou pouvait sortir la puissance de salisfaine 
toutes les passions, dut necessairement se produire dans toutes 
les classes de la socifile liumaine. Ce d6sir prit tous les caracteres 
d'une passion irresistible dans les classes pauvres, que la fai- 
blesse de leur intelligence et de leur moralite livrait presque 
sans defense a la tentation de sortir a tout prix d’nn etal ddses- 
per6 de souffrances et de raiseres. 

C’est ainsi que s’engendra et se perpetua dans lout le conrs 
du moyen age cetle innombrable legion de sorciers, que le 


(1) Ciceron, De tlivinat., lib. i, passim. 



SYMPTOMATOrOGIE 


hilchers allum^s pour les consumer recrulaienl sans cesse, en 
consacraiil par les rigueurs dela justice la realLl6 authentique 
d’un J)iU qu’elie declarait possible ii aiteindre en defendant d'y 
aspirer. , 

L’extase volontairement cliercliee par les nialhoureuxqu’avait 
enflainmes le d6sir de voir le diable, pour eu obteiiir richesse et 
puissance, joue no role important dans I’histoire de la sorcel- 
lerie. Bien que la foiie et 1’imposture aient a revendiquer une 
large part dans les extravagantes illusions avouees par lesprfive- 
nus, ou aitesl(5es paries t6moins, dans les proems de sorcellerie, 
on ne peut douler que plusieurs de ceux qui, devant la justice 
et jusqu’en face du buchcr, ont perseveramment declare avoir 
rfellement assist^ au sabbat, n’aient 6te vraiment exempts d’ali6- 
nation mentalc, et n’aient puise. leur sincere conviction dans les 
illusions engendrees par I’extase. 

11 est facile de comprendre que des hallucinations, des visions 
et I’exlase aient du souvenl 6tre obtenues, comme r6sultat des 
efforts des appreulis sorciers, pour se metire en rapport avecles 
esprits invisibles. 

Toutes les circonstances propres a vivement frapper I’imagi- 
nation se trouvaient reunies dans les conjurations magiques: 
le silence et les l6uebres d’une heure mysttirieuse de la nuit; la 
fatality du lieu clioisi, ordinairement consacrc par la rnort, le 
qrime ou des apparitions, une forfit, uncimetiere, le pied d?un 
gibet; le.s ceremonies bizarres dans lesquelles s’employaient des 
matieres repoussantes, des animaux hideux; le mystere de pa¬ 
roles inconnues pour leur sens, rcdoutables pour leur vertu. Est-il 
bien extraordinaire que, dans de telles conditions , la concen¬ 
tration de toutes les forces de I’ame ait amene, dans une vision 
extatique, la satisfaction illusoire d’uue passion si ardeute, par 
la reproduction imaginaire de toutes les scenes diaboliques que 
les croyances communes attribuaient au sabbat ? 

Ce rfisultat devait 6tre encore plus surement atteint, quand 
I’aspirani au sabbat joignait h toutes ces pratiques, comme il 



DE LA FOLIE. 85 

rrivait souveut, I’usage d’onguents, de fumigations, de potions 
ou de poudres narcotiques. 

Que les visions et les exlases dcs sorciers se soient ainsi pro- 
duites sous I’influence de causes similaires dans des esprits sem- 
blableraent prepares, c’est ce qu’allcste la conformity des aveux 
et dcs depositions sur les circonslances les plus essentielles du 
transport an sabbat, conformity qne les jurisconsulles et inqui- 
siteurs du temps invoqnaient comme une des preuves les plus 
indubitables de la reality de ce transport. On peut voir dans les 
traites de sorcellerie, et notamment dans Touvrage du conseiller 
de Lancre, les sorciers et les temoins s’accorder it signaler comme 
details principaux des scenes du sabbat: la perte de la connais- 
sance, ou tout au raoins un commencement de sommeil, I’en- 
leveraent par la cheminee ou par la fenetre, le transport sur un 
balai, sur un bouc, sur un mouton noir, au travers des airs, 
dans un lieu ecarte, le plus souveut un carrefour de foret; 
I’affluence dans ce lieu d’une norabreuse compagnie de sorciers 
et de sorcieres, et toujours de quelques personnes connues; la 
presence du diable, sous la forme d’un bouc portant des lu- 
mieres au milieu de ses comes et un visage d’homme sous sa 
queue; I’hommage rendu au diable par un baiser obscfene, la 
renonciation a la foi chretienne, I’application de la marque des 
sorciers sur la peau des recipiendaires, les repas de viandes 
abominables sans sel; les danses devergondees, les accouplements 
diaboliques, I’egorgement des enfants , la preparation et la dis¬ 
tribution des poudres et des onguents propres aux maiefices (1). 

Les faits d’extase et de vision diabolique sont tres nombreui 
dans les annales de la sorcellerie. J’aurai ci revenir sur ce sujet 
en traitant des hallucinations et des visions. Je me coutenterai 
ici de quelques citations et de quelques exemples se rapportant 
plus particulierement aux phenomenes propres a I’extase. 

Wier accorde une part considerable & I’extase dans les vision 


(1) Voirde Lancre, Boguet, Spreiiger, Delrio, Bodin, etc. 



86 SYMPTOMATOLOGIE 

des sorciferes. Au chapitre xi, livre III, ii s’exprime ainsi: « Au 
reste, ces vieilles dont nous parlons, pourroient giro facilement 
comparges & ceux qui sont en extase, lesquels estant coinine 
ravis hors d’eux-memes et destiliigs de tout sens et mouve'uierit, 
sont couchgs comme morts, puis aprSs revenans ci eux, et se 
relevans coinine d’un somme tres profond, ou couirae ressus- 
citans de mort & vie, raconlent des fables etranges » (1). 

Entre autres exeraples, il en cite un qu’il tenait d’un juge 
son ami. Une femme, qui faisait le metier de devineresse, avoua 
a la justice que, quatrefois I’an, elle laissait son corps a demi 
mort pendant que son esprit allait ca et Ik aux assembles so- 
lennelles, aux banquets et aux danses ou I’empereur Itii-mgine 
assistait. Des tgmoins attesterent avoir vu son corps comme k 
demi mort (2). 

Wier pense que ces extases gtaient sou vent provoquges par 
I’action des onguents narcotiques dont les sorciers se frottaient, 
et oh entraient, entre autres ingrgdiens, I’aconit, la morellc, 
la belladone, la jusquiame, la cigue, le pavot, I’ivraie. 11 invo- 
que le teraoignage de Porta, et cite d’aprgs lui un fait dont 
le mgdecin napolitain avait gig tgmoin, lorsqu’il cherchait a 
gclaircir ses doutes sur Taction de ces onguents, en s’enqug- 
rant de leur vertu auprgs d’une vieille femme du metier. 

« Cette vieille, de sa propre volontg , me promit qu’en bref 
ciie m’en donneroit rgponse. Elle commanda que tous ceux qui 
estoyent avec moi et qui eussent pu servir de tgmoins sortisseul 
dehors, ce qui fut fait; puis nous la vimes par les fentes de la 
porle, qu’ellese frotta tout le corps d’un onguent, comme elle 
tomba en terre par la vertu des onguents endormans, et entra 
en un somme trgs profond. Nous ouvrimes la poi'te et entrasmes 
dedans. Nous la commenfkmes k frapper; mais son somme 
estoit si fort, qu’onques elle n’en sentit rien. Ainsi nous retour- 

(1) Wier, De proesligiis, traduct. anonyme, p. 236. 

(2) /rf., lib. Ill, p. 260, 261. 



DE tA FOLIE. S7 

names hors la porte, et cependant la force des onguents estant 
dirainuee, elle se rdveilla et nous conta plusieurs folies, a sa- 
voir qu’elle avait passe les mers et les montagnes, et rien ne 
nous respondait qui ne fut faux. Nous lui niions tout, et elle 
I’affirmait davantage, el encore que nous lui inonstrissions les 
marques des battures, si est-ce qu’elle s’obstinoit davan¬ 
tage (1). » 

La plupart des ecrivains qui ont traite, ex professo , Ae la 
sorcellerie, admettent le fait de I’extase. 

Del Rio cite I’exemple des devins lapons qui, lorsqu’un 
elranger avait besoin de renseignements sur sa famille et ses 
affaires, s’engageaient a lui endonner des nouvelles certaines en 
vingt-quatre heures, y eut-il une distance de 300 milles, et y 
parvenaient de cette manifere. « Le deviu, apr^s avoir conjure 
ses dieux par les ceremonies ordinaires, tombe tout a coup, et 
devient inanime comme si en realite son Sine dtait sortie de son 
corps mort. Il ne demeure aucune trace de respiration, ni de sen¬ 
timent, ni de mouvement. II faut que des gardiens demeurent 
constamment aupr^s du corps inanirnd, sans quoi les demons 
I’emporteraient. Apres vingt-quatre heures, I’esprit lui reyient 
comme au sortir d’un profond sommeil; le corps se ranime et 
se Ibve comme par une resurrection, et le devin, revenu ^ lul- 
meme, donne ses reponses, et pourprouver leurvaleur, fournit 
a celui qui I’interroge des details intimes propres S demontrer 
qu’il a reellement vu ses parents et sa maison » (2). 

Par tous les auteurs et notamment par de Lancre, on trouve 
invoque le fait d’extase volontaire observe par saint Augustin 
sur le pretre Restitutus, qui, au sortir de son acces, racontait les 
choses inerveilleuses qu’il avait vues. 

Aussi de Lancre et les autres admettent-ils que les sorcibres 
peuvent bien croire avoir ete au sabbat, sans avoir bouge de 


(1) Wier, ib., lib. Ill, cap. xvii, p. 278. 

(2) Del Rio, Disquisu. magica, lib. II, quart, xxv, p. 218. 



88 


SYiUPTOMATOLOGlE 


place, et par suite d’illusion. Mais ils croieut que ces illusions 
sont envoyees par le diable aux sorcieres, pour leur reveler ce 
qui se passe au sabbat, et pour les preparer h y aller r^ellement 
plus tard. Ils n’accordent aucuue action r^elle aux onguents. 
C’est par profanation imitative des rites de l’6glise , que les 
sorciers se graissent d’onguents qui ne peuvent agir que comme 
mal4fices (1). Ils pretendent que le plus souvent, la presence 
du corps dc Textatique n’est elle-meme qu’un illusion du diable, 
qui substitue un fantome de corps au corps vrai du sorcier, 
transport^ reellement au sabbat. 

Ils client comme exemple de I’aclion d’un malcQce, ce qui 
arriva au pere de Preslantius, qui, apres avoir mange un mor- 
ceau de fromage, toraba dans un sommeil si profond, qu’on ne 
put, par aucun moyen, parvenir a Ten tirer, et qui, quand il se 
r6veilla spontan^ment, raconta qu’il avail 6t6 transform^ en 
cheval, el qu’il avail porte des vivres aux gens d’armes avec les 
aulres ehevaux (2). 

Deux exemples emprunles a la Demonojnaniede Bodin, choi- 
sis parmi un grand nombre, monlrent comment I’extase avec 
vision diabolique pouvait etre obtenue par les sorciers, soil au 
moyen des onguents, soil sans leur concours. 

« Je tiens du president de la Tourrette, qu’il a veu en Daufind 
une sorciere qui fust brusl^e toute vive, laquelle estant couchfie 
au long du feu, fustravie en extase, demeurant son corps en la 
maison. Et parce qu’elle n’entendait rieu, son raailre frappait 
dessus il grands coups de verge; et pour savoir si elle estoit 
morte, on luy fist meltre le feu aux parlies les plus sensibles; 
pour tout cela, elle ne s’cveilla point. El de fail, le maitre et la 
maitresse la laissferent esteudue en la place, pensant qu’elle fust 
morte. Au matin , elle se trouve en son lit, couchiie. De quoy 
son maistre esbahi, luy demanda ce qu’elle avoit eu; alors elle 


(1) De Lancre, Del’inconslance des dimons, passim el p. 82, Si. 

(2) Saint Augustin cil6 de Dieu, lib. XVIH. — Wier, lib. HI, p. 432. 



DE LA FOLIE. 


89 


s’escria en son langage : Ha nion maistre, taut ni’avez battue ! 
Le maistre ayant fait le compte a ses voysins, on iuy dist que 
elle estoit sorci&re; il ne cessa qu’elle ne luy eust confesse la 
verit6 et qu*elle avoit est6 de son esprit en I’assemblfie des sor- 
ciers. Elle confessa aussi plusieurs meschancetez qu’elle avoit 
commises, et fut brusl^e (1). » 

«II y eut one vieille sorcifere a Bourdeaux, qiii confessa devani 
les juges qu’elle estoyt toutes les semaines transporlfie avec les 
autres, ofl il se trouvoit un grand bouc qui leur faisoit renier 
Dieu et prometlre de servir au diable, et puis chacun le baisoit 
aux parties honteuses; et apres ksdanses, chacun prenoit des 
pouldres. Alors M. Belot, maistre des requetes, voulaut faire 
preuve de la virile par la sorci&re qui disoit n’avoir aucune 
puissance si elle ne estoit hors la prison, la fist 61argir, et 
lors elle se frolta toute nue de certaiue gresse; et apres, elle 
tomba comrae morte sans aucun sentiment; et cinq heures 
apres, elle retourna, et se relevant, raconta plusieurs chosesde 
divers lieux et cndroits, qui furent averees (2). » 

L’importance accordee dans la syraptomatologie de la folie a 
I’histoire de I’extase volontairement provoqu6e, peut facilemeut 
se justifier. Parmi les fails d’extase provoquec il en est qui se 
rattachent directement a la folie, soit par la nature des pli6no- 
rafenes qui ont constituo, accompagne ou suivi I’etat extatique , 
soit par la nature de I’exlase elle-mgme,qui n’elail, ii proprement 
parler, qu’une manifestation de folie pr6exisiante. Une grave 
question d’exegese historique est impliquee dans I’appreciation 
scientifique du rapport qui peut exister entre les plienomfenes 
propres a Texlasc et les symptomes de la folie , et a des con¬ 
nexions etroites avec I'elude des regies propres a lever toutes 
les difiScultes du diagnostic de la folie. Enfm la couuaissance 
exacte des conditions dans lesquelles I’extase provoquee se pro- 


(1) Bodin, Ddmoiwmauie des sorciers, p. 91. 

(2) Ibid., p. 92. 



90 SYMPTOMATOtOGIE 

duit, et des phfinomenes psychiques dont elle s’accompagne, 
ressort avec une grande nettete et une grande certitude des 
ricits circonstanci^s et des analyses d^taillees, que les extati- 
ques en ont traces d’aprfes I’observation faite sur eux-mOmes; 
et ces iniportantes donnees jeltent une grande Inmiere sur la 
nature de I’extase dans le d61ire et la folie. 

L’extase et le dfilire extatique qui appartiennent essentielle- 
raent Si un dtat pathologique, se produlsent habituelleraent sous 
I’influence de causes propres a ainener la rupture de i’6quiiibre 
des forces de Tame par ieur concentration sur un ordre exclusif 
d’idees et de sentiments, et se caractfirisent le plus souvent par 
des manifestations qui se rapportent a ceux de ces sentiments 
qui, comme la religion, I’amour, la terreur, sont le plus capa- 
bles d’absorber I’ame dans une exaltation passionn^e. 

« Les extases, Mquentes dans les affections nerveuses, dit 
Esquirol, prennent un caractere sublime et contemplalif, si, 
pendant la veille, Tame 61feve ses meditations sur les grandeurs 
de la divinitS ; elles sont erotiques, si le cosur et I’esprit se ber- 
cent dans les reveries de I’amour; elles sont obscfines, si, pen¬ 
dant la veille, on s’est livre a des pensiies lascives (1). » 

L’extase religieuse du delire et de la folie offre la plus grande 
analogie avec les extases provoquees dans I’etat de raison par 
les pratiques de I’asc^tisme. 

Une jeune fille 6tait depuis deux ans dans un etat presque 
continuel d’extase et de vision. Elle mangeait peu, dorraait ra- 
rement, d’un sommeil interrompu et ne parlait jamais. Elle 
restait aussi longtemps qn’il lui etait possible en contemplation, 
dans une figlise, devant le tableau d’un saint J6suite. Assise, a 
genoux ou debout, elle se placait « devant ce tableau de facoii 
qu’elle pflt toujours le voir, quelque foule qu’il y eut dans 
r^glise. Son teintStait extremement anira6;on entendait sortie 
du fond de sa gorge un murmure confus et des sons inarti- 


'0 Esquirot, Mal.menl., Dimonoman., t. It, p. 607. 



DE LA FOLIE. 


91 


cules. Oe temps a autre son regard changeait, tantot il 4tait 
tendre et languissant, tantot triste et abattu. C’est ce qu’on 
appelle en Italie une spiritata, et qui me parait I’filat habituel 
de la vision on de I’extase. On dtait fort indecis sur sa situa¬ 
tion, savoir si c’6tait saintete ou extravagance d’imagina- 
tion (1). n 

L’fitat morbide presente aussi I’association des phenomenes 
de la catalepsie avec ceux de I’extase signalSe par sainte The- 
Tbse. 

Une jeune fille de douze ans, apr^s avoir ofFert chaque jour 
•plusieurs acces bien caracterisfis de catalepsie simple, sort au 
huitieme jour, pendant ses accfes, de son 6tatde mutisme, et se 
met a parler avec une volubility extraordinaire, et pourtant avec 
une nettety et une lucidity parfaites. Debaen, qui rapporte ce 
fait, dit I’avoir entendue chanter avec une grande justesse les 
Psaumes de David, sur les airs adoptes dans le rite protestant, 
et ryciter le catychisme, en y ajoutant des citations de textes sa- 
crys, dont elle indiquait les chapitres et les versets avec une exac¬ 
titude merveilleuse. Elle s’yievait avec force centre la dyprava- 
tion des homines, et prenait occasion des textes citys pour cen- 
surer les adultyres et les impudiques, et notararaent un veuf 
du volsinage qui entretenait une concubine dans sa maison, et 
qui, venu par curiosity pour voir la malade, put entendre de 
ses oreilles les violentes imprycations que la jeune fille lui 
adressait, sans avoir connaissance ni conscience de sa pi-ysence. 
Debaen, chezqui s’eveillalesoupcon de qdelquefrande, fit, pour 
s’assurer de la reality de I’etat extatique, plusieurs expyriences 
qui lui dymontrerent la suspension de I’exercice actif des sens. 
Ainsi il fit des ycorchures a la peau de la jeune fille, il enfonca 
des aiguilles dans diverses parties de son corps; il approcha brus- 
quement une lumifere de ses yeux, sans pouvoir constater le 
moindre indice de sensibility. Du reste, pendant toute la durye 


(1) Richard, Thior. des soiiges, cilee par Leuret, p. 342, 343. 



92 STIUPTOMATOtOGIE 

du paroxysme, le bras, la jambe, la main, le doigt, la tele, 

gardaient exactement la position qui leur etait donnee (1). 

Une fille de quarante-huit ans, donl la mere avail succomb6 
a une attaque d’apoplexie, se propose de parvenir & une grande 
perfection religieuse, se livre avec ardeur anx pratiques les plus 
exagerees de la vie devote, notamment k des lectures assidues 
d’ouvrages mystiques, et perd la raison. Amende a Saint-Yon, 
elle offre les symptomes de la melancolie religieuse. Elle se 
croit parfaite. Elle counait tout. Elle sail les pensdes de ceux 
qui I’examinent. Elle a des hallucinations de la vue el de rouie: 
Elle voit des betes de differentes formes; elle les entend parler. 
Sou langage est pretentieux. Elle ne s’exprime que par senten¬ 
ces. Dans le cours de.son sdjour a Saint-Yon , elle tombe tout 
a coup dans un dtat d’immobilitd extalique, proferant des pa¬ 
roles incohdrentes, relatives toutefois k des sujets religieux, 
prenant des attitudes bizarres, ne manifestant aucune sensibi- 
litd, ne rdpondant k aucune question. Get dtat d’extase cdda 
promptement k des bains d’alTusion , que la malade demanda 
ensuite elle-nieme comme moyeii de traitement, et qui furent 
suivis d’une guerison compldte au bout de deux mois. 

L’exaltation de I’amour peut engendrer I’extase, en meme 
temps que le ddlire et la folie. L’espece d’aiidnation menlale, 
decrite par les anciens sous le nom A'amour insense, se rapporte 
surtout k I'extase amoureuse. Cette forme de I’extase se ren¬ 
contre assez sou vent dans la folie mdlancolique. 

Un jeune homme, passionndment epris pour une jeune fille 
qui ne rdpond pas k son amour, cherche une distraction dans 
le jeu, perd tout ce qu’il possedait, et apprend la inort d’un 
oncle riche, au moment ou il sougeail k implorer son aide. II 
tombe dans une sorte de melancolie avec douleurs de tele, con¬ 
vulsions, el dprouve pendant plusieurs mois, une ou deux fois 
par jour, des accds de ddlire extatique qui durent plusieurs 


ft) Debaen, Rut. med., pars IV, cap. v, p. 154, 156,156. 



HE r.A FOr.IE. 


heures. Le malade, immobile, sans connaissance, a les yens 6u- 
verts et fixes; le visage esl colore et erapreint d’une expression 
severe et iiidignee. La peau est couverte d’line sueur visqueuse, 
le pouls rfgulier, la respiration a peine sensible. De temps en 
temps la physionomie devient sourianle, et le malade s’enlre- 
tient d’abord a voix basse, puis tout haut, avec son amanlc. II 
lui dem ande sa main qu’il s’efforce de serrer, qu’il couvre de 
baisers. II lui adresse toute sorte de questions; il lui reproche 
sa cruaul6; et pendant ce temps, des larmes abondantes inoii- 
dent son visage (1). 

Zimmermann cite plusieurs exemples d’exlases amoureuses. 
TJnedamequi, pendant I’accSs, se sentait pendtrSe d’un amour 
brulant, sortait de son immobility poUr tomber dans des spas- 
mes hysteriques, saisissant une de ses corapagnes et lui disant: 
Viensdonc aussi avec moi courir pour invoquer I’Amour. 

Uneautre dame qui, dans sa jeunesse, nes’fitait pas contentye 
d'amours imaginaircs, tomba plus tard dans des extases amou¬ 
reuses pendant lesquelles elle s’unissait a un amant mystique, 
dont les baisers I’embrasaient au point de lui faire perdre I’usage 
de la parole et des sens (2). 

L’impression soudaine ou repetee d’ymotions fortes de ter- 
renr, en rompant I’yquilibre des forces de I’ame et en troublant 
la raison, peut determiner I’extase ou impriraer au dyiire une 
forme extatique. 

Unejcune fille avait ete forleraent impressionnye par une 
scene de violence, dans laquclle des soldats menacferent de mort 
son pyre. Le lendemain , S la merae lieure , elle ypronva des 
accidents qui continuyrent a se reproduire chaque jour, et qui 
consistaienl principalement en ce qu’apres avoir yty saisie d’un 
sentiment de tristesse et d’abattement, elle tombait dans un 


(1) Frank, Path, int., Mai. du sysl. nerveiix, chap. xn. 

(2) Zimmerman, DeFexp., t. II, lib. ii, ch. 12. 



9/1 


SYMPTOMATOLOGIE 


sonimeil extatique, pendant lequel elle reproduisait par le jeu 
de sa physionomie, par ses attitudes, ses gestes et ses paroles , 
les principaux details de la scene de violences et de menaces qui 
I’avaient ^pouvantee (1). 

Guislain decrit en ces termes r6tat d’une femme qui, vive- 
ment emue a la vue de son inari renlrant chez elle tout con¬ 
vert de sang, perdit la raison, a Elle semble avoir peur de 
tout, ne rfipoud a aucune question ; les yeux ouverts, le corps 
immobile, elle reste des journees entieres dans la m^me posi-^ 
tion. Son regard est inquiet; souvent ses yeux se reraplissent 
de larmes. Le poulsest frequent, la face pale; les evacuations 
alvines sont involontaires, les extr6mit§s froides (2). » 

Le ingme auteur cite cet autre example de delire extatique. 

« Une femme, agde de cinquante ans, d’une complexion de-. 
licate, et tres sen.sible de earactere, est unie a un homme dont 
les emportements menafants la mellent dans un etat de craintes 
el d’anxi6tes continuelles. La main de leur Clle leur est deman- 
dee par un jeune homme que le pere a pris en aversion; il s’op^ 
pose au manage; des scenes, des querelles, des voies de fait 
ont lieu. D6s-lors la mere cesse de parler, ne bouge point de 
sa chaise et ne dort plus; c’est dans cet 6tat qu’elle nous ar¬ 
rive. Les yeux ouverts, les bras croises sur ses genoux , elle ne 
r^pond cl aucune des questions qui lui sont faites, semble m€ine 
ne pas comprendre ce qu’on lui dit: elle voit, mais ne regarde 
point: en lui prenant le bras, on 6prouve une certalne resis¬ 
tance; le pouis est lent, pas petit cependant. Les evacuations 
sont involontaires. Pendant deux raois, la raalade resto dans cet 
6tat et sort enfingu6rie de I’^tablissement (3). » 

Dans un remarquable article sur la d6monomanie, Esquirol 

(1) Frank, ibid. 

f2) Guislain, Traili des phrinopath., p. 263. 

(3) Ibid., p. 262. 



DE r.A FOLIE. 


95 


a public des obserTatioiis curieuses, oil le d61ire extatique a une 
part importante, et a fort judicieusemant signal^ la ressem- 
blance qui existe entre les details coiilenus dans ces observations 
et les principaux traits des histoires invoquees, coinme exemples 
de possessions et d’extases diaboliques, dans les iraites de sor- 
cellerie. 

Une fille de service, h la suite d’un chagrin d’amour, fait 
voeu de chastet6, manque & sa promesse , se croit damnee et 
perd la raison. Gu6rie, elle se livre de nouveau au desordre, 
est d6laiss6e par son amant. Alors elle renouvelle ses voeux de 
chaslete et passe son temps en prieres. Un jour etant a genoux, 
lisant \'Imitation de Jesus-Christ, un jeune homme entre dans 
sa chambre, lui dit qu’il est J6sos-Ghrist, qu’il vient la con¬ 
soler , que si elle s’abandonne a lui, elle n’aura plus a redouter 
le diable : elle succorabe. Elle se croit pour la seconde fois au 
pouvoir du dSraon, elle ressent tons les tourments de I’enfer et 
du d&espoir... Le diable lui a plac6 une corde depuis le ster¬ 
num jusqu’au pubis, ce qui I’empeche de rester debout; 
le«demon est dans son corps ; il la brule, la pince, lui mord le 
coeur, dechire ses entrailies; elle est entour^e de flammes, 
au milieu des feux de I’enfer.... La malade ne voit pas les per- 
sonnes qui I’approcbent, le jour lui parait une Ineur, au milieu 
de laquelle errent des spectres et des dSmons qui lui reprochent 
sa conduile , la menacent et la maltraitent.... (1). » 

Le delire extatique, quoique representant loujours une rup¬ 
ture d’equilibre des forces de Tame et leur concentration sur la 
vie intArieure, a I’exclusion des relations avec le monde extA- 
rieur , pent ne pas se renfermer aussi exclusivement dans un 
objet unique. 

Darwin a d6crit une affection extatique qui se manifesta chez 
une jeune personne de dix-sept ans, sans cause connue, a la 


(1) Esquirol, Mai. ment., Dtmonom., 1.1., p. 491 et iuiV. 



96 SYMPTOMATOI-OGIE 

suite (le la menstruation et qui se reproduisit tous les jours 
pendant six semaiues. Apres des convulsions et des spasmes qui 
duraient une lieure, la inalade posait une de ses mains sur sa 
tgte et I’y uiaintenait appliqu6e. Ses regards et sa physionomie 
exprimaient rattention. Puis, apres une derai-heure d'immo- 
bilite et de silence , elle se mettait k converser avec des per- 
sonnages imaginaires , gardant les yeux ouverts et demeurant 
insensible k tous les moyens k I’aide desquels on cherchait k la 
tirer de cet 6tat. Ses conversations etaient parfaitement coh6- 
rentes, et ses paroles supposaient des interlocuteurs. Quelque- 
fois elle se mettait en colere; mais habituellenieni elle etait 
portee k la mSIancolie. Souvent elle montrait beaucoup de vi¬ 
vacity et d’esprit dans son langage. Dans ses rgveries, quel- 
quefois elle chantait avec juslesse et repeiait des pages entikres 
de poetes anglais. Un jour, citant un passage des oeuvres de 
Pope, elle oublia un mot et recommenca. Afin de le lui rap- 
peler , lorsqu’elle arriva an mot oubliS , on le lui cria plusieurs 
fois k I'oreille; mais elle n’en tint corapte, et parvint, toulefois 
aprfes bien des i-ypetitions, a retiouver ce mot elle-meme. Au 
sortir de I’accks, elle se reveillaitavec toutes les apparencesd’un 
ytonnement inexprimable et d’une grande frayeur; elle appelait 
sa sceur avec anxifitfi , et souvent meme eprouvait de nouvelles 
convulsions. Elle ne se rappelait jamais la inoindre chose de ce 
qui s’etait passe pendant ses acces (1). 

La forme de ralienaiion mentale k laquelle Bellini et Sauvages 
ont donne le nom de melancholia attonita, et qu’on a recem- 
ment essaye de rapporter a une espkce distincte, sous le nom 
de stupidite , offre un etat psychique qui a de I’analogie avec 
I’extase. Des malades qui ollreut extyrieurement toutes les ap- 
parences de I’apathie et de I’insensibility , sont iuterieurement 
en proie k un dyiire tres actif d’illusions, d’hallucinations et 


(1) Darwin, Zoonomie, t. I, 




DE LA FOLIE. 


97 

tie visions, qui leurdonne ia conviction qu’ilsaccomplissentdes 
actes et qu’ils prennent part a des 6v6aeinents tout a fait iraagi- 
naires. C’est a cette forme de d^lire extatique que doit 6tre 
rapporte I’elat de cette jeune fille que j’ai citee comme example 
de diminution apparente de la sensibility, et qui, dansle mo¬ 
ment od elle semblait plongee dans I’apathie de la d6mence la 
plus stupide, vivait activement par I’imaginalion et la pensSe & 
la cour de Napol6on. 

{La suite au prochaiti numira. 


C9., 2' s^rie, 1. 




1851 . 7 . 



H^decine Idgale. 


DE LA EOLIE PARTIELLE ..HOIVOIHAIVIE, 

Par liord BRODGnAIH, 

TRADHIT DE l’AWGLAIS AVEC DES OBSERVATIONS, 

PAR A. BRIERRE DE BOISMONT. 


Les discussions qui se sont 6ldvdes touchant la rdalitd de la mono- 
manie, la doctrine presque inflexible de la magistraiure francaise i 
regard des testaments dmands d’individus entachds de folie,nous 
ont fait penser qu’il y aurait de I’intdret A faire connaitre les opi¬ 
nions, sur cette matiere, d’lm jurisconsulte qui, par sa profonde 
connaissance des lois, occupe en Angleterre un rang si Clevd. On 
trouvera sans doute, dans le morceau que nous avons tradiiit, des 
repetitions, des redites; mais, aussi bien pour le sujet que pour 
riiomme, nous avons prefere I’exaclitude a la concision. 

« Les principes qui doivent regler les faits de cette categorie, dll 
lord Brougham , sont suflisamment clairs, et il faut les considerer 
comme bien etablis par les decisions anterieures. Ils decoulentde la 
nature des recherches auxquelles ces faits conduisent. La question 
posee etant celle-ci : Le testament a-t-il ete ecrit par une personne 
saine ou malade d’esprit? nous avons done A recliercher si la per¬ 
sonne jouissait de I’integrite de ses facultes ou si elle en etait privee. 
Son intelligence pent actuellement ne presenter aucune trace de 
desordre, quoiqu’il y aiteuunemaladieanterieure, et la qualification 
d’esprit sain pent alors etre refusee ou contestee. En second lieu, la 
maladie pent avoir ete plus ou moins generale, s’etre etendue h une 
ou a plusieurs des facultes, car nous ne devons jamais perdre de vue, 
ce que I’inexactitude du langage ordinaire nous fait quelquefois ou- 
blier, que I’esprit est un et indivisible. Lorsque nous parlons de ses 
diverses puissances ou facultes, comme la memoire, rimagination, 
la conscience, nous nous servons de metaphores , nous comparons 
en effet I’esprit au corps, et nous lui supposons des membres, des 
regions. Cela signilie tout simplement que I’esprit agit d’une raa- 
nifere differente, quand il se rappelle, imagine, reilecliit, mais qu’il 
est toujours le meme dans ces diverses operations. 





DE LA FOLIE PARTIELLE OU MONOMANIE. 99 

II All point de viie de la logique, nous ne pouvons ^tablir une folie 
generate et one folie partielle, mais nous ppiivons diie en tome jus¬ 
tice que les piienomfenes de la conscience s’exercent librement, tandis 
que ceux de I’imagination sont l&ds. L’imagination pent i son tour 
6tre inlacte et la memoire affaiblie. Dans ces deux cas, nous enten- 
dons que I’esprit a une facuitd saine et I’auire all4ree. Cette vue du 
sujet, quoique simple et trop dvidente pour exiger une ddmonstra- 
tion, est d’une importance extreme, lorsqu’on vient ^ examiner les 
cas auxquels on a improprement donnd le nom de folie partielle et 
qu’il serait plus convenable d’appeler folie continue, niais ne se 
manifestant que par moments. 

» Rien de plus certain que I’existencede semblables alidnations,et 
Ton pent mSme avancer que ce sont les plus nombreuses. On leur a 
donnd le nom vulgaire et scientlfique de monomanies, dans la sup¬ 
position qu’elles sont borndes, ce qui est rare, A la Idsion d’une 
seule faculld de I’osprit. Dans ce cas, I’intelligence conserve sa 
libertd, sauf sur un ou deux points : ceux-ci d’eviennent la cause 
d’erreurs que I’imagination prend pour des rdalitds. On dit aims que 
la maladie est dans I’imagination, ce qui signifie que I’esprit est ma- 
lade lorsqu’il imagine, intact lorsqu’il dvoque ses souvenirs. L’homme 
qui est dans cette disposition peut avoir I’esprit ddrangd lorsqne 
I’imagination se livre A certaines combinaisons, et sain lorsqu’il en 
fait d’autres on pense A un seul ordre de combinaisons. Ainsi il pent 
droire que toutes ses illusions sont fausses, qu’il n’y en a que quel- 
ques lines, et mdme qu’une seule, de vraies. D’une telle personne 
nous pouvons moralement soiitenir que son esprit n’est Idsd que stir 
certains points. J’ai qualifld ainsi les propositions A dessein, parceque, 
si I’dtre ou I’essence, que nous appelons esprit, est ddrangd sur un 
sujet, pourvu que ce ddrangement soit loujours le mdme, il est com- 
pldtement errone de le supposer sain sur les autres sujets : 11 ne I’est 
qu’en apparence , car si I’illusion se presente A lui, le ddsordre qui 
rdsiilte de la croyance A la rdalitd des iQusions dclatera aussitdt. II 
e.st done aussi absurderde coiisiddrer comme sain un esprit dont le 
ddrangement n’a pas lieu par suite de I’absence de I’objetde Tillu- 
sion, que de prdlendre qu’une personne n’a pas la goutte parce que 
son attention dtant vivement iixde sur un sujet, elle oublie momen- 
tanement la maladie dont elle est alteinte. Il suit de lA qu’on ne 
pent avoir aucune coiiGauce dans les actes ou dans un acte quel- 
Gonque d’un esprit malade, quelque raisonnable que I’acte puisse 
pafaitre ou qu’il soit mdme en rdalitd. L’acte dont il s’agit pent dtfe 
exactementsemblableA celuid’une personne sans infirmitd mentale; 
mais il y a cette dilldrence entre les deux cas, que la personne dont 



100 


MfeDEOINE LEGAtE. 


I’csprit a toiijours sain ne pouvait 6tre, A I’instartl de I’acie, le 
jouet d’une illusion, quel quefilt lesujet present i son esprit, tandis 
qiie celle. qui est rdputde monoraane aurait donn^ iinra^diatement: 
des signes de sa maladie, si sa marolte avail dtd louclidc. Aussi 
pouvons-nous compter sur la validitd de I’acte fait par le premier 
individu, parce que nous avons la certitude qii’aiieune folie, aucune 
illusion particulifere, partielle ou occasionnclle ne se mfile a I’acte 
et ne Taflecte inatdriellemeut, tandis que nous ne pouvons avoir la 
raSme confiance dans I’acle , quelque raisonnable qu’il paraisse, du 
second individu, parce que nous n’avons pas la conviction que I’er- 
reur n’ait exercd sur lui en ce moment une certaine influence. VoilA 
pourquoi nous croyons fitre plus dans le vrai en I’appelant folie tem- 
poraire que folie partielle. Le mal exisle loujours, mais il a besoin 
d’un excitant pour se inanifester : or, comme I’esprit est un, ses 
aclesont beauparaitre raisonnables, ils n’en sont pas raoins en rda- 
lild ceux d’un Sire malade. 

I) Si ce raisonnement est fondd ,,nmjs concevons 1’unanimity-des 
hommes a considfirer comme epj^Ifts de-folie''3,malgre toutes les 
apparences de raison , les aclflfc^fln^ersonne quiest sous le-coup 
d’illusions d’une nature extr^jgant^^uo^li^l'n’y'aiiini dans I’acte, 
ni dans la conduite de celll^i l’j^^5"f^tidice dewaladie. Mais 
lorsque les illusions, les i|^ fa^*5 j^ i^et^epiians ddlirantes 
n’affectent I’individu que dl^mps iK|#^psi^£^rsqdll^en est com- 
pldtement debarrassd penA^ quejgiji’s^ois, il se’rlit injusle de 
prdlendre que ses actes, doW^en la ddi^son, sont ceux 

d’un esprit malade. Si, au cWiaire, pfersuasion qu’A 

I’dpoque on I’acte a did fait, rl^isioftjBerifinuai^ e/n’esi reside ca- 
chde que parce que I’esprit dtaK.^^.^^y^V^i^O^'sommes en droit 
de le regarder comme I’acle d’un i^ensd._ 

» Il y a eu un gixiiid npinbre d’horames poursuivis parl’idde fausse 
qu’ils diaient aulres qu’eux-mdmes : les uns se sont crus des em- 
pereurs ou des cor.qudraiits moils, les aulres des dlres surnaturels. 
Je suppose qu’un individu, qui se croirait empereur d’Allemagne 
et paraitrait raisonnable sur tous les autres points , edt besoin de 
faire un acle qui exigcAt de I’esprit, de la mdmoire, de I’inlelligence, 
un testament, par exemple, el qu’il ne le signit pas avant que cette 
formalild ne fdt rdclamde, ou qu’il le signAt de son propre nom; si 
nous avions la conviction qu’en parlant devani cel bom me de la 
Difeie germanique ou de I’empereur d’une manidre inconvenante, 
sa conception ddlirante edt dclatd, nous n’hdsiterions pas a casser le 
testament, quand bien mdme il serait aussi bien fait et aussi raison¬ 
nable que lout acle_ de la mdme nature dmanant d’une persqnne 



DE LA FOLIE PARTIELLE OU MONOMANIE. 101 

saine d’espvit. Certainement iiul ne se hasarderait Ji demander I’exd- 
cution d’lm pareil leslament, si, pendant sa f4daction, la conception 
delirante avail 6id dvidente, lors mdme qne I’acte ne contiendrait 
rien de rdprdhensible. Dans tons les fails de ce genre, il ne fant pas 
qu’il y ait doute sur la sanitd on I’insanitd de I’esprit an moment de 
I’acte, et il importe que Ton sache bien si la corde ddrangee, mise 
alors en monvement, eilt rendu un son discordant, et si c’est son 
immobilitd seule qui a empdche de reconnaltre ia faussete du son. 

» Les principes qui viennent d’Stre dtablis ne diffferent en aucun 
point de ceux adoptes par les coiirs, les auteurs, les moralistes et les 
niedecins. Dans le cas bien connu de Dew. V. Clark, pnblid avec 
des commentaires par le docteur Haggard, sir John Nicholl a dmis 
I’opinion qu’une simple exceniricitd, un grand caprice, une violence 
de caractdre ne suffisent pas pour conslituer le ddrangement dc 
I’esprit, qu’il faut qu’il y ait aberration de la raison, et il adopte la 
ddlinition donnde par le savant conseil dans la cause (aujourd’hui 
membre de ceite coin), a savoir, que la folie est la croyance a des 
faits qu’aucun dtre raisonnable n’admettrait comme vrais. Peut-dlre, 
logiquement parlant, cetle ddfiinition est-elle ddfectueuse, en ce 
qu’elle donne une consdquence pour une ddOnition : il est plus con- 
forme a la vdrite de dire que la folie est la croyance a la rdalitd de 
choses qui n’existent que dans I’imagination du malade. 

» L’dtat de I’esprit qui le met dans I’impossibilitd de lutter centre 
une telle croyance erronde, constitue une vdritable folie. Sir John 
Nicholl ajoute avec justice que de semblables conceptions ddlirantes 
sont gdndralement accompagndes d’excentricitds, souvent de vio¬ 
lence, trds souvent de soupQons et de jalousies exagdrdes. Lord Hale 
pose en principe que la folie pent dtre gdndrale et partielle; 'Cette 
dernifere est exprimde par cette phrase quoad hoc vel illud insanire 
(I, P. C., c. Z|, 52). Maissir John Nicholl entend par folie partielle 
celle qui est provoqude occasionnellement, et non celle qui existe 
occasionnellement. L’opinion de lord Hale est que la raaladie existe 
toujours, et qu’elle ne doit pas seulement son apparition a I’dbranle- 
ment imprimd 5 la corde ddrangde. .Sir John Nicholl est encore plus 
positif dans rexpllcation qn’il donne de I’erreur occasionnelle : c’est 
celle qui se produit par des circonstances particulidres. Dans tons 
les cas,dly a des illusions qui se sont manifestoes occasionnellement, 
et I’esprit est hors d’dtat de les maltriser. (Hagg., p. 6.) 

» Le docteur Willis, dans son ouvrage sur le ddsordre de I’esprit, 
p. 151, affirme que les hommes prennent souvent, a tort, une 
simple absence du sujet de ia conception ddlirante, pour un inter- 
valle lucide. Il dit qu’aucun alidnd ne pent dtre considerd cottme 



102 ' MfiDECIflE LfiGALE. 

ayant recouvrg la raison, s’il n’avoue franchement et volontairement 
son illusion. Tout en adh^raht a cette opinion, j’ajoute que J’aveu 
doit etre non seiilement franc et volontaire; mais encore sans arrifere- 
pensde de se conformer aux vues connues ou soupQonn^es de Texa- 
minateur, et par consequent sans intention de joiier un rOlc’. Iby a 
un exemple connu du pouvoir que poss^dent quelquefois les ali^nds,. 
de maltriser pendant un temps, et dans un but, leur imagiha- 
tion; et de cacher lem s illusions. Dans une enquSle faite a Guildhall 
par lord Mansfield, unnommd Wood, quiavaitcitd ledocteur Monro 
pour detention arbitraire dans son gtablissenient, parvint a dludcr 
toutes les questions sur ses illusions, quoique quelque temps aupa- 
ravant, dans une autre cnqiiSte qui avail eu lieu a Westminster, il 
les eflt hautement exprimfies. Le docteur Monro fut oblige de prod- 
ver a Guildhall la v^ritd de I’enquSte de Westminster (27 How., st. 
tr.), 317. 

»II n’est point douteux que celui qui soumet un testament a la cour 
de verification ne fasse ses efforts pour lui demontrer clairement que 
le testateur jouissait desa raison quand il a fait ses dispositions. Si la 
pifece est reguliiire, il ne lui faudra pas grands raisonnements pour y 
parvenir. Ceux qui atlaquent le testament doivenl foui nir les preuVes 
du contraire; il pent alors arriver que les parties se ddclarent satis- 
faites lorsque fintdgrite d’esprit du testateur est constatde. Dans ce 
cas, la preuve a tournd centre le demandeur ; mais il pent arriver, 
au contraire, que de graves soupQons s’dlfevent, lorsque, par exemple, 
on etablit que le testament a dtd fait et publid dans un asile d’alidnds 
(ce qui est a ma connaissance); la charge de ddmontrer, de la ma- 
nifere la plus dvidente, la raison du testateur, incombe alors tout 
entifere au ddfendeur, et cette seule circonstance snifit pour faire at- 
taquer le testament. 

» Dans le cas qui nous occupe, il y a quelque chose de semblable. 
On ne nie pas que plusieurs anndes avant le factum, c’est-ardire en 
tSil, la testatricen’ait dtd trouvde alidndedansun examen; qu’elle 
ne soit morle alidnde , et que le jury n’ait constatd que la maladie 
avait fait des progrfes dans les quatre anndes qui ont suivi la date du 
testament. Ce fait mettait le ddfendeur dans la ndcessitd de ddmon- 
trer i’intdgritd de la raison de la testatrice par des arguments beau- 
coup plus ddcisifs que ceux qU’on aurait exigds, s’il n’aVait pas dtd 
reconnu de toutes parts que la maladie avait obscurci son intelligence 
vefs la fin de sa vie. 11 faut dgaldment remarquer queles conceptions 
ddliraiites s’dfaient positivement empardes de son esprit avant ie 
testament; Bl quoique le degre de la maladie qui dxistait alors ait 
dtd le sujei de contestations, personne ne pent soutenir qu’il y avait 



DE LA FOIIE PARTIELLE OU MONOMANIE. 103 
pai’faite des faculttSs quelques anndes avant mars 1834. La 
connaissance de ce fait est une ndcessitg de plus pour la cour de veri¬ 
fication, dfr savoir si les illusions avaient cesse, et si I’esprit avail 
reeouvrd la liberie eniibre avant I’acte. Ge n’est pas tout : Jes iila- 
sion.s qui exislaienl dejii a une epoque reeulde avaient augmente, 
suivant les temoignages, aprfes la redaction du testament ; elles ac- 
quirent mSme assez de force pour qu’il devlnt necessaire de designer 
une commission, et le resultat de i’enquSte fut qu’en 1838 la malade 
etait compietement alienee. Ainsi, il est impossible de disjoindre les 
diverses periodes de I’histoire de cette malheureuse personne. 

ii-Toutes lesprobabiliiessontque I’etat de maladie qui avail com¬ 
mence avant le testament, continuait encore au moment de I’acte. 
II est vraisemblable que les illusions, dont larealite est prouvee avant 
et apres; existaient egalement dans la pedode intermediaire, quoi- 
qu’on ne puisse fournir aucune preuve du fait. Toutes les presomp- 
tions qu’on aurait pu faire valoir en faveur de la raison 4 la date du 
testament, sont detruites par I’examen des circonstances anterieures 
et pOstedeures 4 I’acle. G’est donc4tortque la partie adverse afflrme 
que. la pi-esomption est en faveur de la raison de la testatrice, et 
qu’elle rejette ia continuity de I’Jllusion, parce qu’il n’en existe au¬ 
cune preuve 4 rypoqtie du testament. 

n Lorsqu’une personne est sujette 4 la meme espfece d’iliusions 
avant et apres une pdriode donnde, il est illogique de repousser leur 
existence durant I’intervalle, 4 moins qu’il n’y ait des preuves cer- 
taines qu’elles ont cessd pendant un temps, et qu’elles sont ensuite 
revenues. ■ 

» On peut admettre dans ce cas, avec une grande apparence de 
verity, qu’elles ont existy pendant tout ce temps, mais qu’elles ne se 
sont pas manifestyes, parce que le sujet avec lequel elles ytaientliyes 
n’a point yty touchy devant les per.sonnes qui auraient pu rendre 
tymoignage. 

» One autre observation reste 4 faire avant de procdder 4 un corn- 
men taire plus minutieux surla preuve. L’existence des illusions dtant 
prouvye, et leur continuity admise 4 I’ypoque du testament, si la 
cour a la'conviction de leur influence stir la malade, il importe peu 
qu’on n’en trouve aucune trace dans I’acte. La partie adverse a beau- 
coup insistysur ce point, et a montry une tendance manifeste 4 poser 
en rfegle qui une personne aiteinte de monomanie ou de folie par- 
tielle ne peut atre rdputye incapable de tester, 4 moins que la preuve 
de la folie n’existe dans la piyce attaquye; mais elle a craint d’aller 
trop loin el de voir rejeter une proposition 4 laquelle on n’eiit pas 
rnanquy de faire I’objection suivante :Estril une cour qui puisse ap- 



M£:D£GI1NE legale. 


104 

prouver )e testament d’un homme qui a dit {voir le cas citd par John 
Nicholl, Dew. V. Clarke) : « Je suis le Christ, » quoique la pifece ne 
contienne aucun indice de d^raison, et encore|moins la preuve de sa 
folie? D’un autre c6W, il est presque impossible qu’un testament soit 
redigd de telle faqon qu’il puisse faire rejeter loutes les pr^somptions 
de folie qui naissent de la preuve des fails /> (Extrait du Juristeet 
du Journal de medecim psychologique , du docteur Forbes Wins¬ 
low, 18/19). 

Nous avons d^ja fait connaitre les motifs qui nous out engage A 
Iraduire en entier ce raorceau dont, dans tout autre cas, nous nous 
serions bornfi it donner la substance. II sufiit, en effel, de se rappeler 
avec quelle unanimity de impulsion la magisti-ature a accueilli en 
Fiance la doctrine des folies partielles au plutOt des monoraanies. II 
a fallu toute la perseverance d’Esquirol, de Gcorget, et d’une foule 
de medecins, pour faire admettre I’exislence d’une singulifere per¬ 
version des penchants affectifs (voir nos Observations midicor 
Ugales sur la monomanie homicide; Paris, 182G). 

Les monomanies du vol, de I’incendie, ont ete egalement prouvees 
de la manifere la plus evidenie par Esqulrol et Marc. La perversion 
de I’instinct gendsique dans I’affaire du sergent Bertrand a ete,. pour 
MM. Michea, de Castelnau, Lunier et nous, le sujet d’etudes con- 
sciencieuses (6raze//e tnedica/e, 21 juillet 1849). 

Ces efforts continus n’ont pas ete sans succfes, et, malgre le retour 
■vers I’ancien monde, la science possfede un bon nombre d’arrets ren- 
dus par les tribunaux, oh la monomanie est reconnue. A vrai dire, 
les discussions ont plutdt rouie sur le mot que snr la realite de la 
chose. II suffit de lire I’illustre chancelier d’Aguesseau ,les fragments 
psychologiques de MM. Leuret, et I’ouvrage si plein d’enidition de 
M. Calmeil sur la folie, pour etre convaincu que la monomanie 
n’est pas nouvelle. L’autorite du nom de lord Brougham vient done 
s’ajouter k celle des noms precedents. Le ceifebre pair reconnait avec 
les medecins, non seulement la monomanie, et sa doctrine sur ce 
point est nette et bien tranchee; mais ii dit expressement qu’il se- 
rait plus convenable de I’appeler folie continue, parce qu’elle existe 
toujours i retat latent, et qu’elle n’a besoin, pour se manifester, 
que de I’excilant qui la produit. 

La realite de la monomanie etant admise par lord Brougham, et 
sa continuite incontestable pour lui, il en lire des conclusions sur la 
validiie des testaments, qui sont en opposition directe avec les doc¬ 
trines de la maglstralure franqaise sur cel important sujet. Tout acte 
teslamentaire, dit lord Brougham, fait par un monomane, quand 
bien mfime il ne conliendrait aucune preuve de sa deraison, pent 



DE LA FOLIE PAHTIELLE OU MONOMANIE. 


105 


6tre altaqu6 et doit fitre rejet^ par les tribunaux, lorsqu’il y a des 
preovesde fdlie anterieures et postdrieures au teslament. La tran- 
quillitd de i’esprit pendant I’acte n’est qu’apparenle; elle est I’image 
eiacie du d^p6t au fondd’tm vase: agitez I’eauclaire qn’il contient, 
elle se trouble & I’instant meme, et le d^p6t remonle i la surface. 
Si la monoraanie pent vicier un testament, ainsi que ceia est ari-ivd 
dans les folles partielles (si communes cependant ) caractdris^es par 
la crainte des empoisonnemenls, la peiir des enncmis, rdloignement 
pour la famille, etc., combien cela doit-il ^tre frequent dans les cas 
de demence, de paralysie g^n6ralc, oft les faculles sont atfaiblfes, la 
mdmoire perdue surlout pour les choses recentes, et oulespauvres 
malades reqoivent comme une cire molle rinfluence de ceux qui les 
entourent. Notre experience sur ce point, les fails pour lesquels nous 
avons ete consultes, nenous permettent point de douierque des fa¬ 
milies honorables ne soient souvcnl depouiliees de leurs dibits par 
'des testaments provenant d’insenses, et qui mbmc, plusd’une fois, 
portent les preuves de I’abcrraiion de I'esprit de leurs auteurs. Dans 
notre prochain travail sur Vinlerdiction des alienes, nous rappor- 
terons des fails qui ne laissent aucuiie incertiiude a cet dgard. 

Nous ferons une dernibre observation : Les magistrals reproclient 
aux jurds de se livrer it des appreciations au lieu de se borner a con- 
stater le fait; mais leur conduite est tout a fait identique. Ils clier- 
chent si la volontb du tesiateur est nettement expritnee; ils la suivent 
a travers le dbdale de ralieuation, et si la chose leur paralt prouvee, 
ils valident le testament, malgrd les fails Constants de folie. Ce¬ 
pendant, pour les jures comme pour les juges, la question est la 
mSme : « L’accusC est-il coupable? le testateur est-il aliCnC? » La 
rCponse pour les uns comme pour les autres doit btre dans ces seuls 
mots : Om* ou non. 



106 


MEDECINE LEGALE. 


FOLIE TEMPORAIRE TRANSIIOIRE. 

La cour ciiminelle centrale de Londres vient de rendre uii jnge- 
ment qui montre les grands progrfes faits dans la saine intelligence 
des niatiferes qui lui sont soumises sur ce sujet, et I'^lal d’imperfec- 
tion de la loi elle-m6ine. Anne Mallandine dtait tracluite devant la 
coni' pour avoir altentd aux jours de son fils. C’diait une femme non 
marine , Ag^e de vingt-huit ans; son fils avail six on sept ans. On 
I’avait vue le Jeter dans le canal du Regent, i Haggerston, et sedis¬ 
poser elle-mfime A s’y prdcipiter, lorsque I'arrivAe d’un passant Ten 
empficha; I'enfant fut sauv6 et la femme arret^e, 11 fut prpuvS 
qu'elle dlait dans un dtat d’excitalion violenle occasionn6 par la 
misere. Son avocat, M. Cooper, soutint aux jiirds que Texainen avail 
fait reconnaitre une disposition d'esprit qui, sans constituer la folie, 
I’empAchait de savoir ce qu’elle faisait. Cette defense leur ayant 
paru sullisante, I’ac.cusee fut declarAe innocente. 

TESTAMENT d’ON HOMME SPALDING. 

11 s’agissait d’un individu qui, placd pendant de longues anndes 
sous la tutelie d’uii etranger, lui avail fait la donation, en appArence 
rggulifere, de son bien. La partie plaignante fournit dfes preuves qui 
Alablissaient que le testateur avail loujours gtd considArA comme un 
imbecile et traitA comme tel. II Atait malpropre, souvent ivre,et 
n’avait jamais sur lui que des pieces de menue monnaie. Le dAfen- 
deiir produisait un grand nombre de temoins qui soutenaient que 
le testateur avail pris plusieurs fois la direction de son bien, qu’il 
avail fait des actes, rddiges par les avoues les plus honorables du 
pays, et qui tie I’auraient pas assists s’ils n’avaient dtA persuades 
de I’intdgritS de ses facullAs. On monlrait aussi des lettres et des 
documents Acrits par le testateur, qui deposaient en faveur de son 
intelligence. Le verdict du jury reconnut les droits de I’hAritier et 
annula le testament. (Winslow, id.) 

DETOURNEMENT DU REVENU DES ALIEnEs, NECESSITE DE LA PART DES 
MAGISTRATS DE PRENDRE SOIN DE LEDRS INTEREtS. 

Deux frferes,'du nom d’Austie, avaient die placds, depuis un 
grand nombre d’anndes, dans un asile d’alidnds. Ces deux malades 
jouissaient d’un revenu de 8,750 francs chacun. Pendant plusieurs 
anndes on avail payd pour chacun d’eux 2,750 francs de pension; 
tout paiemenl avail cessd depuis fort longlemps. Les epargnes faites 



MfiDECINE LEGALE. 107 

par les tuteurs furent 4valufies 5 750,000 francs, sur lesquels 225,000 
avatent 616 partag6s entre les frftres et soenrs des ali6n6s. 

LapStilion contre les tuteurs avail 6t6 pr6sent6e au lord chancelier 
par le secretaire de la Soci6t6 des amis pour le soulagement des 
aliSnes. Aprfes avDir enteiidu les deux parties, le chancelier d6clara 
qu’il trouvait n6cessaire d’augmenter de beaucoup la pension des 
ali6n6s, afin de leur donner tout ce qui pouvait amdliorer leursitua¬ 
tion, et chargea la personne, qui, par bienveillance, avail presenle 
la petition, de diriger I’enquOte. Acette occasion, le magistral blama 
la conduite des parents, qui n’etait d’ailleurs que la reproduction 
de cent autres cas pareils, et s’eleva de toutes ses forces contre 
I’usage malheurensement trop common de rogner les revenus des 
alienes, pour en falre un fonds que les curateurs partageaient en- 
suite entre eux. 

Getfe conduite n’est pas seulement propre 5 I’Angleterre, et si 
Ton reunissait tous les cas de ce genre, qui ont lieu dans les etablis- 
sements publics et prives de France, on aurait la preuve que, dans 
notre pays comme dans d’autres, I’aliene est considere par beaucoup 
. de families comme un heritage 5 partager. La magistrature se preoc- 
cupe de cet etat de choses, raais il faudrait qu’elle le fit avec plus 
d’esprit de suite, et qu’un grelfler, qui aurait tant pour cent sur les 
revenus, Mt spedalement charge de ces affaires. (Winslow, id.) 



REVUE FRAMAISE ET ETRAIVGERE. 

HEWE DBS JOTTRfiTAVX SE MEDECINE. 


JOURNAUX FRANgAIS. 

1850 (4' trim.). 


CtazeUe medicate. 

Alienalionmentale determinee par Vemploi du chloroforme. 

La grossesse et I’accouchement ne sont pas sans influence sur la 
production de la folie. Les fails suiVants, rapportfis par le docteur 
Webster, prouventque le chloroforme, administrd pendant I’accou- 
chement pour facililer ou pour rendre moins douloureux le travail, 
pent, outre les autres dangers, ddterrainer une veritable alienation 
raenlale. 

Dans le premier cas, la femme, qui avail accoiichd pendant I’anes- 
thdsie, passa les irois premiers jours qui suivirent la deiivrance dans 
une agitation deiirante ; bienlOt elle fut prise de manie, et dut 6tre 
transportee dans un asile special, d’ofl elle sortit guerie aprfes un an 
de iraitement. — Le second a trait 5 une femme chez laquelle on 
avail en recours au chloroforme pour moderer les sonffrances. Elle 
ne put se remellre compietement de la stupeur oil elle avail ete 
plongee; avant qu’une semaine se fut ecouiee, une manie assez vio- 
lente se dedarait et durait dix-huit mois. — Dans le troisifeme fait, 
rinhalation du chloroforme laissa apr^s elle de I’inquietude, de I’in- 
somnie, des rOves agites; la malade voyait sans cesse un individu 
prOt 4 I’assasslner : trois semaines plus lard elle dtalt maniaque, hal- 
lucin^e, avec perte de mdmoire et violente agitation. Get dtat dura 
environ cinq mois, et se termina par la gudrison. — Dans la qua- 
trifeme observation, une faible quaniitg de chloroforme vers^ sur un 
linge fut inspir^e. L’effet fut si rapide et si intense, que la malade, 
pale et les traits dacomposas, tomba aussitbt priv6e de connaissance 
et de sentiment. Elle ne tarda pas 4 revenir 4 elle; mais la couche 
fut longue et douloureuse. Pendant les jours qui suivirent, on remar- 
qua une excitation singulifere 4 laquelle succdda un acc4s de manie 
tr4s caractdrisde, qui rendit n&essaire I’emploi de la camisole, et 



JOURNAUX FRANgAIS. 


109 


ne gudrit qu’au bout de pliisieurs mois. — Enfin, une femme qiii 
avail ^galement fait usage du dilorofotme pendant son accoucbe- 
ment, fesla pres de six mois sans pouvoir dormir, presque lotale- 
ment ddpourvue de radraoire , et sous le coup d’une irritability et 
d’une excitation nerveuses qui touchaient de prfes la folie {Journal 
of psychology). (Raige-Delorme, Archives generales de mede- 
cine d’octobre 1850, p. 223 et 224.) 

Cas de vertige marin lerreslre , par M. Semanas. 

Nous recevons de M. Semanas (de Lyon) la communication du 
fait suivant, 5 I’appui de la ihdorie qu’il a developpde sur la cause et 
rorigine;du mal de mer, dans I’ouvrageintitule : Du mal de mer, etc. 
(Vpyez le compte rendu de cel ouvrage dans le numdro du 5 octobre, 
de la Gazette medicale, p. 739 et passim.) 

Obs. — M. L..., ndgociant, domicilid en notre yille de Lyon, ayant 
formd le projet d’aller passer une huitaine de jours a Marseille, qu’il 
n’a pas revu depuis longues apnees, et ou il possfede de proches 
parents, quitte Lyon le 21 septembre de la prdsente annde. 

A litre de renseignements utiles 5 connaiire, nous dirons que 
M. L... est agd de vingt-neuf ans, de lempdrament bilioso-sanguin, 
et de fort bonne santd habiluelle. Nous ajouterons que M, L..., natif 
de Grasse, a passe une bonne parlie de sa jeunesse, de douze A dix- 
sept ans, dans les ports de mer tels que Cannes, Antibes, Toulon et 
.Marseille , au seiii de chacun desquels il a fait des sejours longs et 
repdtys. Durant ce temps, M. L... eut naaintes occasionsdeconstater 
qu’il ne possddait pas une immunity bien robuste 5 I’iniluence ma- 
rinfti temoin un voyage qu’il tit, vers I’Sge de quinze ans,. sur un 
vapeur allant de Bastia a Toulon, voyage pendant lequel lui, et une 
quarantaine de passagers environ, furent atteints d’un maldejmer 
des plus intenses. A ce propos , nous dirons que, k son arrivOe h 
Toulon, M. L..., bien que forcy de rentrer au coliyge de Grasse 5 
jour fixe, se vit contraint de coucber deux nuits 4 I’bOtel, pour se 
remetu-e de ses fatigues; et une circonstance fort remarquable, 
commune 4 ces deux nuits, 4 la premiere partiquliOrement, c’est 
que le mal de mer, qui n’existait plus chez M. L... qu’4 I’d tat de 
faible vertige durant lajournOe, reprenait, avecmtinlensite extra¬ 
ordinaire, de dix 4 deux beures de la nuit, temps pendant lequel 
les vomissements, syncopes, sueurs froldes, etc., se succydalent ni 
plus ni moins que sur le b4iiment. 

Depuis I’Age de dix-sept ans, M. L... a lout a fait quitty les ports 
et contrees maritimes, et n’a cesse pendant ce temps, c’est-4-dire 



no REVUE FRAWgA-ISE ET ^TRANGtRE. 

pendant onze ans environ, d’habiter les villes de I’intdrieiir, notam- 

ment Saint-fitienne et Lyon, ou il continue de rdsider. 

Ces pr^liminaires passds, arrivons au fait principal de Tobser- 
vation: 

M. L.v., parti de Lyon, comme nous I’avons dit plus baut, le 
21 septembre. arrive i Marseille le 22 au soir, et y sdjourne du 22 
au 30 inclnsivenient, en tout neuf jours. 

Du 22 au 23, M. L... visite ses parents, et reste dans I’int^rieur 
de la ville en santS parfaite. 

Le 24 au matin, .il rend une visite de plusieurs beures i bord du 
TeUmaque; le soir, diner i quatre beures au Prado, puis prome¬ 
nade de trois beures sur le bord de la mer, par une forte brise /or- 
lement impr6gneed’odeur de mar^e, suivant la remarquedeM. L.;. 

(Une fois pour toutes, et pour prdvenir certaines objections qui, 
pour ce cas, seraient trfes mal fonddes, disons qu’il r^sulte des affir¬ 
mations positives de M. L..., que, pour le diner en question anssi 
bien que pour tons ceux qu’il prit durant son s^jour a Marseille,' 
M. L... se renferma dans les limites les plus restreintes.) 

Durant la nuit du 24 au 25, rSveil vers les dix beures, causd par 
un malaise ind^fmissable: c’est le veriige, faible d’abord, puis plus 
fort, puis intense. Le malade appelle et essaye de se lever; aussitdt 
vomissements etsueurs froides, qui se succfedent d’abord avec rapi¬ 
dity, puis plus lentement; chacun d’eux est accompagny d’une fatigue 
impossible4dycrive, et suivid’un ytatd’anyantissementtel, quelema¬ 
lade croit toucher 4 sa fin prochaine. Les matieres vomies consistent 
en quelques filets de mucositys transparenles, puis un peu bilieuses, 
tr^s peu copieuses chaque fois, et rendues au prix d’efforts considy- 
rables. Get ytat, dont ia durye ne fut pas moindre de quatre beures, 
se termine par une selie diarrhyique mydiocrement abondante, api-ys 
quoi ie malade s’endort profondement jusqu’au lendemain matin. 

Le 25, M. L.. , quoique un peu brisy par son indisposition de ia 
nuit, se Ifeve, et dyjeune de fort bon appytit, sans plus se sentir au- 
trement malade. Il est bon d’ajouter que, pendant toutecettejournye 
du25, M. L..., qui avait lu les cas de vertige marin terrestre consi- 
gnys dans notre ouvrage, et qui surtout retrouvaii de lui-myme, 
dans son indisposition de la nuit, le myme cortyge de souilrances 
qui I’avait assailli autrefois, 4 propos de ce violent mal de mer dont 
il avait gardy fidfele souvenir, crut prudent, 4 tort ou a raison, de 
s’abstenir pendant ce jour-14 de toute fryquenlation des bords de la 
mer; il fit diverses courses dans la campagne. Durant la nuit qui 
suivit cette journye, sommeil parfait non interrompu. 

Le 26, nouveau syjour de plusieurs beures au bord de la mer, 4 



JODRNAOX DBS DfiPARTEMENTS. Ill 

I’occasion d’une promenade et d’un vepas pris 5 la Reserve. 

Pendant la nuit du 26 an 27, vers minuit, retonr de I’indisposition 
de I’avant-veille, c’est-i-dire vertige intense, sueurs froides, voinis- 
sements et lipothymies, le tout encore durant I’espace de quatre 
heures, au bout desquelles le malade s’endort profonddment. 

Le lendemain 27, brisures qui se dissipent promptement, puis ap- 
pdtit et sante parfait? jusqu’au 28, oii le sujet lit un troisifeme et 
dernier s^jour de plusieurs heures au bord de la mer, dans le but 
de visiter le port de Marseille. 

Dans la nuit du 28 au 29, troisifeme retour des accidents sus- 
mentionnSs : ceux-ci furent cependant sensiblement moins intenses 
et moins fatigants, quoiqu’ils eussent durd le mdme espace de temps 
que les deux premiferes fois. 

A partir de cette dpoque, Pindisposition nocturne ne reparut plus, 
sauf un vertige marque durant la soiree du 30, pendant que M. L... 
se trouvaii sur le chemin de fer de Marseille a Avignon pour revenir 
a Lyon, ou il arriva ie 1'" ociobre en santd parfaite. 

Nous croyons devoir ajouter, en terminant ce rdcit, que nous le 
tenons de la bouche mdme deM. L..., inous personnellement connu, 
(Gazette medicale du 19 octobre 1850, p. 760, 761.) 


JOURNAUX DES DEPARTEMENTS. 


Gazette medicale de liyon. 

Observations de nevropathie produitepar la force de I'imagina- 
tion et par une espece d’imitation ; par le docteur Lavirotte. 
Void en quelques mots le fonds de ce travail. Deux frdres et la 
femme de I’un d’eux prdsentdrent successivement des symptOmes 
nerveux trds variables et mobiles, que I’auieur rattache, non sans 
raison, 5 rhypochondrie, bien que quelques uns d’entre eux puis- 
senl dtre considdres, malgrd le sexe de deux des malades , comme 
dtant de nature bystdriforme. Or, le premier malade avait assistd 
rdcemraent a une attaque d’apoplexie qui avait enlevd son here; 
le second malade avail dtd tdmoin des souffrances du premier i enfm 
la femme de I’un d’eux avait donnd des soins assidus A son mari, 
dont I’dtat de souffrance I’avait vivement inquidtde. 

L’analogie symptomatique des trois affections, et cette circonstance 
que toutes trois ont succddd d la vue d'un malade, sont les motifs 
qui ont amend I’auteur a y voir un produit de I’imagination et de 



112 REVDE FRAIsgAISE ET feTRANGfeRE. 

{’imitation. Nous sommes parfaitement dispose, pour notre compte, 
a admettre d’une manifere gen^rale, pour les maladies hypochon- 
driaques ou hyst^riformes, cette nature d’etiologie. Nous ne nions 
pas non plus absolument qu’elle soit applicable a I’espfece, mais nous 
sommes {rapp6 de certaines difficultes que nous soumettons a I’au- 
leur lui-memet 

En premier lieu, I’analogie des symptOmes ne pent 6lre invoqu^e 
que pour deux des observations. Le premier raalade avail vu son 
frfere en proie a une attaque d’apoplexie : or rien ne ressemble moins 
a une attaque d’apoplexie que les frissons, les pandieulations , les 
cdphaldes, les ddfaillances de ritypochondrie. Ce premier malade ne 
pent done pas enlrer en ligne de compte, a moins qu’on ne juge 
utile de prouver ce que tout le monde admet, a savoir, I’influence. 
des dmotions morales sur le ddveloppement des affections nervenses. 
L’expdrience ne commence done en rdalitd qu’avec le second ma¬ 
lade, qui avail asslstd aux souffrances du premier. Mais ces deux 
malades dtaient eux-mfimes frferes : or cede circonstance mdrite 
d’etre prise en consideration , parce qu’elle introduit tout de suite 
dans le probl6me a rdsoudre une question d’hdrdditd. Le second 
malade n’dlait-il pas predispose a i’hypochondrie comme le premier, 
et la vue des souffrances de son fr6re n’a-t-ellc pas agl sur son moral 
corame avail agi sur le moral de celui-cl I’attaque d’apoplexie de 
leur fr6re common ? Et de memo que le idmoin de I’attaque n’avait 
pas rapportd de cette p4nible scene une maladie analogue, puisqu’il 
avail dtd pris d’bypochondrie, de rngme ie temoin de I’hypocbondrie, 
s’il a prdsentd a son tour la mSine affection , a pu la devoir non d 
une espece d’imitation , comme il est dit an litre de I’article, mais 
a une simple impression morale, aidde d’une predisposition li^rd- 
ditaire. 

Reste le troisifeme cas, dont le sujet est la femme d’un des prded- 
denls malades. Ici I’herdditd est hors de cause : mais nous devons 
dire que les sympldmes dprouves par cette malade (cdplialalgie, 
acceleration du pouls, lerreurs, impossibilite de toute application 
intellecluelle) sont de ceux qu’on retrouve souvent chez les femmes 
eprouvees par une emotion durable et la fatigue, comme I’avait ete 
celle-ci par suite de la longue maladie de son mari. On pent n’y 
voir autre chose qu’un simple epuisement du systeme nerveux, sans 
6tre oblige de faire intervenir I’imagination dans le sens que I’entend 
I’auteur, ni I’imitation. (P. Diday et A. Dechambre, Gazette medicate 
du 5 octobre 1850, p, 735.) Nos savants confreres nous permettront 
d’avoir une opinion differente de la leur et de nous ranger a celle 
de M. Lavirotte. 



JOIIRNAUX DES DliPARTEMENTS. 113 

Observation surm Hal pariicuUer d'ivresse alcoolique revHant 
d'emhlee les caracteres du delirium tremens; par le docteur 
Fonteret. 

En publiant cette observation, i’aiiteur a eu pour but: 1° de pro- 
duire uii nouvel exemple de delirium tremens A invasion brusque, 
et en second iieu de soulever la question de savoir si I’ammoniaque, 
employee, comrae on sait, centre I’ivresse simple, ne serait pas ap¬ 
plicable « a une autre serie d’accidents alcooliques, it celle qu’on a 
ddsignde sous le nom de delirium tremens. » Void lescirconstances 
qui peuvent mettre le lecteur en etat de juger si le fait a bien le 
caraetbre et justifie les vues thdrapeutiqnes indiquees par rautetir. 

Obs. — Un homrae, age de quarante-deux ans, de temperament 
sanguin , exergaut la profession de marinier, livrd a des exefes de 
boisson qui lui laissent liabituellement du malaise, des nausdes, des 
vomituritions, rentrait chez lui le 13 aotlt 1849, vers le soir, aprfes 
d’abondantes libations, quand il apprend qu’un de ses camarades, 
en dtat d’ivresse, vient de se noyer el que le frbre de ce dernier va 
dprouver le mdme sort si on ne lui porte secours an pius vite. G...., 
quoiquepassablement avind, se dirige en toute bate vers la rivifere, 
s’y jette, et est assez heureux pour sauver son camarade. 

Au sortir de I’eau, il se sentit, suivant son expression, tout saisi, 
n’accusant toutefois qu’un malaise vague. Plus tnrd, dans la nuit, 
surviennent del’agitation, de I’insomnie, du ddlire. En proie h d’in- 
cessantes hallucinations de I’ouie, G... se Ifeve a plusieurs reprises, 
court a sa porte, fait quelques pas dans ia rue, et rdpond a des voix 
imaginaires qu’il croit entendre appeler an secours. 11 a peine a 
regagner son lit. 

Ndanmoins, quand ie jour parut, il ne restait plus qu’un malaise, 
et G... sortit avec I’intention de vaquer aux travaux ordinaires de 
sa profession. Pour se reconforter, il but un petit verre d’dlixir. A 
partir de ce moment, il sentit vaciller ses jambes et s’aperqut qu’un 
Idger fremblement agitait ses membres superieurs; puis surviurent 
des natisdes et un maiaise tel qu’il lui fallut rentier pour se mettre 
au lit. Pendant le trajet, il fut obligd de s’appuyer contre les mu- 
railles, tant il chancelait sur ses jambes; il prdsentait, a ce qu’il dit 
Uu-mdme, i’aspect d’un homme ivre. 

A partir de ce moment, la maladie se caraetdrisa de plus en plus. 
Alternatives d’agitation et d’assoupissement avec respiration bruyante 
et rdveii en sursaut; ddlire, hallucinations de roiile et de la vue; le 
malade croit voir des noyds et entendre I’appeler au secours. Vers 
cinq beures du soir, au sortir d’un dlat assez pi olongd de somnolence, 

ANNAL. MED.-PSYCH, i'sdrio, 1. III. .lauvior 185). 8. 8 




114 REVUE FRANgAlSE ET fiXRANGtRE. 

lout a coup il pousse ties cris ^loulKs, grince des denis, se roidit et 
tombe dans de violenles convulsions qui occupent principalement le 
ironc. C’estalorsqueM. Fouteretfut appel^. 11 fut frapp6, en appro- 
chanldiiinalade,derodeuralcoolique de son haleine. Lesconvulsions 
se suspendent pendant quelques instanls puis reparaissent avec la 
mtoe force. Langue huniide, tremblotante, piquetde de rouge a la 
pointe et sur ses bords; peu de chaleur & la peau; les pieds, les mains, 
le front et le visage sont mfime froids; pouls radial, petit, sans resi¬ 
stance, donnant de 55 a 60 pulsations; face moins rouge que de cou- 
tume; yeux ferm^s: en soulevant la paupifere, on constate une arbori¬ 
sation tres prononcde de la conjonctive; les globes oculaires sont con¬ 
vulses en haul; pupilles dilatees, ne se resserrant pas 5 I’approche 
&'une\iv<ilamiki'eimembrest1ioraciqucs agites d'un Iremblement 
manifeste , lorsqu’on les soustrait au plan horizontal sur lequel ils 
reposent. 

En presence de ces accidents, M. Fonteret ne crut pas devoir 
recourir 5 un vomitif, par la raison que I’estomac etait vide depuis 
vingl-quatre heures et que le cerveau etait congeslionnc. Son soin 
principal fut de cherclier A dissiper cetle congestion, et la jugeant de 
nature passive, il s’arreta A I’idee de la combaltre par les stimulants 
diffusibies. G’est A ce litre qu’il prescrivit 15 goultes d’ammoniaque 
liquide dans une potion additionnee en outre de 10 grammes d’eau 
de laurier-cerise, A prendre en deux doses A demi-lieure d’inler- 
valle. 

ImmMiatement aprAs I’ingestion de la premiAre dose, et bien 
avant que la chaleur genArale eOt eu le temps de se ranimer, le 
malade recouvra comme par enchantemeut la connaissance et la 
parole, ouvrit les yeux, s’assit sur son lit, regarda autour de lui d’un 
air AloniiA et demandant aux personnes qui I’environnaienl le motif 
de leur presence. Pour se conformer A leur deslr, il se concha , et 
un sommeil tranquille remplaga bientot I’Atat comaleux des heures 
prAcAdentes. Cependanl s’Atant rAveillA en sursaut, il s’Alanqa encore 
hors de son lit et courut A la porte de la rue. Mais ce fut le dernier 
signe de trouble cArAbral. Revenu bienlOt A lui-mAme, il prit la se- 
conde moitiA de la potion, retourna volonliers A son lit et s’endor- 
mit encore. 

Trois heures aprAs la visile de M. Fonteret, une chaleur halilueuse 
s’Atait rApandue dans tout le corps. Le tremblement des membres 
persistait A un faible degre. Le malade, qui accusait une soif bril- 
lanie el Aprouvait de nouveau des nausAes, fut mis A la limonade 
gazeuse. Ces deux symplomes ne larderent pas A disparaltre. La nuit 
snivanip fut ti As bonne, le sommeil calme. Plus de, tremblement 



JOURNAUX DES DfePARTEMEiNTS. H5 

des membres. Gu^rison coinplfele....G’est done, coinme I’in- 

dique le litre, uti deJinitni surveiiu d’emblee, mode d’invasion assez 
rare, mentiomie pourtant par la plupart des iraites sur la matifere..., 
Quant S I’idde d’etendre I’emploi de rammoniaque au traltement 
du on pourra en tenterrapplicalion. La gudrison 

obteniie par ce moyen , cliez un sujet actuellement sous I’influence 
de vapeurs alcooliques, ne permet pas de pr^jitger I’effet qu’il poiir- 
rait avoir en I’absence de I’ivresse. Nous ferons seulement remar- 
quer que le conseil d’administrer I’ammoniaque et autres stimulants 
diffusibles dans les acciis de delirium suceddant de prfes A un excis 
de boisson est donnd par plus d’un auteur classique. {Gazelle me¬ 
dicate de Paris du 5 octobre 1850, p. 73Zi, 735.). 

Sur le Irailemenl du delire essenliel; par M, Si;RE, mddecin, 
a Muret. 

Campardon (de Muret, hameau de Ghapuis), est ag<5 de quarante- 
liiiit ans; son temperament se distingue par la predominance ner- 
veuse, et son caraciare irritable est empreint depuis qnelque temps 
de tristesse. 

Dans les derniers jours de juin, il parcourut 5 pied 22 kilometres, 
expose durant tOute la route 5 Paction d’lm soleil extrCmement ardent; 
arrive chez liii, il eiait brise de fatigue. — Le 27, Paccablemeni 
persistc,; de plus, le malade dprouve des tremblemenls dans les 
membres et une douleur inlermittenie dans les regions poplitees. 
— Le 28, m6me eiat. 

Le 30, jour de ma premibre vislte, le tremblement, s’il fant en 
croire le malade, est plus considerable; an reste, toutes les fonctions 
paraissent dans leur etat normal. Que fallait-il faire ? Prenant en 
consideration Pimpression des rayons solaires, le tremblement des 
membres et les douleurs des regions poplitees, je pensai que Pence- 
phale, oil plulot cette fraction de Pencephale qui a pour fonction 
d’equilibrer la puissance musculaire, etait activement fluxionne : 
en consequence, je prescrivis douze sangsues 5 la marge de i’anus 
et des applications emollientes chaudes aiix extremites inferieures. 
Le resultat de cette medication ne fut pas heureox; car Men que la 
perte sanguine fill moderee, elle s’accompagna d’une syncope qui 
aiarma vivement la famille. 

Le 30, les douleurs poplitees ont disparu; mais le tremblement 
est lemOme : de plus, la langiie est saburrale, la bouche amfere, 
I’haleine fetide. Fallait-il recourir a une medication evacuante? Je 
le pensai; je prescrivis done I’emetique en lavage, prescription qui 
ent pour resultat trois vomissements et six selles. 





lie REVUE FBASCAISE ET ETRANGERE. 

Assurdmenl c’dtiiitlA faire la mddecine des symplOmes ; mais cette 
inedeciiie pouvait avoir son udiite, puisqu’elle pouvait ddrlver du 
cdte dll ventre le mouvement fluxionnaire soupqonne dans la idle. 

Sur le soir, le malade se disait bien, lorsque tout A coup un trouble 
profond eclata du c6td de rintelligence ; ses iddes devinrent d’une 
incohdrence extrdnie. 

Lei'"'juillel, cetdtatdurait encore, le malade dlait rdcllement et 
compldtement liallucind : tantdt il voyait son chat ddvorer ce qu’il 
n’aime pas, du sel de cuisine; puis c’dtait une masse de cavaliers 
qiii, avant de combattre, s’amusaient A briser les mottes d’nn de 
ses champs. C’dtait encore une immense quantitd de queues de rats 
qui se ddtacliaient d’un nuage placd au-dessus de sa tdte; c’dtaient 
aussi des centaines de musiciens jouant des airs de guerre eu I’hon- 
neur du bien-aimd Napoldon. Des sdducteurs voulaient enlever sa 
femme, des voleurs ses moutons, ses boeufs. Bien plus, le bouillon 
recdlait des dpines, et I’eau de chiendeiit dtait infecle. Eiiun mot, 
ses conceptions ddlirantes sc traduisaient par les hallucinations et 
les illusions les plus diverses. 

Examinant de nouveau la valeur sdmdiologique du tremblement 
etdes douleurs poplitdes, prenant en considdration encore I’action 
de la chaleur solaire, et aussi ia syncope qui exprimait un trouble 
de I’innervation bien plus que ia faiblesse, et enfin le ddsordre men¬ 
tal lui-mdme, je me trouvai ne pouvant guAre douter de I’existence 
d’un foyer fluxionnaire sur un point de I’encdphale, et, considdrd de 
cette raaniere, le delire dtait dvidemment symptomaiique. D’un autre 
c6td, I’absence de la cdphalalgie, de la fldvre, des moiivements spas- 
modiques, de la parulysie, etc., etc., m’empdehait de le raitacher A 
une idsion materielle. J’dtais done dans I’incertitude .sur sa nature 
Intime, et cette incertitude n’auraitpaseude terme, si lardpugnance 
du malade pour le bouillon, qui faisait sur sa bouchc, pour me ser- 
vir de son expression , rimpression d’un bouquet d’epines, et cede 
aussi grande qu’il dprouvait pour les tisanes, tomes dgaleraent infec- 
tdes, ne m’avaieul obligd A penser que, cette fois, le ddlire dtait es- 
sentiel, e’est-A-dire qu’il tradnisait une abeiration, un trouble de ce 
courant organique, de ce je ne sais quoi d’imponddrable qui fait la 
vie mentale comme la vie gdndrale, et dont le cerveau est un des 
principau.x agents. En un mot, je crus avoir a trailer une folie A sa 
pdriode d’acuitd. Parlant de celleidde, qui me paralt assez jiiste, je 
devais dtresobre de remddes. — Des applications dmollienteschandes 
furent de nouveau faites aux extrdmitds infdrieures; je prescrivis des 
lavements laudanisds , et, A I’intdrieur, une potion composde avec 
I’eaii de neur d’ornnger, le tilleul el le laudanum de Rousseau. 



JOURNAUX DBS DEPAUTliiMEINTS. 117 

BieiUdt I’oii remarqua du calme, et, le 4, le malade coordomiait 
asscz bien ses id^es. ■ ■ ' 

Le 6, rintelligeiice est encore pins lucide; mais la peau du front 
et de la t6te est chaude, la carotide bat avec unecerlaine force; I’tEil 
est chassieux, le visage animd, le pouls tendii. fitait-ce lii un tStat 
ddtermin6? Certains medecins le croiront sans dome. Etait-ce, au 
contraire, dcs symptdmes annonganl line crise, et, dans ce cas, de- 
vais-je m’imposer une longue expeciation ? Hippocrate a dit quelque 
part; Dans le cours et apres tine crise, ne mouves el n’itmoves 
rienpar des medicaments. Enlin, ces syraptbnics dtaienl-ils I’ex- 
pression d’une complication, d’lin dlement nouveau de maladie? 
J’avoue que, me trouvant sous la pression de cette crainte, j’oubliai 
I’aphorisme prdcite pour ne me souvenir quede cette autre sentence 
du divin mddecin de Cos : L'occasion passe vile. 

Je pratiquai done une saignde ; ie sang se montra plastiquc, mais 
entidrement ddpourvu de couenne inflammatoire. Le malade fut en- 
suite plongd dans im bain tifede ou, depnis, il a passd des journees 
emigres. Enlin , des applications rdfrigdrantes furent faites avec le 
plus grand soin sur la tdte. 

Sous I’empire de cette nouvelle mddication, les signes de fifivre et 
de congestion ne tarddrent pas a disparailre: bref, le 10, le malade 
avait recouvre sa raison et sa santd; le tremblement seul persistait. 

Je dois dire ici qu’un mddecin d’une urbanitd parfaite et de beau- 
coup de mdrite, a vu le malade qui fait le sujet de cette observation : 
e’est M. le docieur Lafage, de Venerque. 

Cette observation permettrait des reflexions varides; je n’en ferai 
que de Irfes courtes sur Tabus de la saignde et stir les preparations 
d’opium, selon moi, trop rarement mises en usage. 

Dans nos campagnes, le ddlire, n’importe sa nature, est presque 
toujours U'aitd par de nombreuses et abondantes dvacuations san 
guines : le resultat, il faut en convenir, en est assez ordinairement 
heureux; dans certains cas, cependant, ce rdsultat donne des regrets. 
11 en donne chaque fois que Tdpuisement qu’elles causent alimente 
la perturbation intellectuelle; le ddlire prend alors la forme chro- 
nique, forme malheureuse, puisqu’elle se gudrit si pen et si mal, 
forme d’ailleurs anesthdsique, qui, aprds avoir commened par le 
tremblement, iinit par la paralysie gdndralc. 

La saignde est done un mo^n puissant, mais redoulable, qui ne 
devrait jamais dtre mis en usage qu’avec rdserve, et dans des cas 
bien determinds, dans les cas, par exeniple, oU des symptOmes de 
rdaclion fdbrlle bien dvidente en motiveraient Temploi. 

Quant aux preparationsd’opiumj certains praiiciens en perdent un 




118 REVUE FRANgAlSE ET ETRANGERE. 

peu ti'op de vue I’lililitd. Cependant Van Helmonl a dil que I’opiiim 
est plus parliculieremenl agreable d I’dme (arcln'e); Stahl; qu'il 
deprimail lesmouvements vitaux; Hoffmann, qa'il dgissait direc- 
ternenl sur le fluids nerveux; et bien avant ces savants cdifebres, 
im trfes habile praticieii du milieu dii vie sifecle, Alexandre de Tralles, 
I’avait aussi, si je me le rappelle bien, sagement recommandd dans 
les mSmes vues. 

Mais, pour en finir avee les medecins qui ne viventplus que daiis 
les livres de Thistoire, je rappcllerai que Dupuytren, qiii est, a cel 
dgard, cens^ vivreencore, traitailledtilire nerveux paries lavements 
laudanisds; et M. Andral, a son imitation peut-dtre, I'a traitd aussi 
avec le laudanum de Rousseau. Moi-mdme, je m’en suis dgalernent 
bien trouvd, dans le cas surtoul ofi rdrdthisme formait son principal 
caraclfere. 

Recourirdonc toujours a la saignde, et jamais, ou bien raremeni, 
aiix prdparations d’opium, c’est, a mon avis, dire prdjudiciable aux 
maladeset asoi-mdme. (Journaldemedecine de Toulouse; Abeille 
medicate da 18 octobre 1850, p. 268 et 269.) 


REVUE THERAPEUTIQUE 

POUR LE TRAITKMENT 

DES MALADIES DU SYSTEME NERVEUX (1). 


En commenQant cette revue, qui sera rdgulierement continude, 
nous devons en signaler Tiraportance. Nulle part, dans aucun re- 
cileil connu, elle n’a did faite avec les ddtails et les ddveloppemenls 
que nous voulons lui donner. D’autre part, la thdrapeutique des ma¬ 
ladies nerveiises n’existe que d’une manidre irrationnelle et incom¬ 
plete. En colligeant tons les dldments de cette branche si iniportanle 
de la thdrapeutique gdndrale, nous travaillerons pour une grande 
part a un rdsiiltat depuis longtemps ddsird par la science. Cela suiBt, 
ce nous semhle, pour altirer sur cette partie louie pratique des 
Annales, au moins Tattentioii des lecteurs. 


(1) Nous avoDS prdfdrd cette forme a la reproduction d’articles bons, 
mais trop longs pour le journal et dissdminds d’ailleurs dans une foulc 
de recueils. Nous avons la conviction que cette arodlioration sera ap- 
prdciee par les praliciens. 



REVUE THERAPEUTIQUE. 


119 


CHLOKOFORME. 

Le chloi-oforme est devenu I’objet de beaucoup de recherches et 
d’exp^riences. Sa quality anesihSsique par excellence lui donne line 
grande efficacitd et une efficacit^ tr^s varide dans le traitemenf des 
maladies nerreiises. Employd en topiqiie sur un point douloureux, 
il pent I’fitre aiissi en frictions, d’aprfes M. le docteur Desaintris, qui 
s’en est bien tronvd pour faire cesser une ndvralgie dentaire et pour 
calmer une vive douleur cancSreuse de I’estomac. Les frictions de 
10 U 12 gouties de cbloroforme ont M faites , pour le premier cas, 
sur la joue du cUtti douloureux, et pour le second , sur I’dpigastre. 
( Extr. du Journal des connaissances mMico-chirurgicales, 
15 mai 1850, p. 263 et suiv.) 

Le docteur Henri Eennet administre avec avantage la potion sui- 
vante dans les cas de t^nesme utdrin qui precedent et accompagnent 


souvent la menstruation. 

Pr. Cbloroforme. 15 decigrammes. 

Camphre. 25 centigrammmes. 

Ether sulfurique. 15 decigrammes. 

Teinture de myrrhe. 15 id. 

Mucilage de gomrae arabique ... 8 grammes. 

Sirop d’orange. 8 id. 

Eau camphrde..30 id. 


pour prendre par cuillerde d’heure en heure. (Tird de I’ouvrage de 
I’auteur sur les Maladies uterines.) 

Les femmes dclamptiques dchappent si rarement 5 la raort par la 
puissance des ddsordres nerveux .auxquels elles sont en proie, qu’il 
esUmportanLde signaler les cas ou la guerison a lieu. Des.inhala¬ 
tions chlor.oformiques, entretenues pendant vingt-cinq minutes,.cou- 
pdes par des, intermiltences de quinze, el continudes ainsi sans in¬ 
terruption pendant trois heures sur une femme que les saigndes 
rdpAtdes n’avaient pu calmer, amenferent la cessation complfete du 
phdnomene nerveux. (Extr. du Journal des connaissances midico- 
chirurgicqles- 15 avril 1850, p. 219, d’aprfes le Medical Times.) 

■ M. le docteur Cazenave emploie avec succfes, centre les affections 
douloufeuses de la peau, comme I'ecz^ma, le prurigo, etc., la pom- 
made suivante qui dteint rapidement la souffrance, en faisant cesser 
la violence des ddmangeai.sons. 

' “pr.' Chloi-oforme ........ 152 grammes. 

"■ Axoiige.' . . .. 30 id. 

{Union medicale, 7 dicembre ISbO.). ' 











120 REVUE ERAiNgAlSE ET ETRANGERE. 

Dans le cas ou le chloi'oforme agit cotnme toxique, on pent em¬ 
ployer avec succts, d’aprfes line observation du docleur Bleeck rap- 
portde par la Lancetle anglaise et reproduite par le Bullelin gi- 
mral de iherapeulique. (1850, p. 549 et suiv.), I’insufflation de 
bouclie k bouche, en prenant la precaution de boucher hermetique- 
ment les narines du malade, afin de faire pdnetrer le plus d’air pos¬ 
sible dans les poumons. Dans un prochain article, nous parlerons de 
la methode anesthesique, du docteur Aran, contre la douleur. 

Traitement de la migraine. 

M. le docteur Hannon a traitd avec succfes des migraines rdcenles 
ou inveterdes , chez des sujets jeunes ou vieux, avec le citrate de 
casiine administiA avant I’accbs a la dose de 25 centigrammes et 5 
des doses variees, de raaniere a aiteindre jusqu’i 2 ou 4 grammes, 
pendant la journee qui piAcbde la retour du mal. Cette medication 
ne pent avoir de succfes que dans les migraines idiopathiques. [Presse 
medicate beige.) 

M. Tavignot, ayant pensd que la migraine pouvait resulter d’une 
stase du sang dans les sinus du cerveau, essaya sur lui-mfime si 
de larges inspirations pourraient faire cesser ce genre de douleur. 
Son experience reussit; elle reussit aiissi plus ou moins compiete- 
ment sur d’autres personnes, II est cependant difficile de croire que 
ce moyen puisse avoir i’efficacite admise par I’auteur. {VOhserva- 
juin 1850, p. 349 et suiv.) 

Proprietes variees des composes de fer. 

On sail que les ferrugineux out une grande efficacite dans Vanemie. 
Ils reviviflent le sang; ils recomposent en quelque sorte I’organisme. 
Mais, tout en agissant sur le sang, ils produisent des effets remar- 
quables sur la sensibilite. L’inncrvation se regie, rirritabllite se mo- 
difie et I’energie physiologique se retrempe, parce que I’influence 
nerveuse s’exerce dans les meilleures conditions. Dans le service de 
M. Bricheteau , 5 I’hOpital Necker, une anemie par privation d’ali- 
ments a ete traitee de la mfime manibre qu’une andmie chlorotique, 
c’est-5-dire par la mddication ferrugineuse, et les rdsultats ont dtd 
aussi rapides et aussi complets. Dans ce cas, les pilules de Vallet 
ont fait la base du traitement. {Bulletin general de iherapeulique, 
15 juillet 1850, p. 34 et suiv.) 

Dans une. lettre adressde au Journal de medecine et de chirurgie 
(mai 1850, p. 219 et suiv.), M. le docteur Pallois, mddecin k Mont- 
mirail, communique une observation sur I’efficacitd de Vhydrocya- 



REVUE THERAPEUTIQUE. 121 

note de fer dans la choree. C’est iin fait 5 ajouter a bien d’antres 
qui font coniiallre les ressources pi'dcieuses fournies par les sels de 
fer dans cette maladie. 

Les composes ferrugineux dtant Irfes employes pour I’efriciicitd va- 
rige que la mddecine en retire surtout dans ie traitetnent des affec¬ 
tions nerveiises qui ont leiir ongine dans la de'bilild oil repuiseraent 
de I’organisme, nous doiinons des formiiles qui qnt I’avantage de 
presenter beaiicoup de principes actifs eii un petit volume, de les 
rendre plus facilement assimilables, et de leur 6ter line partic de 
leur mauvais goOt. 


Pilules au tarlrale ferrico-poiassique. 

Pr. Tartrate ferrico-potassique. ... 25 grammes. 

Sirop de gomme, s. q., environ. 5 
100 pilules argentees, qui p^sent environ 30 centigrammes cha- 
cune, contiennent 25 centigrammes de tartrate; c’est-i-dire plus du 
double du principe actif renfermg dans les pilules de Waud et de 
Vailet. 


Sirop ferrugineux au tarlrale ferrico-potassique. 


Pr, Sirop de sucre blanc. 

Tartrate ferrico-potassique, 
Eau de cannelle. 


de cheque 


500 grammes, 

le 


Ge sirop, trfes chargd de fer, puisqu’il en contient 1 gramme par 
30 grammes, n’est pas desagrdable 5 boire; il est pris facilement 
mOme par les enfants. 


Pastilles ferrugineuses au tarlrale ferrico-poiassique. 


Pr. Sucre pulvdrisd. 1000 grammes. 

Tartrate ferrico-potassique. . . 50 

Gomme adragant pulv^ris^e . . 10 

Sucre vanille au 8'. 30 

Eau. too 


. Cette masse etanl divisde en 100 parcellcs, cbaque parcelle con- 
Tient 5 centigrammes de tartrate ferrico-potassique. Les diff^rents 
composes de fer dont nous venons do parler ont 616 introduits dans 
la pharmacie par M. Mialhe, qui a fait des travaux considerables stir 
lerOle physiologique des medicaments. {BuUeiin general de the- 
, 1850, p.. 533 et suiv.) 






122 REVUE FRANCAISE ET ETRANGERE, 

lodure de potassium conlre la gasiralgie, 

D’aprfes le docteur Mayer, riodure de potassium serait un puissant 
sp^eifique centre les maux d’estomac qui auraient rdsistd aux cal- 
inaiits ordinaires, comme les opiaces et leurs analogues. Voici la 
formule de la preparation : 

Pr. lodure de potassium .... 15 centigrammes. 

Eau distiliee. 100 grammes. 

La solution s’administre a la dose d’une a quatre cuillerees par 
jour. Les proprifiies connues de I’iodure de potassium (ce compose 
est un alterant) ne peuvent convenir qu’a des cas determines, et 
non pas J la pluparl des cas; le docteur Mayer aurait dd le dire. 
(D’aprfes le Nieuw Boerhaave.) 

Acide hydrocyanique contre les vomissements nerveux. 

M. le docteur Berton preconise (Journal des connaissances 
medico-chirurgicales , mai 1850, p. 242), cornme un excellent 
reniede contre les vomissements nerveux souvent si difficiles i ar- 


i-eier, la potion sedative suivante : 

Pr. Eau distiliee de lierre terrestre. . 90 grammes. 

Sirop de capillaire. ■. 30 

Acide prussique medicinal. ... 15 gouttes. 


La potion doit 6tre prise 4 la dose d’une cuilleree 4 bouche loutes 
les quatre Iieures. 

L’acide prussique medicinal, dej4 introduit dans la medfecine 
par M. Magendie, etait employe par Hufeland sous la forme d’eau 
distiliee de laurier-cerise, 4 laquelle il additionnait de I’extiait de 
belladone 4 la dose de 20 centigrammes dans 15 grammes, et qu’il 
administrait par 20 4 30 gouttes quatre fois par jour. Hufeland 
donnait ce melange avec succes dans les vomissements chroniques 
de nature nerveuse, ou provenant d’une cause organique. M. Berton 
preconise 4 son tour sa potion sedative contre ces deux genres de 
vomissements. L’acide hydrocyanique etant un hyposthenisant de 
la plus grande puissance a toujours du sucefes dans les surexcitations 
nerveuses. Mais il faut 6tre irfes prudent dans son administration, 
qu’il soil 4 retat d’acide prussique medicinal, ou mOme sous la 
forme d’eau de laurier-cerise. 

STRYCHNINE. 

Le sulfate de strychnine est administrg dans la choree, par 
M. Trousseau, sous la forme d’un sirop, oil le medicament est re- 




REVUE THfiRAPEUTIQUE. 125 

pr^seutd a la dose de 5 centigrammes dans 100 grammes de liquide. 
II commence par une cuiller^e, et il continue, avec precaution, par 
des doses successivement croissantes. Cette medication a pour effet 
de substituer des convulsions artificielles au desordre convulsif de 
la choree. Comme tous les moyens d’action analogues, elle peut 
avoir de bons resultats; raais ne peut-elle pas entrainer aussi de 
fadieux inconvenients? {Journal des comiaissances medico-cM- 
rurgicales , 15 mai 1850, p. 261 et suiv.) 

Dans la paralysie hysterique , qui peut se produire a la suite 
d’accbs rdpetes d’hysterie, la strychnine a eu des elTets tr^s rcmar- 
quables entre les mains du docleur Vigla. Sans influence par I’ab- 
sorption cutanee, ou 5 petite dose dans un cas de paralysie hyste¬ 
rique des membres inferieurs, elle fut administree 5 la dose de 
3 centigrammes en deux fois dans une journee; une sorte d’ebran- 
lement dans Torganisme en fut la suite. Ce medicament, suspendu 
pendant un jour, fut repris le lendemain a la dose de 2 centigrammes; 
alorslesphenoin6nesd’ebranlementsedessinerent avec plus de force 
el consistferent en contractions vives dans la region epigastrique, en 
tremblements convulsifs generaux, crampes, etc. Enfin, lorsquecet 
etat de surexcitation eut cesse, la paralytique eprouva le sentiment 
d’un changement profond, et recouvra I’usage des membres infe¬ 
rieurs. Cette observation est confirmee par une seconde; elle medte 
consideration. (Gazette des hdpitaux, lit septembre 1850.) 

Le docteur Leclnyse, de Poperingue, a gudri une paralysie de la 
vessie qui avail rdsiste 5 toutes les medications employees en pareil 
cas, et mfirae 5 la strychnine prise 5 I’interieur, par des injections 
de strychnine prepardes de la manifere suivante : 


Pr. Strychnine. 30 centigrammes. 

Alcooi. ..... q. s. pour dissoudre ie medicament. 
Eau. 500 gramme.s. 


Chaque injection dtait de 30 grammes, et, aprfes quatre injections, 
la paralysie disparut compldtement. (Annales de la Soci'iU midi- 
cale d'emulation, annde 1830.) 

CAMPHRE COKTRE LA TOUX NERVEUSE. 

D’aprds le docteur Alquid, de Montpellier, le camphre disslpe ra- 
pidement non seulement les simples toux nerveuses, mais encore 
les toux sbches, douloureuses, avec un peu ou point de fifevre, qui 
rdsultent d’une irritation catarrhale des bronches, sansldsion appre¬ 
ciable du tissu pulmonaire par I’auscultatibn. On n’en retire aucnne 
efficacitd, quand la toux, de sfeche qu’elle dtait, devient hnmide el 




.12/1 REVUE FKAiN<?MSE ET fiTRANGfcRE. 

amine des crachats, ainsi que lorsque les poumons porlent'Une-li- 
sion malerielle. Le camphre se prend en pelits grumeaux; et i qnel- 
ques heures d’inlervalle de I’liii a I’autre. Le docteur Alquid I’st v.ii 
si bien riussir dans les cas qu’il indique, que les toux les piosopi- 
niitres et les plus anciennes dispai-aissaient au bout d’un i deux 
jours de ce iraiiement. [Revue Iherapeuliquedu Midi, annie 1850.) 

ESSENCE DE t£rEBENTHINE CONTRE LES CONVULSIONS EN g£nBRAL. 

Le docteur Emmanuel Rousseau, chef des Iravaux aiiatomiqiies au 
Musium d’histoire naturelle, preconise les pricieux avantagies de 
la terebenthiiw dans les convulsions, etsurlout dans celle des en- 
fanis. On sail corabien de viclimes font les convulsions du premier 
age. Malgre tous les moyens, en apparence les plus actifs, le ddsor- 
dre de I’innervation se continue, s’aggrave, et I’enfant succombe. 
M. Rousseau a presque immidiatement arr6li le mal en opiraht des 
frictions sur toute la longueur de la colonne vertibrale, avecde larges 
bandes de flanelle trempies dans la tiribenthine. 11 prolonge Tac¬ 
tion de Tagent thdrapeutique, cn conservant les llanellesen lopique, 
[Abeille midicale, 1850, p. 237.) 

BELLADONE. " ' 

Le docteur Mault a employi avec succes la belladone dans la 
chorie, par la methode endermique. Ilappliquait un emplStre d’ex- 
trait sur une place dinudie, dans la region de la colonne verjdbrale. 
L’amilioraliou, dans un cas citfi par lui avec ddtail, s’itait fait sentir 
dans un temps assez court, et avait marclui assez rapidemept pour 
dteindre dans quelques jours les disordres de la chorie.; Mais la 
malade prenait en mime temps la solution de Fowler; il faut aussi 
mettre en ligne de comple les visicatoires qui, par eux-mimes, peu- 
vent produire de puissants effets. C’est assez pour ue pas croire trop 
facilement a Tefficacite de la belladone dans la choree. [The Lancet, 
juin 1850.) 

Le docteur Vial recommande Temploi de la belladone dans le 
lelanos traumatique. Pour Tadrainistrer dans ces cas, il est parti 
des Mies italienncs qui font considirer le tetanos comme le risultat 
d’une hypirimie de la moelle ipinifere. Or, la belladone itant un 
hyposthinisant, on conqoit que ce midecin ait eu la pensie d’en faire 
Tapplication. Ily a riussite plusoumoinscomplitedansles examples 
qiTil, rapporte. Mais ne pourrait-on pas TcxpUquer autrement que 
par ies Mies rasoriennes ? Le titanos resulted’un etat convulsifgi- 
niral; il s’agild’itelndre cetterivoltenerveuse, si Ton peuts’expri- 



HEVim THfiRAPEUTIQUE. 125 

mer alnsi, par im moyen d’action qiii modfti-e on paralyse on pariie 
la sensibility. On sail que la belladone produit des elTels de celte 
nature, car elle relicbe le sphincteren privant lesmuscles de la vita¬ 
lity foiirnie par le systiune nervem. Done, sans passer par les iilees 
italiennes, on peut arriver a concevoir les bons effetsde la belladone 
dans le tytanos et les affections nerveiises qiii s’en rapprochent. Les 
fails rapportes par M. Vial ont yty consignes dans le Bulletin de 
thirapeulique, ann. 1850. 

M. Trousseau donne avec sucebs la belladone dans I'inconti- 
nence nocturne des urines chez les enfanls, aprfes MM. Brelonneau 
et Moraud qui I’avaient d’abord expyrimentye dans les mOmes cas. 
Le hasard a yty la source de rapplication de ce moyen thyrapeutique. 
On enfant, qui joignait i une incontinence d’urine une coqueluche, 
fill traiiy par la belladone qui, en giiyrissant la coqueluche , guyrit 
aussi rautre maladie. Tout d’abord, on peut se demander pourquoi 
la belladone produit une guerison dans des cas qui ne paraissent pas 
en rapport avec les effets connus du mydicament. L’incontinence 
d’urine ne provient pas d’une faiblesse dans Tappareil gynito-vy- 
sical, mais d’un ytat contraire, ce qui est prouve par la facility d’erec- 
tion dans laquelle entrent les enfanls lorsqu’ils sont couchys. Ainsi 
la belladone, en empychant la surexcitation de se produire, permet 
la conservation des urines dans la vessie. {Journal de midecine et 
de ehirurgie, 1850, p. 20A et suiv.) 

ALUK COKTRE CERTAINES APHONIES. 

11 ne s’agit pas de Tallin a I’yiat de gargarisme, comffie on Tem- 
ploie depuis Bennali et les mydecins qui se sontoccupys rycemment 
des maladies idii larynx, mais de Talun 5 Tintyrieiir. M. Saiiceroite, 
mydecin en chef de TliOpital de Lunyvilie, s’est bien troiivy de 
joindre, dans les aphonies oil les gargarismes sont employys, Tallin 


sous forme pilulaire. Void la formiile : 

Pr. Alun. k grammes. 

Exlr. gommeux d’opiiim. . . 12 centigrammes. 

Conserv. de roses. ...... q. s. 


pour faire AO pilules dont on prend de A A 6 par jour. {Bulletin 
general de therapeutique, iSbO, p. 3&0 el saiv.) 

GARGARISJIE CONTRE LA TODX NERVEDSE. 

: Lolller avait conseiliy contre la toiix, qui paralt excitye par un 
chatouillement du larynx, des gargarismes avec une solution de sel 
ainmoniac.dans Tesprit de Mindyryriis. M. Ossieiir a crii qiTonryus- 





126 REVUE FRANgAISE ET l^TRANGtRE. 

sirait mieux, et son experience a confirme ses previsions, en faisani 
entrer une petite dose de laudanum dans ia solution ammoniacale. 


Voiei sa formnle : 

Pr. Ban distiliee. . .. 500 grammes. 

Chlorhydrate d’amraoniaqiie. . 15 

Esprit de Minderdrus. 60 

Laudanum de Sydenham. ... 10 

Sirop diacode. 30 


{Journal demedecineeidechirurgie. An. 1850, p. 228 et suiv-d : 

MOYEN PROPOSfi POUR ARRfilER LE HOQDET. 

D’aprfes le docteur Piretti, qui est i’auteur de ce moyen, il serait 
trfes eIBcace : il consisterait 5 comprimer la circonference d’un des 
deux poignets (le droit de preference). Void rexplication physioio- 
gique dti resullat donoe par la compression. Les nerfs radial et cu¬ 
bital , dont les rameaiix siipportent celte compression, proyiennent 
des paires cervicales qui entrent dans la composition du plexus bra¬ 
chial ; et le nerfphrenique, qui commandele phenomOne du lioquet, 
emprunte aussi des filets d’origine aux nerfs des plexus cervical et 
brachial. C’est, par une sorte de solidarite, le nerf phrenique d’une 
part et les extremites radiale et cnbitale de I’anire, qu’une modipca- 
tions’opbredans les courants nerveux, et que lehoqueteslprompte- 
ment Interrompu. On ne risque rien, d’ailleurs, de rdp^ter Tcxpi'- 
rience. {Il filiatre sebezio.) 

CATAPLASMES CHAUDS SOR LE TRAJET DE LA MOELLE DANS 
L’AKGIKE DE POITRINE. 

Un homme, frappS d’une sensation douloureuse qui, parlie dn 
milieu du sternum , s’Otendit dans la profondeur de la poitrine, fut 
pris d’une engine assez forte pour fairc craiudre & cheque instant la 
suffocation. Plusieurs raoyens, emprunlds a la miidication di^pldtive 
et antispasmodique, furent employes vainement. Il s’agissait de sau- 
ver le malade, et il n’etait pas permis d’insisler longtemps sur des 
remfedes qui ne produisaient pas de soulagement M. le docteur 
Hannon eut I’idde d’dtendre un cataplasme chaud sur la longueur 
de la colonne vertObrale, et le changement fut si prompt sous cette 
influence, que le malade s’ecria : Vousavez frappe juste, jesuisgueri. 
Depuis cette 6poque, le malade a eu des rechutes d’angine, qui toiites 
ont cessd par le mOme moyen et toujours avec la mOme rapiditd. 
{Journal de medecineetde chirurgie. Ann. 1850,p. pH etsuiv.) 






JOURNAUX ANGLAIS. 


127 


AXF.STHlisIE LOCALE PAR L’APPLICATION DU FROID. 

MalgrS I’eliicacit^ merveilleuse cln chlorofonne pour determiner 
I’anesthesie pendant les operations, on ne doit pas avoir en elle urie 
conflance absoliie. On n’ignore pas que ia chloroformisation, operee 
mfirae avec ies precautions les plus grandes, peut amenerla mort. 
Ne pourrait-on pas, au lieu de prodnire une anesthesie generale, ne 
se perraetlre qu’une anesthesie locale ? Ne vaudrait-il pas mieux ne 
frapper d’insensibilite que la partie ou sera le siege de la douleur 
plutdt que d’ensevelir dans une sorle de sommeil, redoutable pour 
tant de pei sonnes, I’organisme tout entler ? Cela n’est pas douteux. 
M. Velpeau a appliquedeji, avant certaines operations, des me¬ 
langes refrigerants, qui ont amend une insensibilitd locale et lui ont 
permis de remplir sa ladie sans dveiller de douleur. Des internes de 
la Charite, MM. Beraud et Foucher , ont voulu dtudier sur eux- 
rndmes refficacite de la refrigeration, au point de vue anestbdsique, 
et ont precede 5 des experiences avec un mdlange de 5 parties de 
glace et de 2 de sel maria , qui peut produire comme on salt, un 
froid de 25 degrds. Void les resultats auxquels ils sont arrives : 
1° le melange amdne I’anesihesie complete des surfaces avec les- 
quelles il est en contact; 2“ I’insensibilite peut dtre tr6s profonde; 
3” celte insensibilitd s’interrompt au bout de quelques minutes, 2 5 3 
et rarement au bout de d;Zi°elle pourrait dtre plus longue si le 
melange rdfrigdrant dtait laissd plus longtemps en contact avec les 
parties; 5° cette rndthode d’amener I’insensibilite n’olfre pas d’ln- 
convdnients rdels : une seule fois elle a dtd suivie de I’cedfeme de la 
partie. [Union medicale el Revue medico-chirurgicale. Ann. 1850.) 

D' Carriere. 


JOURNA.UX ANGLAIS. 

Jonriial of psj'chological medicinal, de M. le docteur 
Forbes Winslow. Annde 1849. 

Le iraitement sedalif de la folie. 

Nous avons fait connaitre les heureux effets de ia pratique du doc¬ 
teur Seymour, reladvement 4 I’emploi del’acdtate de morphine. Le 
docteur Frederick Engelken, surintendant de I’asile d’Oberneuland, 
prfes Brfime, se Ipue dgalement de cette medication. Suivant ce md- 
decin, I’opium convient dans les cas d’drethisme nerveux. On doit 



128 REVUE FRANCATSE ET fiTRANGtRE. 

le donner & la dose de 1 a 2 grammes, et Taugmenter success!ve- 
ment. Dans la plupart descas, I’elTet est obten.u enenfaisant prendre 
matin et soir de 3 A 4 grammes. Le premier spmmeil dfiterminfi par 
ce medicament constiUie uue sorle de crise assez semblable au deli¬ 
rium tremens. 

L’bpium exerce line action speciale sur la meiancolie hypochon- 
driaque, qne le docteur Fleming a dficrite sous le nom d'angoisse 
precordiale. {Annales medico-psychologiques.) 

M. Engelken rapporte irois cas d’un eiat de faiblesse, et mfime 
d’imbecillite, surveiuis chez des enfants 4 la suite du clioldra, et qui 
ont ete gueris par I’emploi de I’opiura : 

Premier cas , jeune fille de quatorze ans. — L’aflcciion durait 
depuis dix semaines, et avait dte successivement iraiiee par trois 
medecins, donll’mi I’avait dedaree incurable. Lorsque la malade fut 
conflee A M. Engelken, elle dtait lr6s pale et fort malade ; son corps 
avait beaucoup maigri: elle ne pouvait se servir de ses mains; on la 
faisait' manger et marcher. Elle eniendait les questions qu’on Ini 
adressait, mais ne pouvait y faire de reponse convenable, et conti- 
nuait a marmolter des phrases sans suite; elle dlait irritable, portee 
a la colere, et tr6s maladroite dans ses manieres, ses gestes et sa 
conduite. M. Engelken prescrivit 1 demi-grain d’opiuin, 8 grammes 
de racine de vaMriane et 2 grammes de fleurs de soufre a prendre 
matin et soir. Au bout d’une semaine, il y avait une l^gfere amelio¬ 
ration : on augmenta la dose d’un quart de grain, et, une semaine 
aprfes, I’amdioration etait notable; I’opiuin fut donne a 1 grain, 
Apras deux raois de traitement, la guerison dlait complfete. 

Deuxieme cas, enfant dii sexe feminin, age de dix ans. — Elle 
avait eu un violent mal de tele; une tentative, faite pour extraire 
une dent molaire, avail eu pour resultat d’irriter la moelle epinifere 
el de determiner la choree. Le cerveau s’etait pris a son tour, et 
I’enfant deraisonnait. La guerison cut lieu en trois semaines, 4 I’aide 
de Topium donne de 1 quart 4 3 quarts de grain. 

Le troisieme cas efait celui d’une enfant Sgee de dix ans el demi. 
Elle avait un leger derangement d’esprit, combine 4 une humeur 
chagrine , et poussait des cris plainlifs, sans larmes, qu’il etait im¬ 
possible de faire cesser. La cure fut eflectuee en cinq semaines. 

Nous avons rapporte, dans le dernier dumero des Annales me¬ 
dico-psychologiques, plusieurs observations de M. There fils, qui 
etablissent d’une maniereperemptoire qu’il peul survenir des mala¬ 
dies mentales 4 la suite des affections aigues. Ges fails sonl 4 joindre 
aux siens; ilsmeritent d’ailleurs raltention sous le rapport de la thd- 
rapeutique. {De la folie consecutive aux maladies aigues, ociobre 
1850.) 



JOURXAIIX AXfILAIS. 


129 


Folk piierperale, coiiiniunicalioa par Ic docteui V\’£BST£r (18Zi8). 

Sur 1,091 femmes alienees curables admiscs ii Bcllilem, dans les 
six derniferes anndes, 131, on 1 sur 18, dtaient alleinles de folie 
pucrpdrale; 81 furent gu6ries, c’est-i-dire Z|1,83 pour 100, landis 
que le diilfre des gudrisons sur toutes les espfeccs de folies pendant 
les vingt dernifcres anndes avail dtd de 53,67 pour 100. Ainsi, sur 
cliaque groupe de cinq folies puerpdrales, on pent esperer en gnSrir 
irois dans une amide. 

llelativement 5 I’lierdditd, sur les 131 femmes, 51 prdsentalent 
celte prddisposilion (39 pour 100); Ifl avaient de la tendance an 
suicide (31 pour 100). be cliiifre de la mortalitd fut de 6 ; sur ce 
nnmbre, 4 dtaicnt suicides ct avaient cu des parents atteints d’alid- 
nation. Dans un cas, il y avait turgescence des valsscaux' du ccr- 
vean ctdes membranes ; pointilld diendu, sanguin dans les coupes 
cdrdbrales; Idgdre infiltration sdreuse de la pie-mere; dpanchement 
considerable de fluide dans le cinquieme venlricule; adtidrence du 
poumon gauche, hdpatisalion d’une partie de I’organe; pneumonic 
partielle dans le pounion droit. M. Webster regarde la maladie comme 
rareinent inflammaloiic ; il rattribue a rirritation edrdbrale unie au 
grand dpuisement du systdme nerveux en gdndral. 11 cst peu partisan 
des dvacuaiions sanguines; il emploie avee avantage Topium, le 
campbre, les aromaliques ct les purgalifs doux. Lorsque la maladie 
prend une forme clironique, il recommande les exuloires, Ic sdton, 
les bains de pluie, une nourriture plus subsianiiclle. Il rejette le 
reslrainl. 

La folie puerpdrale est plus fatale dans les classes elevees que dans 
les classes inferieures. Les cas compliquds d’hdrddite ei de suicide 
sont plus dangereux ; les cas, de melancolie, moins curables. La 
maladie est plus souvenl causee par I’accoucliement que par le lait; 
elle se declare aussi plus frequemment a[)ri;s le scviage que. durant 
rallaitcment; I’Oge est en gdndral de vingt a ircnte ans; la manie est 
la forme la plus commune : sur cinq cas, trois dclaient gdndralemcnt 
avant le quatorzieme jour apres la ddlivrance, tandis que le danger 
diminue ii mesure que Ton s’dloigne de la parturition ; autrefois 
la maladie dtait moins frdquente, raais plus fatale. Le docteur Copland 
dit que sur buit cas il y en a un de mortel, Jbe'docteur Webster fait 
observer que ses slatistiques s’appliquent iux femmes alidndes ad- 
mises 5 Bethlem, et non au nombre de femmes ddlivrdes. ( West- 
vMnsler medical Society, 25 novembre 18/18.) 




I. Janvier IS.’it. 9. 



130 REVUE FRANgAlSE ET ETRANGiiRE. 

Effels de Vemprisomemenl cellulaire sur I'espril, par le docleiir 
Forbes Winslow. 

Ce mddecin est du nombre de ceiix qui pensent qiie I’isolemenl 
peuiconduire aiafolie; il en a observe plusieiirsexemples. L’^change 
des idfe 6tant raiimont du cerveau, il fait remarquer avec raison 
qiie le silence absolu longienips prolonge pent conduire a I’atrophie, 
oh du moins i I’affaiblLssement de I’inlelligence. Le marchand qui 
se retire des affaires ne tarde pas i eprouver les effets de cette vie 
tranquille. Nous connaissons une locality fort saine i quelques licues 
de Paris ou les habitants out constate que les personnes qui viennent 
s’y retirei- apifes de grandes occupations succombent en quelques 
annee.s. Il peut arriver, neanmoins, que I’alienation exisfe h I’giat 
latent, et ce fait doit gtre pris en consideration. Une femme s’eiance 
de la table k dejeuner, et s’efforce de se precipiter par la croisee; 
on parvieni h Pen empficher. Jusqu’4 cette epoque, ses parents et 
ses amis n’avaient remarque aucun derangement dans son esprit; 
elle etalt calme , reiiechie et raisonnable dans la conversation.' En 
apptirence, ses iddes etaient saines; elle remplissait avec zMe tons 
les devoirs de la vie ; elle eiait considgree el traitge comme une per- 
sonne joui.ssant de toules ses facullgs. La tentative de suicide gtait 
un accident imprgvu; mais, h parlir de ce moment, elle donna des 
signes non gquivoques de folie, et devint maniaque furieuse. Si cette 
pauvre fille, qui fiit soignee par M. Forbes, eflt rgussi dans ses ten- 
tatives, on aurait pu, avec justice, rendre un verdict de felo de se. 
(Janvier 18Zi9.) 

An essay on the use, etc., ou Essai sur I’usage el I’abus des 
moyens coercilifs, par le docteur Hamilton Labatt. 

Dans I’apprgciation du systhme du no-restraint, on n’insiste ja¬ 
mais sur la difference d’esprit national. Prenons pour exemple le res¬ 
pect k la loi, et examinons quelle sera, dans unecirconstance donnge , 
la condnite des deux peoples. On pent parier, sans crainte de se 
tromper, que le Francais se rgvoltera a la premifere injonction de 
Pautoritg, tandis que I’Aiiglais se soumeitra, etqu’en cas de rgbellion 
les spectateurs anglais prgteront main forte h I’autoritg, tandis qii’en 
France le contraire aura lieu. Lisez Particle de M. Lemoine sur PAs- 
semblge nationale {Debats, 16 et 17 novembre 1850), et vous verrez 
comment les grands poiivolrs de PEtat eux-mgmes comprennent le 
respect de Pautoritg. 

Le syslfeme du no-reslraint a d’abord gtg mis en usage & Pasile 
de Lincoln. M. Conolly Pa regularise h Richmond, sauf quelques 
exceptions: toute mesiirede rgpre.ssion est proscrite. 



JOURNAUX ANGiAJS. 


131 


Le (locteur Webstei- ditque Irdquemment 5 Beihlem, siir 400 alid- 
ii<5s en irailement, il ii’y eii a pas uii qiii soil soiirais h un moyen 
coercilif tempoiaii'e. 11 fait observer que celte m^ihocle de traitement 
a dtd trfes favorable ii la diinimilion des suicides. Dans I’espace 
de vingt ans, linissant au 31 septembre 1770, il lilablit que, sur 
3,629 patienls adniis, il y eut 18 suicides ou 1 sur 202 admissions. 
Dansune aulreperiode de viiigt ans, (inissaiit le 31 septembre 1842, 
sur 4,676 admissions, il n’y eut que 5 suicides, 1 sur 925 malades. 
Bncore une fois, il ne faut pas peidre de vue la dilference de na¬ 
tion. Ajoulons que Ton cache ies suicides autant que possible, et 
que plus d’une fois on ne les a pas declares; si iin liomme est 
assez candide pour dire la vdrite, on le gourmande cbmme un 
dcolier. 

Dans notre visile k Hanwell, qui, comme on salt, ue contient 4 
pen prfes que des incurables, plusieiirs femmes porlaient des cami¬ 
soles a longues manches, ce qui indiquait qu’on se tenaitprOt 4 lout 
dvenement. A Beihlem, plusieurs malades dlaient mainienus. 

Torquato Tasso. — Crichton institution. Biographies ou Me- 

tnoires sur les philosophes, les rois, etc., qui ont ete alienes. 

— De la folie des hommes de genie. 

La folie esl-elle une queslion de degre ou d’espece? Faul-il, 
comme Polouius I’ancien, dire : Definir la folie, c’esl elre fousoi- 
mSme ? La dilliculte est d’diablh- la ligne impercepiible de ddmarca- 
tion eulre la folie et la raison. 

Latblieestpartout. hbunissez unecompagnienombreuse,laisscz-la 
discuter, et it ue se passera pas quelques insiauis que vous n’enten- 
tliez ces mois ; Quelle folie! quelle extrauagance! vous etes fou! 
La verge de la folie toucuant les hommes de gbnie , est la balance 
du bonheur : I’esprit presque diviu Ue Bacon avail un cble d’abais- 
sement; llicharson appeluit .Michel-Auge le fou dioin, el Olivier 
Goldsmilh a die desigud comme un idiot inspire; les compositions 
dtranges de maUame Fuseli lui ont valu de savanls commentaires 
sur ses excenlricitds; Slunier, qui a obtenu de si singuiiers elfets de 
peiuture, est considdre comme ayant besoin d’un gardien. 

L’exeentricild du genie se traduit par une perte de la personna- 
lild, une sorte d’dtude rdveuse, dans laquelle I’espril est insensible 
4 -tbuie impression exterieure : idmoin Archimdde, t'armegian , 
.\larino, iNevviom C’est la reverie du genie [exceiUricile passive). 

■ Les visions de Vexeenlricite active sont notees dans les anecdotes 
de Hogarth, de Newlon. Parmi ceux que la mdlancolie avail marques 




132 REVUE PRAN<;A1SE ET iiTRANGiiRE. 

longteujps d’avance, nous citerons I’Ariosle, le Danlc, le J’assc, 
Alliei'i, Pope, Collins, Cowper et Swift. La difference enlre les hallu¬ 
cinations de Sliakspeare et du Tasse, c’est qiie le premier savait 
qu’elies diaient des faiitdines, tandis quo I’autre les croyait rdelles, 

Le docleur Wigan racoiite qu’il a coiiiiu un liomme irfes intelli¬ 
gent et tres aimable, qiii avait la facnltd de placer son image devaut 
lui; il riait souvent de. trfes bon coeiir a la vue de son sosie, qui pa- 
raissait dgalcmcnt rire A son lour. Ge fiit pendant longtemps un snjet 
d’amusementetdeplaisantcrie, maisle resullaten futdeplorable. Pen 
it peuil sepersuada qu’il eiait hante par lui-meme. Ce sosie disculait 
quelquefois avec lui d’une maniere fort obstinde, el tres humiliante; 
car, dans plusieurs, circonslances, il le baltit compietement, en depff 
de la bonne opinion qii’il avait de ses faculte.s. Malgrd son excentri- 
ciie, il ne fut jamais sequesti e ni soiimis a anciin raoycn coereitif. 
Enfin, devore par I’ennui, ii re.solut de ne pas recommencer une 
nouvelle annee ; il payatoutes ses delies, enveloppa dans despaquels 
separds le monlant des demandes de la semaine , atlendit, pislolet 
en main, la null du 31 ddeerabre, el, comme I’horloge sonnait mi- 
nuit, il se brfllala cervelle. 

Le docleur Wollaston connaissait depuis longtemps I’diiologie et 
le pronostic de sa maladie, dont le point de ddpart avait did la pa- 
ralysie d’lm doigt. Le docleur Holland raconte qu’il prenait note 
exacte des changemenls qui survenaient progress! vement dans ses 
sensations, sa mdmoire et sa volontd. 11 faisait des experiences jonr- 
nalidres pour en ddterminer la valeur, et en ddcrivait les .rdsuUais 
en des termes qui ne seront jamais oublids par ceux qqi Pont en- 
tendii. C'diail un esprit intact dans ses nobles facultds, surveiiiant 
les plidnoindnes pliysiques de la mort qui s’approchait, et, ce qui- 
doitdtre note, ne laissant passer inapercu aiicun des changemenls 
progressifs qui survenaient dans les functions qui paraissent ie plus 
lonelier il la ligne qui separc I'existence matdrielle de I’inlelligence 
(un hdniisphdre coinpldtemeni matade). Sous celte spiritualild .se 
cachait cependant un Icvain d’inleret personnel; car ce ne fut qii’aii 
moment de la mort,qu’il rdvdla le secret du plaline. 

Edward, |ord Herbert, Cherbury. eurent des hallucinations; I’es- 
prit de Shelley dtait sujel ii des visions de ddmons. Percy Bysshe 
croyait ii la rdaliid des apparitions. Un soir, il s’dcria : « Le void! » 
Pressd de questions, il ddclara qu’il voyait son fils (nouvellement 
morijnu, sonant de la mer, frappant ses petilcs mains dans un 
transport dejoie, et le regardant avec le sourire d’un cherubin. 

Juricu, enfermd chez lui pour se livrer it I’etude de I’Apocalypse, 
fmil par voir la bdle du Blasphdme, avec dix teles, dix comes, et 



JOURNAUX ANGLAIS. 133 

dix couronnes sur ses comes, peiiclide sur son corps et se nourris- 
sant de sa vie. 

La figiu-e dtrange qui engagea Mozart a dcrire son Requiem fut 
sans dome une creation de soii imagination. 

On lit dans le Journal d’un medeein, qn’im savant, pres de mourir, 
vit line figure noire qiii emporlait les livres de sa bibliothequc, 
jetait ses plumes et son encre dans le feu, et ferniaif son telescope, 
comme si tons cesobjets lui etaient desormais inutileS. 

Jean Tilney Mathews croyait qu’il dtait entciure d’une troupe de 
chiniistespneumatiques qui le lorturaient sanscesse avecun vent de 
mer ; Simon Browne pensait qu’it avait perdu son 4me raisonnable. 
La snrexcitabilite nerveuse a exists cliez tons les auteurs d’imagi- 
naVioU : Cowley^ Dryden, Alfieri, Smollet, Pope, Collins, Cowper, 
Keats, Byron; Paganini savait a peine ce qii’etait Ic sommcll, et ses 
nerfs dtaient doues d’une si grande finesse, que les sons faux le met- 
taient & la torture. 

Byron etait ue dans les convulsions, et peut-6tre avait-il des acces 
d’dpilepsie; Lord Dudley avait la conviction qu’il dtait fou. Burns 
etait hypochondriaque. 

Si t’asserdon de Beid est acccplee, J savoirque chaquc desordre 
nCrveux est un degre de folie, cet drethisme doit Stre considere 
comme une forme grave de cette maladie. 

Depuis que YEssai sur la virile a ete imprime, dit Beattie, je 
li’ai jamais ose le relire, et j’ai mfime prid un ami d’en corriger les 
fautes de typographie, Je ne puis me rappeler sans etfroi les terribles 
angolsses par lesquelles m’a fait passer la composition de ce livre. 

Haydon etait un de ces etres privilegies de la nature que roubli 
de ses contemporains rendit fou. Apres avoir ecrit plusieurs sentences 
qui reveiaient tome I’amertume et le desespoir de son Sme, il mit 
fin i ses jours. La cause du suicide doit beaucoup dependre de I’exa- 
gerationde la sensibilite. II est probable qii’un grand nombre d’hora- 
mes de gduie auraient fini de mSme, s’ils n’avaient noye leur sen- 
sibiliie dans les excJs. 

Un hypochondriaque se trouvait fort embarrasse relalivement a 
un auteur dont il voulait clter un passage sur une anecdote de sui¬ 
cide, et pendant qn’il cherchait la citation, il oublia son pistolet. 

Kolzbiie eut un jour de dCsespoir et la pensee du suicide; mais sa 
plume chassa cette image sinistre, en donnant naissance au drame 
de Misanlhropie et Repentir {The Stranger). 

Un jeune homme s’dtait livi'C avec ardeur a I’etude de la mdta- 
physique, En pen de temps il eprouva one inertic de I’esprit, qu’il 



134 IIEVUE FRANgAlSE ET ETRANGERE. 

s’ed'ovga de secouer par des efforts renouvel^s d'applicalion. Le mal¬ 
aise redoubla: il se livra avec plus d’ardeur an travail, Cette lutte 
dura six mpis, pendant lesquels le malade fit de grands progres au 
detriment de I’esprit et du corps. Un traiteraent convenable eut bientot 
r^tabli ses forces dpuisdes; mais les sens et I’esprit s’affaiblirent de 
plus en plus, et tomberent dans une stupeur complete. Sans filre 
aveugle, sourd et muet, il paraissaii privd de ces trois sens. A part 
cette grave infirinite, il dormait, buvait, mangeaitsans repugnance , 
mais il fallait.qu’on I’y invitat. Il fut juge incurable, et resta un an 
dans cet ^tat. Au boutde ce temps, une personne lui lut une lettre 
d’une voix trfes dlevee; il s’agiia , murmiira quelqties plaintes et 
porta sa main k son oreille. On prit note de cette conduite t etja 
personne parla encore plus haul. Le malade poussa uncriet tdmoigna 
une vive douleur. L’expdrience fut rdpStde, et la douleur rdtablil le 
sens de rouie. La gudrison des autres sens eut lieu par un procddd 
semblabie. A mesure que ce jeune homme reprenait I'usage de ses 
faculids, la stupiditd diminuait; mais la faiblesse qui s’ensuivit et 
la douleur qu’il eprouva le conduisirent au bord de la tombe^ A la 
fin, la nature rcmporta la vietoire : il recouvra ses facullds perdues, 
etaujourd’hui il est un de nos premiers philosophes. (Zimmerman, 
TraiU de Vexperience.) 

Il ne faut pas oublier la ddmence sdnile de Linnd, de Pinel, de 
Walter Scott et de tant d’autres. 

Le chapitre consacrd k I’examen de la folie du doyen Swift-, le 
celfebre auteur des Voyages de Gulliver, contient d’intdre.ssants dd- 
tails : c’est iin nouveau tdmoignage du prbt dlevd auquel la nature 
vend ses faveurs aux hommes de gdnie. Peut-dtre le pacte du diable 
avec les savants du moyen age, si bien reproduit dans les person- 
nages de Faust et de Mdphistopbdlds, n’est-il qu’une alldgorie dont 
la perle de la raison est le fondemenl ? 

Asiles des alienes en Irlande. 

Avant I’annde 1810, la Idgislation n’avait pris aucune mesure dans 
rintdrdl de ces malheureux. Depuis cette dpoque, onze dtablissdr 
ments out dtd ouverts; mais ce nombre est insuffisant, et il en rd- 
sulte qu’en 1846, sur un total de 5,678 alidnds, 338 dtaient renfermds 
dans les prisons, et 1,740 dans les maisons de travail. Iin 1847 et 
1848, cette proportion avail augmentd; on en comptait 1,041 dans 
les pi'isons. j 

^iVoici, d’aprds le tableau du rapport, le cbiffre des alidnds de 
1’Irlande 



JOURNAUX ANGLAIS. 


135 


Horn. Fem. 

Asiles prives. 202 125 327 

Asiles publics, prisons, maisons de travail. 6,463 5,082 11,545 

Total. .. 6,665 5,207 11,872 


Sur ce nombre, 4,500 seulement ^talent places dans des asiles. 
Lors de la disette de 1847, la liiortalilg dans les asiles monta 4 433, 
et dans les prisons 4122; ce qui donnait sur I’ann^e prgcSdente un 
excMant de 224 dans le premier cas, etde 47 dans le second. Ainsi, 
d’aprfes lechilTre general, 6,217 alidn^s, idiots, dpilepliqnes, erraient 
en liberty, ou ^taient plus on moins arbitrairement dfiienus. Les 
rapporteurs ajoutent que les insensds libres multiplient la maladie 
par le mariage et le concubinage. 

Remarques sur le no-restraint. — Quatrieme rapport sur I'asile 
d’Hanwell. 

La direction imprimde 4 cet dtablissement par le docteur ConOlly 
I'a rendu justement c^lebre, et, bien qu’il y ait 4 dire sur le petit 
nombre de m^decins relativement 4 I’gnorme quantity d’insen,s^s, 
2 pour 1,000, nous citerons seulement quelques observations de Tau- 
teur de I’anicle sur le no-restraint : « Nous ne devons pas cepen- 
II dant vous induire en erreur. Dans tons les ^tablissements, il y 
II aura momentan^ment des fous dangereux, Kroces et exaltds, qu’il 
» sera ntossaire, pendant I’accfes de fureur, de mainlenir par des 
» moyens coercitifsi Le paroxysme pent ne pas durer longtemps; 
II mais, pendant sa violence, le malheureux patient, pour sa sdretd 
)> et pour celle des autres, doit, d’une mani4re ou d’autre, fitre en 
I) sdretS. » Cerfeultat s’obtient 4Hanwell, sans Paide du manchon, 
de la ceinture de corps, de la camisole de force, ou de tout autre 
moyen coercitif, et par Pemploi d’un nombre suffisant d’infir- 
miers, ou par Pisolement dans une chambre rembourr^e. Mais, font 
observer les commissaires, ne doit-on pas consid^rer comme une 
mesiire coercitive le maintien des bras et des mains du| patient par 
un grand nombre d’infirmiers, lorsqu’on a recours 4 la force pour 
le faire entrer dans une cellule, etl’y faire rester jusqu’4 ce que Pac- 
c4s soit passd? « II faut ajouter, dit le r^dacieur, qu’il est moins 
u4cessaire 4 Hanwell que partout ailleurs, d’avoirrecours aiixmoyens 
coercitifs, parce que la plupart des malades de cet gtablissement sont 
chroniques et incurables, et que de pareils malades, g^ndralement 
parlant, sont peu sujets 4 des accts de violence. » Ces arguments 
sont absolument ceux que nous avons fait valoir dans nos Remarqucs 





136 REVUE FR\K(;AISE ex EXKAiNGEHE. 

sur quelques etablissemenls dela Belgique, de la HoUande tl 

de I’Angleterre {Annales d'hygiene, 18i6). 

Un sujet inldressant est celiii de lYducaiion des idiols. Cinq de 
ces individus, avec ou sans dpilepsie, ont fait des progrfcs noloires 
dans la lecture et I’toiture. Une jeiine idiote est parvenue & lire uii 
certain noinbre de lettres et quelques mots simples; elle a de la 
mdmoire, rdpfete plusieurs pelits faits lids it Thistoire naturelle, mats 
n’a pas d’iddes de couleur, de forme et de nombre. Trois antres 
idiotes, auxquelles on n’a pu rien enseigner, sont devenues qbeis- 
santes, et manifestent du goilt pour I’dcole. Dans ce cas, comme dans 
ceiix que nous avons signalds dansnotre examen du livre de M. Sd- 
guin, il manque toujours d’initiative. 

Des defauls et de la degeneration desjeunes gem dans les classes 
ekvies de la soeiele, par le docteur W. M. Bnsn. 

Nous appelons I’attention sur ce chapitre, oft I’auteur examine 
avec le plus grand soin les causes d’indgalitd physique et morale 
des jeunes gens, et met en regard le niveau general d’education au- 
quel on soumet loutes ces intelligences si disparates. Aprfesdtre entrd 
dans des considdrations fort dtendues sur ce sujet, il fait observer 
qu’avant de punir I’indolence, la paresse, I’inattenlion, I’entdtement, 
la perversiid, ou lout defaut moral, comme I’envie, ia Idgdretd, le 
vol, etc., il faut examiner avec le plus grand soin si ces dispositions 
tiennenta I’dducation et non i la nature de I’dldve. Unepunition, 
dans cecas, serait une aggravation du mal, landis que le meillenr 
correctif est dans le cliangement d’education. 

11 rapporte iin certain nombre de fails qui ddmontrent les mauvais 
rdsullats que peut avoir I’dducalion actnelle sur certaines classes de 
jeunes gens, et pose lui-mdme les principes d’apres lesquels elle 
devrait dtredirigde. Nul doute que rhabitude de considdrer les eu- 
fants comme des unitds ne fasse du plus grand nombre d’entre eux 
des dtres presque compldtcmeiit ignorants, lout en leur donnant des 
prdtentions ridicules ; mais combien peu de parents pourraient dtre les 
instituleurs de leurs enfants, et quelles fortunes permettraienld’ail- 
leurs ce mode d’education ? La vie commune est encore le moyen 
leplu s praticable; elle n’aura de bons resultats pour la palrie 
que quand ceux qui sont it ia iftte des colleges et des pensions s’oe- 
cuperont moins de gagner del’argent, et peiiseront davantage a 
connaltre les facnltds de leurs 616ves pour les conduire chaenn dans 
)cur voic. 



JOUHiNAUX. ANGiAlb. 


Quelques mots sur les manvscriu du docffur Wigah , auleur de 
la Dualiie de I'esprit. 

Parmi lies nombieuses notes que ce inMecin, d’un esprit remar- 
quable, a laissdes, nous ne devons point passei-sous silence cedes qui 
concernent le sujet si intdressant des crimes sans motifs desjennes 
gens. Au noinbre des faits qu’il a recueillis, on trouve des exem- 
ples d’incendie, d’empoisonnemenls, de cruaute enyers les aniinaux 
et les enfants, de meurtrc infirac, L’Sge de ces-jeunes coupables est 
gdn^ralement de seize a dix-buit ans pour les DHes, de dlx-sept a 
vingt et un ans pour les garqons. II est excessivement rare que les 
crimes sans motifssoient commis par des individus plus jeunes ou plus 
ag^s. Dans les cas de folie, il y a gdneralement un motif, quelquc 
faux et quelque absurde qu’il soilmais les observations de perver- 
silfi que rapporie le docteur Wigan n’ont ni le.caractijrc de la folie, 
ni celui de la monomanie. Avant, aprcs et dnrant celie piiriode, il 
est noioirc que des acles d’une egale mdchancete peuvcnt prpyenir 
de causes connues, telles que la jalousie, la vengeance, la haine, 
I’affection bless^e, la cupidite, et les passions sensuelles. Mais les 
crimes dus a ces causes (connues ou inconnues) n’ont pas de rap¬ 
port avec cette categoric. 11 y a de nombreux exemples de Jeunes 
gens qui out administid du poison ou mis le feu a la maison de ceux 
qui les employaient, sans avoir centre eux la plus legfere animosiiii. 
Ces faits out surtout eld constatds parmi les domestiques, les servi- 
teurs de ferme, les individus d’une intelligence bprnde. 

La premiere chose qui attirarattentiondeM. Wigan, dans les cas de 
crimes sans motifs, fut que les coupables avaienteld sujels a unelie- 
raorrliagie nasale, qui, dans quelques circonslances, meme cliez les 
houimes, s’diait montree avec la rdgulariui du tlux nienstruel : Je 
crime avail ete geudralement commis a pres la cessation lemporaire 
du tlux habiluel. Le regard etait toujours alors hebete, lourd, lau- 
guissant; dans aucun cas la figure n’dtait animee et n’avait les trails 
repoussants duyice. L’expression, au conlraire, clait souvenl douce, 
trauquille.et bonne, quoique languissanle, et, dans quelques cas 
nieme, elle avail un tel air de bontd, que les Jurds dlaicnt lenlds de 
rdsister h la force de I’dvidence, el de rendre un verdict de non 
culpabilitd, dans la persuasion que le diable seiil avail did raulcur 
du mal. 

Lorsque les amis ou le mddecin demandaient .au coupable de faire 
connaltre ses motifs, si on lui disait: « Pourquoi vous dtes-yous livrd 
il cet actede mdcliancetd? quel avantage, quel plaisir, quel bdndfice 
croyiez-vous eu retirer pour vous on pour les auiresV « la rdponse 



136 KEVUE FRAPigAISE ET ETKANGERE. 

6lait gdngralement: Je ne sais pas... je n'ai pas de motif... je 
croyais devoir le faire... On ne pouvait obienir d’eiix d’antre ex¬ 
plication qne celle-ci : Ils elaienl pousses d faire quelque chose. 
Quant J ce qvelque chose liii-mfime, il ^tait determine par tin simple 
accident, la vue des moyens de ie f.iire. 

Plus d’une fois, dit M. Wigan, j’ai clierch^ St obtenir une r^ponse 
diffdrente; mats lots m6me qne I’intgret et la sympaihie que je td- 
moignais i I’individu entrain^ par line impulsion irresistible faisait 
naitre en lui tin vif sentiment de reconnaissance ; lors mSme que le 
remords poiissait le coupable ii chercher le moyen d’aiteniier son 
crime, la rdponse etait encore la memo : Je n’avais pas de motif; 
je croyais devoir le faire. Dans I’opinion de M. Wigan, cede impulsion 
irresistible dependrait d’une congestion locale et parliculiere du 
cerveau. Cette disposition morbide ne se montrerail pas S la puberte, 
mais environ deux ans aprbs. 

Ledocteiir Wigan asignaie dansles families les plus respectables, 
et qiii ont pris toiites les peines imaginables pour inculquer, par 
reducation et I’exemple, de bons principes i leurs enfanls, un etat 
analogue du cerveau, qiii, d’aprfcs la position dilferente des indivi- 
dusdans la vie, rendait leurs acles cn apparence dilferents. Get etat se 
manifesleqiielquefois par des actes de cruaute envers les plus jeunes 
membres de la famille, par le mepris, sans aucune necessite, du de¬ 
corum de la vie civilisee, de la bonte, des sentiments des autres, des 
dangers et des perils que le plus leger soin pourrait faire eviieCj el 
qiii ne procurent ni plaisir ni profit. C’est toujoiirs par suite de ce 
meine etat qu’on voit de bons naturels, des esprits bien cultives, 
faire des actes d’tine temerite folle , santer par exemple des fosses 
d’une largeur prodigietise, marcher le plus pres possible d’un pre¬ 
cipice, s’exposer & des chances presque cerlaines de maladie sans 
aucune utilite, et cnfin se livrer ii des manifestations sans nombre 
d’impulsion animate violente, sans motif d’emiilation ou de vanite; 
car,dans le plus grand nombre descas,leschosessesontpassees sans 
lemoins, et n’ont ete decouvertes que par suite des accidents qu’elles 
ont occasionnes. — Parmi les amis intimes de sa jeuuesse , durant 
la guerre de la premiere partie de cesi6cle, I’auteur a recueilli des 
actes de bravoure audacieuse, temeraire, sans raisonnemenl, qiii ont 
excite au plus haul degrd I’admiration et les applaudissements, dont 
la cause n’etait ni une rivalite genereuse, ni I’amour dela gloire, ni 
le desir des louangcs, ni I’amour de la guerre, mais ce besoin irresis¬ 
tible de faire quelque chose. Sous cette impulsion constitutionnelle 
lemporaire, ces individus ont nionue un courageiix mepris du dan¬ 
ger, dont ils n’etaient pas capables i seize ans, et qii’ils n’envisa- 



JOORNADX ANGLAIS. 139 

geaienl & vingt-qualre ans iju’avee une sorte de crainte et d’hor- 
retir. 

J1 est peu de personnes qui ne puissent citer des fails de soulage^ 
ment de la tension da cerveau aprfes une h^morrhagie nasale, et, 
pour I’obtenir, on a vu de jeiines enfants se donner un coup de 
poing suf le nez, ou prier leurs camarades de leiir rendre ce ser¬ 
vice. Dans I’hypothbse de M. Wigan, cet dtat rdsulterait de I’agfan- 
dissement trop lent de la bolte osseuse, pour donner un libre jeu k 
i’accroissement rapide du cerveau, et occasionnerait une conges¬ 
tion veineuse qui aiirait surtout lieu k la base de I’organe et dans 
les sinus caverneux. Le degrS de compression produirait les acci¬ 
dents les plus varies, depuis la simple langueiir jusqu’a I’^pilepsie. 

Le meilleur moyen, en pared cas, est la saignSe de la veine jugu- 
laire exlerne ; quand ce remfede n’est pas praticable, il faut placer 
des sangsues & I’intdrieurdu nez (deux outrois it chaque narine). 

Loin de considdrer les jeunes gens qui olTrerit cette dis))osition 
d’esprit corame n’etant pas responsables de leurs actions, M. Wigan 
propose, au contraire, de leur infliger un chStiment corporel; mais 
11 se piononce bautement centre les punitions morales, et encore 
plus (ortement centre I’isolement et le silence. 

Nous mentionnerons seulement pour mdmoire les fails de dd- 
mence de la vieillesse, observes par M. Wigan dans I’Sge mdr, et qui 
sent peut-dtre des cas de paralysie gdndrale, Tassoupissement des 
vieillards, qu’il compare, dans certains cas, au sommeil d^termind 
par le froid, et dont la terminaison est la mort, si on I’abandonne k 
lui-m6me. II die un cas ou en stimulant de temps en temps I’at- 
tenlion de I’individu, il parvint a prolonger assez la vie pour con- 
server une position importanle d une veuve et i des enfants sans 
ressources, et ddtruire les espCrances d’un hdritier avide. 

Nous avons encore In dans le dernier numdro du journal de 
M. Winslow une ^tude fort intfiressante de M. Horne sur la folie 
dans Shakspeare. Le personnage qu’a choisi I’auteur de ce travail 
est celui du roi Lear. On ne peut qu’admirer le genie d’observation 
dupoete anglais, qui, dans un sujet qui paraissait si dtranger k son 
talent, a cependant esquissd avec la plus grande v^rild les caractferes 
de la folie furieuse ddgendrant en ddraence. 

Nous terminerons cette analyse par quelques reflexions sur I’es- 
pritd’opposition qui sembleexistereutreles magistrals, une certaine 
portion du public, et les medecins d’alidnds. Dans un procfes qui a 
eu du relentisseraent S Londres, celui de Notlidge G. Ridley, le pre¬ 
mier lord de TEcbiquier a etd jusqu’a dire, en parlant A un mAdecin 
d’une grande reputation, le docteur Conolly, qu’on ne devrait relenir 



140 HE VUE FRANC-AISE EX ETRANGERE. 

dansles ^tablissemenls spdciaux que les alMnfe homicides ct suici¬ 
des. Nous ii’insislei'ons pas sur cette Strange pretention dont I’er- 
reur est palpable, nteme pour les personnes qul n’ont pas. dtUdie 
les maladies raentales. Que rdpondrait le lord de Tficliiquier % un 
medecin qui pi-etendrait qn’onne doitmettre en prison que les assas¬ 
sins et les grands voleurs ? evidcmraent il ne lui ferait pas I’honneur 
de le combatire. On nous accuse d’agrandir outre mesure le cercle 
de la folie ; quand bien mgme ce reproche serait fonde , nous aime- 
rions encore mieux cette exagdratioii que la doctrine des hommes 
d filat sur la perversitd de I’espfece linmaine et celiedes magistrals surla 
cuipabilitd prdsumde des prdvenus. II est faux, d’ailleurs, de prd- 
tendre que nous voyons des fo'us partout; plus que personne bqus 
nous sommes elevd contre cette hypothfese; mais lorsque nous re- 
connaissons tin penchant ddsordonnd, que nous constatons des actes 
extravagants avec des apparences de raison, nous cherchons dans la 
conduite des individus, dans I’dtude de lem's facnltds, dans les ante¬ 
cedents des parents, les phenomfenes d’herddite, I’influence des -mi¬ 
lieux, des causes ii ces deviations du droit chemin, et nous sommes 
heureux pour notre espece, lorsqu’il nous est demontre qne le mal 
moral est le resuitat d’entralnements presque insurmontables. 

A. B. deB. : 


JOURNAUX ALLEMANDS. 

Altgemcine ZcHschriH fiir Psychiatrie, 

voii Damerow, Flemming und Holler. 


Reflexions sur la folie morale. (1848, 4'cahier.) 

•Daiisle premier article de ce cahier, le docteur Heinrich, de Koe- 
nigsberg, se livre'ci un examen critique de la doctrine de Prichard 
surla forme d’alieuation mentale qu’il designe sous le nomde/oZie 
morale. Quoique ces discussions, exclusivement speculatives, 
n’aboulissent que fort rarement a I’avancement de la science, nous 
croyons devoir cependant faire ici quelques reflexions a ce snjet. 
Admettre une folie morale sans autre signe pathologiqne que des 
anomalies de conduite ou une certaine bizarrerie des actes et des 
dispositions psychiques, ne pent fitre qu’une source d’erreur pour 
le diagnostic. Sansdouteil est plus facile d’expliquer le fait par lefait 
lui-mfime. Mais ce n’est pas prouver I’existence de la folie que d’eii 
restreindre ainsi la demonstration. A quels signes pourrait-on recon- 



JOUniNAUV ALIEMANOS. 


1/(1 

iiaiti'C la crimiiialinS si ia folie morale devient uii type vague 2 Qu'esl-il 
besoiii de mddecin pour trailer ces travers de I’esprit? Sans vouloir 
doiiner au somaiisrae uiie irop grande valeur, nous sommes lou- 
jours d’avis qu’il fiiiit tenir comple de I’dldment organique qui seul 
consiitue ie substratum patlioiogique. 

Examen critique de la question de I'hirediU. 

Le second article est consacre par le docteur Holmbaum S I’exa- 
men critique d’un m^moiae pr&ente h I’Acaddmie de mWecine par 
M. Baillarger snr rii^r^dite de la folie. L’arguraentation de I’auteur 
repose principalemcnt sur I’insuiRsaiice des recbercbes statistiques, 
qui ne fonrnisscnt le plus souvent que des donndes incompldtes, ct 
■sont radme susccptiblcs d’induire en erreuc. L’hdrdditd, fait incon¬ 
testable, et qui se reproduit cliaque jour sous nos yeux , cst un 
rdsultat coraplexe dont la nature ne peut dtre appreciee par un total 
d’unitds tout A fait dissemblables entre dies, conduisant souvent h 
des conclusions tout opposdes, suivant la manifere dont les cbiifres 
sont groupds. La mdthode statislique n’indique qu’im fait gdndral, 
mais il ne conduit a rien pour Ics ddtails. Des fails nombreux lui 
dchappent, surtout ceux qui se rattachent a I’lidrdditd suivant Page, 
et surtout a I’hdrddild indirccie qui se manifeste tres frdquemment 
suivant les conditions de la naissance, cl dont i’inlluence emprunte 
dgalement beaucoup a rddiication et au milieu dans lequel se passe 
I’existence. L’lidrdditd se rapporte principalemcnt aux conditions de 
causalitd plus qu’a la maladic elle-radme. Enfin, ii est encore un fail 
dont il faut aussi teiiir compte et que la statislique ndglige cntierc- 
inent, ce sont les lluclualions des qualitds de I’espece d’line gdnd- 
ralion it I’aulre. Que de gdnies qui ont eu des imbdciles pour suc- 
cesseurs 1 Que d’intelligences mddiocres ont donnd naissance ii des 
homraes rcmarquables. Ce jeu de la nature, au moyen duqucl les 
soddlds vieillissent ou se rajeunissent, ouvre line voie nouvelle a 
rdfudede I’bdrddildet des questions physiologiques d’une haute im¬ 
portance. 11 est bon d’en tenir comple en ce qui concerne I’alidna- 
tion mentale. La statislique ne fournit aucune lumidre a cet dgard, 
etsiprdcieux que soient les matdiiaux qu’elle.reunit, ils seraientde 
nature a dgarer robservafeiir, qui, en les comptqnt, ndgligerait de 
lespeser (1). 


(l')Voir, sur toulesces questions, I’ouvrage si important dii docteur 
P. Lucasi sur les lois natnrclles de I’hdreditd. ^ 



142 REVUE FRANgAISE ET fiXRANGfeRE. 

Folie de Charles VI. 

Dans I’article suivant, le doeteur Bird, poursuivant ses dtudessur 
Certaines folies historiques, doni nous avons ddja parld dans uotre 
prec^denie analyse, examine les trails principaux qui ont caracidrisd 
le dtilire de Cliai-les VI elde diaries IX, donl la situation meniale a 
coincide avec les evenements memorables de I’liistoire de France. 
On commence par remarquer cliez Chailes VI une predispo¬ 
sition lidrdditaire indirecte , dont rinfluence s’est montrde si sou- 
vent dans les families royales, et qui ^esque toujours a prdpar^ 
ou consommd la chute des diverses branches qui se sont succddd 
sur le trOue. Son pere avait did empoisonnd dans sa jeunesse, et si 
I’on avail pu combaitre I’intoxicaiion, la santd de ce prince avait 
toujours dtd faible et soullrante. II est a remarquer, A cette occasion, 
que Charles VI fut le grand-pere de Louis XI, dont la lypdraanie 
misantliropique empruntait certainement quelque chose h son aleiil. 

fcharles VI monia sur le trOne A rage de douze ans, sans qu’une 
dducation convenablement dirigde ait pu modifier son nature! bouil- 
lant et cblfere, el sans que la raison suit venue metlre un frein salu- 
taire a ses passions el a ses caprices. Point d’esprit de suite dans sa 
conduile, faiblesse iniellectueile, incolidrence dans ies actes, amour 
effrdnd de la chasse ; tels sont les trails principaux qui le caractdri- 
sent. II se maria en 1385, a rage de dix-sept ans; son union ne fut 
pas heureuse, car Isabelle dtaii mdchanle comme dpouse et comme 
mfere. File dlait la furie de ce regne qui dtait lui-meme une tragddie 
dans laquelle les intrigants jouaient les principaux rOles. C’est sous 
rinfluence de ces conditions malheureuses que se prdpare une longue 
pdriode d’incubation, dont une frayeur subite, produite soil par und 
apparition rdelle, soil par une hallucination, devail dtre la crise 
lacheuse favorisde surtout par la grande chaleur. La folie de ce 
prince, gudrie d’abord, reparut ensuite sous rinfluence de divers 
accidents et linit enlin par prendre tons les caractferes d’une manie 
pdriodique qui ddgdndra en ddmence et causa sa mort en 1422, a 
rage de cinquante-deux ans. La maladie avait durd vingt-neuf ans. 

Asile de B lankenbourg. 

Ledocteur Kelp nous donne, dans I’article suivant, une notice sur 
le convent de Biaukenbourg, qui, aprfes avoir dtd une niaison de pau- 
vres et d’orplielins , a lini par dire converti en un asile pour les 
alidads du grand-duchd d’Oidenbourg. On y rdunissait aux alidads 
les aveugles, les sourds et les inlirmes , donl I’exisience Isolde an 
dehors dlait un danger ou un embarras. Ce que nous lisons dans 



JOURNAUX ALLEMANDS. 


U3 

celle notice ne saurait nous clonner une haute id^e de rorganisation 
de ce service. Le mddecin n’y loge pas : demeurant i une grande 
distance, il s’y rend au plus deux fois par mois pour s’entendre 
avec 1‘econome sur le traitement des habitants de I’asile, qui sont 
considerds comine incurables. li regoit pour cela un traitement an¬ 
nuel de 75 louisd’or; I’econome a un traitement annuel de 1751ouis; 
trois inlirmiers au traitement de 25 louis, et deux infirraiers a 16 louis 
compifetent ce personnel que les habitants de I’asile aident dans 
leurs travaux int^rieurs^La distribution intdrieure, sans harmonie, 
se ressent des diddrents^Sges du convent : la partie consacrde aux 
aliSnds comprend 25 cellules d’une capacity de 21 mfetres cubes. Le 
nouveau batiment, conligii a celui-ia, contient, au rcz-de-chaussde, 
18 cellules d’une capacity de 30 metres ; les 23 cellules du premier 
dtage contiennent cbacune 24 mfetres. On compte en tout plus de 
80 cellules dont 58 peuvent Otre chanIKes, et la population ne dd- 
passe gubre ce nombre. Ces dispositions ont lieu de nous surprendre, 
a cette dpoque ou la loge tend A disparaltre el oft Ton arrive mOme 
a s’en passer entiferement, comme cela se volt maintenant a Mard- 
ville. La population comprend 85 malades, 45 honimes et 40 femmes, 
qui appartiennent presque tons a la population rurale. L’dpilepsie 
y est rare, soit comme symptOme, soit comme affection principale; 
les maladies auxquelles succombent les alidnds sont la pbthisie pul- 
monaire et la fitvre gastrique. On ne compte gufere que cinq morts 
par amide. 

La notice donnde par le docteur Flemming sur I’asile de Fach- 
senberg prdsente les rdsultats suivanls : Au 1" janvier 1847, il 
existait 126 hommes et 94 femmes; on a admis, dans le cours de 
I’annde, 37 hommes et 33 femme.s; il est sorti 3 hommes et 3 fem¬ 
mes. Le nombre des gudrisons comprend 15 hommes et 16 fem¬ 
mes ; 6 hommes et 8 femmes sont morts ; et A la 6n de I’annde, il 
restait en traitement 35 hommes et 33 femmes, et considdrds comme 
incurables 104 hommes et 68 femmes. 

Ves aliines en Orient. 

Nous Irouvons dans I’article suivant une analyse des recherches 
du docteur Spingler, ancien mdclecin d’Abbas-t’acha, sur les aliduds 
en Orient. Ces ddtails sont d’autant plus curieux, qu’ils peuyenl dtre 
rapproclidsdeceuxqueiVI. Moreau, de Tours, apublids dans le tome I" 
des Annales medico-psychologiques. 11 rdsulte de ces observations 
que le nombre des alidnds est moins considdrable en Orient qu’en 
Europe, et que la proportion s’en accrott avec la somme de libertd« 



M\h HF.VUE FRANCAtSF. F.T fcTBANGfcRF,. 

qu’amfene la civilisalion moderne. L’^tablissemenl du Caiie renfer- 
niait, en avril 1846, .Z|5 femmes et 30 homines, fournis non seule-' 
ment par les 800,000 habitants de la capitale, mats encore par 
toiUe la province. L’Oge des malades variait de dix-huit a cinquante 
ans : on y remarquait trois negresses, une Ahyssinienne, une Turque 
et line Syrienne. On remarquait, parmi les hommes, deux Tiircs el 
tin Armiinien : le reste se compose d’indigfenes. L’idiotie, la manie, 
la melancolie et la demence elaient les formes principales de ralid- 
nation meniale. On remarque siirlout cli|z eiix les signes d’une 
grande dibilile, joints 4 tine conformation vicieuse du cervean, qni 
outpour consdquence desparalysies assezfr^quentes. La monomanie 
revet ordinairement la forme religieuse : celle de I’orgneil y esf 
nussi rare que la nymphoraanie. C’est parmi les hommes que la 
melancolie se montie le plus hequemment; mais on observe surlout 
la demence soit primitive, soil consecutive. Le cercle des idecs est 
irfes reslreint chez ces malades; leur pbysionomie porte surlbut 
I’empreinte de rabaitement. La crainte, le chagrin, et, chez les 
femmes, la jalousie, sont les causes principales du deiire; la manie 
parait plus frdquenle chez les nSgres. L’aulopsie a fait reconnaltre 
la frequence de la meningile; le suicide y est ires rare : on ne I'ob- 
servc guere que chez les nfegrcs. On a dit que les mabometans re- 
gardcutlesalienes comme dessainis. Ce privilege n’esl reserve qu’a 
ceux qui affectent la forme religieuse. Les deux sexes sont separes 
dans I’etablissement; les loges y sont peiiles, les chaines y sont eh 
usage, et Ton use 4 I’egard des malades de ch4liments corporels. 
Combien les raedecins fi ancais doivcnt eire revoltes d’uu semblable 
spectacle 1 

1849 (i" cahicr.) 

!.■ Le docleur Tschalletter, direcieur de I’asile de Hall, examine, 
dans le premier article, ce que c’est que la folie. Rien de nouveau 
dans les considerations qu’il presenle sur la manie sans delire. 

Folie (le Charles IX. 

f Le second article est consacre, par le docleur bird, 4 rexamen de 
retat mental du roi Charles IX, surlout apres la Saint-Barlheiemy. 
II ressort surlout de cet examen que, malgre les meilleures disposi¬ 
tions natives, I’education pent devenir une condition essenlielle de 
causaliie. D’un caractfere faible etirresolu, Charles IX a eie, entre 
les. mains de sa mbre, un instrument toujours exploite pour le mal. 
Doue d’un temperament sanguin, d’un caractere irritable et tr6s 
impressionnable, re prince joignait, an manque d’education premiere. 



.TOUnNArX Af.LEMANDS. 


i/i5 

Ins inconvdnients d’une majority priicocc, qiii te livrait sans frein a 
louie I’ardeui' des passions. II porta i’amour de la cliasse jusqu’i la 
fiireiir; il aimait a iremper ses mains dans le sang des aniraaux, ce 
qui, en aneanlissant la sensibilile sympalhiqne, portait son caractfere 
a la fiirocitd. G’est dans ces exercices violents qu’estle point de de¬ 
part de I’allection pulmonaire. Qnoique bien proportionne, il dtait 
d’une consliluiion grele ; il mangeait pen, sans appdlit, et buvaitdu 
via fort, et ue dormait ppesque pas ^ et tout porte a croire que ces 
divers phenoiubues n’etaient antre chose que les progrfes d’une p^- 
riode d’incubation marchant de plus en plus vers le ddnodment 
fatal. Si Ton considfere les circonstanccs qni ont prccdd^ le 23 aoiit 
1572, les eldments qui ont prdpare ce funeste evdnement, I’activitd 
de Catherine, sa liaison avec les Guises, le secret qu’on garde vis- 
a-vis du roi auqiiei on parlc sans cesse de complots contrc sa per- 
sonne, les soins que preud ce prince pour proteger la vie de certains 
individus, on ne pent s’empedier de regarder sa conduite pendant 
Taction que comme Tindice d’une folie sauvage 5 laquelle Tayait 
prepare depuis longtemps son ardeur insensde pour la chasse. C’est 
surtout a parlir de cette epoque que le roi est tourmente par des 
visions cl des hallucinations, et que la lypemanie est devenue 
cn quelque sorte plus sauvage. Tout le monde connalt la fm raal- 
heureuse de ce prince, dont la vie enlifere a did remplie par une 
longue et douloureuse maladie que la nosologic psychiaU'ique rd- 
clame a juste litre dans son cadre. A quelles dtudes inldressanles 
donnerait lieu Texamen critique de cerlaines dpoqnes? Que de folies 
n’avons-nous pas k enregistrer depuis les premiers Cdsars, et, de 
nos jours, combien n’avons-nous pas d’exemples des progres de 
Talienation mentale dans les hautes rdglons, et sous Tinfluence de 
certaines stimulations trop fortes pour quelques idiosyncrasies mal 
prdpardes a ces secousses ? 

Jsile de Sorait en 1840 el 1847. 

Dans le troisidme article, le docteur Schnieber donne une notice 
rdsumde de Tasile de Sorau pendant les anndes 1846 et 1847. Get 
dtablissement recoit en outre des indigents non alidnds, raais en 
petit nombre. An 1“' janvier 1846, on y compiait 92 hommes et 
61 femmes. En 1846 et 1847, on a adinis 30 hommes et 13 femmes. 
Le nombre des gudrisons a dtd de 8, et Ton a comple 45 mbrts. 
Getle mortalitd excessive, qui, a la mdme dpoque, a dtd observde 
dans plusieurs asiles de France, s’explique, dit Tauteur, par le grand 
nombre dTncurables que le temps accumule, et qui deviehnent, 4 
im moment donnd, de nombreux candidate d la mart. 

ANSAt- MED.-PSYCH, 2*sdrie, t. III. Janvier 1S5I, tn. 10 



146 REVUE FRANCAISE ET fiXBANGliRE. 

Parmi les fails qu’il a observes dans sa pratique, le doclenr Sclinie- 
ber cite,une femme i I’antopsie de laqiielle on n’a pas trouv^ d’Ute- 
rus. Dans le foie d’une autre, des ac^phalocystes coincidaient aVec 
I’existence, dans la vesiciile du fiel, de 55 calculs d’une coiileur noire 
et de diversps grandeurs. Le foie d’lin idiot pesait 8 kilogramnies. 
JJ raentionne en outre une grossesse ovarique; eniin il donne I’ob- 
serration d’une ddmence avec alternatives d’excitalion maniaque oft 
la guerison a 6tfi la suite d’une Eruption critique de furoncles. 

Dans un article d’inldrfet tout local, et qui par consequent echappe 
5 I’analyse, le docteur Damerow insiste sur la necessild d’un asile 
special pour les alienes de Berlin et de Potsdam, qui occupent un 
quartierdu grand hSpital de la Charite. 

De la secretion urinaire chez les alienes. 

Le docteur C.-B. Heinrich, de Koenigsberg , consacre le premier 
article de ce cahier 5 quelques considerations sur la secretion .uri¬ 
naire chez les alienes. II arrive, sous ce rapport, a des resultatsne- 
gatifs au point de vue de la semeiolique propre de I’alienalion menr 
tale; mais ces recherches demontrent, d’une maniereevidenle, que 
le diagnostic ne peut reposer que sur Pexamen comparalif des ano¬ 
malies psychiques et des modifications somatico-palhologiques. 

Sounds et muets dans le grand-duche de Bade. 

Dans Panicle suivant, le docteur Muller donne une notice slatis- 
tique sur I’etablissemcnt des sourds-muets de Pforzheim. Le nombre 
des sourds-muets admis dans I’espace de vingt ans a ^td de 264 : 
172 sont sortis avec une instruction suffisanle; 16 out ete renvoyds 
comme incapables, el 9 sont morts. II en restait 67 a la lin de I’annde 
1846. Les causes de mort ont eld : 2 hydrocephales. 3 plithisies 
pulmonaires, 2 fidvres nerveuses, 1 entdriie et 1 cerdbrite. Quant 5 
la slatisiique des sourds et muets dans le grand-duchd de Baden, 
void quelques donudesqui pourront offrir quelque intdret. Le recen- 
semenl fail en 1810 indique, sur une population lotale de 924,300 
habitants, 470 sourds-muets, ou 1 sur 1,966 et 213 crdiias, on Isur 
4,338. Le recensement de 1826 a donnd, sur 1,100,060 habitants, 
850 sourds-muets au-dessous de dix-huil ans ou 1 sur 1,304. Le 
recensement. des crdiins, faiten 1845, a faiiconnaitre qu’il yen avail 
4/iO, dont 1.37 au-dessotis de vingt ans; ce qui, a la population 
tQtale, donne le rapport de 1 4 2,954. L’auteur cntre dans quelques 
details historiques sur le iraitement et I’dducation des sourds-muets. 
Le.s c.onsiddralions qu’il pidsente n’ajouteni rien 4 ce que nous con- 



JOUftNAUX ALtEMANDS. 


W 

naissons en France A ce siijet. iN’ons legrettons qne I’auteuf ne se 

soil pas livrd i des i-echerches plus gtendues sur le crdtinisme. 

Agile de Marslerg en 1847. 

Nous trouvons ensnile dans le cahi'er un tableau stalistiqUe du 
mouvement de la population dans I’asile de Marsberg pendant I’ann^e 
1847. Quoique les chiflVes Isolds aient en gdndral pen de valeur, 
nous croyons devoir cependant les donner ici comme pouvant servir 
de terme de comparaison. 

All 31 ddcembre 1846, reffectifdtait de 325 malades, 183 homines 
et 142 femmes. En 1847, il a dtd admis 74 hommes et 62 femmes. 
Le nombre des guerisons a did de 37, 20 hommes et 17 femmes. II 
y a en 32 ddcfes, 24 hommes et 8 femmes. 

L’arlicle du docteur Spengler sur les prdchercsses de Siifede ne 
nous apprend rien de plus que ce que nous avons entendu dire sur 
I’inspii'de de Miderobronn et la caialeptique de Lamarche : ce sent 
des sednes renouveldes des convulsioniiaires de Saint-Mddard, et de 
ces chorees dpiddmiqnes qui jadis ont ddsold plusieurs rdgions de 
TEurope, et qui ont dispani presque entidrement depiiis qii’on croit 
moins aux sorciers. 

Oe cahier conlient en outre un article du docteur Tschallener sur 
le personnel des infirmiers : e’est I’examen critique d’un article inr 
sdrd par le docteur Kirmsse dans le 3* cahier du Hi' volume, amide 
1846. II ne nons enseigne rien de nouveau sur cette malidre. 

Delire des sentiments affeclifs. (1849, 3' cahier.) 

Le docteur Nasse donne, dans le premier article, I’histoire de deux 
malades chez lesqueis on observait le ddlire des sentiments alfectifs, 
isold de toute autre ddvialion morale. 11 n’y avail pas antipathie pro- 
prement diie ; les syiripidmes de I’hypochondrie ne se manifestaienl 
pas, et I’abolilion des sentiments affectifs diait le seul indice de cette 
alidnation meniale. Ce qu’on peut entrevoir dans ces deux cas, que 
quelques uns poiirraient prendre pour une folie exclusivement mo¬ 
rale, e’est que le point de ddpart en serail soil dans des pertes sdmi- 
nales involontaires, soil dans des obstacles opposes a I’accomplisse- 
ment des fonctions gdndralrices, soil a une Idsion dynamique de ces 
mdmcsfonclions. Cette existence, d’une condition de causalitd soma- 
tique, nous indiqne dvidemment qu’il n’y a pas seulement une-per-* 
version morale Isolde, mais une affection coiiipldte ayant tous ses 
cai'actferes paihologiques, se traduisant par une alldralion fdncliofi> 
nellc somatico-psychique, dont le ddveloppement a dtd restreinl dans 
d^dtroiles limites. C’est une modificatioii spdeiale de la sensibilitd 



US' REVUE FRANQAISE ET CTRANGfeRE. 

plus ou moiiis frapp^e de stupeur, r^fractaire anx stimulants oi’di- 
naires,; c’est une ddviation morale; mais loin d’etre isblee , coinme 
on pourrait le croire an premier apei'Qii, elle se rattache 5 une Idsibn 
fonctionnelle qui cn cst le point de depart ct la condition de cansa- 
litd principale. Si ron demandait pourquoi le ddsordre n’est pas plus 
considdrable, pourquoi la manifestation symptomatique est aussi 
restreinte, nous pouvons rdpondre que ce fait a ses analogues dans 
toutes les affections possibles. Quelle est la maladie idenlique a clle- 
mfime chez deux sujels diffdrenls. Dans le diagnostic etle pronostic, 
nc devpns-nous pas tenir iin compte sdrieux des idiosyncrasies, 
des variations de la conslilulion, des progrfes de rage et d’une foule 
de circonstances qui concourent a aggraver une maladie. Ce n’est 
pas loujoiirs aux symptdmes apparents qu’on pent juger de I’dtendue 
dn mal, et il arrive trfes souvent que la necropsie nous ddmontre 
qn’il n’a pas did aussi Isold qu’on I’a crn. Plus on fera de progrds 
dans robservation, plus on verra se reslreindre le cadre de ces folies 
morales que I’on a quelquefois admises avec beaucoup trop de Idgd- 
reld. 

L’arlicle suivant est consacrd par le docteur Nasse, de Bonn , 
it I’examen hislorique des recherches anatomo-patbologiques sur 
I’hdmipldgie. II rdsulte de ce mdmbire, peu susceptible d’analyse, 
que les phdnomfenes de la paralysie gdnerale se produisent sous I’in- 
fluence d’ulcdrations du cerveau assez diverses. 

Psychologie homerique. 

Le docteur Friedreich indique le rdsultat de quelques recherches 
sur la psychologie homdrique. Cette consciencieuse analyse des iddes 
du poete et des'iddes de ce temps nous fait voir combien sout an- 
ciennes les distinctions que nous voyons dtablies encore de nos jours 
entre Tame, I’esprit, le corps, le sentiment, le sens inlime ; mais ce 
que nous y voyons cn outre , c’est que I’ame des anciens n’est autre 
que le souffle de vie que reprdsente une flamme ddlide , un dther, 
mais non le principe immorlel et divin qui forme la base de toutes 
nfes croyances. 

Asile de ffoffheim en iSUT. 

L’article suivant du docteur Amelungdonne desddlailsstatistiques 
et critiques sur I’asile de Holfheim, ou, pendant I’annde 1847, il a dtd 
admis 66 nouveaux maladcs. Cliez 33, la maladie dluitdne it des causes 
physiques ; 17 reconnaissaient pour origine des: causes morales. 
Les deux ordres de causes ont eu la mdme influence dans 6 cas : 
I’hdi'dditd a did reconnue chez 16 individus, et 15 dtaient malades 



JOURNAUX ALLEMANDS. 


depuis leiu- premiere enfance. Sur 116 malades, placds plus sp^ia- 
lement en traitemeut dans le cours dei’ann^e, on comptait 54 hom- 
mes et 62 femmes. Sur ce nornbre , 39 seulement pr&entaient des 
chances de gu&’ison, et 23 sont soriis dans le cours de I’ann^e, et 
9 sont morts. .Sur 407 personnes qui ont compost la population totale 
de I’ann^e, on a compte 693 cas de maladies accidentelles. Les affec¬ 
tions bilioso-gastriques ont doming comme'd’haljilude; la fife.vre inter- 
mittente a ^t6 fr^quente, surtout en SW; en mars, on a observe 
9 cas d’ictfire; les affections rliumalismalcs ont dtd intercurrentes, 
ainsi que les affections catarrhales; les affections inflammatoires ont 

par contre assez raresj I’apoplexie a etdassez frdquente, surtout 
parmi les dpileptiques; le nombre des ddc^s a ^tfi de 42, 31 hommes 
et 11 femmes. 

De la question des aliinis en BavUre. (1849, 4* cahier.) 

- Le docteur Hagen donue, dans le premier article, un aperqu de ce 
que Ton a fait en Bavifere pour la solution de la question des alidnes. 
Ce qu’il nous en dit d^montre la lenleur avec laquelle le Men 
s’opere, et nous fait voir qu’en cela la France est depuis longtemps 
dans cette voie de progres. C’est en 1822 que I’attention fut fix6e 
pour la premifere fois sur la triste situation des asiles de ce pays. 
Mais les fonds manquaient , dit-on, et le progrte fut ajournd. Les 
Ibnds manquent toujours quand une question n’est pas devenue popu- 
laire, En 1835, nouvel appel aux pouvoirs i^gisiatifs : point de r.e- 
ponse. La question fait i peine quelques pas jusqu’en 1842, dpoque 
5 laquelle le nombre des convictions parut s’dtendre : les esprits se 
pr^occupaient davantage de la question, et la construction des asiles 
fut rdsolue en m6me temps qu’on r^gularisait les ressources desti¬ 
nies A pourvoir 5 I’entrelien des malades. Les considirations dans 
lesquelles entre I’auteur nous font voir que les plans proposes n’ont 
pas encore eti exicutis. 

Reeil d’une manie fail par une malade. 

L’article suivant donne la relation faite par la malade elle-mime 
de I’accis d’aliinadon mcntale. Des documents de cette nature sont 
assez races pour que nous pensions devoir prisenter id ime analyse 
assez dfitaillie de cette lettre. 

Restie, ct rage de neuf ans, seule avec ses parents qui avaient 
mariileur fille ainee, elle fut un peu gatie. Timoin d’une affection 
convulsive dont itait atteinte la servante de la maison, elle en fut si 
vivement impressionnie que pendant sept semaines elle eprouva les 
mimes mouvements couvulsifs, pendant lesquels elle u’avait perdu ni 



150 BEVUE FBANgAISE ET fiTRANGtRE. 

la conscienceni IMnergie des fonctions de relation. Mais elle dtait abat- 
tiie, n’avait aucun appetit, eteproiivait, quand les accfes revenaieiit sou- 
vent, uneangoissetrfes vtvequicoincidait avecl’idee flxeqn’elle n’etait 
pas malade, et qae c’etait exprfes qu’elle faisait peur 4 ses parents. 
Plus tard, elle fat inise en pension ; elle eut de la peine 4 s’y habi- 
tuer dansle principe, et eut presque une nostalgie. Elle conqiit alors 
I’idee d’apprendre la guitare pour courir le pays et decider ses pa¬ 
rents 4 la rappeler chez eux. Son imagination romanesque lui creait 
mille chateaux cn Espagne , qu’eiie caressait dans son esprit. Dans 
ses mouvements, dans ses pensees, eiie etait d’uhe mobiiite extreme 
et ne montrait de perseverance en rien. Neanmoins eiie avait quel* 
ques succfes 4 sa pension. A rage de qninze ans, elle eut les flueiirs 
blanches et en souffrit beaucoup, Plusieurs moyens fnrenl employes 
sans succe.s. Une revolution s’opOra alors dans son temperament, et 
elle Pattribue en partie 4 la decouverte qu’elle fit de relations entre- 
tenues par sa maitresse avec un homme marie. Toutefois une de¬ 
moiselle, dont elle fif connaissance alors, reveilla chez elle les'sen- 
timents eieves. Elle perdit son frfere et son p6re. Si Vif que fflt 'le 
chagrin, le temps reffaqa, el ledefaut d’experience amena ndcessai- 
vement cette insouciance juvenile si naturelle 4 dix-huit ans. Mais 
cependant il cOmmengait 4 lui manquer quelque chose, et, dans son 
isolement, elle ne pouvait s’en ouvrir 4 qui que ce fdt. A cet etat 
moral cOrrespondait en outre une maiivaise sante, et la vie ne lui 
apparaissait alors que sous les plus sombres couleurs. Elle concentre 
dayantage ses pensees, mais elle avail d’autant moins de repos qu’elle 
devenait moins expansive; la solitude la peinait autant que la frd- 
quentation du monde : elle etait mal partout. Elle conqut de I’eioi^ 
gnement pour les hommes, pour lesquels cependant elle avail iin 
certain penchant, et c’est dans cette situation intolerable d’in-^ 
certitude qu’elle conQut des idees de suicide. Quelques idees reli- 
gieuses la retinrent. G’est ainsi qu’elle atteignit sa vingti4me anneei 
Elle recommenqa 4 frequenter le monde et n’en retira qu’un plus 
moriel ennui : partout oCi elle se trouvait elle portait le trouble et 
ne savait ce qu’elle voulait. Cette situation mentale coincidait sur- 
tout avec les recrudescences de chlorose. C’est an milieu de ces 
souffrances physiques et morales qu’elle ressentit quelques senti¬ 
ments d’amour pour un jeune lieutenant, frfere d’une amie t I’im- 
pression fut vive, irrefiechie, mais aussi mobile qn’auparavant, en 
raison de son pen de confiance en elle-m6me, et chaque excita¬ 
tion passagfere etait suivie d’une profonde prostration. L’esprit de 
condnite manquait entierement et elle ne savait rien faire 4 propbs. 
C’esl sops I’empire de cette situation qu’il lui devint de plus en plus 



JOURNAUX ALLEMANDS. 


151 

difficile de fixer son aitenlion ; la lecture la plus inffiressante lui 
dchappait, et trois mois avant I’invasion proprement dite de la ma- 
ladie, ellene pouvait d^ji plus diriger sa conversation. Son habitude 
changea egaleraent; ses yeux cernes de noir, brillants et incolores, 
son teint pile, ddnotaient iin changement notable dans la constitu¬ 
tion; les iddes se pressaient de jour en jour plus incohdrentes , et 
la Idsion des sentiments affectifs faisait des progrfes plus sensibies. 
Elle n’avait de godt i rien; les nuits devinrent raauvaises, le sommeil 
disparut, I’appitit se perdit, et la ciphalalgie devint friquenle; elle 
iprouvait les angoisses d’un criminel: elle se reprochait des forfaits 
imaginaires; elle s’adressait an ciel qui voyait le fond de son creur, 
et e’est avec elTroi et sous I’influenr.e de ces fausses apprdciations 
qu’elle envisageait son retour chez ses parents qu’elle avait quittds 
depuis un an. Au milieu de ce chaos de sensations bizarres, elle 
fait une tentative de suicide en se precipitant du haut d’un m'ur 
dans un fosse, et cette action est prdeedee des pius minutienses 
precautions pour echapper A toute surveillance. Elle fut sauvee par 
un homme qui avait entendu ses cris. Conduite dans une maisoff 
voisine, eile requt de nonibreuses visites, et ne savait que repondre 
aux questions qu’on iui adressait; elie ne rdclamait qu’un peu 
d’opium pour pouvoir dormir, et tous les reproches qu’on lui adres¬ 
sait ne faisaient qu’augnieuter ses angoisses. Toute force morale 
avait disparu, ,et elle eprouvait les sensations les- plus bizarres. 
De temps a autre, il y avait une certaine surexcitation que Ton pre- 
nait, autour d’elle , pour une sorte de somnambulisme. Une appli¬ 
cation de sangsues produisit un grand soulagement, elle ne pouvait 
assez tdmoigner sa reconnaissance au mddecin; le passd s’effaqait 
pour elle et elle pensait Stre entierement renOiivelde : elle avait 
alors vingt et un ans. C’est dans ce moment surtout que , voyant 
plus clair dans sa situation, elie craignil Tinvasion de ia folie. 
L’image du jeune officier lui apparut alors : elle trouvait ce qu’elle 
cherebait et crut etre gudrie. Elle se cramponna ,5 cette idde qiii 
devint le pivot de ses pensdes toutes podtiques; elle dormit, et h son 
idveil n’osa pas parler de peur de se trahir : mats le ddlire dtait ^ 
son comble, et rien n’est plus varie que les .sensations qu’elle 
dprouva en ce moment. Le dSplacement de ia sensibility fait qu’elle 
n’a aucune conscience de sa maladie : elle entend des voix, est en 
rapport avec des personnages morts depuis longtemps; elle voit 
revenir unfrfere qu’elle a perdu antdrieurement, mais sousia forme 
(Tune statue; d’un autre cOtd, elle se croyait appelde i redresser les 
torts et 5 sauver le raonde, et allait meme jusqu’ft se regarder comme 



152 KliVUE ERANgAISE ET JfeTRANGERE. 

(lou^e tl’mi poiivoir siirnaliirel. G’est dans ce delire qu’clle fut re¬ 
mise aux soins du. docteiir.Engelken qui la traita et la ga^rit, Qualre 
ans plus lard, des projels de mariage rompiis amenferent un nouvel 
accfes semblable au premier, et qui gu^rit facilement; elle se maria 
ensuiie et jouit d’une excellente sante que fortifia encore le bonheur 
de son union. 

Ge qui m’a surtout engage ii donner avee assez de details i’ana- 
lyse de cette observation, c’est qu’elle est, plus que toute autre , 
propre a nous dclairer sur cerlaines particularites de la manie qu’oa 
ndglige peut-6tre trop souvent dans la pratique ordinaire. Le md- 
decin praiicien, qui, par sa position, est dans le cas d’assister au 
premier ddveloppement du ddlire j devrait surtout concentrer son 
attention sur les conditions de la pdriode d’incubation. Que de 
nuances dans les phdnomfenes qui se passenl J cette dpoque 1 que de 
circonstances qui prdparent le developpement de la folie ! comme 
cette maladie fait des progres latents avant qu’elle- se manifeste 
d’une raanifere dvidente! que d’illusions bizarres expUquent une 
conduite qui ne parait d’abord que singulifere et oi personne ne 
songe isoupgonner la folie 1 Enfm cet exemple vient, aprds tant d’au- 
tres, nous ddmontrer la part que prennentsimultandment I’dldment 
somatique et I’dldment psychique. 

Perte de la memoire et de la parole. 

Dans I’anicle suivaut, le docleur Bergman cite plusieurs cas in- 
idressants pour servir ii I’bistoire de la mdmoire et de la parole, ddnt 
la perte ou la ddviation s’observe encore assez frdquemment. La 
mdmoire n’est pas toujours compldtement abolie; cette perte est 
partielle et s’applique trds souvent aux mots, surtout ^ la suite de 
causes traumatiques. La suspension ou la perte de la parole est en¬ 
core un phdnorafene qui reconnait des causes nombreuses, depuis 
I’obstinaliou tenace qui finit par la rendre impossible, jusqu’aux 
altdrations organiques qui en gdnent I’exercice. 

G’est ici que se tcrminent les travaux de I’annde 18/|9, annde 
fertile en dvdnements qui ont du ndcessairement influer sur la dis¬ 
position des esprits, donner I’essor a beaucoup d’excentricitds. Les 
admissions dans les asiles devenaient moins frdquentes, et chacun 
s’dcriait alors que les affaires politiques n’avaient aucuiie influence 
sur le ddveloppement de la folie. Aujourd’hui nous ne pouvons en¬ 
core sentir le contre-coup de cette commotion, et cependant le 
nombre des aliduds s’accroit. Laissons grandir cette generation, dans 



JOURNAUX ALLEMANDS. 


153 


laquelle la folic a cl^jk niarqud 4 I'avanee de iiombieuses viclinies, 
et nous aurons tout le temps de reconnaSlre que les rdsultats conse- 
cutifs sont plus ten'ibles que les effets inimddiats. C’est dans ces cas 
surtout qu’il nous est doiind de bien eludier les nuances si vai'ides 
del’inlluence hdidditaire, et de reconnaitre que les enfants sontap- 
pelds presque lonjours a expier plus ou moins cruellement les fautes 
de leurs pferes. 


E. Renaodfn. 



BIBLI00R4PHIE. 


Traite theorique et pratique des affections nerveuses., par 
G.-M.'S. Sandras, agr^ge de la Faculty de m6decine de 
Paris, inMecin de I’hopital Beaujon , membre de la Society 
de medecine de Paris, correspondant de la Soci6t6 de raSde- 
cine de Poitiers, etc. —Deux volumes in-8. Paris, chez 
Gerraer Bailliere. 

L’exaraen compard des traitds spdcialement consacrds auxndvroses 
serait un travail de mon gout, et la publication de I’ouvrage de 
M. Sandras m’en fournirait naturellement I’occasion. Le moment 
de le faire serait d’ailleurs opportun sous beaucoup d’autres rap¬ 
ports. 

De cette double opportunity, neanmoins, je ne profiterai pas, et 
cela parce que la tAche, telle que je la comprends et voudrais la 
remplir, est au-dessus de raes forces, et, en lout cas, ddpasserait les 
limites d’un compie rendu. II faudrait chercher dans les auteurs les 
origines passablement obscures de la ndvropathologie, en suivre les 
vicissitudes, en discerner les didmenis empiriques et les dldments 
ralionnels, en montrer les conqudles et les lacunes actuelles; il fau¬ 
drait avoir stir tout cela des denudes assez netles, assez prddses pour 
assurer A cet examen critique et compard une base de quelque va- 
leur. Ce serait, comme on le voit, une trds grave entreprise, et, 
malgrd mon goilt, malgrd ma fantaisie personiielle , je dots y re- 
noncer. 

Et pourtant c’dtait, sans contredit, le meilleur moyen de faire con- 
naitre le nouveau Traite des affections nerveuses, car c’dtait mon¬ 
trer la vdritable place qu’il doit occuper dans la science moderne 
le vide qu’il pourra combler, et celui qui restera aprfes luii Mais, je 
le rdpdte, comment se rdsoudre A improviser ici une histoire de la 
ndvropathologie ? Cette histoire est encore A faire, et e’est un travail 
bien fait pour tenter un ami de cette partie de notre science. Pour- 
quoi M. Sandras lui-mdme s’en est-il abstenu ? pourquoi n’en a-t-il 
pas fait le sujet d’une introduction ? II y a dans I’histoire de la ndvro¬ 
pathologie, dans les ddbals qu’elle rappelle, dans les thdories confuses 



BIBLIOGRAPHIE. 


155 


qu’elle mentionne, de quoi mettre a une triomphante SpreuTe I’esprit 
d^li^ et m^thodiqne de notre honorable confrfere. ia tentative en 
valait pourtant la peine; car la ngvropalliologie ^tant ce que les ind- 
decins ignorent le plus, et ce que, dans les ^coles, on leur enseigne 
le moins, c’est pour eux un besoin veritable d’en voir les Elements 
confus se ddbrouiller, au moins une bonne fois, 5 I’aide d’une s^vbre 
et habile critique. M. Sandras a cm prendre une allure plus pratique 
en abordant, presque d’embl^e, chacune des maladies nerveuses, 
traditionnellement nomm^es et connues, comme le ferait I’anteur d’un 
traitd gl^mentaire de pathologie interne, sans plus de soucis des 
grandes et inevitables questions que soulfeve une branche encore si 
nouvelle et loujours si importante de notre science. M. Sandras s’est 
trompd: je le regrette, et ses lecteurs le regretteront avec moi. Dans 
tous les cas, je suis parfailement excusable de ne pas introduire dans 
ce compte rendu un ordre de recherches qne ce savant medecin a 
cm devoir ^carter de I’ouvrage lui-mSme. 

J’ai d’autres scrupules encore que je veux soumettre franchement 
h mes lecteurs. 

Un traitd des nevroses, aujourd’hui, doit-il ressembler 5 une 
sdrie d’articles plus ou moins mdthodiquement disposes? doit-il 
trailer successivement, d’apris les proc^d^s scholastiques, des di- 
verses maladies nerveuses, 5 la manifere des dictionnaires ou des 
nosographies? Je ne le pense pas. II me semble que moi-mfime, eh 
ma quality de simple r^dacteur d’un article de journal, je ne de- 
vrais point parler d’un nouveau traiig des nevroses, sans risquer 
un aperqu des ph^nomfenes physiologiques du systfeme nerveux dans 
iesquels les perturbations de ce systbme puisent leurs sources, troiG 
vent leurs remfedes, et rencontrent quelquefois leur application. 
Mais, en m’engageant ainsi dans un ordre de considerations gene¬ 
rates, si necessaires, 5 mon avis, pour edairer de quelques rayons 
les epaisses tenfebres de la clinique des nevroses, non seulement je 
me risquerais sur un terrain trop inexplore par d’autres, et irop 
scabreux pour moi, mais encore j’empieterais sur les prerogatives 
de I’auteur; et je ne dois pas oublier que, voulant faire connaltre et 
appi-ecier son ouvrage, je n’ai point 5 me lancer dans des regions 
bu -11 n’a point juge convenable de s’engager lui-meme. Pourquoi 
ce silence systematique de la part d’un homme d’un talent si reel, 
d’une capacite si connue ? Vraiment il y a dans ce sifecle, il faut bien 
le reconnaltre, une force aveugle qui enchaJne les esprils les plus 
eieves et les retient 5 la surface du sol. Ghacun se sent irresisiible- 
ment entralnd 5 s’abaisser au niveau de tous. On sacrifie les teme- 
rites les plus legitimes de I’intelligence 5 une perpetuelle pen§ee de 



BIBLIOGRAPHIE. 


sdcudtd ,6goiste elpoltronne. De crainte d'^ti'e oude paraltre excen- 
irigue, on se fait vulgaire. Ainsij dans les arts, les monuments sont 
ddsertds pour les petits appartements, le bas-relief pour les statuet¬ 
tes, le geniehistorique pour les petites aquarelles. L’artistese faiiQle 
A la suite du dd.corateur ou du tapissier, au lieu de marcher devaiit 
I’architecte. Dans la science, la pensde serieuse, eievdc, celle qui 
creuse peniblement des sillons uouveaux et fdconds, est deserlde 
pour les petites allures de la preoccupation professionnelle. Se ren- 
dre accessible a tons, voilice que Ton veut, au risque de ne donuer 
un veritable enseignement a personne. A ce souffle pernicieux du 
sifecle, il en.est pour lesquels il est d’un prudent calcul de se livrer 
sans defense, etc’est la grande majorite; mais il en est quelques uns 
pour lesquels ne pas y resister, c’est une faute, un regrettable aban¬ 
don, une deplorable condescendance. M. Sandras appartient i cette 
honorable minorite. Certes, je ne puis le feiiciter d’avoir volontaire- 
raent choisi le r6!e modeste, quand I’aulre allait si bien ii sa taille. 
L’appi-eciation physiologiquedes phenomeuescomplexes qui s’accom- 
plissent dans les profondeurs du systeme nerveux, et sur lesquels 
la science moderne.a verse deshimieres inattendues, devait se re- 
fiechir d’une manifere plus complete dans un traite des ndvroses 
ecrit en 1850. Il n’est plus permis, mfime li un praticien exclusif, et 
surtout il un praticien rationnel, quand il s’agit des affections ner- 
veuses, de resler eiranger entierement au mouvement physiologique 
et psychologique denotre temps. Quoiqu’il ensoit, pour en revenir 
5 mes scrupujes, ne suis-je pas ime seconde fois trfes excusable de 
ne pas introduire dans ce compie rendu un ordre de recherches que 
I’auleur a cm devoir ecarter de son ceuvre. 

J’ai dit ce qui manque a cette oeuvre. 11 me reste a dire ce qui s’y 
trouve, Je dois declarer que c’est moins aise; car il s’y trouve 
beaucoup de choses d’un ordre lout a fait usuel, plus susceptibles 
d’etre sommairement indiquees que convenablement analysees. 
Pour que cette indication sommaire soit aussi exacie et aussi com¬ 
plete que possible, je suivrai I’auteur lui-meme dans I’exposition 
de son plan, |dans ses divisions et dans ses litres de chapitresi Ne 
pouvant reproduire tout ce qu’il enseigne it I’occasion de chaque 
nevrose, je pourrai au moins mentionner toutes les nevroses dont il 
parle en leur maintenaut le rang assigne a chacune d’elles. 

M. Sandras divise les nevroses, ou, corame il les appelle, les af¬ 
fections ncrveuses, en nevroses OEKenALES et en nevroses sp^ciales. 
Les premieres, dit-il, aitaquent tout le systeme; les autres parais- 
sent I’apanage exclusif de .quelqu’une seulement de ses parties. Le 
premier livre est consacre aux nevroses generates, et le secoild est 
consacre aux nevroses speciales. 



RlBLIORHAPmE. 


157 


Les ncvi-oses g£n£rales sont, selon noire auleiir: 1" l’(5lat ncr- 
veux; 2°.la fifeyre iierveuse; 3° les fi&vres intermiUentes p^riodi- 
ques ; 4° les defaillances; 6" riiysleiie; 6" I’epilepsie; 7“ rdclam- 
psie, le idtanos, I’liydrophobiet 

Les n^vi'oses sp^ciales se divlscnt en deux oi'dres : le premier 
ordrc, compretid les maladies nervetises affeclant specialement les 
fonclions cerebrales. Ce sonl : I” les vertiges; S'* I’apoplexie ner- 
veuse; 3° la migraine; h" le mal de mer; 5" les hallucinations; 
6° le somnambulisme: 7° les [roubles du sommeil; 8° la lethargie; 
9" la calalepsic; 10° Pextase ; 11° I’amnesie; 12° la melancolie; 
13° la nostalgia: 14° rbypocbondrie; 15° le delire; 16° I’excitation 
et ralTaiblisscmenl des fonclions c6rdbrales. Le deuxifeme ordre, 
sous-divise en trois sections, comprend : 1° les maladies nerveuses 
locales, a expression symplomaiiqve diverse, derivant des fonc¬ 
lions spiciales de I'organe affecle. Ce sont: la paralysie simuliande 
du mouvement et du sentiment, — la paralysie generale progressive 
des alifSmis , — les crampes , les vomissemenls, — Taslbrnc, — les 
toux convulsives, — le hoquet, — les palpitations, — la nympho- 
manic et le satyriasis, — I’impuissance. La seconde section com¬ 
prend Ifis maladies allaquant specialement la sensihilite. Ce 
sont : \&s nevralgies temporale, sus-orbilaire, sons-orbilaire, den- 
taire superieure, maxillaire inf^rieure, de I’ceil, de I’oreille, cervi- 
cale ant^rieure, .cervicale posterieure, brachiale, inlercostale, iliio- 
scrotale, crurale, sciatique, du dos du pied, planlaire, rachidienne, 
del’estomac, intestinale, du rectum et de I’anus, des reins, de la 
vessie, de rulerus, cardiaque, ganglionnaire, syphilitique, pdrio- 
dique, rhumalismale, goutleuse, toxiques, mobiles, laryngde et tra- 
cbgale, et Intermitten les. Ce sont encore les troubles nerveux de la 
sensibility tactile ; — ceux de la vision ; — I’amaurose et les a litres 
troubles visuels, ids que la berlue, la diplopie, I’liymiopie, la nycta- 
lopie, riieuieralopie ; — ceux de TouTe; — la copliose, de I’exaltation 
cl de la diminution de ce sens; — ceux du goflt et de Todorat. La 
troisifeme section comprend les IrouMes speciaux de la motiliU. 
Ce sont: 1® le tremblement; 2° les convulsions; cedes des enfantset 
cedes des adultes; 3° les contractures, les conti-aciures gyndrales et 
les contractures parlielles; k° la choriie aigue, chronique, gyndrale 
et partielle; 5° la paralysie et la parapiygie du mouvement. 

Un appendice, cqnsacry a quelques reflexions sur les maladies 
perveuses epidemiques,,lcrmincleXraUe des.maladies nerveuses, 

Ce traity eslun progrfes sur,ceux qui, I’ont pi-ycydy. Sur un trfes 
grand nombre de points, il sera plus utiie aux praticiens de notre 
temps que la plupart d’entre eux. 



158 


BIBUOGRAPHIE. 


Le chapiire sur Vital mrveux a le inSriie de n’avoir pas 4i4 
oublid et d’avoir dtd mis sa veritable place. Tout incomplet qu’il 
est, c’estuneheureuseinnovatioa. Le chapiire sur la flfevre nervedse 
a le mgme mCriie, mais il y manque une caracterisalion aussi nette 
que le permetl’dlat acluelde la science, be chapiire sur les fifevres 
intermillentes est la pour tCmoigner de la place nouvelle assignee i 
ces fifevres par quelques mfedecins. Surce point, a mon avis, lespreu- 
ves cliniquessont decisives; mais je regrette que M. Sandras ne les 
ail pas rfeunies en nombre suffisant. Ce problfeme, d’ailleurs, n’a pas 
toutl’iiuferet usuel eipratiquerecherche avant lout par noire confrfere. 

Je m’arrfete ici. Pour les details cliniques d’un ouvrage si fetendu, 
un article est loujours insuffisant: j’aurai I’occasion d’y revenir ail-, 
leurs. J’ai fait connallre I’esprit general qui dirige I’auteur, et jiai 
indiqufe les sujets particuliers qu’il a successivement irailes. Oela 
doit suffire. J’ajouterai, malgrfe ines rfeserves consciencieuses et irieS 
omissions involonlaires, que cel ouyrage doit fetre franchement loufe 
pour le service limiie, mais rfeel, qu’il rendra non seulement aux 
praliciens, mais encore i la science : car, d’une part, il remplit .une- 
place laifsfee vide par I’oubli et le discrfedit dans lequel sont tombfes' 
d’anciens et esiimabies traitfes, et de I’autre il la remplit ert tfemps: 
opportun el de manifere fe ne pas en faire serieuseraent regretler uh 
seul. La confusion produiie dans les nfevroses par la doctrine pbysio- 
logique avail survfecu fe cette doctrine; il fetait temps de ressusciter 
les anciens groupes : M. Sandras I’a fait en essayantde les complfe- 
ter. Il rfegne dans son livre un ton de froide exposition clinique qiii a 
bien son avanlage; comme je I’ai indique, cela sent un peu irop 
I’fecole ; mais le moyen de s’y soustraire qiiand la hardiesse manque ! 
Les divers essais therapeutiques, rfecerainent et successivement re- 
commandes, y sont gfenferalement mis a prolit. Quant au style, s’il 
manque de fermetfe et de concision, il est cependant facile et abondant. 
La pensee de I’auleur, molleraent exprimfee, ne commande pas suf.i 
fisamment I’altention du lecleur ; des apercus pleins de sagaciie,des‘ 
traits de vive lumifere courent ainsi le risque de passer sans fetre 
remarqufes, faute d’accent et de colons. 

En terminant, je dois faire remarquer que rauteur fetablit line 
sfeparation entre les affections nerveuses et les alifenations mentales. 
separation, soil, pour les besoins du programme d’un iraitfe special; 
mais il est irop evident que, quant au fond, cette separation n’existe 
point et ne saurait point fetre imaginfee. Une alienation mentale est 
une maladle esseniiellement nerveuse. Toute demonstration' de ce 
fait etant superflue pour nos lecieurs , nous n’en parlerons pas da- 
vantage. I,. Cerise. 



BlBtlOGRAPHIE. 


159 


Train thearique et pratique de la methode anesthesique 
appliquee d la ehirurgie et aux differenles branches de Tart 
de giierir , par E. - F. BouissoN, professeur de clinique 
chirurgicale & la Faculty de medecine de Montpellier, chirur- 
gien en chef de I’hopital de Saint-Eloi, etc., etc. —Paris, 
J.-B. Baillifere, 1850. 1 vol. in-8 de 560 pages. 

Bn traits de la mSthode anesthSsique semble, par son objet, 
s’appliquer excliisivement i la chinirgie. Mats, par la manifere dont 
il est congu et rSdigS, le livre de M. le professeur Bouisson a une 
autre portSe. En Stendabt les limites de son sujet, rauleur a su 
trouver un grand nombre d’aperqus intSressants et d’applications nou- 
velles. D’un c6tS, il a fouillS le champ de robservalion et de I’expS- 
rience sur le mode d’action des agents anesthSslques, pour en dS- 
duire, avec plus de rigueur, leur utilitS, leurs effets, leur indication. 
D’un autre cbtS, il a creusS la mine des applications, et il y a dSc'ou- 
veri quelques filons inconnus, et reculS ainsi les homes de I'emploi 
mSdical de I’Sther et du chloroforme. Par ces deux c6tSs, thSdrie et 
pratique, le trails de la mSthode anestliSsique louche essentielle- 
ment A la physiologic, S la psychologic, it I’histolre des maladies 
meniales, et A la medecine ISgale; A ce litre il ne saurait manquer 
d’exciter de I’intSrSt chez les mSdecins aliSnistes on psychologistes. 

On comprend, d’aprSs cela, que si nous ne pavlons pas des cha- 
pitres dans lesquels I’anteur a posS les rSgles pratiques de I’anes- 
thSsie, a comparS les dangers respectifs de I’Sther et du chloroforme, 
a rSsolu par I’Stude dii diagnostic, du pronostic et de la statistique, 
les principaux problfemes d’anesthSsie, relativement a la ehirurgie 
en general, et les questions variSes qui se rapportent aux groupes 
spSciaux des opSrations chirurgicales, ce n’est pas que Ces chapitres 
ne prSsentent I’attrait qu’on devait attendre de pareils sujets. Mais 
il nous importe de signaler particuliferement ceux qui rentrent dans 
le genre d’Stude hahituel & nos lecteurs, et de profiter du petit 
nombre de lignesdont nous pouvons disposer, pour leur en pre¬ 
senter I’esprit dans un rdsumd succinct. Nous ne podvonsquefeuil- 
leter rapidement les pages que M. Bouisson a dd ecrire au comnten- 
cemeiit de son ouvrage, sur la douleur produite par les operations 
chirurgicales, sur les principaux moyens prCconises avaiit la deebu- 
verte des propridtCs anesthdsiques de I’ether et jusque dans les temps 
les plus reculCs, dans le but de prevenir la douleur provoqude par 
ces operations; enfin sur la dCcouverte de I’ether et du chloro- 



160 


BIP.IIOGRAPHIE. 


forme, sur les cssais lenlds avec d’auires substances, ,ct sur les 
mdiiiodes, les procddds et les appaieils mis en usage. • • 

Des chapitres empreints d’un altrait plus direct pour nous sont 
ceux dans lesquels rauteur dludie les effets des anesthdsiques sur 
les fonctions de la vie animale et sur celles de Ja yie organique , la 
maiche des phdnomenes qu’ils provoquent, les accidents qu’ils peu- 
veni de'lerminer, et les Idsioiis analoiniques qu’on a pit rehcontrer 
cliez ceux qui ont succombe a rapplication de rauestbdsie, enfm 
rinfluence de rsge, du scxe, du tempdrament sur Taction del’dtber 
et du chloroforme; considerations uombreuses, varides, ddduiies 
du fait, et qui se rattachent, d’une maniere directe, ii la thdorie 
gdiidrale des piidnomfeiies anesthdsiques. 

M. Bpuisson a disiingud les phdnomfenes auestlidsiques en detix 
classes : Ceux qui portent sur les fonctions de la vie animale, ;et 
ceux qui aiteignent les actes de la vie organique. Cette division, aussi 
prat^ue que physiologique , est Texpression d’une analyse exacle 
de Taction des anesthdsiques; elle explique clairement a Tesprit ce 
qui frappc les yeux, et assigue au chirurgien les bornes qu’il doit 
atteindre.sans les ddpasser. L’dthdrisme animal est la pdriode dmi- 
nemment chirnrgicale. Dans Tdtnde de cel dlhdrisme animal, Tauteur 
passe en revue les phdnomdnes qui caractdrisent Taction, de I’dlher 
sur la sensibilitd, sur les facultds iuiellectuelles. sur les mouvemenls, 
et enfin sur le sysidme nerveux de la vie animale. A , la suite de 
ces chapitres oh jes opinions des expdrimentateurs, notammeUt 
celles de MM. Flourens et Longet, sont longuement discutdes, vicnt 
un paragrapheiniituld : FroMemes medico-psychologigues relaUfs 
d Faction des agents aneslMsiques sur le sysleme nerveux. 
Ainsi M. Bouisson se demande : Quelle est, par rapport a Thomme, 
la valeur des experiences faites sur les animaux au moyen des anes- 
thdsiques, pour la connaissance des phduomfcnes de sensibilitd, d’in- 
telligence et de volontd ? Question qui donue lieu , comme on peut le 
penser, a uue discussion intdressaule dontla conclusion est celle-ci; 
Si les phdnom6nes rclatifs a la sensibilitd, aux mouvemenls reflexes 
et aux phdnom6nes vitaux en gendral, peuvent dire dclairds par 
Tdthdrisation expdriinentale chez les animaux, les phdnomdnes rela- 
tifs a Tintelllgence et a la volontd seront surtout dclairds par Tdthd¬ 
risation chez Thomme. II se demande ensuite : Les snjets dthdrisds 
qui paraissent souffrir pendant les opdrations, et qui ddclarent plus 
lard n’avoir rien senti, oni-ils rdellemenl soulfert? Question ddlicate 
rdsolue ddja en sens divers. Aprds avoir disiingud de ce cas tons 
ceux qui paraissent s’en rapprocher, et avoir examind successive- 
ment les phdnomdnes singuliers que prdsenlent les dthdrisds qui 



BIBLlOfiRAPHIE. 


161 

Bouffienl et couservent leur iiitelligoncn, ceiix qiii perdent, aver, 
Iciu'intelligence, toule esp6ce de sensibilitc, ceux qiii conservent 
leur intelligence sans souffiir, cenx qui, inalgrd la perte de leur in¬ 
telligence, paraissent soiiffrir, I’auteiir concliit que ces derniers ont 
dtd rdellement exempts de douieur dans le sens gdn^ralement atta- 
chfi h ce mot, et pense trouver, dans la singuli6re faculty des mou- 
vements r^Uexes, I’explicalion rdellede cette fausse symptomatolo- 
gie de la douieur. 

L’action des agents anesthdsiques sur les diverses fonctions de la 
vie organiqne, la marche des phenomfenes anesth^siques, leur va¬ 
riation suivant I’&ge, le sexe, le temperament, sont dtudiees avec 
un soin qui revile I’importance de toutes ces questions, relative- 
ment a I’application pratique. 

Rcstait a comparer I’etlierisme a tout ce qui peut lui ressembler 
sansetre lui, an somnieil, a I’ivresse, au narcotisme, etc., et i 
donner une tbeorie generate des pbenomenes d’etberisation. G’est ce 
qui a conduit rauteur it rejeter loute explication qui assimilerait 
Taction des agents anesthesiques i une action purement mecanique, 
et it ranger celle-ciaunombre des actions essentiellement dynamiques 
qui impressionnent les forces propres de la vie, comme les .sensa¬ 
tions impressionnent I’ame, impression specifique comparable i une 
sorle d’iiitoxication. 

En passant en revue les diverses maladies poor lesquelles on a 
essaye I’emploi des agents anesthesiques en therapeutique raddicale, 
M. Bouissou est amend & mentionner, d’one manidre particulifere , 
le tdtanos, les nevralgies et les diverses maladies des centres ner- 
veux, notamment Talidnation menlale, la meningite, delirium 
tremens. 11 resulte de Texposition detaillee et de Tapprdciation de 
ces divers essais, que dans les Idsions de la sensibilitd, Temploi des 
anesthesiques est souvent utile; que dans les Idsions de la motiliid, 
la modification qu’il apportc est beaiicoiip moins dvidente, surtout 
lor.sque ces Idsions affeclent la forme spasmodique, cas dans lequel 
il peut mdme devenir trds dangereux ; enfin que les Idsions de Tin- 
telligence paraissent jtisqu'ici les moins curables de toutes, sous 
Tinfluence de ces nouveaux moyens, 

Un des plus intdressants chapitres de Touvrage que nous avons 
sous les yeux est sans contredit celui dans lequel Tdthdrisation est 
considdrde dans ses rapports avec la mddecine Idgale. Plu.sieurs 
questions, nees de Temploi mdme des agents anesthdsiques, ou qui 
ont trouvd leur solution dans les ddcouvertes de ces agents, y sont 
discutdes et rdsolues. Telle est, en premifcre ligne, la question ddli- 
cate, souvent embarrassante, du diagnostic des maladies simuldes. 

ANSAL. MED.-PSYCII. 2'sdrie, t III. Janvier 1851. ft. ji 



162 


BIBLIOGRAPHIE. 


Les maladUes simul^es par imitation, la surdity, le mutisme, le b^- 
gaiement et surlout les contractions musculaires simuldes, peuvenl 
,6lre ddmasqu^es par l’4th6risation. A ce sujel, nne objection merite 
d’etre r^fut^e : On n’a pas le droit de faire courir un danger de 
.mort a un iudividu pour s’assurer si sa maladie est ou n’est pas 
.simulee, disent quelqnes medecins limords. On ne pent admeitre 
auj.ourd’hui I’existence d’un pareil danger. Si Ton a 6gard pour ces 
sujels, plus encore peul-etre que pour tous les autres, aux contre- 
indicatioDS qui peuvent se prdsenler, si Ton choisit avec sagacitd 
I’agent aiieslhdsique le mieux approprie an cas particulier. II peut 
€tre encore utile, ajoute scrupuleusement M. Bouisson, de prdvenir 
les malades, afin de ne pas violenter leur liberie morale, 
L’irresponsabilitd des individus Etherises, les questions medico- 
l^gales introduiles par I’anestli^sie artificielle dans Tobsldtrique', 
relativement a la conception, a la grossesse, & I’accoucbement, et 
quelques autres questions digues d’uue rdflcxion aussi serieuse, spnt 
discutdes dans les autres pages de ce chapitre. 

Enfin I’auteur a terming son livre par la rgfutalion des "objecUons 
qu’on avaitfaites 41a mgthode anesthgsique. On avail traild celle- 
ci d’irrationnelle, d’immorale, d’inutiie, de dangereuse. Ila dtd 
faciie 4 M. Bouisson de delruire toutes ces entraves jeldes- par la 
routine, la timiditg ou la jalousie au travers d’une mdlhode d'un 
emploi si utile, si raiionnel, et reiativement si innocents 11 n’avait 
qu’4 puiser dans son livre : Les observations, les experiences, les 
reflexions qui y abondent font assez haut I’apologie de cette admi,- 
rable dgcouverte. : -v 

Nous avons un regret en achevant cette analyse , cTest de n’avoir 
pu que glaner dans ce livre, el en donner ainsi une idde infgrieure, 
sans doute, 4 celle que son mgrite et son importance doiveut lui as¬ 
surer dans lejugemenl des liommes compgtents. - . 

Dt CAViLlEK, 


Systhne'penitenfiaireplan d'un systhne raiionnel de pre¬ 
vention du crime et d^amendenient du coupable-, par M, le 
docleur Boileau de Castelnau, chirurgien de la niaison 
centrale de Nimes, etc. — Brochure in-8, Montpellier, 1845. 

Plusieurs mois dgj4 s’gtaient gcoulgs depuis la publication dans ce 
. journal du compte rendu de I’ouvrage de M. Ferrus sur les prisons, 
quand M. Boileau de Castelnau nous a fait parveiiir ie mgmoire 



BIBLIOGRAPHIE. 


183 


qii’il avail public'siir le ra6me snjet qnelqties amides auparavSnt. 
G’est la seule consideration qui nous ail emp6clie de parler plus l6l 
d'un travail qui nierite & lout egard un examcn serienx. 

Charge depuis bientot irente ans du service chirurgical de Tune 
des plus imporlantes maisons centrales de France, M. Boileau ne 
pouvait offrir a ses lecleurs qu’un travail esseniieilenient pratique; 
aussi n’avons-nous nullenient ele etonnes d’y retrouver quelquesunes 
des idees si bien developpees plus tard dans I’ouvragc de M. Ferrus. 

Prevenir \e. crime, amender le coupable, tels sont les deux pro- 
blfemes que I’auteur s’est propose de resOiidre. Pour diminuer le 
nombre des criminels, il faudrait, dit M. Boileau, et la societe a le 
droit de I’exiger, que tous les parents donnassent h leurs enfants 
une education morale, intellecluelle et professionnelle, qui de- 
vrait d’ailleurs eire rendue accessible a tons par par I’assistance de 
l Elal ou des communes. G’est la certes une grave el Imporlante 
question, mais dans I’examen de laquelle il nous est impossible 
d’entrer ici. 

Pour ce qui est de I’amendement du coupable, M. Boileau vcut 
que la prison devieune une succursale de I’^cole, que le detenu soil 
livid ^ des liommes pourviis des fonctions d’lnstiiuleiirs, et qui se- 
raient formes dans des ecoles normales annex6es aux prisons pour 
peine. 11 demande que Ton fasse pour les prisdnniers ce que Pinel a 
oblenii pour les alienes. L’auieur peii.se en effet, et avec raison; sc¬ 
ion nous, qu’on doit pouvoir modilier la maladie morale du pri- 
somiier, aussi bien qu’on est parvenu a modilier, au moins dans 
certains cas, la maladie mentale de I’aliene. Comme consdqiience de 
•sa doctrine, M. Boileau repousse I’emprisonnement celliilaire, qui a, 
seloii lui, B legraie inconvenient de mettre obstacle a la surveillance 
du coupable, il la parole et a I’exemple de celui qui veille siir .sa 
conduile, a I’exemple de ses compagnons amdliords. » Ce n’esl point 
ici le lieu de let'uler des objections qui, du reste, sont loin d’etre 
sans foiidement. Qii’il nous suffise de rappeler qu’4 cOld de ces 
imperfections, le sysleme celliilaire offre des avanlages inconiesta- 
bles qui le rendent preferable a tons ceiix qu’on a voulu lui op- 
poser. 

Les quelques considerations qui precedent ne peiivent donner 
qu’une idee fort imparfaite du travail de M. Boileau de Caslelnaii, 
qui merite d’etre lu aitentivemeiit et medite par tous ceux qui s’oc- 
cupeni de questions penitentiaires, L. Ldnier, 



166 BIBLIOGRAPHIE. 

Rapport verbal sur un oiwrage de M. Brien'e de Boismmit, 
intitule: DE EENNUI; par M. Franxk, de rAcadduiie 
des sciences morales el politiques. 

Je fais hommage a I’acadfimie , a dit M. Franck, d’une brochure 
de M. de Boismont, intiluldc : De Vennui, Tcedium vilce, C’est 
reiinui considdre comme cause de suicide. 

M. Brierre de Boismont a examind I’enniii sous le point de vue 
inddical.jMioral ctslatiitique. II a divisd son travail en deux parties, 
la premiere comprend I’hisioire de celte maladiedont M. Bilerre de 
Boismont cherclie les remede.s. If remonle vers sa source et ne la 
constate qu’au temps de Sdnfeque , au moment oil cc pliiiosophe en 
donne la description dans ses ouvrages; il la suit dans le moyenAge, 
el cite des cxemples de suicide accomplis au milieu des solitudes par 
quclques moines que les sages conseils de Clirisostdme n’onfpu 
rappeler A un dtat moral meilleur. II arrive enfiii au 18' et au 19' 
siecle,ou il irouve I’ennui danstoutesa force. Enliltdratureil aboutit 
A Werther et A lldnd. iJiins Pordre social, il fait de nombreuses 
viclimes .sous I’aclion des diffdrcntes causes qui sont ddcfites par 
rauleur. . ' 

La deuxifcme partie contient I’etude de I’ennui considdrd eh lui- 
mdme. M. Brierre a ddpouilld 6,595 proces-verbaux de suicide; et 
il en constate 237 causes par I’ennui. 

Ilya, suivant M. Brierre de Boismont, le suicide qui Vieht A la 
suite de cliagrins anterieurs, c’est-A-dire le suicide dirivS et "le 
suicide primitif, qui n’a d’autre cause que rcnnui en lui-m6me, 
Celle partie comprend des etudes serieuses sur I’ennui en lui- 
mAme ; sur ses dispositions primitives, qui ne sont que la suite de 
la vaniie, I’absence de croyances et d’occupations. Ces recils et ces 
fails, appuyds sur des ciiiffres, out un grand intdrdt. Le seui lortde 
M. Brierre de Boismont, a ajould M. Franck, est de ne pas aVoir, 
en abordant I’diude de celte terrible maladie du suicide, donne 
assez d’cxtension A ses reclierches, do ne ne pas avoir corisiddrd 
I’ennui sous touies ses faces et surtout au point de vue pbiloSo- 
pliiquc (1). 

Tel qu’il est, le travail de M. Brierre de Boismont contient des 
fails et des rddexions ires sensdes, etil est digne de fixer i’attention 
de I’acaddmie el nolammcnt de la section de morale. {Seances et 
iravaux de I’Acadnnie des sciences morales et politiques , dd- 
cembre, 1850, p. 653-65'i). 

(I) Je nc feral qu’unc remarque : VEnwii est un chapilrc de mon 
out rage sur le Smchle. 



Repertoire d’observations inedites. 


De I'uliliti des affusions froides dans 

tiuelques affections nerveuses, par le 

docteur M. Macakio, ex-depul6 au 

parlement sarde. 

Obs. I". — Mademoiselle S. 

institntrice primaire, csl agee de 
trente-trois ans; clle est acliYe , im- 
patieute ct ires impressionnable; son 
temperament est nerveux ct sa sanlc 
delicate. Elle csl malade depuis dix 
a douze ans; elle eprouve souvenl 
unc sensation douloureusc; il lui 
semble qu’on lui enieve la parlie su- 
perieure du crSne et elle ressentdes 
eiancemenls a travers la tele; cellc- 
ci est loujonrs lourde et pesantc. Son 
sommeil est trouble par des revcs 
penibles. Jadis elle etait suiclte au 
cauchemar, mais clle ne Test plus 
maintenant. Ses yeux sont parfois Ires 
sensibles a I’impression de I’air. 

Nous avons dit que cette malade 
est tres impressionnable. En effet, le 
moindre bruit, la moindre nouvelle, 
la simple reception d’une leltre suffi- 
sent pour proyoquer chez elle des 
tremblements nerveux avec claque- 
ment des dents et souvent des cris- 
pations nerveuses, sans perle de con- 
naissance. Elle n’a jamais eu de con¬ 
vulsions proprementdites; lorsqu’eile 
tremble, sa respiration est oppressee, 
haletanle. La moitie droite est le siege 
de douleurs comprcssives, continues, 
qui s’irradient au bras, au poignel et 
au cou du meme c6te; les tremblc- 
ments sont beaucoup plus frequents 
dans la moitie droite du corps ousiege 
la douleur. 

Son appetil est assez bon, mais les 
digeMions sont penibles et laborieuses; 
les aliments gras surlout nc passent 
point, ainsi que les lailagesj elle a de 


frequents renvois chauds, brillants, 
ayant I’odeur des matieres ingdrees j 
les vomissemenls sont Ires frequents, 
et ceia depuis le commencement de 
la maladic; ils se montrent quelque- 
fois tons les jours et a plusieurs re¬ 
prises pendant une semaine, quinze 
jours, un mois, el quelquefois meme 
deux ou trois mois, puis iis disparais- 
sent pendant quclques mois pour 
reparaitre apres : e’est surtoul au 
prinlemps et en automne qu’ils la 
tourmentenl davanlage. Les matieres 
des vomissemenls consistent en ali¬ 
ments a muiti6 digdrds j la region 
dpigastrique n’est pas douloureuse. 

Les selles onl lieu de deux jours 
I’un; mais depuis quelque temps elle 
ne va plus sans lavements; les urines 
sont tantdt claires ct limpides comme 
de I’eau, d’autres fois dies sont plus 
colordes. 

La menstruation est reguliere et 
les flueurs blanches sont Ires rares. 

Elle a ele sujette a des palpitations 
qui ont disparu depuis deux ou trois 
ans; le pouls est petit; faiblc, et bat 
80 fois par minute. 

Une foule de moyens ont did em¬ 
ployes pour combattre cel drdlhisme 
nerveux, et particulierement les vo- 
missements ; les anti-spasmodiques 
sous toutes les formes, les anli-gas- 
tralgiques, les an ti-vomil ifs, les bains, 
les ferrugineux,les eaux alcalines,elc., 
mais le lout sans succes. Ddsespd- 
rant "de pouvoir jamais gudrir cette 
malade, je lui conseillai eniln les 
alTusions froides lous les matins en 
se levant. La malade s’y refusa d’a- 
bord pendant longlemps; mais enfin, 
lasse dcsouffrir, elle tinit par mettre 
a exdculion mes conseils ; et bien lui 
en prit, car une amdlioration const- 




166 


REPERTOIRE. 


durable nc larda pas a se manifester : 
les vomissements cess4renl, les diges¬ 
tions se firerit bien , el au bout d’un 
mois ou six semaines dece trailement, 
la gudrison 6tait complete; ct aujour- 
d’hni 20 novembre 1850, c’est-a-dire 
sept ou huit mois apris la guirison, 
elle jouit d’une sant4 ^ laquelle eile 
n’etait pas habitude depuis fort long- 
temps. 

Obs. IK Aladamc M..., Sgie de 
vingt-qaalte ans, temperament ner- 
veiix, sujette a une constipation ner- 
veuse des son enfance el a un rhuma- 
tisme musciilaire. 

Depuis deux ou irois mois ses di¬ 
gestions etaient lentes et labdrieuses; 
plus lard une meiancolie inaccoutu- 
mee s’empara de son esprit, et peu 
de jours apres elle ful eveiliee un 
matin par des coliques, .sourdes d’a- 
bord, qui ne tarderent pas a devenir 
Iris fortes; une selle liquide eut lieu 
avec de violenis inana; de cmw; tout 
son corps sfecduvritd’unesueiirfroide 
et se prit a irembler douloureusement 
pendant deux hcures. Au lit, elle se 
richauffe avec peine. Les coliques et 
le divoiement avaient disparu, et il 
ne lui resla qu’une grande faiblesse 
dans les jambes. Elle sc crut guArie; 
mais huit jours apres, c’fitaita I’heiire 
du soir, elle fut saisie tout a coup 
d’un froid glacial des pieds a la lete, 
puis rissons,tremblement,secheresse 
de la gorge, malaise ind^finissahle 
xians les bras et les jambes, nausics, 
AtoulTements, biillcmentscontinuels; 
il lui semblait avoir le coeur serr6 
dans un ^tau; pouls Iris lent; sen¬ 
sation de la boule hysterique partant 
du bas-ventre, remontant a la poi- 
trine : de la I’oppression et les nau- 
s6es, puis alternatives de froid et de 
chaleur brOlante , pariiculierement 
•aux reins. Cette seconde cri.se fut 
beaucoup plus longue et plus vio- 
Icrilc que la premiere; elle fut dgale- 
merit preced6e de coliques et d’une 
■selleliquide; coinmc la premiere elle 
fut suivie d’un profond sommeil, tout 


le corps se couvritde sueur, et la ma- 
lade se Irouva soqlagee; seujemenl 
une grande faiblesse suivit cetle se- 

Dans Tintervalle de ces deux crises, 
elle eut souvent des coliques et des 
inquietudes tres penibles dans les 
jambes. 

Les jours qui suivirent cet acccS, la 
malade ne prit que deS bouillons et 
des soupes legeres, car les digestions 
etaient diOiciles ; on lui adminislra 
quelques bains et quelques deci - 
grammes de Sulfate de quinine, mais 
sans aucun soulagenicnt ni succes 
d’aucunc fafon, car, dix jours apres, 
elle eut une troisieme attaque d'une 
violence extraordinaire; elle etait 
horriblement secoude dans son lit. 
Cette crise fut precedee de rAves pA- 

Dcpuis, les jambes fiirent toujours 
idouloureuses, les digestions longues 
et pAnibles; elle sentait son diner sur 
son estomac pendant sept heiires , 
mais il ne la genait que pendant deux 
henres. Cependant elle allait niieux 
son sommeil, quoique toujours IrAs 
agite, etait muins fatigant. Quelques 
jours apres, elle dina en ville, et la 
variete des mels ayant excite son 
appeiit(qui, du rcste, n’a jamaiscessA 
d’etre excellent, mais qu’elle modA- 
rait consiamment), elle mangea plus 
que de coutume; elle but un verre 
de champagne, et fut obligAedesortir 
de table, car die se sentit la tete 
alourdie et eut des nausAes; dans 
la nuit, le malaise, qui precAde tou- 
jours les cri.ses, la saisit; elle avait 
en meme temps grande envie de dor- 
mir, mais les nausAes la reveillaient 
sans cesse; la jonrnAe qui suivit se 
passa dans un malaise indAfinissable; 
la nuit suivante fut meilleure, mais 
le matin, en se levant, elle Ataittriste, 
versa des larmes, fut oppressAe, en~ 
gourdie toute la journAe , au point 
qu’elle demeurait immobile commc 
une statue des heures cntiAres, dans 
un Atat d’anAantissement complel. 




REPERTOIRE. 


167 


Elle tprouva des Slancements dans le 
ccrveau, qui semblaienlvouloir pous- 
ser ses oreilles hors de la lele. 

I.es jours suivants se passerent 
ainsi dans des allernatives de mieux 
et de tnal ; les oreilles lui tintaienl 
souventj ses digestions fitaient tantot 
longues et pfenibles, tantdt si rapidcs 
qu’elle avait faiin presque immddia- 
tementapres avoir mange; et enSn 
le 16 aodt, elle eut dans la nuit une 
nouvelle attaque : c’Staitla quatrieme 
depuis six semaines. Cetle fois elle 
croyait avoir les mains et les pieds 
tres volumineux. 

II est a remarqucr que le dtelin 
des crises est constainment accom- 
pagnd d’nn flux abondant d’urines 
Claires et limpides comme de I’ean 
de roche. 

Dans la nuit du (9 au 20 du raeme 
mois, elle eut une cinquieme crise 
tres violente. 

Le 28 , la figure est chang^e , elle 
se revet lout a coup d’une teinte 
chlorotique tres prononcfie; I’haleine 
est fetide; le cylindre fait percevoir 
un bruit de souffle dans la carotide : 
le teint chlorotique n’a duri qu’un 
jour.etle bruit de souffle disparaltau 
bout de quelques jours. La malade 
fut mise iraraedialement a I’usage 
des pilules toniques anti-spasmodi- 
ques, composees de sulfate de fer, 
carbonate de potasse, extrait de valfe- 
riane et sulfate de quinine, et je lui 
pre.scrivis cn outre les allusions froi- 
des tons les matins. 

Dans I’intervalle des crises, la ma¬ 
lade dprouvait constamment un sen¬ 
timent de brfllure, parfois tres in¬ 
tense, dans le ventre; la miction des 
urines se repitait tres souvent dans 
la journfie et dans la nuit; a chaque 
instant die crachonaii , et fipruuvait 
conslarnmcnt un sentiment de con¬ 
striction a la gorge. Ce symptdme fut 
le dernier a disparaitre; ses id6es 
daient noires, tristes. et son impres- 
siounabilit^ tres exaltiie. 

Le 7 septembre, les regies ont paru; 


la malade pr6tend qu’elle les avail 
cues quinze a seize jours aupacavant. 
On suspend les affusions froides pour 
les reprendre apres le flux menslruel. 
Jusqu’a present elle n’avait pris que 
des antispasmodiques, quelques doux 
laxatifs, du sulfate de quinine, des 
eaux gazeuses et des bains. 

Le 12 septembre se manifeste une 
trfes legere attaque a la suite d’une 
frayeur caus6e par le ricit imprudent 
des ravages que faisait le cholera 
dans les alcntours. 

Le 15, deux petites crises qui dure- 
rent dii a douze minutes; mais cette 
fois if lui paraiSsait qu’une legere va- 
peur montait de ses pieds aux jambes 
et aux bras; ceux-ci, et particulie- 
rement les mains, lui semblaient 
^norrnes. 

Le 16, le 17, le 19 septembre, le 6 
el le 24 octobre, nouvelles attaques 
de plus en plus J^geres; et enfin, le 
4 novembre, elle cn eut encore une , 
ce fut la dernifere : celle-ci ne dura 
que quelques minutes el ne fut ac- 
compagn6e ni de nausdes ni de flux 
d’urines; enfin le mieux alia toujours 
en auginentant, et la malade he tarda 
pas longlemps a recouvrer la santd 
qu’elle avait perdue : seulepnenl, au 
bout de quatre ou cinq mois, sa vue 
s'afTaiblil; elle voit des nuages et des 
corpuscules bruns volliger devanl ses 
yeux. Ce trouble de la vue dure de¬ 
puis sept a huit mois. Je craignis d’a- 
bord un commencement d’amaurose, 
mais le globe de I’oeil est parfaite- 
menl sain : ce n’est, sans aucun 
doute, qu’un simple phhnomene ner- 
veux qui finira Idt ou tard par dispa¬ 
raitre. II faut noter que la malade a 
toujours eu la vue basse. 

Cette observation est fort inldrcs- 
sante etremarquablea plus d’un litre; 
e’est pourquoi nous I’avons longue- 
ment relatde. Il ne m’a pas encore ht6 
donne d'observer un fait semblable, 
el j’avouequejenesais Irop parquet 
nom designer une telle affection. 

Ce n’est pas de I'hysterie , car la 




i 63 RfiPERXOlRE. 


maladc n’a jamais cu dc convulsions; 
ce n’est pas de la gastralgie non plus, 
car il n’y a jamais eu ni vomisse- 
ments ni donleur a la region (ipigas- 
Iriquc; ce n'6lait pas non plus de la 
chlorosc , car les regies onl toujours 
paru rdgulierement, el il n’y a ja- 
maii cu de palpilaiions, el le bruil 
de souffle passager percu dims la 
carotide droitc a file fividemmenl 
le resullat el non la cause dc la ma- 
ladie : ce furenl ics mauvaiscs di- 
geslions, el parlanl le dfifaut d’assi- 
milatipn , qui appauvrirenl le sang 
en celte circonslance. En cfTcl, ces 
symptfiraes n’eiistaicni pas au dfi- 
buldela maladie, qui se dficlara loul 
a coup d’une maniere energique, au 
poinl qn’au premier abord je crus, 
avec la malade, a une atlcinle de cho- 
Ifira; ils ne parurenl qu’a iinefipoque 
Irfis avanefie de la maladie. 

On pourrail, pour salisfaire son 
esprit, appcicr cel elal Injsiincisme; 
mais c’esl la un mol qui ne dit rien 
el qui a fitfi inventfi, comme le raoi 
typltofdi.tme , pour dissimuler en 
beaucoup de circonslances noire igno¬ 
rance. Qu’clail-ce done? Quanl a 
moi, j’avoue naiveraetil que je n’en 
sais rien; ce que je puis dire, c’esl 
que la nalure de la maladie fitail es- 


m.ultilude d’affeclions nerveuses sonl 
si bizarres , si fitranges, si prolfii- 
formes, qu’elles fichappenl a toule 
ciassificalion melhodique. 

Quoi qu’il en soil, un rfigime loni- 
que , les dislraclions , el surloul les 
affusions froides Iriqmpherenl de la 
maladie cl ramenerenl i'organisme a 
son type regulicr. I,a malade clle- 
meme a fitfi inlimfiment convaincue 
de I’ulilite des affusions froides. 

Je donne dans ce moment des soins 
a une jcune femme allcintc depuis 
pliisieurs anufies d’une maladie ner- 
veuse qui offre plusieurs phenomenes 
analogues a ceuz qu’onl prfisenifis les 
maladcs donl je viens de rapporler 
les observations : tels que iremblc- 
ments, vomissemenls, elc. Tout I’al- 
tirail pharmaceulique a fitfi emplpjfi 
sans sucefis jusqu’ici. Depuis long- 
temps je lui ai conseillfi les affusions 
froides, mais la malade les a toujours 
repoussfies. Voila le dfisagreraent 
d’exercer la mfidecine dans les cam- 
pagnes : des que votre Irailement 
s'ficarle un tant soil peu de I’orniere, 
on n’en veut pas; et cependanlje suis 
convaincu qu’il n’y a que les affusions 
froides capables de gufirir celte ma¬ 
ladie. 



VARIETES. 


— Nominations. — M. Reboul de Cavalcry vienl d'Stre nomme iu- 
specletir general adjoint des 6tablissements d'aliciibs, a la place de 
M. Lasegue ddmissronnaire. 

— M. Lasegue, ancien inspecleur geuiral adjoint, vient d'etre nomme 

medecin de la prtfeclure de police pour les aliemSs, a la place dc 
M; Chambert. • : i ■ 

— M. Cbambcrt, ancien mddccin do la prdrcctiire de'police pour les 
alidnds, vient d’etre nommd mddecin directeur de I’asile de Monlauban 
(Tarn), au trailement de 2,000 francs. Get honorable confrere a recu eii 
outre le brevet de ehevalier dc la Legion d’honneur. 

— M. Lacannal vient d’etre nomme medecin de I’asile dc SainH-izier 
(Arridge), au traitement de 2,000 fr. Ccs deux dlablissements ont ctd 
riScemment organisds. 

— Nominations iiranyeres. — Le doclcur Davey, attacbd cn dernier 
lieu a HanwelL ct Ic docteur Hood ont did cboi.sis par le coraitd des 
magistrals visiteurs de Middlesex, pour remplir le poslc de mddecins 
residens a I’asile de Colney Hatch, comtd dc Middlesex. 

— Lc lord chancelier d’Anglelerre a nommd Tun de ses ncyeux, 
Charles Norris Wilde, secretaire de radministratcur central al'diids, 
aux appoinlcments de 20,000 fr. par an. 

— Prix de I'institui.—Dans le comitd secret de la deiniere sdance,. 
M. Andral, an nom de la Commission chargde de juger Ics pieces adresr 
sdes par le concours de mddecine et de chirurgie (annecs 1849 et I860), 
a fait un rapport dont voici quelques unes des conclusions : 

A M. le docteur Delasiauve, une recompense de 1,000 fr. pour son 
travail sur le Trailement de I’epilepsie; 

A M. le docteur Stahl, un encouragement de 1,000 fr. pour son travail 
sur la Pbysiologie et I’anatomie paihologique de I'idiotie endimique; 

A M. le docteur Ed. Carriere, un encouragement dc 1,000 fr. pour son 
ouvrage intitule : Le climat de I'llaite sous le rapport hygiiuique et 
medical. 

Je regrelte que la section de medecine n’ait pas compris parrai les 
ouvrages couronnfis le travail de la Commission de Sardaigne sur le 
Critinisme, el le Traiii de M. P. Lucas sur les lots naturelles de CMridiie. 
Les corps savants s’honorent en prenant de pareilles initiatives. 

A. B. BE B. 

— Prix del’Jicadimie nalionale de mideciue. — Prix fondi par ma- 
damedeCivrieux.—Oeladouleur ; Des moyens qu’on peutluiopposer. 



170 


VARlfeTfiS. 


et sp^cialement des moyens dits aneslkisiques. Quels sent les avantages 
el les inconvinients qui peuvent Hsuller de leur emploi? Comment 
pourra-t-on prfivenir ces dangers? Ce prix ilaitde 1,000 fr. L’Acad6mie 
d6cerne to le prir de 1,000 fr. a M. le docteiir Letertre-Vallier, mWeein 
militairea Amien.s (Somme), auteur du mimoire no 5; 20 une mention 
honorable a M. le docleur Jules Gimellc, auteur du miimoire n° 6. 

Pour 1852,1’Acadimiemet au concours la question suivanle: .ffn'o/ogie 
de I’ipihpsie. — RecUercher les indications que I’elude des causes peut 
fournir pour le Irailemeni soil privenlif, soil curalif de la maladie. hi 
valeur du prix sera de 1,200 francs. 

Pour 1851. — Des convulsions. — 

— Goitre el evilinisme. —M. Ferrusfa lu surce sujet, a I’Academie de 
medecine, dans les seances du 29octobre el du 19 novembre 1850, un 
mfemoire fort important qui sera I’objet de discussions ulldrieures,. 
Nous en donnerons I'analyse detaill6e aussitOt qu’il aura 616 publi6 en 

— Inigaliii des pupilles. — Dans le prochain num6ro , nous puhlie- 
rqns plusieurs observations de M. le docteur Verga, m6decin en chef de 
la Senavra sur VInigaliti des pupilles dans I'aliinaiion et en particulier 
dans la dimence. A cetle occasion , nous ferons observer a notre hono¬ 
rable confrere que si, dans I’affaire de I'incendiaire milanais, sur lequel 
il a eu la complaisance de nous envoyer un rapport manuscrit, nous 
avons exprim6 une opinion diff6rente de la sienne, ce jngement nous 
est entierement personnel et n’altere en rien le m6rite de son travail. 

— Loi piimonlaise sur les aliinis. — Nous lisoiis dans le journal de 

I’academie royale de m6decine etde cbirurgie de Turin que la direction 
actuelle de I’asile de cetle ville, craignant, par la nouvelle loi Bertihi, 
de perdre sur ses ali6n6s rautorile absolue avec iaquelle elle les gou- 
verne, fait tons ses efforts pour s’opposer au projetdeloi.il y a tout 
lieu de penser que le bon sens des raembres du parlement fera justice 
des intrigues dont le succes serait de maintenir l’6tat pr6caire des aU6T 
n6s de ce pays. - . • <. 

A. B. DK B. 

— £nseignemenl. — l.e professeur Bonacossa, si juslementestim6 pour 
ses travaux, a commenc6 son cours de clinique des maladies menlales 
le 10 decernbre dernier. 

— lYouvel lidpiial pour les aliinis du comti de Hampshire. — Le comit6 
des magistrals choisis pour pr6sider a I’erection de cet hdpital a eslime 
que les d6penses totales montcraient a 2,500,000 francs, et cette somme 
a 6t6 vot6e sur les foods du comte. 

— A'latisiique des aliines de I'Hngleterre. — Au premier janyier der¬ 
nier, il exislait en Angiclerre 15,079 a!i6n6s dans tous les asiles, bopi- 
laux, 6tablisseinenls divers consacres a les recevoir. Sur ce nombre, on 
comptait 12,305 alien6s appartenant a des families pauvres, el2Gi ali6- 
nes criminels. Sur 45i ali6n6s atteinls par le chol6ra, 322ont succomb6. 




VARlfiTfiS. 


171 


■— I^rais d'inspeclion des aliinis anglais. — Un document officiel 
donne le chiffre suivant des ddpenses du Comiti geniral d'hygiine de 
I'Angleterre jusqu’au 31 mars de Cette annee. Ces frais s’elevent a 
202.0S0 fr.: les frais de voyages et aulres depenses de la Commission 
chargee d’inspeeler les asiles d’aliSitis ont dtd, pendant I’annfie qui vient 
de s’ecouler, de 58,800 fr. La chambre des communes a vot4, a la der- 
niere session, 200,000 fr. pour les depenses de chacune de ces institu¬ 
tions d’int^ret public et de baute ulilitd. 

— Suicide. Dangers du contact avec lesaliinis. — Le docteur Y..., qui 
avail dti mtSdecin de la Senarra, s’est donne la mort en s’ouvrant une 
artere avec la lancette. D’un caraclere babituellement m^lancolique, la 
pertede sa place avail encore aggrav5 celte disposition de son esprit. Les 
derniers 6v6nemenls poliliques acbeverent de lui troubler la raison. II 
voyait des ennemis dans les personnes quilni dtaienl leplus affectionndes, 
et la vie lui etait devenue insupportable. II est possibleaussique le spec¬ 
tacle conlinuel des alienes ait exercd sur lui une fdcbeuse influence. Les 
fails de ce genre ne sent pas rares. Nous avons connu un mddecin qui 
avail dirige avec sucefes un grand itablissemenl d’alifinfis a Paris et qui 
est venu mourir fou dans sa maison. D’apres noire eipiirience, 11 est im¬ 
possible que le contact journalier de ces infortunds ne produise pas une 
impression peniblesur I'esprit.ne donne lieu a des accesdespleen, d'hy- 
pochondrie, de melancolie. Lc meilleur moven d’dcbapper a celte aclion 
funeste, c’esl de sorlir aussitdt que le nuage se forme j de cberclier des 
distractions dans la conversation des bommes instruits et aimables; de 
se promenerdans les lieux les plus agrdables ; de frdqucnler les specta¬ 
cles, les concerts; de voyager de temps en temps; d’aller passer quelques 
moments a la campagne; en un mot, apres avoir rempli ses devoirs, de 
consacrer quelques beures aux plaisirs. 

— Un bal a L'hdpilal Saint-Luc , a. Londres, — Le 18 OCtobre, on a 

donnd un bal a la population d’aliends des deux sexes de rbOpilal Saint- 
Luc. Les fous s’y sent comportds, dit-on, avec beaucoup de ddcence et 
de moddration. Nous doulons beaucoup, ajoule le rddacteur de V Union 
tnidicale, que ces rdunions agitdes et bruyantes puissent avoir quelque 
action favorable sur la marche de la folie. En France, pareille tentative 
a did faite diverses fois a la Salpetriere sans grand resullat. A cette oc¬ 
casion, nous rappellerons une lettre qui parut, 11 y a quelques anndes, 
dans la Gazelle de.s hdpilaux, et qui avail pour litre : Une folie de la 
SalpStriire. A. B. deB. 

— Remarques critiques sur quelques maisons d’aliinis en France. — Si 
nous en croyons M. Webster, qui vient de parcourir les principals 
maisons d’alidnds de la France , et qui a consignd le rdsultat de son 
examen dans le P.syrhological journal, 11 y aurait dans notre pays des 
maisons d’alidnds dans lesquelles on emploierait encore des moyens 
coereitifs peu a la hauteur de notre dpoque. « J’ai vu, dit M. Webster, 
a I’asile da Bon-Sanveur, 5 Caen, quelques femmes lidcs a des chaises 
ou b des bancs, et nne lide a un arbre dans le jardin. Derriere, ily 



172 


vaki£t£s. 


avail trois ou qualre alidnfies furieuses, renfermfies dans des cellules 
solitaires, et deux d’entre dies regardaient dans la cour par une pelite 
ouverlure situde au bas de la porte de leur cellule, comme on en volt 
aux nicbes de chiens. 11 n’y a pas la d’exagdralion. Je les ai vucs de 
raes propres yeux el j’ai entendu Icurs hurlcrnents, pas plus lard qu’au 
mois d’aodt 1850. » M. Webster fait remarquer avec quelle facilitd on 
emploie la camisole dans les asiles de Caen, de Rennes, de Nantes et. 
d’Angers. Suivant liii, il y a un alidnd sur 23 et une alienee sur 20 qui 
portent journelleinent la camisole. II rend justice a noire confrere 
M. Boucbet, de Nantes; mais il nous revele un fait que nous dlions 
loin de supposer, c’cst que, a Caen, dans un asile de 692 alidnds, il 
n’y a pas de mddecin rdsidant, ni d’internes, de sorle que les soeurs 
metlenl a volonld la camisole aux alidnds qui sont pris d’un acccs de 
frenesie. Nous csperons, pour I’honneur de notre pays, que M. W’ebsler 
a exagdrd et rembruni les leintes du tableau qu’il a tracd de nos mai- 
sons d’alienes. [Union midicale du 21 novembre 1850.) 

Les critiques de M. Webster portent surlout sur la maison de Caen, 
et il faul ajouler que d’aulres mddecins dtrangers onlsignaldles memes 
fails. A. B. DE B. 

— De taction dilitire de I'eau slagnanie. — On a dleve pres delthoST 
pice de la Senavra un fort qui est enlonrd d’un grand fossd d’eau stag- 
nanle. L’existcnce de cette eau a eu pour rcsultat de vicier J’air ddja 
malsain de cette maison. Aussi, dans lecourant de I'aulomnedernier, 
et particnlieremcnl dans les mois d’aoOt et de septembre, i| y a eu un 
nombre considerable de flevres inlermitlentes non seulcment parrai les 
alidhes, mais encore parmi les personnes de service qui avaient paye 
leur tribut au mauvais air du lieu. 


iq-XCROXOGIE. 

Notice sur M. Dippolyte Royer-Coltard. — Un de ces hommes privi- 
Idgids que la faveur publique acclame des leur entrfie dans la vie, que 
la fortune prend par la main pour les conduire au but, qui ne con- 
naissent aucune des angoisses que lant de nous ont epronvOes, M. Hip- 
polyte Royer-Collard, ancien direcleur de la division des beaux-arls et. 
des sciences, professeur d’hygiene a la Facultd de Paris , membre de 
I’Acaddmie de medecine, collaborateur des Annales mddico-psychologi- 
ques, vient de mourir, a peine 5g6 de 48 ans, d’une longue maladie dont 
nous avons pu suivre pas a pas les progres depuis plusieurs annees. 
Fils d’un professeur qui avail inaugurd I’dlude des maladies mentalcs a 
la Facultd de Paris, neveu d’un pbilosophe dont la verlu et le talent ont 
laissd un grand souvenir en France, I'esprit du jeune Royer-Collard de- 
vait se ressenlir de ces heiireuses influences; aussi tous ceux qui Font 
connu, el plus encore ceux qui ont vdcu dans son intimitd, savent-ils 
ce qu’il y avail d’dtendue, de largeur el de varietd dans ses iddes. 



VARll'TIiS. 


173 


On a beancoup criliqufi la pbilosophie, mais il faut rcconnallre qu’elle 
dWotnmage bien ses disciples des attaques de leurs detracteurs, en leur 
donnantunedldvalion danslespenstes, une profondeur dansles aperfus 
qui imprimenl a leurs ecrils et a leurs paroles une lournure parlicu- 
liere. Lanficessitfi de loulraltacher a des principes, la facultSde gSnira- 
liscr, qui sontles consequencesnaturcllesdecette etude,sefirentremar- 
quer de tresbonne Iicure chez M. Royer-Collard, et personnede nousn'a 
oublie avee quel eclat il parut dans la carriere medicale. La diversite de 
ses aptitudes se montra tout d’abord soit dans le Journal des progris, ou 
il a publie de tres bons resumes de la cliuique de Dupuytren qui nous 
ont ete fort utiles pour la redaction des IcQons oralcs de ce ceiebre ebi- 
rurgien(l), soit dans le Journal hebdomadaire, oii son esprit critique 
s’est signaie dans un grand nombre d’articlcs. Nous citerons plus par- 
ticulicrement son Examen des iravaux anaiomiques et pbysiotogiques du 
docieur Galt (1828), son appreciation de la Compiience des midecins dans 
les questions judiciaires relatives uux aliiaalions meniales, ou Analyse de 
MM, Elias liegnault, Collard de Manigny et Hojfbauer snr ce sujet 
(1829). Ces deux articles, qui ont directement trait a nos etudes et qui 
eussenl dignement figure dans nos annales, montrent ce quo la mede- 
cine mentale cCit ete en droit d’altendre de ce rnddecin distingue, si la 
direction de ses travanx refit conduit a cultivcr cette branche des 
sciences medicates. 

L’aclivc collaboration de M. Royer-Collard au Journal hebdomadaire, 
ofiil travaillaitalors. de concert avec MM. Andral, Clandin, Bouillaud, 
Cazenave, Datmas , Liltre et Reynaud , ful interrompuc par un de ces 
orages poliliques, si frequents depuis soixante ans dans notre histoire, 
qu’on nomrae revolutions et qui menacent de devenir permanents. Par 
un de ces coups du sort qui sont peut-etre le mobile secret le plus 
puissant de ces tcrribles catastropbes, le jeune naedecin se trouva porte 
a la direction des beaux-arts, ofi devait venir sieger vingt ans plus tard, 
par .suite d’un nouveau bouleversement, le frere d’un homme dont le 
nom appartient dosormais a nos annates. Dims ce nouveau posle, 
M. Royer-Collard fit preuve de cette fiexibilite de talent qu’il a monlrfie 
dans tout ce qu’il entreprenait; inais dans ce ministere conime dans ce- 
luidel’instruction publique, si Ses rapports sont encore cites commodes 
modeles, ressemblance qu’il a eue avec le ceiebre Cuvier,il y a marque 
son passage par des actes de bienfaisanco qui attestent la geceroslie et 
la bonte de ses sentiments. Nous nous bornerons a enciter un seul. Le 
choiera-raorbus venait d’edater en Russie. Persuades qu’il envahirait 
la France dans un temps rapproohe, Lcgallois et moi sollicitfimes de 
I’Academie des sciences la faveur d’aller etudier en Pologne cette grave 
maladie. Munis d’unc lettre de recommandation deMM. Larrey* Magen- 
die et Serres, nous arrivfimes en 1831 dans ce malheureux pays qui de- 
vrait offrir au inonde lous les genres d’hero'ismc. QUelques mois apres, 


(1) Brierre de Boismont et Marx, Lecons oriiles de clinigue chirurgi- 
cale faitps i I’HAtel-DieudeParis, par Uupuytren. Paris, 1839,0 vol. in-8. 



17/l VARIETES. 

I’infortuni Legallois succombait aux fatigues de cette mission. I.epays 
devail sans dome proteclion a la mere de notre courageux et intelligent 
confrere , a la veuve du c61ebre physiologiste qiii 6tait egalemenl mort 
victime de son zele pour la science et I’humanite j mais la reconnais¬ 
sance estun souvenir qui se perd facilement: heureusement Royer-Col- 
lard avait ia m^moire du coeur, el madame Legallois eul une pension, 
modeste sans doute , rnais suCBsante pour I’arrachcr aux horreurs de la 
misere. Nous n’avons japporti qu’un fait, mais nous croyons etre I’ex- 
pression de la v6ril6 en disant que d’autres infortunes lui durent nne 
assistance 6clair6e. 

Qucique enYi6s que soient les hauts emplois administratifs, ils ne 
pouvaient faire oublier a M. Hoyer-Coiiard la carriere oii il avail si 
bien commence et oii il avait de si puissants encouragements; une place 
de professeur d’hygicne vinl i vaguer a la Faculty. Il se pr^senta au 
concours a I’etonnement du plus grand nombre, el sul par la prodi- 
gieuse f6condil6 de son esprit, la facilite de son 6locution, les richesses 
de sa mdmoire, I’emportersur des rivaux honorables, dont quclques uns 
avaientdes connuissances plus profondes, mais moins brillanlcs que les 
siennes. 

MM. Baillarger, Cerise et Longel, ayant fondd les Annales midico- 
psychologiques, proposereiit a M. Royer-Collard de faire partieduco- 
mitd de redaction; il accepta cette olTre avec empressenient. Comme 
preuve de I’int^ret qu’il portail a ce journal, considdrd par lui comme 
nne crdalion necessaire, il fit imprimer dans le second volume un M6- 
raoire important de son pere ayant pour litre : Examen de la doctrine 
de Maine de Birun sur les rapports du physique et du moral chez I’houtme, 
et fournit encore, au meme volume, une Consultation medico-lAgalc 
fort intdressante, relative au magndlisme animal, et dont le sujel est : 
Les affections nerveuses qui se manijestmt chez un individu soumis forci- 
ment a I’actiou d’un magnitiseur, peuvent-elles £ireassimilies atixmaladies 
produites par I’administration de substances nuisibles a la santi? 

Malheureusenieni, les occupations de M. Royer-Collard, etpius tard 
la maladiedont il futalteint, ne lui permirent pas de continuer sa coo- 
pdration aux Annates midico-psychologiques; tous cenx qui Font 
entendu dans son cours et dans les communications qu’il a faites a 
I’Acaddmie de medccine imagineront facilement ce qu’aurail gagndde 
journal a sa collaboration. 

Comment se fail-il qu’un homme d’un mdrite si incontestable, 
d’un esprit si ingdnieux, d’une sagacitd si pdndlrante, ail quille le 
monde sans y laisser d’aulres traces de ses belles facultds, qu’nn 
sillage qui disparailra avec la gdndralion medicale actuelle; c’eslqu'il 
a manqud a M. Royer-Collard ce qui est la veritable Irempe de I’ame, 
la lulle, le combat. Que d’inlelligences supdrieurcs se sont dtioldes au 
contact de la vie facile, tandis qu’a cOtd d’eux grandissaient des natures 
moins riches qui arrivaicnl cependant a la reputation, a la gloire, a la 
fortune par leur rdaction conslante centre les obstacles. Etudiez les 
hommes forts, jetds sans protecteurs et sans ressources dans la rude 
raelde de la vie, el voyez les efforts immenses qu’ils font pour lutler 




VARlfiTfiS. 


175 


conlre le Hot qui les entoure, les presse et menace de les submerger. 
Plus le p6ril est grand, plus leurenergie augmente; les qualities cacbccs 
que le repos laissait inapereucs se reveillentavec unevivacite inou'ICiils 
font face a luules les attaques, a toutes les calaslrophes; ils iprouvent 
une sorte rie joie a les conterapler, a les affronter, et commeils s’apercoi- 
vent que la rapidity de la defense I’emporte sur la violence de I’attaque, 
leiir courage redouble, et la confiance qu’ils out en cujt leur garanlit le 
sucefe pour I’avenir. Cette lutte devient une condition de leur existence; 
ils s’ycomplaiseiit parce qu’ils sentent qu’ils lui doivent ce qu’ils sent. 
Qui n’a entendu parler des missions du Paraguay? Jamais les precautions 
pour le bonbeurde I'bomme n’avaient ete poussees plus loin. Instruc¬ 
tion, niariage, besoins, plaisirs, tout avait ete reglemente. Chaque 
cbose arrivait a son temps et ases beures; aucun effort a fairc; aucun 
danger a craindre, lout clait prevu. Quel fut le resultat de cet admi¬ 
rable plan? 1.3 depopulation des missions.On basarda mille explications 
de ce fait singulier. La seulc qui soit restie est le defaut de lutte, qui 
finit par enerver, appauvrir le systeme nerveux. 

Les journaux ont annoiice que M. Royer-Collard etait mort en ebre- 
lien. Une pareille flu n’a rien qui doive surprendre de la part d'un 
espritaussi eminent. En voyant ies intrigues de toule espece qui, par 
les differentes positions qu’il aoccupees, convergerent naturellement 
vers luij en coinparant les discours et les actions d’une foule de per- 
soiinages, en etant inilie aux moyens petits, meprisables et vils par les- 
quels s’obtiennent un si grand nombre de places, en observant de pres 
beaucoup de ces reputations qu’on admire de loin et qui frappent 
d’etonnement par leur legerete, leur ignorance, leur mobilite, leur 
absence de sens moral, 11 comprit que cette terre, dont on voudrait 
faire de nouveau le paradis terrestre, etait un monde de cbimeres, et 
qu’il fallait aller cbercher ailleurs la verite et I’arbitre de nos destinees. 
L’Ecriture sainte a dit: Beati qui moriunlur in Domino; pour nous, nous 
ajouterons: beureux ceux qui meurent sans connaitre le doute, cette 
continuelle et Irisle vision des temps modernes 1 A. Bsierke de Boismo.vt. 

Mori de M. Leurei. — A peine lerminions-nous cette courle notice 
sur M. hoyer-Collard, que nous lisions dans V Union midicale du 9 Jan¬ 
vier 1861 : 

« Nous recevons a I’instant une triste nouvelle: M. Leuret, in^decin 
en ebef de I’bospice de Bicetre, est mort le 6 Janvier, a Nancy, son pays 
natal, ou il s’fitait fait transporter r^ceminent, dans I’espoir de rfitablir 
sa santd. Malade depuis plusieurs annees, M. Leuret avait pu croire, 
I’et6 dernier, que son mal touebait a son lermc. Ayant recouvr6 I’in- 
tCgrili de toutes ses facult^s, jl avait repris son vaste service de 
Bicetre et ses dtudes sur les maladies inentales, qui lui ont valu une 
reputation si edatante et si meritee. Cette amelioration heureuse 
nes’est pas soutenue, et apres plusieurs mois de soullrances. il a suc- 
combe dans la plenitude de ses facultes inteiiectuelies, avec le pro- 
fond regret de ne pouvoir mettre la derniere main aux beaux travaux 
qu’il avait entrepris. » 



176 


VARIfiTtS. 


Nous regrcltons vivcment quo la n^cessU^ de fa!re paratlre le journal 
nous empcche de consacrer un article a ce mddecin cdlebre, donl les 
iddcs tbdrapeutiques ont soulevd de si vives discussions. Nous nous 
felicitons neanmoins d'dtre le premier et peut-etre le seul des ecrivains 
alienistcs, qui, il y a dix ans, dans la Gazette des medecins praticiens, 
que rddigcait alors M. A Latour, ayons cn, quoiquc directeur d’une 
maison de santd, I'inddpendanced'esprit convenable pour rendre compte 
du remarquable ouvragc qu’il'venait de publier sur le Traiiemeni mo¬ 
ral. bans le iiumcro procbain, nous passerons cn revue see Iravaux, 
et nous essayerons d’cn caractdriser la porlec el la valcur. A. B. de B. 

Le.s rddacieurs des Annales medico-psychologiques remet- 
teiit ail concours pour 1852 : 

YiE PRIX. ESQYJlROEi. 

Esqnirol avail fondd en 1818 un prix de 200 fr. qu’il donnait, chaque 
annee, a la On de son cours, a I’auteur du meilleur rndmoire sur les ma¬ 
ladies du systime nerveux. 

Ce prix.rdtabli par M. le doctcur Milivie, neveu d'Esquirol el mfidecin 
en chef de I’unc des sections d’ali^nds de la Salpelriere, sera accordd a 
celui des concurrents qui enverra la meilleure collection d'obserVations 
completes relatives a I’alidnation mentale ou aux ndvroses. 

Les internes non docleurs des asiles d’alidnfis de France seronl seuls 
admis a concourir. 

Ce prix consistera en un exemplaire du Traiti des maladies meiitaUs 
d’Esquirol, et en une medaille d’or de la valeur de 200 francs. 

M. Baillarger donneia comme second prix la collection des .^dnnales 
midico’psychologiques. 

Les memoircs, Merits lisiblement et dans les formes usittes, devront 
etre envoyfes au bureau du journal avantle l"ianvier 1852. 

— Les jonrnaux de miilecine et la loi sur la presse. — D'aprfes une 
communication orale faite par M. le Procureurde la rdpublique au gfi- 
rant derf/iiion midUale, le Parquet exige pour les journaux de me- 
decine : 

1” La signature de tout article qui contiendra une appreciation quel- 
conque.Le compte-rendu des sociilfis'savarites, s’il renfermeunephrase, 
un mot qui qualiOc ou qui apprdcie, doit etre signfi. 

2“ La signature du g6rant du journal au has de chaque numdro. 

3° L’envoi d’un exemplaire de chaqiie numero au bureau de la per¬ 
manence de la prefecture de police. 

4o La signature autographe du geranl sur I’exemplaireadressd a la 
permanence. 

ERRATUM. — Page 2. Sans durde, lisez .- Sans ddsirs. 

Le ridacteur-giranl, 

A. Bbiirke dh Boismomt. 


Paris. — linprimcrie de 1. Maiitinet, rue Mignon, 2. 



JOfJRIVAl. 


m 

L’ALIENITION MENTALE 

lA MfiDEGINE LEGALE DES ALIENES. 


RECHERCHES 

SUR L’IDENTITE 

DES 

PARALYSIES GENERALES PROGRESSIVES (*), 

PAR 

A. BRIEKRE RE ROISIVIOIVT. 

La paralysie g^nerale progressive, ainsi nomm6e pour la 
premiere fois par W. Requin, dansses Elements depathologie, 
t. II, p. 90 , 1846, est-elle une maladie differente de la para- 
lysiegfenSrale des ali6u§s, si bien d^crite par-MM. Delaye, Bayle 
et Calmeil en 1826, plus tard par MM. Foville et Parchappe? 
Doit-on la considerer conime une lesion spficiale du syslenae 
rauscnlaire, que la Me complique frdquemment, niais qui n’en 
est pas nioins tout a fait ind^pendante? Cette paralysie est-elle 
loujours idenlique avec elle-merae, ou bien existe-t-il descarac- 
t6res qui prouvent qu’on a confondu sous cette denomination 

(1) Extrait du Suppliment cut Diclionnuire des dictionnaires de m6de- 
ciiie de M. Fabre, publi6 par At. Germer Bailliere, 1 v. in-8, Paris, 1851. 

ANNAL. MED.-PSYCH., seric, t. III. Avril 1851. 1, 12 



178 RECHEKCHES SUR L’lDEfiTITfi 

des affections de nature diff^renle? Ces problfemes, assez ardus, 
trouveronl, je I’espere, leur gplpfjpn dans I’examen auquel 
nous allons nous livrer. 

Entrons tout de suite en maticre par deux exemples, pris 
I’qpdaps ja plasse des paraiysies gfinfirales progressives sans alj6- 
nation, Tautre dans celle appel6e jusqu’k ces derniers temps pa- 
ralysie gdnerale des alienfis. 

1“ Obs. Paralysie progressive sans alienation. — Le 
23 aout 1850, on repoit & I’Hotel-Dieu, dansle service de M. le 
professeur Rostan, fait alors par M. Vigla, un homme de qua- 
rante-cinq ans, journalier, travaillant ^ la terre depuis viiigt 
ans. II n’a jamais eu de congestion cer6brale et n’a jamais 6t6 
malade. II fait de frdquents abus de liqueurs alcooliques : depuis 
deux ans mOme il est sujet ft un trembleraent des membres 
sup^rieurs, qui n’a diminu6 en rien sa force musculaire. 

Le 30 juin, dtant ivre, il tomba dans !a riviftre, et conserva 
ses habits mouillfe pendant plusieurs heures. Le lendemain, il 
ressentit une sensation de brulure et de picotement ft la plante 
des pieds et dans les mollets. Huit jours apres, une sensation 
analogue se d6clara ft la face palmaire des mains et des doigts. 
Les functions s’exdcutaient bien, et il pouvait marcher lorsque 
Ips douleurs se calmaient. 

A partir du raois de juillct, il cesse de travailler, pt yer^ le 
milieu d’aout il ne peul plus quitter le lit. De pe moment, les 
douleurs deviennent moins intenses, mais raffaiblissement aug- 
piente rapidement. Depuis le debut de la maladie, il y a insen- 
sibilite complete des organes genilaux. 

En examinant pe malade avecM. Duchenne, nous cpnstatons 
que les espaccs interosseux dorsal, les eminences thenar et hy- 
pothenar sont deprimfis; les avant-bras, lesjambes et les pieds 
sont egalement atrophies. Ce changement est plus marqud p 
droite. 

Le malade eiend et flfichit avec peine les doigts et les poi- 
gnets; il serre mediocreraent avec ses mains plus ft gauche qu’ft 



DES PARALYSIES GfeNllRALES PROGRESSIVES. 179 
droile. La ni6me disposition existe pour les orleils ct pour les 
mouvements du pied sur la janibe. La station debout cst impos¬ 
sible. Dans plusieurs endroils, les muscles sont le si6ge de raou- 
vements fibrillaires. Leur compression determine une douleur 
irfesmarquee, surtout dans ceux qui sont paralyses. La com¬ 
pression des troncs nerveux est egalemeni fort douloureuse, et 
provoque en mfime temps des contractions 6nergiques dans le 
membre auquel se disiribue le nerf comprime. Le inalade ne 
ressent aucune douleur dans le dos, les reins et la tfitc. li n’y a 
pas le plus leger d^sordre du c6t6 de I’intclligence. 

Noire honorable confrere repute en notre presence les expe¬ 
riences galvaniques. L’appareil, a son maximum, ne produit 
aucune contraction des muscles des jambes et des pieds; k I’aide 
d’aiguilles enfoncees dans I’epaissenr des muscles, il provoque 
des contractions faibles el fibrillaires. Aux cuisses, la contrac¬ 
tion n'a plus son energie habituelle, mais tandis qu'elle cst 
presque abolie dans les cruraux internes, les abducteurs jouis- 
sent & peu de chose pres de leur contfactilite normale. Les 
memes phenombnes ont lieu pour les muscles de I’abdomen. 

Dans lesinembres superieurs, les lesions deTirritabilitfi sont 
surtout sensibies aux mains et aux avant-bras, mais d-unc ma- 
ni^re in6gale, commedans les membres inKrieurs. Les inler- 
osseuxde la main droite ne se contractent plus; ceux de la 
main gauche se contractent faiblement. Les muscles de la re¬ 
gion anlibrachiale droite sont presque insensibles h I’excitation 
la plus forte. Les muscles de I’avanl-bras gauche ont aussi perdu 
une grande partie de leur irritabilile. 

La sensibilite cuian^e est augment^e, la sensibility yiectro- 
museulaire (sensation produite par I’excitation du muscle) est 
assez dyveloppCe; celle des nerfs poplites paratt exaUye. La 
lysion de I’irritabilile museulaire n’est pas en -rapport avoc cclie 
de la contractility rauscuiaire. On observe, en elfet, que le 
malade peut faire tous les mouvements partiels, assez limitys, 
il esf vrai, du pied on de la jambe, qtioiqne les muscles qui les 



180 REGHERCHE3 SUB L’lDENTllf; 

cx^cutent soient priv^s de force. Chez ce maliide, la langue n’est 
pas encore emharrassee, mais il est probable que ce syniplOrae 
se inanifestera a line epoque plus avancfie, comme nous I’avons 
observe dans plusieurs cas semblables. 

2' Obs. Paralysie avec alienaiion. —Le 13 decembre l850, 
M. C.... fut conduit dans la tnaison de sanl6 de la rue Neuver 
Sainle-Genevieve. li estde laille moyenne, inaigre, d’un lein-* 
pirament nervoso-sanguin, n’a jamais malade, ne comple 
point d’alifines dans sa famille. Son caractSre est vif; sa con¬ 
versation est celle d’un bomme instruit et qui a beaucoup 
voyagd. II parle plusieurs langues. Voici les renseignemenls qui 
m’onl did donnds sur lui: Au mois de juin de I’annde dernidre, 
il revint d’un voyage en Turquie; on s’apercul qu’il dtait devenu 
irascible, et s’eiuporlait pour des bagatelles. Sa femme et ses 
enfants, qu’il aimait beaucoup, avaiunt cbaque jour it soulfrir 
de sa mauvaise humeur. Cette susceptibiliid alia loujours en 
augmentant : parfois elle degendrait en propos incohdrenls. 
Quoique sa position fut precaire, il nefaisait point d’dcpnomie, 
achetait dans les premiers magasins, et voyait I’avenir sous les 
plus brillantes couleurs. Gu fouillant dans ses souvenirs ^ sa 
mdre retrouve deux circonstances qui prouvent que son esprit 
dtait ddjd malade il y a environ un an. La premidre est relative 
a un voyage aux bains de mer jugd ndcessaire pour son enfant-; 
et qu’il ne voulut jamais permettre sous prdtexte qu’il faudrait 
faire beaucoup de toilette; la seconde se rapporte a des projets 
dispendieux de construction pour une terre en litige. Quelques 
jours avant son entrde, sa femme remarqua que sa prouoncia- 
tiou dtait alldrde; il bdgaya pendant quelques minutes, et fut 
meme force de s’arreter : il ne pouvait plus articuler. Ce sym- 
ptome disparut. 

Le 13 ddcembre dernier, il eut une crise d’exaltation si 
grande, qu’un professeur de la Faculte, son ami, se vit con- 
traint de donner le conseil de le conduire en maison de santd. 
Lorsque je le vis, les symptdmes dtaient les suivants : Sa figure 



DES PARALYSIES GEN£RALES PROGRESSIVES. 181 
4tait colorde, la sensibility morale et physique trbs excit^e; il 
se mellail a pleurer pour la plus Ifigbre contrarifity; il ne pou- 
vait supporter la luiniere do soleil, le timbre d’unevoix ordi¬ 
naire. Sa conversation roulait exclusivement sur les grands per- 
sonnages de Fiance et d’Augleterre qu’il avait connus; il faisait 
les plus beaux projets, n’avait aucune inquiytude pour I’avenir; 
il’entendre, il avait en sa possession une foule d’objets pi-y- 
cieux, et pouvait professer les langues les plus difficiles de 
I’Enrope. Au fond, il y avait du vrai dans ses discours; ils ne 
pycbaient que par rexageration. Au milieu de ce flux de paroles, 
je remarquai tout de suite un begaiement des plus prononcys 
qui revenait a chaque instant, et qui le forcait mymc a s’arryter. 

Dans la journye, 11 fit une tentative d’evasion, et grimpa sur 
un arbre; on fut obligy de lui meltre la camisole. Deux jours 
api-ys, il ytait revenu a un ytat de calme et de raison. (Jette 
arayiioration se soutint pendant une quinzaine environ. Le be- 
gaiement, I’agitation, avaient complctement disparu; il n’y 
avait pas le plus leger dysordrc du coty du systeme musculaire, 
objet d’un examen atlentif et quotidien, k raison meme des 
questions qui ont yty soulevees dans ces derniers temps. W. C.... 
me parut si bien, que je ne pus m’empgcher de dire & sa femme 
que si cet ytat continuait je lui rendrais la liberty. Une seule 
chose cependant m’inspirait do la dyfiance : c’ytait le chan- 
gement qui s’yiail opery dans son caraclfcre : au lieu de celte ir¬ 
ritability habiluelle qui faisait le tourraent dessiens, il ytait 
d’une patience et d’une i-ysignation remarquables, se soumet- 
tait a tous les remedes pour guerir, car il avait la conscience de 
son nial; seulementil ytait extrememenl minutieux. 

Au bout de quinze jours, de poli el do doux qu’il s’ytait 
montry jusqu’alors, il devint iracassier, querclleur, emporiy 
pour des bagatelles; et lorsque sa crise fut arrivge y son sum- 
mum , il coramenfa a balbulier, et finil par perdre entiyrenient 
la parole. Cet acccs ne se prolongea pas au delii de deux jours. 
Pendant sa duree, nous ne consialaines que la difficulty du Ian- 



i82 BECHEBCHES SUK l’IDENTITE 

gage ; les exlremit^s n’avaient rien perdu de leur force et de 

leurg mouvemenls d’ensemble. i sh > 

Le 25janvier, il a eu uoe nouvelle crise dang laquelle iU'est 
plainl ain^rement d’etre s6par6 de sa femme, ce qn’il avail 
accept^ de son plein gr6. 

Au plus fort de son exaltation, il s’est enfouc6 une paire de 
ciseaux dans la region du coeur, a la profondeur de quatre lignes. 
Sur la promesse qu’on lui a faite qu'il verrait sa femme j il a 
promis de rester tranquille, et a ajoutfi que le sang ert coultini 
lui avait degage la I6te. 

L’entrevue a eu lieu devant moi : ii est impossible d’divepltts 
calnie, plus maitre de soi, de parler avec plus de raison; La 
indmoire de M. C.... ancienne et prdsente a 6t6 parfaite. Il n’a 
fait aucun reproche de ce qui s’6tait passfi, s’eSt bcctipfi de ses 
enfants, n’a point etc trop expansif; il s’est retir6 de lui-tiiSmc 
au bout d’une demi-beure. La seconde entrevue a etd 4gale- 
ment fort tranquille, mais il y a eu plus d’exagfiration, plus 
d’liyperboles. Aucun d^sordre du c6t6 de la motilil6 n’a 6l6 
constatd. 

L’emploi du galvanisme n’a pas r^v6l€ d’affaiblissement dans 
la contractility rausculaire yiectrique. Ce malade est sorti en 
apparence parfaitement rytabli. 

Quel est I’observateur sans idee precon^ue qui neserafrappy 
de la difference de ces deux maladies? Dans le premier cag, 
point de congestion cyrybrale, impression de froidj marCbe 
ascendante, progressive de la paralysie, continuity des sym- 
ptbraes, iniygriiy de I’iiitelligence, abolition plus oU moins 
compiyte de la contractility inusculaire dans une grande yten- 
due du corps, augmentation de la sensibility cutanee. 

Dansle second cas, au contrairc, la maladie dybute plusieurs 
mois d’avance par une exageraiion du caractyre habituel; par 
des emporiemeiits repyiys, en un mol, par des dysordres intel- 
lectuels, suivis dans les derniersnempsd’uii bygaiemenl fugace. 
Tous ces symplomes disparaissent, et sont rcmplacys par le re- 



DES PARALTSIES GfiN^RALES PROGRESSIVES. 183 
tour de ia raison dt I’absence complete de toule lesion muscu- 
laire. A diverses reprises, on voit ces deux ordresde symptomes 
se reproduire. La contraclilite musculaire est ici sans aucune 
altfiration. 

Ilya done entre ces deux fails des differences notables, et il 
nous parait impossible de les ranger dans la meme classe. 
Lorsque ia question d’identite de ia paralysie progressive fut 
portee, en 18A0 , a la Soci^te de medecine de la ville, par 
MM. Requin, Prus, Sandras, Baillarger, nous fimes des objec¬ 
tions serieuses it cette opinion , et plus tard, dans un in^moire 
insere dans la Gazette medicate (22 mai 1847), a I’occasion 
d’une discussion qui avail eu lieu h I’Acadeniie de medecine, 
Ijous signalions ie peu de frequence de la paralysie progressive 
sans alienation, et nous persistions i soutenir i'individualite 
patbologique de la paralysie des alienes. Plus tard, dans un autre 
travail qui parut dgalement dans la Gazette medicate (2 octobre 
1847), en reconnaissant ce que noire preiniiire opinion avail de 
tfop exclusif, iious protestions contre I'analogie que M. Lunier 
voulait etablir entre nos ali6nes paralytiques et ceux de I’hSpital 
Necker (L. Lunier, Recherches sur taparatysie generate pro- 
gressive, pour set'vir d t'histoire de cettematadie, Paris, 1849). 
Dans I’analyse que nous avons donnee de ce travail {Union fiie- 
dicate, 6 novembre 1849), nous avons fait connaitre les motifs 
qui ne nous permellent pas d’adopter I’opinion de I’auteur. 
Nous devoHS aussi faire observer qUe M. Hubert Rodrigues 
avail d6j<i antfirieurement soutenu la memo llifese {7'raite de 
la paratysie generate chronique , consideree specialement chez 
tes alienes, imprime en 1847 dans les Amales de la Societe 
de medecine d'Anvers ). 

Desiranl elucider ce point de coniroverse, nous entrepriines 
en 1849, M. Duchenne, de Boulogne, et moi, une serie de 
recherches, et nous ne tardames pas a acquerir la conviction 
qu’il y avail eu de singulihres confusions sur ce sujet. Un pre¬ 
mier rdsultat, auquel nous ont conduits nos experiences 4 i’aide 




RECHERCHES SUR L’IDENT1X£ 


de la galvanisation localisee, c’est qu’il y a deux especes de pa- 
ralysies gen6rales qui doivent entierement differer par leur nature 
et par leur si6ge. 

La premiere espece de ces paralysies g6nerales progressives 
sans alienation a pour caractere distinctif de presenter un affai- 
blissement, une diminution, uiie abolition de rirritabilite 
d’autant plus prononcee quc la maladie estplus ancienne. Cette 
alteration peut comniencer par un muscle, un membre, ordi- 
nairement c’est par les extremit6s infedeures qu’elle debute; 
ellepeut sc monlrer dans les extremites superieures; puis elle 
envahit successivement toutes les parties, et gagne egalement 
la langue. Dans plusieurs cas, i’autopsie, faite avec le plus 
grand soin, n’a revele aucun desordre dans le cerveau, la moelle 
epiniere, malgre rancieniiete de I’affection. 

Parrai les faits de ce genre, nous citerons sommairement 
I’observation suivanie : Une dame sent d’abord le membre supe- 
rieur gauche, puis I’inferieur, et successivement ceux du c6ie 
oppose, perdre leur force; les doigls se contractent, et il lui 
devient difficile de tenir les objets. La marche n’a lieu que d’une 
maniere incomplete, etne peut s’effectuer sans le secours d’un 
bras. La paralysie gagne la langue, et la malade ne prononce 
plus qu’avec lenteur et hesitation les mots qui se preseutent a 
son esprit. La sensibilite est conservee, I’intelligence est in- 
tacle; la maladie remonte a plus d’un an. Les fonctions diges¬ 
tives s’execntent bien; les urines et les matieres fecales peuvent 
etre retenues. L’appareil eiectriqne ne determine aucune con¬ 
traction dans les membres inferieurs. Lejambier interieur, les 
peroniers, les flechisseurs, restent immobiles sous I’influence 
du courant. Le phenomene se remarque a un degre un peu 
moins marque dans les muscles des membres superieurs; les 
muscles du Irouc ne se contractent que faiblement. Nous pour- 
rions joindre a cette observation celle d’un malade qui a suc- 
combe dans le service de M. Andral avec tons les sympt6mes 
d’une paralysie generale progressive sans alienation, qui s’6lait 



DES PARAIYSIES GHSERALES PROGRESSIVES. 185 
declaree depuis plus d’un an : chez lui, rirrilabilit6 6lait com- 
pl6tement anfiantie, quoiqu’il put encore exficuter des niouve- 
ments. La connaissance resta intacte jusqu’& la fin. L’aulopsie, 
faite avec soil) sous les yeux de M. Andral, ne r6v6la aucune 
alteration, etl’examen inicroscopique auqiielse livra M. Lebert 
ne montra qu’une substitution graisseuse de quelques muscles 
de la cuisse. La fibre musciilaire des muscles delajambe, dans 
lesquels I’irritabilite 6tait ^teinte, n’offrait aucune alteration. 

En resumanl ces faits el d’autres analogues, mats qni doivcnt 
etre rappories a des causes differentes, on pent etablir qu’il y 
a des paralysies generales progressives sans alienation qui sont 
caracterisees par I’affaiblissement, la diminution, I’abolition de 
I’irritabilite. 11 etail interessant d’opposer It ces resultats ceux 
fournis par rexamen de la paralysie generale progressive des 
alienes. M. Duchenne et moi avons rcpete, en septembre 18li9, 
nos experiences sur les malades paralytiques places dans nos 
etablisscments. Les irois individus qui en ont ete le sujet etaient 
paralytiques It des degres differents: le premier n’avait que du 
begaiement intermittent; le denxieme etait a laseconde periode, 
maisconsiderablementamaigri; le troisieme, paralytique depuis 
plusieurs annees, se tenait difficilemenl sur les jarabes, etne 
pouvait plus repondre. Chez tous les trois, I’irritabiliie existait 
& un degre marque. Nous avons recommence ces experiences 
le 15 novembre 1849 It Bketre, en presence de M. Delasiauve, 
medecin de cet hopital, et de ses ekves. Six malades ont etc 
pris au hasard parmi les plus avances, les plus anciens et ceux 
qui gardaient le lit depuis plusieurs mois : I’irritabilite a ete 
constatee chez tous; deux etaient arrives h un haut degred’a- 
maigrissement et mgme d’atrophie, surtout dans les extremites 
inferieures. La plupart d’enlre eux gataient. On pent done 
avancer comme on fait constant que, dans les paralysies gene- 
rales avec alienation mentale, il y a conservation de I'irritabi- 
lite. II se rencontrera sans doute des faits on ces proprietes se 



186 REGHERCHES SDH l’IDENTIT£ 

manifesterolU , quoiqti’il ii’y dit pas encore de signes d’alieili^ 
tion ; mais il ne faut pas perdre de vue qu’il existe dans cette 
inaladie trois brdreS de syinptomes, que par consequent la sen¬ 
sibility et la motility peuveiit etre seules aileinlesj et I’intelli- 
geiice n’ytre alierye que longtemps aprfes. M. Delasiauve nous 
a rapporty Teitemple reinarquable d’uu individu qui resta deux 
ans cl I'hopital, presentant seuleinent ies signes propres b la pa- 
ralysie gynyrale, puis Ies symploines caractyristiques de la folie 
apparurent en vingt-quatre heures. EnOn, il peut Survenir, 
dans les paralysies des ali6nes, des paralysies progressives qlii 
seront libes a la inaladie de la moelle epiniyre. 

Comme conclusion des fails qui prycedent, on peut ytablir 
qu’il y a des paralysies geuerales avec alien alien et des pafa- 
lysies gynyrales sans aliynation. Ce fait a dyjh yiy signaiy 
ailleurs. 

LVxistence de la paralysie generale sans I’aliynation caracte- 
ristique dycrite par les auteurs n’implique point une alteration 
unique de la motility; car, dans les exemples que nous avons 
sous les yeux a rhopilal Necker, il y avait des indices de d§- 
mence ou d’affaiblisseraent de la mymoire. 

Quand bien meme I’alteration de la inolilite serait la seule, il 
ne faudrait pas perdre de vne que les desordres de I’intelligence, 
de la sensibility et de la motility peuvent se manifester a des in- 
tervalles inygaiix. L’abscnce de rexantheme dans ies fiOvres 
yruplives n’en change pas la nature. 

Relativement au siyge de la paralysie genyraie, il nous est 
impossible d’admettre qu’il puisse Stre constamnient localisy 
dans les centres nerveux. Il y a pour nous, d’aprfes I’observa- 
tion, des paralysies gynyrales qui sont sous la dypendance de la 
moelle ypitiiere, d’aulres du grand sympathique; quelques 
unes qui sont pyripheriques et sous la dependance des nerfs, 
plusieiirs qui ne se lient li aucune lysion appi-yciable des centres 
nerveux, un certain nombre qui dependent de la maladie du 



DES PAiftAltSIES G^NfiBAlis PSiOEiAESSIVES. IS? 
cemau. Nous avonsinsistS sur ces differences dans tide letife 
adress^e h M. le docteur Verga, redacteur de la Gazette iHi- 
dico-lombarde, et qui a paru daiis ce journal. 

En definitive, on peut done considerer comme un faff etafeli 
dans la science, qn’il existe deux grandes divisions de la pai d- 
lysie geuerale, dont Tune, celle des paralytiques alienes, coh- 
serve a tous les degres I’irrilabilite; tandis que I’autre, celle d^s 
paralyses sans alienation, voit cette propriete s’alterer, s’affai- 
blir, se perdre a mesure que le desordre fonctionnel fait des 
progres. 

La paralysie generale progressive des alienes presehte a stin 
tour deux varietes; la premiere, beaucoup plus nombreuse, fist 
celle qui frappe les individus dans la force de I’Sge, et dont le 
principal d6sordre intellectuel est caracterise par la folie airt- 
bitieuse, I’exageration du moi; la seconde, plus limitee, atteifat 
plus particulierement les individus deja avances en 3ge, ejuoi- 
qu’on I’observe chez les adultes, et offre pour troubles iiltellec- 
tuels les syraptbmes de la demence, et specialement I’affaiblis- 
sement et la perte de la memoire. 

Le siege de la paralysie generale ne doit pas Sire localise 
comme il I’a ete jusqu’alors; ce grand desordre foilctiOnnel 
peut dependre de Msions fort diverses du systeme nerveux, 
dont loutes les parties nous paraissent solidaires.—Lorsque noUs 
aurons reuni une quantile sufiSsante de materiaux, W. Du- 
cheniie et moi publierons un travail special sur cet important 
sujet. 

En presence de ces nouveaux elements, il devient difficile de 
soulenir que la paralysie generale progressive est la mfime par- 
tout. Deja Marshal-Hall, dansses beaux travaux, avait montre 
quo rirritabiliie se comporle d’une maniere differente dans les 
paralysies c6rebrales et meduliaires. Nous croyons done qu’il 
est conforme 3 robservatioii de ne pas ranger dans la meme fa¬ 
mine la paralysie generale des alienes, la paralysie generale pro¬ 
gressive sans alienation, la paralysie des vieillards, rhydrbee- 



188 RECHERGHES SUR i’lDENTlTfi 

phale clironique des vieillards et I’hydrocdphale consecutive ^ 

des alterations locales du cerveau. ; 

Quelle que soil ma deference pour inon savant coliegue 
M. Baillarger, je ue puis egaleinent admeltre I’idenlite qu’il 
a cru reconnailre entre la paralysie des alienes et celle des pel- 
lagreux.« D'apres ses recherches en Lombardie, celte paralysie, 
dil-il, est la uaemc que celle qu’ont si bieu decrite MM. Bayle 
et Calmeil. Elle s’accoinpague comme elle du dclire ambitieux, 
Le uombre si grand de suicides signaies chez les alienes pella- 
greux pent, d’apres ce medeciii, s’expliquer par I’extreme 
frequence, chez ces malades, du genre de folie designe par 
Georget sous le noin de stupidite. » Comme mon honorable 
confrere, j’ai etudie la pellagre cn Lombardie, et le premier 
j’ai publie en France un memoire pratique sur ce sujet. Mes 
observations, p. 15, 17, 20, 22, indiquent la faiblesse des ex- 
tremitesj la femme de la huiti6me observation ne repondait 
qu’avec lenteur et difliculte. Enfm, dans la description g6n6rale 
de la inaladie, p. kl [De la pellagre et de la folie pellagreuse, 
observations recueillies au grand hdpital de Milan, 2“ Edition, 
Paris, 1834), je m’exprimais en ces termes: « Les extr6mil6s 
infrrieures sont faibles; elles ne peuvent plus supporter le poids 
du corps. La scnsibilile est quelquefois gendralement diminude, 
les mains n’ont plus la force de serrer les objets qu’on leur pre¬ 
sente. La vacillation ct la faiblesse des jambes se remarquent 
aussi chez les enfanis. Dans cette seconde p6riode, comme dans 
la derniSre, il arrive quelquefois que la langue et la mSchoire 
infrrieure sont agitees d’un leger tremblement; le dclire et I’a- 
lidnation mentale raarquent cette p§riode. » Pour tout^observa- 
leur, ces symplomes ne sont-ils pas ceux d’une paralysie g6n6- 
rale plus ou moins complete et a marche progressive? Ces de¬ 
tails prouvent avec quel soin j’avais recueilli mes observations, 
jusqu’h dix-huit ans de distance; ils viennent appuyer les fails 
qui out etc constates et developpes par M. Baillarger, avec le 
talent qn’il apporte dans ses recherches. Je n’ai pas donne de 



1)ES PARALYSIF.S GfiNfiRALES PROGRESSIVES. 189 
nom k cette complication de la pellagre, cela est incontestable; 
mais pour tout lecteur impartial, j’cn ai fait connaitre les prin- 
cipaux symptomes. Ma position a, dans ce cas, quelque ana¬ 
logic avec celle de John Haslam, relativement aux mfidecins 
francais. 

Ceci pose, nous allons faire connaitre nos principales objec¬ 
tions a I’opinion de M. Baillarger. Le suicide, si commun parmi 
les abends pellagreux, est un fait exceptionnel chez nos alidnds 
paralytiques. De I’aveu de M. Baillarger lui-meme, I’alienation 
des suicides pellagreux est une varield de la monomanie; et 
c’est presque toujours la mouomanie triste que nous avons ob- 
servde dans ce cas, landis que la ddmence est le cachet des 
alidnds paralytiques. La pellagre s’obser.ve chez de jeunes en- 
fanls, tandis que la paralysie des alidnes ne se montre que darts 
I’age adulte. L’hdredild exisle dans I’immense majoriid des pel- 
lagreux, landis que dans la paralysie generale on trouve souvent, 
il est vrai, I’herdditd, non pas .speciale, mais celle de toules les 
formes du delire et des maladies nerveuses. Quant au delire 
ambitieux, je ne I’ai pas constatd dans les quatorze observa¬ 
tions que j’ai rapporldes, ce qui prouve qu’il peut liianquer 
dans bien des cas. J’ajouterai que j’interrogeais tons ces ma- 
lades dans leur langue, et que le ddlire que j’ai le plus note a 
did la mdlancolie religieuse. Les desordres du systeme muscu- 
laire dtaient presque toujours accompagnds d’une douleur 
sourde, d’un sentiment de constriction , de liraillement en ar- 
ridre dans la colonne vertdbrale, d’une faiblesse des extrdmitds 
infdrieures. Ces symptomes, notes dans plusieurs de mes obser¬ 
vations, disparaissent rapidenient par le traitement du grand 
hrtpital, lorsque la maladie n’est pas arrivde a sa dernidre pd- 
riode, ce qui dtablit une dilfdrence tranchde avec la paralysie 
gdndrale des alidnds. 

II s’en faut de beaucoup que tous les alidnistes partagent la 
maniere de voir des mddecins que nous venons de citer. M. Cal- 
meii n’admet pas que la paralysie gdndrale qu’il a ddcrite puisse 



490 BECHERCHES Sl)R L’IDENT(T£ 

se presenter chez les personnes dont I’iiUelligeBce e^t saine, qu, 
en d’autres lermes, avoir une existence isolee ou ind4pendante 
de ralj^naliun mentale, parce qu’il regarde comme pne chose 
impossihle que la rpispn restc ioiigtemps intacle, quand Ic cerr 
veau est aussi profondfiment affectd qu’il a coulume de I’fitre 
daps le cas de paralysje generale {De la paralysie generale 
gapsi^efee chez les alienes, p. 8, 1826). M. Falret s’expritpe 
ajnsi dans scs lecons h la SalpStriere: La paralysie gdn^rale cst^ 
selon nous, une forme speciale de la folie, la plus naturelle peutr 
6lre de toutes, puisqu’elle est constituee par |a reunion des ca- 
racthres puis^s dans la nature du delire, dans les j^sjops des 
inouvenienls, dans la marche et dans les alterations anatoraj? 
gues. On a d'ailleurs confondu avec la paralysje generale dPS 
faits de paralysie dpileptique et alcooiique, de paralysie progresr 
sive, avec afTaiblissemeut de 1’intelligence, mais sans d^lirc, gpi 
doivent en dtre soigneusement distiiigues, et par lepr origine, Pi 
par leur marclie et par leur terminaisou {Cours sur les mcthi 
diesmentales. Gazette des hdpitaux, ill jamier 1851). 

M. Moreau combat dgalement ceux qui revoquent en dople 
I’individualit^ patbologique de la maladic qui nous opcupei 
Parmi les raisons qu’il donne, il fait observer que les If'siuns 
cadav^riques int^ressent justement les parties dp ceryeau apx^ 
quelles on attribue les fonctions intellectuelles, el que dans |es 
yivisections, c’est rintelligeuce, et non la motilite, qui se trouye 
i4sde lorsqu’ou portele scalpel sur ces m4mes parties. II pjople 
gu’il est difficile de ne pas voir quelque chose de special dans 
la nature dynamique comme dans les sympldmes de la paralysie 
g6n4rale, Iprsque, d’unepart, on constate des perveisiqps pl 
rnSme des degradations profondes des facultes intellectuelles, 
avec des symptdmes a peine saisissables, tels qu’un peu de fair 
blesse musculaire, un peu d’hesitation dans la parole; lorsque, 
d'une gutre part, on note les lesions les plus graves de la rootilit4, 
telles que payalysies partielles de toute nature, les hemipl4gips 
sans aucun trouble intellectuel. 



DBS PARALYSIES GEN^RALES PROGRESSIVES. 191 

Void les condusions du bon travail de ce infidecin. 

1'^ L’afiFection gen6raleraent designee sous le nom de pqra- 
lysie generate des alienes conslitue bien une individuality 
morbide. La lesion des mouvements etla 16sion de I’intelligence 
sont des yiements pathologiques d’une ygale valeur, quelle que 
soil d’ailleurs I’ypoque comparative de I’apparilion des uns et 
des autres. Paralysie gen6rale et folie sont des phenomfeiies pa¬ 
thologiques liys I’un a I’autre comme effels necessaires, coii- 
stanls, d’une meme cause primordiale. 

2" Quoi qu’on ait dit, ces deux phynomynes ne se montrent 
jamais compiytement et absolument isoiys I’un de I’autre, soit 
au dybut, soit dans le courant de la maladle. Si le contraire a 
yty soutenu, cela tienl & I’idee erronee que Ton se fait gynyra- 
leraent de la nature des troubles de I’intelligence; li ce que Ton 
confond le sens pbilosophique du mot foUe avec son sens phy- 
siologique et mydical (Alienation mentale :Dela paralysie gene-> 
rale des alienes, par le docteur J. Moreau, mydecin de Bicfitre, 
Ann. 'medico-psychol., 2® syrie, t. II, p. 579;— Gaz. med.). 

Jusqu’y prysent nous n’avons invoque que le tymoignage des 
mydecins spycialistes, nous aliens maintenant citer I’opinion 
d’un praticien qui a conquis, par ses travaux, une place my- 
ritye dans la hiyrarchie medicale. Parmi les faits de paralysie 
gendrale progressive sans alienation, publiys dans ces derniers 
temps, dit M. Valleix, bon nombre de cas ne sont a mes yeux 
que de ces nyvralgies genyrales dont j’ai donne la description. 
Discutant ensuite les principales propositions de M. BaiHarger, 
il les rysume en ces termes: 1° Les faits rapportys par ce me- 
decin, pour prouver que la paralysie gynyrale prycede le pigs 
souvept les signes de la folie, ue nieltent aucunement hors de 
doute I’exactitude de cette proposition. 2" Il n’y a pas ji s’ltoii- 
ner.si le dyiire se dissipe plus ou moins compiytement, alPI? 
mSme que les lysions du raouvement persistent; car,.S'jlest 
vrai, ce qui parait trys peu contestable, que le dysordre de l-'iu- 
telligence coincide avec la formation myme des lysions myniii- 



192 RECHERCHES SUR E’lDENTITfi 

giennes, on comprend quo ce diisordre puisse se suspendre, 
lorsque ces lesions sont compidteraeiit formees, pour repr«ndre 
ensuite, quand dies se propagent a un autre point des meninges. 
3" II n’est aucunenient d^montre que la paralysie genfirale ob- 
servde en dehors de la folie soit la meme maladie que la para¬ 
lysie generate des alien6s, puisque les lesions anatoniiques sont 
compleieraenl differentes. 

Enfin, ajoute en terminant M. Valleix, dans la description de 
M. Sandras, ii y a absence des accfes convulsifs, si frequents 
dans la paralysie des ali6nes; de plus, I’intelligence est forle- 
ment affaiblie dfes que la maladie a pris un peu d’intensil6, et 
peut-6tre, dfes le debut, les facultSs intellectuelles sont-eUes 
beaucoup inoins intactes qu’on ne le croit (Valleix, Guide du 
medecin praticien, t. IV, 2' 6dit., 1851, p. 595). 

L’6lat de la question bien 6tabli, nous aliens d^crire la para¬ 
lysie progressive, dite sans alienation, d'apres nos propres ob¬ 
servations, dont plusieurs out 6te publifies dans la Gazette medi- 
cale {De la paralysie generale sans alienation, 2 octobre 1847), 
el dont les aulres, plus noinbreuses , recueillies de concert avec 
M. Duchenne, de Boulogne, sont encore inediles; nous nous 
aiderons dgalement des travaux de MM. Requin et Sandras. 

Symptdmes. — Goinine point de depart de la maladie; on note, 
chez quelques raalades, des etourdissements, des signes de con¬ 
gestion c6rebrale, de la cephalalgie; chez d’aulres, il n’exisle 
aucun desordre du c6l6 de I’encephale. Dans les fails de 
MM. Sandras et Requin , la paralysie generale d6bute par un 
trouble marque de la parole; dans ceux que nous avons observes 
avec M. Duchenne, de Boulogne, la maladie a commence par 
line main, les deux , les exlremiles inferieures, el n’a gagne la 
langue que beaucoup plus tard. jSos observations sont au nombre 
de plus de dix, et cetle marche esl cclle que nous avons le plus 
constamment notee. Chez le malade, meme de la premiere obser¬ 
vation de M. Sandras [Traite pratique des maladies nerveuses, 
1851, t. II, p. 89), il y a une remarque importante & faire: 



DES PARAIYSIES GfeNfiRAtES PROGRESSIVES. 193 
noire honorable confrere dit que cit individu se senlit atteint 
tout & coup de faiblesse gdnerale des niembres avoc engourdis- 
seinent ou plutot sensibilite obtuse, et que d’cmblee aussi sur- 
vint un embarras considerable de le parole. Or, dans le travail 
sur Ja Paralysie generate sans alienation que nous avons pu- 
blie dans la Gazette medicate (2 octobre 1847, p. 778), noiis 
lisons ceci:« Les premiers syraplomes qui appelerent I’atlention 
du malade consislferent dans un affaiblissement de la force mus- 
culaire des membres supericurs; son eirille lui paraissait plus 
lourde que d’habitude; il ne la tenait pas aussi facilement; les 
jambes se prirent ensuile: il marchait en vacillant, de sorle 
que, d’aprfis ses propres paroles, sa demarche ressemblait k 
cello d’un homrae ivre. Ce ne fut que dans ces derniers temps 
que la langue s’embarrassa; il assure que ses id6es n’ont pas 
eie alterees. Cet individu fait rcmonter le commencement de 
son mat 4 environ cinq mois. Interroge it deux reprises diffe- 
renles, il ne varie point dans le mode snivant lequel lesdesordres 
de la motiliie se sont raanifestes. Si on lui suggfere les reponses, 
il dit que lout a paru en mfime temps; mais lorsqu’ou lui 
laisse raconter lui-mSme son hisloire, il repete sa premiere de¬ 
position. » 

Les malades se plaigneiit d’eprouver dans les parties qui vont 
se paralyser un fourmillement, un cngourdissement, une sen- 
sationde froid, celle d’un corps interpose, de la douleur, ou 
bien simplement un affaiblissement de la force musculaire. Cette 
diminution pent se faire scntir dans un ou plusieursdoigts, d’un 
seul cdle ou des deux, dans la main, ou bien h la plante des 
pieds, aux jambes. A mesure que la raaladie fait des progres, 
elle s’etend aux parlies superieures, de la main au bras, a I’avant- 
bras, du pied, 4 la jambe, a la cuisse. Dans quelques cas plus 
rares, I’affaiblissement esl reconnu en mSme temps dans les 
quatre membres. Les mains perdeni leur deiicatesse de tou¬ 
cher : les malades devieunent maladroits; les pieds sont moins 
MED.-PSYCH., 2' serie, t. in. Avril 1851. 2. 13 


ANNAI,. 



194 RECHEHqHES SUE' ^’iDENTlTli 

flexibles, se heurtent plus facileinent; les orleils se redressept 
moins bien; les genoux sonl presque a demi flechjs. AveC: |es 
progresdu nial, Ja paralysie gagneJa langue; les mots devien- 
Reiu dilBciles a pronoiicer. Les efforts imprimda 4 la bquche, 
aux Ibvres, a {a machoire inferieure et a la langue, pour ar? 
ligujer Iqs, mots, determiiient un begaiemcnt pfinible qt une 
lentcur confuse dans le discours. Quelquefois le desordre de la 
parole ne se monlre que trbs longtemps aprbs I’invasion de lq 
nialadie. 

Lorsque la paralysie a envahi une grande elendue du corps, 
la moiilite est diniinuee, affaiblie; les merabres supfirieurs ser- 
reiU niediocrement les objels; la demarche est peu ferine, |6- 
g^renient vaciUante, titubante, difficile, dans quelques cas im¬ 
possible. Nous avons, en ce moment, dans I’etablissement de la 
rqe gainte-Geuevifeve, un malade dont la paralysie a irois mois 
de date; elle a succede 4 une congestion cerdbrale, et s’est au- 
uoncee par des divagations, un embarras extreme de la langue, 
un affaiblissemenl des membres superieurs et inferieurs; I’in-; 
lelfigence s’est r4tablie; le desordre de la langue a presque coni-r 
pl6tement disparu, luaisla paralysie des membres superieurs et 
inferieurs a fait de rapides progres, et aujourd’hui le malade 
ne peut ni marcher ni se servir de ses mains; il y a .six se- 
maines il diait encore en diatde .se promener. 

La sensibility tactile participe de J’affaiblisseraeni genyral, 
Lorsqu’on pince ou pique les malades, ils n’accuseni qu’une 
sensation obtuse; quelquefois meme ils ne senlent pas. 11 peut 
exister des differences suivaut les regions; I’impression pent eire, 
plus ou moiiis marquee 4 la peau des bras, des jambes, plus 
pronoucee dans celle des cuisses et du thorax. La sensibility et 
la motility peuvent etre plus faibles d’un coty que de I’autre, 
dans un bras, dans une jambe. Dans un cas, la Idsion, qui s’ytait 
declaree dansle membre superieur droit, rabandonua pour se 
porter dansle membre superieur gauche, etce dyplacement se 
reproduisit d’une maniere intermittente 4 diverses reprises. A 



DBS PAKALYSIES G61N£KALES PROGRESSIVES. 195 
une 6poque avancee de la maladie, nous avons vu la sensibilil6 
conserv^e. 

Plusieurs de ces uialades deviennent inhabilesh I’acte de la 
gfin^ralion; chez uii iiidividu, doiit la paralysie reraontait & hull 
ans, les organes avaient conserve leur virilite. 

Avec les progres du mal, les urines cessent d’etre relenues; les 
inalieres fecales, au contraire , s’accumulent dans les intestiris.; 
plus tard I’incontinence d’urine est complete et les dejections 
alvines sont rendues involontaireraent. J1 se joint aux pheno- 
infines precfidentsun degre plus ou moins inarqutide contraction. 
D’aprfis M. Sandras, ce dernier syraptome se monire plus tot 
ou plus tard; il se prdsente en certains cas rares, pour ainsi 
dire, au ddbut de la maladie; quelqucfois il ne se rencontre qu’ci 
la fin. Il est constant ou bien il alterne plus ou moins souvent, 
et pour un temps plus ou moins long avec les autres sympfbmes 
ou avec unc apparence de santd. 

Dans tous les fails de ce genre que nous avons observes avec 
M. Duchenne, nous n’avons point constatd de troubles du cold 
de route et de la vue. Au milieu de ces dd.sordres, les fonctions 
digestives se conservent, le sommeil reste bon ; leur ddrange- 
Otem n’arrive que vers la fiu de la maladie. 

Dans le tableau que nous venous d’esquisser de la paralysie 
gdndrale progressive sans alidnation, nous avouons qu’il nous a 
dtd impossiijlede trouver-des ressemblances avec la paralysie des 
ajidnds. 11 nous reste a parlor maintenant d’un sympiome qui 
^y 3 U compldtement dchappd aux observateurs que nous avons 
nommds, M. Duchenne el moi, et qui acheve de prouver, de la 
manidre la plus dvidenle , I’existence de deux especes de para- 
lysies gdndrales entidrement distinctes par leur siege et leur 
i^ature, 

Toqt le inonde connait les ingdnieuses applications que noire 
honorable confrdre a faites do la galvanisation locaiisde; nous 
evens pensd que ce moyen pourrait nous fournir d’importanles 
indications pour le sujet qui nous occupe, et e’est ce qu’oni 



190 


KEGHERCHES STIR L’IDENTITE 


demontr6 les experiences precedentcs: toules les fois, en effet, 
que son appareil a eie applique, dans Jes cas de I’espSce, nous 
avons constate la diminution , I’affaiblissement, I’absence de la 
contraction musculaire partielle et generale dans les cxtremites 
superieures, inferieures, dans la r6gion du tronc. L’insertion 
des aiguilles dans Tepaisseur des muscles determine des con¬ 
tractions faibles ct fibrillaires qui peuvent aussi manquer. L’ac- 
tion de la galvanisation sur les gros troncs nerveux est celle qui 
se perd le plus lentement. 

La sensibilite cutanee pent etre anginentee : la sensibilitd 
electro-musculaire (sensation produite par Texcitalion du 
muscle) pent etre plus ou moins developpee, mais presque tou- 
jours elle cst au-dessous de I’etat normal. La sensibilite des 
nerfs est dans plusieurs cas exaliee. 

La lesion de I’irritabilite musculaire pent n’Otre pas en rap¬ 
port avec celle de la contraclilite volontaire. Ainsi on observe 
que les muscles qui n’obeissent pas ^ la stimulation galvanique 
reagissent encore sous I’influence de la volonte, et que les ma- 
iades executant des mouvements d’ensemble avec-^ne cerlaine 
precision. 

Dans les fails qui nous ont servi 5i faire riiistoire de la sympto- 
matologie de la paralysie progressive, nous n’avons pas note de 
troubles de I’intelligence; il a pu exister un affaiblissement des 
facuUes, et surtout de la memoire, mais la duree a ete passa- 
gfere, souvent mOme seulement appreciable pour les malades, et 
leur esprit ne nous a pas paru differcr de celui d’un grand 
nombre d’individus qui travaillent, vegetent et meurent, sans 
avoir jamais Oxe I’altention. 

Dans une autre serie de fails, la demence est apparente; mais, 
a I’exceplion des pertes de memoire, les malades rendent 
compte de leur position, I’apprecient, et au milieu mSme de 
certaines incoherences et divagations, on ne decouvre nulle 
trace de delire ambitieux, de I'exageralion du moi, sous le 
rapport des forces de la sante, des talents, etc. Encore pour 



DES PARALYSIES GfiNfiRALES PROGRESSIVES. 197 
cette cat§gorie faut-il bien examiner la nature des symptdtnes, 
leur marche, et recourir i la galvanisation localis§e. 

La marche de la paralysie g6n6rale progressive est longue, 
sa forme essentiellemeut chronique. Nous avons interrogfi des 
individus qui faisaient remonter leur affection 'a huit ans et plus. 
Il est possible que dans celle des alienes, cette maladie ait 
un etat aigu, mais nous ne I’avons pas observe dans celle que 
nous dficrivons. 

Tous les faits soumis a notre observation ont present^ une 
marche continue. Nous n’avons vu I’amelioration survenir que 
rarement. Dans les cas ou elle a lieu, le retour & la sant6 a, en 
general, dt6 fort lent. Chez le malade de M. Sandras, lors de 
ma seconde visile, au bout d'un an le mieux s’etait manifest^ 
dans les membres superieurs et inf^rieurs, mais la parole etait 
aussi gen6e que la premiere fois, si elle ne I’^tait pas plus. De- 
puis cette dpoque, elle s’est am61ioree: il en a 6t6 de meme de 
r6tat gfin^ral. 

Anatomie pathologique. Quelle que soit I’opinion que Ton se 
fasse sur I’identitfi des lesions dans la paralysie genSrale des 
alifines, il n’en est pas moins evident que les plus frfiquentes 
sont celles des meninges et des circonvolutions c^rebrales, et 
qu’effet ou cause, elles existent constamment a une epoque 
avancSe de la maladie. Dans les autopsies, encore peu nom- 
breuses, qui ont eld failes de la paralysie gdndrale progressive 
sans alienation, chez des individus malades depuis longlemps, 
on n’a rien trouve dans le cerveau, dans la moelle dpiniere. 
Le malade de M. Andral ne presenta aucune lesion apprdciable. 
Il y a tout lieu de penser qu’il en sera de cette maladie comrae 
de I’dpilepsie, de I’hystdrie, de I’hypochondrie et d’une foule 
d’autres ddsordres bien caracterisds des fonclions nerveuses qui 
existent sans causes anatoiniques appreciables: sous ce rapport, 
la paralysie gdndrale progressive sans alidnalion differc done 
essentiellemeut de la paralysie des aliduds. 

11 pent arriver, chez quelques malades, que la paralysie pro- 



198 RECHERCHfig StjR L’lDEtrtlTie 

giessive se limite ^ certaines parties, aux exlr§mitSs snpSriettVes 
ou inKrieures, a la langue, prfidoinine d’un c6t6; mais iiii exani® 
attentif revile des d6sordres gfinSraux qui gtablisseilt les rip- 
ports do cette affeclion avec la paralysie progressive. Lei sujets 
gravement empoisonnes par le plomb, dit iM. Sandrasi floitent i 
Ghaque inslant entre ces deux classes. 

Pr^hdstic. HeVaym des uiMecins qui onl icrit iur tettd 
alTection, ,il est toujouis fort grave. Le plus grand noinbre diS 
malades succombe au bout d’un temps plus ou moins Ibng. 
M. Sandras n’a Jamais observe de cas a marche aigue et rapidb^ 
meat mortelle ou curable. On voit des malades mourir ad bbiit 
de quelques niois; nous en avons observi plusieurs dont 
fection marcliait avec une extreme lenteur et durait depuis pitta 
sieurs annees. Parmi les fails encore peu nombreux de paralySib 
gdnerale progressive observes jusqu’alors, on cite plusieufS gttP 
risons, ce qui dtablit encore une difference tranchee avec la pa* 
ralysie des ali6n(5s. L’amelioration a toujours ^t6 excfessivfeinehi 
lente, el jamais les malades n’ontrepris complitement lenr agi- 
lite, leur ddlicatesse de sens, leur adresse des inains, leuf fOrCtt 
pour la marche, comme avant la maladie (Sandras). Chez lei 
malades que nous avons observes avec M. Ducheiine, la pfertS 
de la contractility musculaire electrique a toujours ite en s’6^ 
tendant et nous n’avons point note d’amilioration; le retottr de 
cette propriSty a yie constaiy par . Sandras, chez le malade qtti 
fail le sujet de sa premidre observation. La memoire el rintelli‘ 
gence paraissent mieux se i-ytablir que les autres fonclibili. 
Lorsque la paralysie a aiieint les sphincters ^ les inalades ohi 
toujours succombe. 

Causes. Les malades ot'serves dans les hbpitaux avaibnl de 
irente-cinq a cinquante-oinq ans. La proportion des hoinmes 
etait nn peu plus considyrable. Nous n’avons rien reraarqiiy 
relalivemeut a I’hyi-ydity. 

Les causes occasionnelles le plus souvenl.notyes ont dti riril- 
pressibn d’un froid humide et Tabus des liqueurs alcobliqttes. 



DES PARALYSIES GENEKALES PROGRESSIVES. 199 

Maitilenant que I’attenlion est appelee sur cette paralysie, il 
faudrait etudicr les lesions analogues, on du nioins I’espgce 
d’engoiirdissement des iriembres qui signale la periode exlrfimei 
de certainesepidemies. La discussion soulev4e par M. Baillarger, 
a I’occasion de la pellagre, appelle un examen serieux. Dans 
1^6pid6inie de 1829, a laquelle on avail donn6 le nom A'acrody- 
nie, les Sujels le plus vivenient frappes ont preseutfi, sous Uiic 
forme aiguS, les phenomenes principaux de la paralysie gOne- 
rale. On a constai6 quelque chose de semblable dans une 6pi- 
demie nerveuse que M. Sandras a eu occasion d’observer dans 
le convent dujBon-Pasteur, a Amiens. Sous I’influence d’une 
longue intoxication saturnine, on rencontre souvent des para- 
lysies partielles d’apparence progressive parapl^gique, qui, a 
unxlegre plus avance, pr^sentent beaucoup de rapports avec la 
paralysie qui vient d’Stre dficrite. 

Diagnostic. V.mdXns points de contact, quelques analogies et 
similitudes qu’on avail retrouvecs entre la paralysie progres- 
sive et celle des aliOnes, avaient engagO MM. Hubert-Rodri- 
gues, Requin, Baillarger, Lunier, etc., a lesr6uniren une seule 
et m@me espftce. Getle opinion n’est point la nOtre, et nous 
avons vu qu'elle n’Olait pas Ogalement celle de mddecins fort 
distinguds. Pour mieux faire saisir les dilldrences que la 
description prdcedenle a rendues encore plus sensibles, nous 
allons reproduire le tableau des principaux signes de la paralysie 
des alidnes que nous avons donne dans notre article sur la de^ 
mence paralytique [Maladies menlales, t. IX, p. 540, de la 
Bibliolheqm du medecin praticien). La perversion des pen¬ 
chants et des facultes affectives qui marque souvent le debut de 
la paralysie generale, les cbangements de caractfere, les phOno^- 
mdues congestifs, I’exageration si caracteristique du moi, les. 
retours de vie et de force chez des malades qui paraissaieht 
clouds sur leurs chaises, I’embarras si spdcial de la parole, la 
deviation de la langue, son mouvement vermiculaire, celui des 
Idvres, I’aspect parliculier de la progression, la cessation mo- 



200 RECHliRCHBS SUR L’iOENTlTfi 

mentan^e de ces deux symplomes, la roideur des muscles, les 
acces convulsiis ^pilepliformes, les circoustances qui favorisent 
le dfiveloppement de cette paralysie, tels que le sexe masculin, 
I’age Tiril, I’influence des excfes iiUellectuels et sensuels, an 
premier rang desquels il faut metlre Tabus des plaisirs des 
sens et les boissons alcooliques, la nature meme des lesions ana- 
tomiques, ferment un ensemble de caracteres diff4rentiels plus 
que suffisant pour fonder legilimement une espbce d’alienation 
mentale distincle de toutes les autres, et qu’on pent appeler, 
avec M. Parchappe, folie ■paralytique. 

M. Aran, qui a public un bon memoire dans les Archives 
generales de medeeine (septerabre et octobre 1850) sur une 
maladie, non encore ddcrite, du systeme musculaire, auquel il 
donne le nom A'airoqMe musculaire progressive, reconnait que, 
dans la forme generale, elle offre de nombreux points de contact 
avec \i paralysie progressive sans alienation, affection recem- 
ment dtudiee et encore obscure. 

Ea effet, la marche de cette paralysie est progressive comme 
celle de Talrophie; elle affecte une grande portion du sys- 
leme musculaire, entraine un amaigrissement rapide des mus¬ 
cles, et leur disparition meme dans certains cas. Elle s’accom- 
pagne aussi quelquefois d’anesthesie ou d’hyperestbesie de la 
peau; raais le fait le plus constant, c’est la diminution de la sen- 
sibilite musculaire dans les muscles qui n’ont pas subi la plus 
Idgere alteration de nutrition. Rien de pareil dans Tatropbie 
progressive; il pent y avoir aHaiblisseraent en rapport avec Ta¬ 
lrophie musculaire, il n’y a jamais paralysie; le d6but a lieu 
ordinairement par les membres superieurs, oO la maladie reste 
longtemps limil6e, pour s’etendre plus tard, mals non constam- 
ment, aux membres iuKrieurs dans lesquels il n’y a jamais pa¬ 
ralysie proprement dite, a moins que la fibre musculaire soil 
compldtement ddtruile ctremplacee par du tissu cellulaire grais- 
seux; jamais il n’y a d’anesthdsie ou d’hypercstbesie de la peau; 
jamais, non plus, la sensibilite musculaire n’est affaiblie. 



DES PARALYSIES GENfiRALES PROGRESSIVES. 201 

Nous ferons toutefois remarquer que, dans la paralysie pro¬ 
gressive sans alienation, la nialadie pent comniencer par les ex- 
tremites supfirieures, et qu’il est des cas dans lesquels on peut 
conserve!- quelques doutes sur la veritable nature de la maladie: 
ce soiit ceux qui presentent simultanement des symptomes ap- 
partenant a ces diverses esp^ces de paralysie et h I’atrophie 
progressive. 

Nous croyons done, dans I’etat actuel de la science, qu’il existe 
une paralysie generale progressive sans alienation, qui ne sanrait 
etre confondue avec la paralysie des alienes, et que, daUsceile-ci 
mSme, il y a deux distinctions k etablir suivant que les desordres 
de I’intelligence se manifestent de prime abord ou ne se montrent 
que plus ou moins longtemps apres les troubles du systkme mus- 
culaire ou plutot des centres nerveux. Encore est-il presque cer¬ 
tain que, dans ce dernier cas, I’int^grite de I’inteliigence n’est 
plus complete, et que si Ton serrait les malades de pres, on 
noterait un peu d’alTaissement dans I’esprit. 

Traitement. La th6rapeutique de la paralysie progressive 
presente d’assez grandes difficultes. Une indication capitale, 
e’est de combattre la cause et d’appliquer des remedes aux par¬ 
ties affect6es. Dans le premier cas, il faut s’attaclier k recon- 
naitre s’il vaut mieux rompre tout de suite avec les habitudes 
ou les modifier avec prudence. Le plan une fois adopts, il faut le 
suivre avec perseverance. 

, Certaines influences, telles qu’un froid bumide, reclament 
I’emploi des bains de vapeur aussi i-epetes que possible, des 
bains de sable chaud, des bains alcalins, sulfureux ou savon- 
neux, des frictions seches ou aromatiques, de I’usage interieur 
des boissons habituelles chaudes et trks Idgkrement irritantes. 

Quelquefois un element inconnu vient s’ajouter k la maladie 
principale. Tantot e’est un etat plelhorique general ou local; 
tantot une habitude de fluxion ou de maladie vers un point; 
ailleurs une cause morale ou un etat nerveux. 

Ces circonstances signaiees, il est necessaire de faire la plus 



502 RECHEftCHES St)S E'lBErJtItfi 

gfIndE attenlibri aiix Indicatibhs IbcileS. Les v'eKigfei^; ie§ trou¬ 
bles de la tote, des perceptions de I’intelligence, les hallOcinai 
tioUS dSpichdeilt-elles de la pleihore sanguine , il fadt rebouHt" 
SdS gffiiSsions Sanguines genbraies ou IdcSles. les syrUp’tetiieS 
sUBt-ils iierveux, on administrera des doses thinimes d’opiOnii 
de belladone, d’aconit, d’un pen d’ean dislillbe de laurier-deriSev 
de cyanure a des proportions infinitbsimales. Le vertige tieiit-il 
a dii 4tat chlorOlique , il faudra prescrire un regime aussi for- 
tifiatlt qne possible, Tapplication locale du froidi I’usage bied 
conibirid des proto-sels de fer. Lorsque les snjets sont Ijmpba- 
tiqties oil peu sensibles, qu’ils sont prbdisposbs a des habilUdeS 
de cotigestiori vers la tbte, des vesicatoires, des canteres ou UiV 
sbton a Ta huque sont iiidlqubs. 

Les douleurs des centres licrveux, les contractures nbceSsi- 
teront des applications bmollibntes, etau besoin narcotiques, stir 
ces parties, ainsi que des frictions, des embrocations diverse- 
ment sbdatives, des bains gen6raux, emollients, au son, a la ge¬ 
latine, aux plantes etnollienteSi Ges raoyens pourroiU §tre pro- 
longes plusieurs heures. 

L’engourdissement avec sensation de froid reclame des appli¬ 
cations chaudes, des frictions, soil SSches, soil avec des liquideS 
chaUdS, alcalins, stimulants et mSme Un peu irritants. En rneme 
temps. On y conservera la chaleur par des applications de bou- 
teilles pleines d’eau a une haute temperature, d’enveloppes bien 
isolantes, de fers chauds. Lorsqu’il n’y a pas de signes de 
congestion trop active vers les centres nerveux, on prescrit la 
strychnine a i’interieur, en commen^ant par cinq milligrammes; 
OH augmente eUsuite la dose. Si I’on craint les congestions, on 
usera de Ce mOyen a rextericur seulement, k I’aide de vOsica- 
toireS volants qu’on pausera ensuite avec une pommade dans 
laquelle on aura fait incorporer pour chaque jour 2, 3; 5 Centi¬ 
grammes de strychnine. Le plus souvent on se conlenlera de 
faire faire sur la peau des membres paralyses des frictions rOi- 
tOrOes avec une pommade simple dans laquelle la strychnine en- 



DES PABAL^SIES GfiNiBALES PBOSBESSIVES. 20S. 
trera pour un trenti^me, un quarantieme et mSme un cinquan- 
tifeine. On aura soin, en mfiine temps, de laver souvent les sur¬ 
faces aiiisi utilis^es avec une soluliou alcaline ou savomieuse. 

M, Sandras, qui a surtout rapports des examples de guerison 
de paralysie progressive, nous a ete utile dans I’indication du 
traitement. 

Les applications si heureuses de I’^lectriciie aUx maladies ner- 
venses devaient naturellement sugg6rer I’emploi de ce moyen. 
Les appareils preferables sont ceux de Breton , et surtout celui 
de M. le docteur Duchenne, de Boulogne, avec lequel on pent 
mieux graduer I’action des courants. Chez la plupart des ma- 
lades, le rdsultat de i’eiectrisation se soulient pendant plusieurs 
heures et se fait mSme sentir durant la nuit. Il se conserve or- 
dinairement pendant un, deuxou irois jours. II n’est pas, par 
consequent, necessaire de repeter plus souvent roperation; or, 
comme reieciricite laisse toujours apres elle un sentiment mas¬ 
que de fatigue, il ne faut pas la renouveler trap souvent, et lie 
jamais perdre de vue qu’en fait d’action nerveuse I’eXercice for- 
tifie et la fatigue affaiblit. 

II est une remarque pratique importante k faire , c’est que 
reiectricite parait avoir des inconvenients graves dans la para¬ 
lysie des alieues. Un de nos confreres nous a rapporte I'obsef-i 
vatiou d’un malade atteint de celte affection, chez lequel Tap- 
plication de reiectricite, malgre son avis contraire, fut suivie 
d’une terrainaisou facheuse. 

Il est un moyen que nous recommandons fortement: ce sont 
les affusions froides dans un bain qui contiendra de I’eau chaUde 
jusqu’au-dessus de la cheville. On versera successivement la 
quantite d’uii sean d’eau sur la tete de I’individu, place de¬ 
bout, de maniere que I’eau lombe surtout le long de la coloune, 
vertebrale. Apres avoir seche le patient dans une couverture de 
laipechaude, on I’habillera, et on lui fera faire un exercice 
mod6re. 



204 


iU^OIRE SUR LE CHOLERA. 


MfiMOIRE 

SIR L’EPIDEMIE DE CHOLERA 

QUl s'est declaree bans 

I’ASllE D'ALlEiS DE CLERMONT (OISE), 

EN 1849, 


Par 91. le WOIIiIjEZ , 

M^decin de rdtablissemenl, clievalier de la Legion d'bonneur, etc. 

(Suite et fin). 


Les syraptomes, la inarche de la raaladie epid4raique, sa 
duree, ses termiiiaisons, ses complications, ont offert des par- 
ticularit^s iiiteressantes a relaler ici. 

Je n’ai considerd comme chol^riques que les malades af- 
fectfe, en outre de la diarrh^e et des vomissements, d’une cya- 
nose plus ou moins franchement caracterisee, mais accompagnee 
toujours de ralgidit6 et de ralteration des traits de la face pro- 
pres a I’affection. Le dernier signe, qui a pr6ced6 plusieurs fois 
les autres symptomcs avec le refroidissement, m’a fait alors 
prdvoir I’invasion prochaine du cholera, q.ue ne pouvaient em- 
pOcher les secours imm6dials apporles au malade. 

On a constate g6n6ralement, dans le cours de repideniie 
del849, comparativement a celle de 1832, I’irregularitfi de la 
reaction succedaut a la p6riode algide, et sa prolongation plus 
grande. Ce fait me parait avoir et6 Lien manifeste dans le plus 
grand nombre des cas. La reaction a 6te en general si mod^r^e 
chez les alienes des deux sexes, que Ton a pu continuer pendant 
des semaines entieres des boissons chaudes tr4s excitantes, qui 


(!) Yoy. le numero precedent. 






205 


DE L’ASILE D’ALieNES DE CtEKUONT. 
n’ont produit qu’une chaleur gdnerale irfis ordinaire, puisque 
les mains ct les parlies du visage rcstant expos6es h I’air con- 
servaient une certaine fraicheur, malgr6 I’elevation de la tem¬ 
perature. Je n’ai eu qu’une seule occasion de pratiquer une 
saign^e g(5nerale dans le cours d’une reaction tres 4nergique 
clicz une femme d’une forte constitution. Des applications de 
sangsues out etd necessities dans un seul cas de congestion ci- 
rebrale. Chez tous les autres malades, la reaction a ite faible, 
et, lorsqu’elle s’est prolougee cliez les siijels qui ont succombi, 
clle s’est accompagnee de I’etat typholde particulier signali 
comme friquent dans I’epidemie de cette annee. 

En outre des deux cas de congestion ceribrale dont je viens 
de parler, il a existe quelques autres complications secon- 
daires parmi les femmes indigenles seulement, car les hommes 
en out iti exempts. . 

J’ai constate un cas d’erysipele liger de la face, et cinq cas 
d’irylhime itendu it presque toute la surface du corps, mais 
plus accusi cl la face et a la poitrine. Chez une aliinie clioliri- 
que en danger de mort depuis plusieurs jours, et au douziime 
de la maladie, celte eruption a coincidi avec une amilioration 
ginerale subite, rapidement suivie d’une convalescence franche. 
Chez une autre, au contraire, la complication erylhimateuse a 
6i6 elle-meme compliquie de symptomes ciribraux graves qui 
ont fiti suivis de mort le qualorzieme jour. Des trois autres 
femmes qui ont preseule une iruption, deux ont guiri et 
une a succombi sans que celte affection concomitante ait 
paru influence!- la marche du cholira. Pourtant, I’etat giniral 
des malades empirait momentanement avant rapparition de 
I’irj theme. Je dois encore faire remarquer que, sauf un cas 
d’iruption surveuue dans les premiers jours dejuillet, les quatre 
autres sonl apparus presque simultanement le 20 , le'23 et le 
24juillet. A cette derniere date, une surveillantfr gravemeht 
atteinte a prisenti la meme complication, qui s’est aggravie 
chez elle de Tapparition d’une parotide gauche rapidement 



20^ Mt:M01BE SUR RE GHOLeRA 

suivie de mort. C’est le seul fail de cette complication que 
j’aie eu R noter. Enfin je dois rappeler qu’nne ali4n£e, d^c4d^e 
au qainzieme jour de son affection ^pidemique, a pr4scnt6, 
deux jours avant sa mort, des plaques ou concretions albumi- 
neuses irregulieres, comme on le remarque vers la fin de cer- 
taines affections chroniques. 

La coincidence d’une autre affection accidentelle avec le cho- 
Mra, je veux parler de la suette, avec ou sans Eruption milaire, 
m^rite d’etre signal^e. Cette maladie pent coIncider avec le 
cholera-morbus dans la meme localite. C’est lit un fait qui a ete 
observe frequemment dans nos contrees; mais le cholera peut 
aussi immddiatement etre precede ou suivi par la suette sur le 
mSme iudividu, c’est egalement un fait hors de doute; de 
mSme que les influences morales enervantes, la frayeur par 
exemple, et les fatigues physiques agissent coinme causes pre- 
disposantes poor i’appariiion de la suette. 

_La frayeur n’est pas uu mobile dout il faille tenir compfe 
comme favorisaut I’invasiuii du cholera parmi les aiienes. 
Quatre lilies alienees, une imbecile et trois epilepliques jouis- 
sant alors de leur raison, m’unt paru seules avoir ressenti une 
frayeur vioiente de se voir eufermees dans i’eiablissement ou 
regnait la maladie epiddmique; elles font contractee et en sont 
ntortes. La presque totalite des autres ali6ues a etc atleinte 
sans qu’aucune impression debiiitanle ait pu chez eux favorlser 
I’invasion du cholera. C’est au reste ce qu’avait fail remarquer 
ledocleur Eerrus en 1832. 

Aucun aliene de I’uu ou de I’autre sexe u’a ete affeetd de 
s\ielt& 

Les employes ou serviteurs, au coutraire, ont eu oiize des ieurs 
(i sur 9) aiteints plus ou moius gravement de cette affection, 
et ce quhl y a de plus remarquable, e'est que la frayeur ou 
une fatigue excessive ont precede sou apparition dans tous les 
cas. 

Le 9 juillet , aucun ddees n’avait encore eu lieu dans le per- 



DE L’aSILE p’ALllNlla D? CLERMONT. Si0l7 

spnnel non alien6 de la maison, lorsque le magasinier eii chef 
est eraporlfi par le cholera en quelqnes heures. Le lendetoain j 
le domeslique particulier du directeur succombe Russi rapide- 
naent de la meine manifere. II s’6leiid parnii les servileurs nne 
panique generate que vieiit accroitre encore la n^cessit^ do 
rester dans le foyer epid4mique, sdquestre en qnelque sorte 
avec le lerrible fleau. Le jour mSme de la mort du domeslique 
du directeur, cinq servileurs sonl pris de ia suelle, dont aucun 
CRs n’avait encore ete constat6 j usque-la dans la maison. Qualre 
autres sont atteints de la meme affection le lendemain et le sur- 
lendemain. Parmi eux un homme et une femme, toujours tr6s 
effray^s, le prepiier au point de n’oser faire le moindre mouve- 
mRut dans son lit, sont pris, au quatrieme et au sixieme jpur, 
de la suette, des symplomes caracterisliques du cholera le plus 
grave i la suite de sueurs abondanles sans eruption miliaire. La 
femme succombe au cholera en quelques hemes, et sa soeur,. 
affectee de la suette aupres d’elle et en mSme temps qu'elle, est 
egalement frappee par le cholera, et meurtle m6me jour. Lnfin 
une autre surveillante entre a rinfinnerie pour un chol6ra 
bleu caractfirise. Les crampes cessent, les vomissements s’arrg-: 
tent, et il survient, an debut de la reaction, une cfiphalalgie 
intense sans fifevre, une oppression epigastrique et precordiale 
insupportable, puis des sueurs abondantes pendant deux jours. 
Les symplomes du chplSra avaient fail place it ceux de la suette, 
qul ne s’accompagna pas de miliaire, mais qui, le quatrieme 
jour de son apparition , affecta le type intermittent quotidien. 
La langue resla blanche et pateuse. Le matin , ppuls calme, 
peau sans moiteur, et seulement abattemcut general assez pro,- 
nouc6; mais I’apr^s-midi, abattement plus grand, qitelques, 
16gers frissons vers quatre heures, forte oppression ^pigestriqpe, 
puis, au bout d’un quart d'heure, sueurs fort copieuse^ qpl. 
continuaient presque toute la null; la face 6tait aiors cojor^e, 
et le pouls plus §lev6 sans deyenir beaucoup plus fr^queqt;: 
Deux d^eigra>n<nes de sulfate de quinine administr^.s le matin 



208 MfeMOIRE SUR EE CnOtfeRA 

du troisiSme jour firent disparaftre tous ces accidents, el ia 

convalescence marclia d^s lors avec rapidite. 

L’agilation habituelle de certaines alienees maniaques nc ces ■ 
sail, aprfes I’invasion du cholera dont elles dtaieiu alleintes, qne, 
lorsque la pfiriode algide faisant des progres incessanis, la pro¬ 
stration des malades devenail complete. Jusque-la c’dtait un bien 
Iriste spectacle de voir plusieurs de ces malbeureuses, la face 
alt^rde par la cyanose et les yeux caves, interrompre leurs vo- 
missemcnts ou les plaiiites que les crampes Icur arracbaient, 
par des rires ou des propos incob6rents. Mais, iudfipendaniment 
de cette agitation, babituelle pour les malades qui la pr&en- 
taient, la plupart des cbolfiriques ont offert cette agitation mus- 
culaire gdn^rale qui s’observe babituellement dans les ^pide- 
mies de cbol6ra. Ce n’6tait pas une des moindres fatigues des 
soeurs bospitaliferes et des infirmieres , que celle de recouvrir 
constamment les alionfis cbol6riques incapables de comprendre 
leurs conseils cbaritabics. 

L’apparition de crampes cliez les epileptiques cbol^riques a 
paru fitre la cause occasionnellc de frequents et violents acc6s 
d’fipilepsie chez plusieurs d’entre elles, qui toutesont succombfi 
malgr6 les conditions d’age et de constitution les plus favo- 
rables, 

Une autre femme, babituellement assez raisonnable et affect<S'e 
de troubles hystiiriques assez rares, a el6 plus beureuse, malgrd 
un 6tat cataleptique complet survenu au dfibut du cbolfira 
apres les premiers vomissements, accompagnes d’une algidit6 
g6ii6rale et d’une cyanose bien caracterisSe. Les vomissements 
s’tont suspendus, I’intelligence, qui 6iait aoparavant complete, 
s’engourdit sans se perdre tout d’abord, en mSme temps 
qu’existaient une oppression dpigaslriqne et un sentiment de 
constriction it la gorge excessivement pfinible. Le pouls §tait 
k 60. Une roidcur iucomplbte, une sorte de paresse dans Tac¬ 
tion musculaire de ia langue, puis de tous les muscles, se d6- 
voila par la difficulte, 6prouvee par la malade , d'arliculer des 



DE l’aSILE D’ALlfeNfS DE CEEftMONT. 209 

mols ou de produire des sons, et nieme de refenner sa bouclie 
une fois ouverte pour I’exploralion de la langue. Les jours sui- 
vants, le pools resiant parfailement calme , les yeux deviiirent 
fixes, la roideur cataleplique augnienia sans pourtaiit Sire 
extreme, puisqu’elle me permeltait d’Slendre lentement les bras 
de la malade, comme on pent le faire sur un cadavre rigide. 
Gel Stal dura trois jours, pendant lesqucls on s’altendait a voir 
succomber la malade, dont le corps cyanose Stait recouvert 
d’une sueur froide el visqueuse, et pour qui la deglutition 
Slait impossible. Un traiteuient externe Sncrgique (frictions ru- 
bSfianles rcpelees, siiiapismes aux extrSmites et it I’epigaslre , 
vSsicatoires aux cuisses et a la nuque) amena une amSlioration 
incsperce : la diminution de la contracture, la possibilile de la 
dSgluli>ion, le retour de I’exercice iniellectuel, et enfin la con¬ 
valescence. 

Je n’ai constate aucune complication du cote des organes res- 
piratoires. 

Une surveillante elait grosse de six mois, lorsqu’elle fut at- 
teinte du mal Spidemique. L’avortement eut lieu le troisifime 
jour, les douleurs se moutrant plus fortes, surtout au moment 
ou les crampes les plus violentes se faisaient sentir. L’enfant 
Slait mort. La mere elle-meme succomba quatre jours aprSs 
son avortement, sans avoir SprouvS de reaction febrile, et aprSs 
Sire restSe jusqu’k la mort dans la pSriode algide du cholera. 
Les lochies parurent it peine les premieres vingt-quatre heures 
qui suivirent ravorlement, k p<irlir duquel, jusqu’au dScSs, 
I’abdomen, sensiblement ballonne , montra des signes Svidents 
de metro-pSritonite, malgre le defaut de reaction. 

On a beaucoup disculS, dans un sens different, sur I’in- 
fluence atmospbSrique , relativement a la raarche du cholSra. 
Cette infiuence m’a paru Stre tres reelle. Dans la pSriode crois- 
sante et d’intensile plus grande, les vents du nord-est et de Test 
ont constamment regnS, et, dans les journees de la plus forte 

ANNAL. MED.-PSVCH. 2'sfirie, t; III- Avril t85l. 3. 14 



m£:moire sur le gholMa 


210 

chaleur, I’influence facheuse de cette derniare vers le milieu de 
la journ^e, malgr6 le soin pris d’arroser les salles occupies par 
les malades, 6tait des plus inanifestes, surtout dans la salle des- 
tinfie aux cas les plus graves. De midi a deux ou trois heures 
environ, les vomissemeuts reprenaieni gen^ralement chez les 
malades pour lesquels ils avaieut momenianement cess6; la lan- 
gue deyenait plus sische; en un uiot, une aggravation momenlan^e 
sensible, mfime pour les soeurs de service. MM. Desmazures et 
Maressal, el6ves en madeciue, I’ont plusieurs fois constat6 avec 
moi. EnOn, commecela a ete note d6ja dans plusieurs localit^s, 
la d^croissance s’est faite franchement a partir d’un prage ,• et 
d6s que le vent d’ouest a remplace celui de Test. 

Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit de la marche du fl6au 
6pidemique. Cette, marche semble confirmer 1’opinion,que les 
6pid6mies sont d’autant plus graves qu’elles sont plus rapides. 
Commencee spontanement le 26 juin dans la maison d’ali6n6s, 
elle cesse le premier aout aussi brusquement qu’elle a commence, 
aprfes avoir fait subir des pertes cruelles. Toutefois les derniPres 
attaques, comme c’est I’ordinaire, furent moins graves. 

Si, a ce propos, on fait quatre divisions 6gales des cas de 
cholera dans I’ordre de leur apparition , on remarque , par le 
nombre des decides de chaque categorie, que la proportion des 
cas graves ou mortels a 6te d’autant plus elevee que Ton se 
rapproche davantage du debut. Je note en effet: 

Dans la premitre categorie (Zi8 alidnes): 37 niorts ou 0,77 p. 100 
Dans la deuxifeme caltgorie (48 alienes); 32 — ou 0,66 — 

Dans la troisitme cattgorie (48 aliends): 29 — ou 0,60 — 

Dans la qualritme catdgorie (49 alitnes) : 18 — ou 0,36 — 

Cette dficroissance continue est d’aulant plus digue d’atten- 

tion qu’elle n’esl pas en rapport avec la violence de la marche 
de r^piddraie. Les cas se rapporlant a la premiere categorie 
sont, en effet, ceux des douze premiers jours , tandis que la 
deuxiferae categorie est comprise dans quatre jours, la troisifeme 




DE L’aSILE D’AUEnES DE CLERMONT. 


211 


dans les cinq jours snivants, et enfin !a quatri^me dans les 
seize derniers. Si la proporlion des cas graves eut ele d’autant 
plus 61ev6e que I’intensite de I’epidemie elait plus grande, ce 
sent les fails des deux categories interniediaires qui eussent du 
compter le plus de morts, taudis que la diminution des cas 
graves a suivi, a partir du d^but, une progression decroissante 
de plus en plus caract^risfie, independamment de loute autre cir- 
constance. 

Apres des 6pid6mies aussi graves, aussi prolongSes que le 
sont cedes de cholera, il serait iuteressant de faire un calcul 
semblable, sur une large echelle, pour les choldriques non 
aliSnes. 

Si je recherche la duree de la maladie chez les sujets qui ont 
snccombe, je trouve que chez les hommes, pour lesquels elle 
a vari6 de 8 heures a 12 jours, la moyeniie a (iie de 53 heures, 
taudis que, pour les femmes, avec les durees extremes de 
6 heures li 20 jours, cette moyenne a ete de 9A heures. En 
general, la maladie a done 6le plus rapidement mortelle pour 
les alieues hommes que pour les femmes alienees. Les cas sesont 
aiusi repartis; 


2A heures au plus. . . . 
De 1 i 2 jours. . . . 

De 2 a 3. 

De 3 a U . 

De A a 5. 

De 5 a 10. 

De 10 a 15. 

De 15 a 20. 



2 12 ill 

19 10 


28 90 118 


Ees deces n’ont prdsente rien de particulier relaiivement a 
I’^oque de la journee ou ils sont survenus. 

Quant a I’Sge, comme peur I’invasion, les decOs out 6te plus 









212 SlfiMOIRE SUii LE CHOLERA 

iVequenls pour les deux ages extremes, el parmi les vieillards 
ages de 60 ^ 80 ans; mais id I’age de UO h 50 a did au-dessus 
de la moyenne gdnerale (61 pour 100), et celui de 20 It 30 au- 
dessous, comme on peut le voir dans le tableau suivanl: 

De'ccs. 

100 p. 100 ( 2 sur 2) 

0,58 - (7 — 12) 

0,33 — ( 9 — 27) 

0,53 - (23 — /i3) 

0,70 — (26 — 37) 

0,58 — (21 — 36) 

0,83 — (25 — 30) 

0,80 — ( a — 5) 

1,00 — (1—1) 

118 193 

Les alidnds choldriques qui etaienl bien poriants anterieure- 
ment ont eu hU pour 100 de morts par rapport k tons les indi- 
vidus choleriques de la meme catdgorie, pendant que ceux 
d’une constitution delicate ou trds faible, ou d’une santd gdnd- 
rale plus ou moins chancelanie, comptent 77 pour 100. Ces re- 
sultats sont analogues pour les deux sexes. Parmi les hommes 
ddcddds, il s’en trouvait .sept qui avaient frdquemment la diar- 
rhee depuis tres loiigtemps, et le cholera a 6te chez eux assez 
rapidemcnt suivi de mort. Un alidne, gravement atteint, a vecu 
douze joursen refusant obstindment loute boisson, & I’excepiioa 
de quelques cuillerdes de vin de quinquina. Sur 11 femmes 
antdrieurement affectees d’entdrite chronique, et qui ont suc- 
combd, 6 ont vdcu pendant 3 , 7 , It, 13 et mdme 15 jours, 
malgrd la gravitd de la maladie dpiddmique. Ce dernier 
nombre s’applique a une lypdmaniaque affectde depuis quatre 
mois de diarrhde, et dont la mort a dtd imminente tant qu’a 
durd son affection dpiddmique. II serait done trop absolu de 
poser comme principe sans exception, la rapiditd fatale du cho- 


Au-dessous de 10 ans . . 

De lo a 20 ans. 

De 20 a 30. 

De 30 a 40. 

De 40 a 50. 

De 50 a 60. 

De 60 a 70. 

De 70 a 80. 

De 80 a 90. 











DE l'ASILE D’ALlfiNES DE CLERMOM. 213 

16ra chez les ifidividus affectes depuis longtemps d’une maladie 
chronique grave des voies digestives. 

La proportion des decfes a 6te, a pen de chose prfis, la mSme 
chez les femmes (61 pour 100) que chez les homines (59 
pour 100). 

Examinee par rapport a la maladie spficiale des alifinfo, cette 
proportion des decfes offre un resultat intdressant par rapport 
aux 193 alienes choleriques, ainsi qu’on peut le voir paries 
chilfres suivants ; 


Manies curables. 0,08 p. 100 { 1 sur 12) 

Idioties. 0,52 — (23 — hU) 

Epilepsies. 0,61 — (13 - 21) 

Manies chroniques incurables. 0,66 — (37 — 56) 

Ddmences. 0,73 — \lih — 60) 


Le petit nombre de decfes survenus chez les curables est re- 
marquable. On constate d’abord avec surprise que, parmi les 
incurables, les idiots, puis les epileptiques, se trouvent en pre¬ 
miere et en seconde ligne pour la proportion la plus favorable 
desddc^s, qui ontetdplus nombreux chez les individus affectds 
de manie chronique, etsurtoutde demence. Maissi Ton refl^chit 
que, parmi les idioties sent rangees des imb§cillites meme l^ge- 
res, et que certaines epilepsies avec acc6s eloign4s coincident 
avec un 6lat, d’ailleurs parfait, de santd g4n6rale, on s’expliquera 
comment les idiots el les 4pileptiques ont pu se trouver en 
masse dans des conditions plus favorables que les ali4n4s af- 
fecl4s de manie chronique ou cle demence. 

Le temps anterieur du s4jour des alienes dans retablissement 
ne parait pas avoir sensiblenient influ6 sur la mortality. II 
n’en est pas de meme de leur condition sociale : La mortality 
n’a 4l4 que de U2 pour 100 pour les pensionnaires, tandis 
qu’elle s’est elev4e a 62 pour 100 pour les indigents. 

Les donnees statistiques fournies par les cas de gu4rison 






214 


MfiMOIRE SDR IE CHOtiRA 


compifelent le liombre 100 pour chacnne des proportions d'6ci- 
niales donndes au sujet des dficfis, et sont en quelque sorte in¬ 
verses de ces dernieres. Ainsi la moyeniie gdnfirale des gu6ri- 
Sbns pour les alifinfs a deprbs de 39 pour 100 (38,88) (1). 

I! n’y a pas eu de gubrisons pour les ages extremes, et e’est 
stirtout de 20 & 30 ans que leur proportion a 6t6 plus 61evee 
(66 pour 100), tandis que de 60 a 80 ans cette proportion a 
ei§ lit inoins forte, puisqn’elle ne pr6sente que les chiffres 17 
a 20 pour 100. 

Les constitutions dblicates et les sanifis chancelantes n’ont 
fourni que 22 pour 100 de gubrisons, pendant que les alignes 
atteiptsdans des conditions contraires out complg 55 pour 100. 

La proportion des gugrisons a etg, conime celle des deegs, a 
peu pres la nieme pour les deux sexes, un peu plus glevge pour- 
tant pour les homnies que pour les femmes (horn. : 0,40; 
fem. : 0,38), ce qui a gig I’oppose pour les morts. 

La nature de la maltidie mentale a eu ici, comme pour les 
d^egs, une influence dont quelques rgsultats posiiifs dgroutenl 
toute idge prgconcue. Presque tous les individus curables onl 
gugri (9 sur 10), mais apres eux les idiots, puis les gpileptiques 
se tfouvent ici les plus favorisgs, comme on le voit par les chif¬ 
fres qui suivent, ce que Ton comprendrait diflicilemcnt, si Ton 
n’ayait ggard 5 I’observation que nous avons faite prgeedemment 
it pfopos des dgees. 

Gnerisons. 

Manies curables.. 0,91 p. 100 (11 sur 12) 

Idiolies. 0,47 — (21 — 44) 

Epilepsies. 0,38 — (8 — 21) 

Manies chroniques incurables. 0,33 — (19 — 56) 

bgmences .. 0,26 - (16 — 60) 



Parmi les alignations mentales chroniques , la dgmence est 


(1) Pour les employes on serviteurs des deux sexes , cette proportion 
des guerisons a gte de 67 p. too. 







DE L’aSILE d’ALI6n£S DE OlERMONT. 215 

done cellei qui a comptfi le moinsde gu^risons da cholera 6pi- 
dfimique. 

Comme pour les d6c6s, le plus ou luoins d’ariciennetfi du 
s6jour des alifinfis dans la inaison n'a pr5sent6 rien de particu- 
lier relativement a cette garrison. 

J’aurais peu de choses a dire sur le traitement qne j’ai suivi, 
s’il n’etait indispensable de completer les r&ultats consignfis 
prScedemment dans ce mfimoire par I’exposSdes moyens thdra- 
peutiques dont I’emploi a certainement influ6 sur un assez 
grand noinbre d’entre eux. 

Avaht I’invasion du cholera dans I’Stablissement, on observait 
dans le pays une constitution medicale particulifire caractfiris6e 
parde frequents embarras gastriques combattus avec sucCes par 
les evacuants et principalement par la poudre d’ipScacuanha, 
que j’employais aussi avec sucefis dans le cours de cfertaines 
cholerines, dont quelques unes se compliquaient de selles san- 
guinolentes. 

Lorsque I'fipidfimie eclaia dans I’etablissement, je resolus 
d’adrainistrer dans tons les cas ripficacuanlia dbs le debut. II 
le fut en effet k la dose de 2 grammes en quatre doses prises de 
cihq en cinq minutes par chaque cholerique, et, dans certains 
cas, continue par demi-gramine a des intervalles d’une heure 
pbur modifier la nature des liquides vomis. Je n’ai employe le 
calomel pour produire un resultat analogue que dans un certain 
iiombre de cas, dans lesquels les autres moyens thbrapeutiques 
avaient dte insulBsants. 

j’ai dit un mot de la lenteur avec laquelle s’operait la reac¬ 
tion. Daiis un certain nombre de cas, I’ipecacuanha I’a puis- 
samment secondee, mais dans le plus grand nombre, il a fallu 
des doses considerables d’excitants pour maintenir les malades 
■dans les limites d’une reaction ci peine suffisante. Le the adrrii- 
nistre tfes cliaud chaque quart d’heure ou meme chaque demi- 
heure, jour et nuit, avec addition d’une forte cuilleree a cafe 
d’acetate d’aulmdhiaqu'e chaque fois, et cela pendant line duree 



216 MEMOIRE SUB LE CHOLEBA 

de plusieursjours, et meine de douze et de quinze jours chez 
des sujets qui out gu6ri, telle a 6l4 la boisson la plus habiluel- 
lement employee. Je la remplapais par I’infusion de camomille 
gommSequand la reaction me paraissait suflisante. Lehaschich 
ne m’a nullement reussi comme moyeii de provoquer la reac¬ 
tion , que je chei chais ii favoriser encore par des fomentations 
enlretenues a I’aide de nombreuses bouleilles de gres remplies 
d’eau bouillante, par des sinapismes r4p4tes sur les membres 
inferieurs, sur le ventre et a I’epigastre, par des frictions seches 
ou avcc uu liniment ammoniacal t4rebenthin4. J’eviiais avec 
soin I’emploi des opiaces (ant que durait la p4riode algide. 

Parallelement a ces moyens mis en usage pour arreter les 
evacuations ou les modifler, et reiablir la calorification dans de 
justes limites, j’ai fait plus specialemeiit de la m4decine de 
symptomes. 

Tr4s fr4quemment rip4cacuanha m’a paru diminuer ou ar- 
rStcr les vomissements et la diarrhde. J’ai du plusieurs fois 
remplacer la camomille, alors qu’elle rfiveillait les vomisse¬ 
ments, par le th6 simple, qui elait toujours mieux supporlf*. Le 
bascbicb, impuissariia produire la reaction, a proraptement di- 
minud ou fait cesser des vomissements opiniatres dans plusieurs 
cas, et trop promptement pour qu’il y ait eu ici simple coinci¬ 
dence. G’esl un fait intdressant a coiistater. J’ai alors employd 
le haschich ii la dose de 60 gouttes pour 60 grammes d’eau de 
mentbe, avec le sirop de Deur d’orauger, par cuillcrdes toules 
les hem es. 

Le viii de quinquina par petites cuillerdes toutes les heures 
m’a’paru rdussir pins spdcialement lorsque les vomissements 
avaient rdsistd plus longtemps et pris une .sorte de cbronicite, 
si Ton peul employer ce mot dans une maladie dont la marche 
habituelle est aussi rapide. Enfin I’eau de Seitz, avec addition 
de quelques gouttes de jus de citron, a produitde trds bons ef- 
fets au moment de la rdaction. 

Une fois la rdaction obtenue, j’ai combattu la diarrhee, lors- 



DE L'ASILE D’AU6|N£S DE CLERMONT. 217 

qn’elle dtait persistante et qu’il 6tait urgent de I’arrgter, par 
30 goultes de laudanum, prises deux fois par jour dans une 
tasse de camomille gommSe, et la meme dose dans un quart de 
lavement d’eau’ de tfites de pavot amylacee. J’ai quelquefois 
remplac6 la dficoclion de pavot par celle de la racine de rala- 
nhia, ou fait administrer un quart de lavement d’eau distill^e 
conlenant 0,25 centigrammes de nitrate d’argent cristallis6. Je 
n’ai eu recours que sept fois a ce dernier moyen, soit quc je ne 
I’aie employ^ que dans des cas extremes, soit que la predispo¬ 
sition des alienes chroniquement affectes de I’enterite doive 
contre-indiquer cliez eux I’usage de cet astringent energique. Je 
nc iui ai pas vu produirc de resnltats satisfaisants; au coiitraire 
meme, car il est survenu, dans deux cas, it la suite de son em- 
ploi, des selles sanguines de mauvaise nature. 

Je crois inutile de rappeler les moyens mis en usage pour 
combattre certaines complications. Je rappellerai cependant 
parmi eux I’application de vesicatoires aux cuisses, qui m'a 
reussi pour combattre I’etat comateux survenaut assez souvent 
pendant la periode de reaction. Lc inSme moyen, employe en 
m6me temps it la nuque, a paru etre favorable a I’heureuseter- 
minaison de la cataiepsie dont j’ai parie. 

Le traitement doiit je viens de presenter un ensemble mal- 
heureusement bien vague, le seul que les circonstances m’aient 
permis de composer, a eu, si je ne me fais pas illusion, des con¬ 
sequences aussi heureuses qu'on pouvait I’esperer dans le cours 
de cette grave epidemiede cholera, qui a fiappe pres du quart 
des alienes, sans compter les individus de service. 

Quoi qu’il en soit, je ne saurais terminer ce memoire sans 
dire un mot de I’influence heureuse cxercee par le cholera sur 
les alienes qui ont gueri, sur la marche de I’alienation mentale; 
malhenreusement il s’agissait, dans la plupart des six fails que 
j’ai it rappeler, d’alienalions passees dejii a I’etat chronique, 
mais qui jusque-ia avaient pourtant resiste aux moyens babi- 
tuels de traitement. Il s’est passe dans ces faits ce que I’en voit 



218 MflMblRE SCR LE CHOLEhA 

at-Hver quelquefois le coiiJ-sde certaines maladies chrdni- 
qtfes chez les aliends, la phthisic pulmonaire, I’ent^rite, par 
exemple : la ihaladie accidentelle, eii operant une revulsion 
piiissante, a favoris61e retour h la raison. 

Une femme ali§nde, SgSe de cinquante ans, admise depuis un 
an, §tait alTectee, depuis son entrde, d’une manie ggnerale atec 
exacerbations, dont la continuityfaisaitcraindre un afifaiblisse- 
ment consycutif des facultys intellectuelles. Elle fut prise dn 
choiyra le 24 juillet. La convalescence fut compl6te aii bout dd 
dix joiirs, en mfime temps que la physionomie reprit son 
expression hatufelle et les iddes leur enchaineinent normab 

Uhe fille D.aliynye, Sgye de viiigt-six ans, ygalement de- 
piiiS tine anirye dans I’asile, dtait affectye d’une inariie stiipide 
continue, qui navaitpas sensiblement change depuis Vadmis¬ 
sion, lorsqu’elle fut atteinte du choiyra le 8 juillet. Le 23 m0me 
mois, il surVint une yruption yrytbymateuse aigue qui fut im- 
mydiatement sUivie de I’entrye en convalescence, tant pour I’af- 
fection ypidyiniqne que pour Talienation mentale. Cette der- 
nidre goyrison n’a yty malheureusetrtent qiie temporaire , et 
s’est dyinentie au bout de quatre seniaines. 

Le troisidme fait concerne une demoiselle de trente et un anSj 
depuis quatre mois seulement dans la maison, ou elle est entrye 
pour une manie parlielle qui persistait depuis, sans amyiioratiOn 
franche. Prise d’un chbiyra peu grave (la malade a yty la der- 
nidre aliynye atteinte), cette affection accidentelle n’en a pas 
moins occasionny une amyiioration profonde dans I’ytat cdry- 
bral de la malade. Ses idyes lypymaniaques ont compiytement 
disparu, mais pendant six mois seulement. 

Trois autres femmes aliynees, incurables depuis pliisieurs 
annyes, et depuis plusieurs annyes ygalement dans la maison 
sans yprouver d’amyiioration rngme momentanye, ont ypronvd 
aussi bne amyiioration franche. Dans ces cas, I’anciennety de la 
maiadie cyi-ybrale doit faire prysumer qu’elle avait ahieny ^ sa 
shite des alterations pathologiqties trop prbfondes datts rorgahe 



BE l’aSILE D’ALlfilSiS DE CLERMONT. 219 

c6r6bral pour que ce dernier ait pu sufSre rdgulifirement & 
I’exercice normal des facultes intellectuelles. 

Dans ces dillfirents fails, la gu6rison ou I’amfilioration de I’af- 
fection c^riibrale sont survenues au moment de la convalescence 
de I’affection chronique. 

En risumant a larges traits les fails principaux conteniis dans 
ce mfimoire, on arrive aux conclusions Suivanies : 

1“ Le cholera a s§vi avec une grande intensity dii 26 juib aii 
!'*■ abut 18fi9 dans I’asile d’aliSnfis de Clermont (Oise), sitilfe 
pourtant dans les meilleures conditions hygi6niques, sur un ter¬ 
rain sec, eieve , expose au sud-est, et compose de batiments 
parfaitement aeres et largement espaces, sans que la ville ait 
participe a I’epidemie autrement que par le deploiement d’un 
certain nombre de cas de cholerine, et un petit nombre de faits 
de cholera dans des quartiers eioignes. 

2” On n’a observe aucun fait de contagion bieri etabli, soil 
dans reiablissement, soit en ville. 

3“ L’epidemic dans I’asile a dure trente-sept jours; elle a 
commence et cesse brusquement. 

li° Sur 875 alienes des deux sexes, 193 ontete atteints: 116 
sont morts; 21 employes ou serviteurs ont ete affectes: 9 oiit 
succombe. 

5° Parrai les alienes des deux sexes, les femmes ont ete at^ 
teintes en proportion double par rapport aux bommes. Ge sbht 
principalement les plus ages (de 60 e 80 ans) qui ont ete frappis 
de cholera, ainsi que ceux dont la constitution etait debile bli 
la same generale chancelanle, ceux affectes de deraencb, 
d’idiotie, d’epilepsie, et ceux des deux divisions d’alieries iridi- 
genls. 

6° Le sexe masculin, I’lge de 10 a 30 ans, une bonne consti¬ 
tution ou sante anierieure, la manie chronique incurable, puis 
le itianie aigde curable, et enfin la condition de pensioniiaite 



220 MEMOIRE SUH; LE CHOEErA 

plac6 aux frais des families, sent au contraire autant de condi¬ 
tions qui ont favorables aux alien& dans le d6veloppement 
de l’6pid6mie. 

7° Le fl6au parait avoir et6 favoris6 par les vents d’est et de 
nord-est, et attenu6 par ceux de I’ouest. 

8° Les pdriodes de croissance et de decroissance scmblent 
avoir suivi une marche independante pour les hommes et pour 
les femmes. 

9° Dans la grande majority des cas, le cholera a debut6 sans 
prodromes bien tranches. Vingt-cinq alidnfe des deux sexes 
seulement avaient 6t6 alfect^s ant^rieurement d’ent^rite chro- 
nique. 

10» L’invasion 6tait en g6n6ral d’autant plus rapide que les 
cas 6laient plus graves. Elle avait principalement lieu la nuit ou 
le matin. 

11° La reaction a et6 trfes mod6r6e daus I’immense majority 
des cas. Elle n’a occasionne que deux fois une violente conges¬ 
tion c6r6brale. 

12° Les femmes alidn6es seules ont presents des complications. 
Ce sont: I’erysipfele de la face, des erythemes, le rfiveil de vio- 
lents acces d’epilepsie , et la catalepsie dans un cas. Ces deux 
dernieres affections semblent avoir eu les crampes pour cause 
occasion uelle. 

13° Aucun ali§n6 de I’uu ou de I’autre sexe n’a eu la suelte, 
tandis que onze serviteurs I’ont contraclde. Chez ces derniers, 
cette affection a existd independamment du cholera, ou I’a pre- 
cddd, ou I’a suivi. Dans tons les cas, une violente frayeur occa- 
sionnde par les rdsultals de I’epiddmie, ou bien une fatigue 
excessive, paraissent en avoir die les causes efiicientes. 

1A° Dans les journdes de forte chaleur, il y a eu passagere- 
ment une aggravation bien manifeste dessymptomes vers le mi¬ 
lieu dujour. 

15° La gravitd de I’alfectiou n’a pas suivi une marche con- 
forme a la croissance et a la decroissance de I’epiddmie; celle- 



DE l’asile o’alibn^s be clebmo«t. 221 
ci a 6t6 proportionnellement d’autaut plus meurtriere qu’elle 
dtait plus pr6s de son debut, le 26 juin. 

16“ La dur6e moyenne de la lualadie dpid^mique a ete tuoin - 
dre chcz les homines que chez les femmes, et plus rapidement 
mortelle par consequent chez les premiers. 

17” La proportion moyenne des decSs pour les alienes choie- 
riques a ete de 61 pour 100. Elle a 616 bien plus 61ev6e pour 
les vieillards de 60 h 80 ans (80 a 83 pour 100), et bien moins 
pour les ali6n6s de 20 ii 30 ans (33 pour 100), ainsi que pour 
les employes ou les gensde service (42 pour 100). 

18° Les ali6n6s ant6rieuremenl bien portants et bien consti- 
tu6s n’ont eu que 44 pour 100 de dec6s, et ceux d’une sant6 
chancelanle 77 pour 100. II en a 616 remarqu6, parmi cesder- 
niers, dont le cholera s’est pr6long6 tres longtemps. 

19° L’etat de d6mencc ou do manie chronique et la condi¬ 
tion d’ali6n6s indigents paraissaient avoir favoris6 la termirtaison 
par la mort. Les manies curables, les imb6cillit6s, les epilepsies 
et la condition d’ali6ne pensionnaire out pr6sent6 an conlraire 
une proportion de deces moindre, et par suite une proportion 
de gu6risons plus 61ev6e. 

20° Les gu6risons, dont la moyenne a 6t6 de 0,39 pour les 
ali6n6s, et de 0,57 pour les servitenrs, ont pr6sent6 des r6sul“ 
tats inverses comparativement aux d6ces. 

21° L’ip6cacuanha a 6te employe dans tous les cas de chol6ra 
<i leur debut. Le haschich a paru etre un bon moyen d’attenuer 
ou d’arrgter les vomissements. 

22° Dans six cas determines favorableraent, le cholera a 6t6 
suivi de I’amelioration ou de la gu6rison de la maladie c6r6brale 
ant6rieure. 



222 fiTUDES HISTORIQUES ET PHYSIOtOGIQUES 


^TDDES HISTORIQUES ET PHYSIGL06IQUES 

SDR L’ lLlEMTIO:^, 


WI. MOREL. 

(Suite*). 


JACOBI. 

CHAPITRE II. 

iix. 

la digestion et 4e5 s6cr6tions chez les maniaques. — Systeme de la, 
veine pprte. — Nutrition. — Vegetation.— Systeme musculaire et 
Tierveux. — Organes des sens et de la reproduction. —Phenomenes 
pathologiques dans la sphere psychique. — Opinions des auteurs : 
Jacobi, Chiarugi, Esquiroi, Ideler, Guislain, Neumann, Burrows, 
Jessen, Avenbrugger, Falret, Ferrus, etc. 

Sous le litre de Tableau n“ 2, M. Jacobi examine quel 6tait, 
chez 50 maniaques, l’6tat de la dentition, de la langue, de la 
s5cr6tion salivaire, de I’appetit, de la soil, et la nature de.s 
selles. 

Chez ces 50 malades, la langue s’est trouvee 17 fois dans un 
6tat normal, et chez les autres elle 6tait blanche et saburrale; 


(1) Voir les numbros de janvicr et mars 1848. Ces 6tudes, dfija com- 
mencees il y a deux ans , ont bib interrompues, surtout par les nom- 
breuses occupations de ma position actueile. Quciqqcs uns de mes 
collegues m’ayant Ibmoignb le dbsir de voir ces recherches se continuer, 
je me rends avec plaisir a leurs voeux. Ce travail, lout modeste qu’il est, 
n’en prbsentera pas moins le mbrite de pouvoir concentrer, dans un 
cadre restreint, le rbsultat de I’expbrience des savants alibnistes, btran- 
gers et nationaux. 






suR l’alienation. 223 

dans auciin cas , elle ne se presentait ayec ceite s6cheres^ que 
quelques auteurs out indiquee. 

La dentition 6tait bonne chez 35; chez 11 aulres, l’6lat des 
gencives presentait une apparence scorbutique (1). L’haleine 
fl'avait rien de particulier chez 20 ujalades;, chez 15 autres elle 
6tait modififie, et chez ceux qui restaient, on la renconlrait f§- 
tide (odeur acidul6e dans 8 cas). 

La salivation 6tait normale chez 2i malades et augraeqt^e 
chez4 autres. Dans 21 cas, la secretion salivaire a 6t6 exag6r6e, 
et c’est surtout dans le moment des exacerbations que cette 
augmentation a 6t5 notee. 

L’app6tit, chez 23 malades, ne presentait rien de particulier; 
chez 2 autres, il etait diminue, et considerablement aug^ 
mente dans 13 autres cas, et surtout dans le moment des exa¬ 
cerbations maniaques. Dans 7 aulres cas, on observait des va¬ 
riations tres grandes: tanlot I’appelit 6tait diminue, et d’autres 
fois considfirablement augmente. La soil, chez ce mSme nombre 
de malades, n’etait pas exageree corame on pourrait generale- 
menl le croire: cette exageration n’a et6 signalee par M. Jacobi 
que dans 7 cas. 

Les derangements dans le canal intestinal sont importauts 5 
noter. Commcncons par I’estomac. Chez h malades, les d^ran- 


(1) Dansles appreciations de ce genre, il ne faut pas oublier qu'il y a 
dans tel ou lei centre de populalion des conditions anterieures dont il 
Taut tenir compte. Dans certains pays, la dentition est generalement 
mauvaise. Dans tel autre, corame on sail, il y a un caraclere qui se 
montredans la couleur de la peau, des cheveux et des yeui. Nous nous 
pIa{oiis aussi avec I’auteur dans les conditions oil il se Irouvait. Les 
malades sont examines apr6s un certain s6jour dans I’asiie, et non 
pas quand ils sont amends souvent de loin, apres avoir soufTert des 
privations de toutes series, et avoir Hi soumis a toutes les ialeppperies 
des saisons. Trop souvent des malades nous sont ainsi CQnfles a 
Mareviile dans I’dtal le plus deplorable, et les tristes conditidiis piiy- 
Nologiques oii ils se trouvent sont moins le rdsultat de leur maldifie 
que des souffrances qu’ils ont eprouvdes pendant la route. 



224 ETUDES HISTOBIQCES ET PHYSIOLOGIQUES 
genients dans cel organe dtaieni permanents; ct chez 7 autres 
il y avail dans ces m6nies fonctions des periurbations telles, qne 
les moinenls de r^mittence ne pouvaient pas consliluer un 4t3t 
parfait de sante. 

Les selles chez 17 malades etaient reguliSres, difiiciles chez 9; 
11 malades elaient ordiuaireraent constipfis, 9 autres prcsen- 
taient de grandes variations dans les fonctions digestives. 

Les digestions 6laient generalement difSciles, incomplStes, 
les selles fSlides. Chez 4 autres, on a observe des restes d’ali- 
ments non dig6r6s. 

Dans 9 cas, les sficrdtions de la membrane muqueuse intesii- 
nale Etaient considerablement diminuees. Dans trois cas, on a 
observd une irritability trSs grande. Mais dans un bien plus 
grand nombre de cas, cette irritability ytait diminuye. 

Le foie s’est monlre congestionny chez 7 malades, et chez 5 
autres, la m6me remarque a yty faiie pour la rate. Dans 5 cas, 
il y a eu des hymorrhoides, chez U maniaques on a observe des 
obstructions dans le systyme de la veine porle {plethora abdo- 
minalis). 

La nutrition, dans le meme nombre de cas, s’est trouvye dans 
de bonnes conditions chez 14 maniaques; chez 15 autres, les 
fonctions nutritives, sans presenter de conditions palhologiques 
extraordinaires, n’etaient cependant pas normales , tandis que, 
chez 21 autres, la dypression de toutes les forces nutritives ytait 
descendue aussi bas que possible. On a observe dans 14 cas 
bien tranchys la couleur jaune, pale et terreuse de la face, et les 
yeux ytaient environnes d’un cercle bleuatre. 

Si I’auteur n’a pas pu presenter une ryunion de fails plus 
considyrables, c’est qu’il a yte obligy de s’en tenir a sa propre 
observation. Il a recherche dans tons les auteurs ce qui avail 
yty dit des fonctions physiologiques des maniaques. Il a ryuni 
130 observations spyciales des mydecins alienistes les plus dis- 
tinguys. Chiarugi, dans 56 cas de manie dont il rapporte 
I’hisloire, ne parle que 9 fois des lysions de la digestion qu’il a 



SUR i.’ai.ienation. 225 

pu observer, et encore d’une raanifere superficielle. 11 signale 
dans deux cas une grande voracile; dans troisautres, un manque 
absolu d’app6iit; une fois il y avail obstruction du foie et de 
la rate; dans une autre circonstance, des selles el des vomisse- 
ments bilieux. II faut avouer, dit M. Jacobi, que M. Esquirol, 
malgr6 son admirable talent d’exposition, a confondu irop sou- 
vent dans ses descriptions les monomaniaques et les maniaques 
et que la lecture de ses ouvrages ne laisse pas I’esprit satisfait 
sur les v^ritables conditions physiologiques ou se trouvent ces 
malades; ce d^faut est bien autrement frappant chez les auteurs 
qui n’ont 6labli leurs lh6ories psychiatriques que sur les obser¬ 
vations des autres, tant il est vrai de dire que I’observation 
dans les maladies mentales est plus didicile encore que dans les 
autres, et que Ton ne pourra arriver & une syst4maiisation 
quejeonque que par la concentration des forces de tons les ob- 
servateurs; encore ces forces auraient-elles besoin d’etre di- 
rlg4es par un m§me esprit medical et philosophique. C’est li 
cette condition seulement que les materiaux dont la science est 
encombr4e pourront servir a faire un monument durable. 

Cette reflexion rentre, du reste, dans I’esprit general qui 
dirige les investigations scientifiqnes des medecins de Sieg- 
bourg. Apr4s avoir adople comme beaucoup d’autres les 414- 
ments de 1’experience de ses devanciers, il s’est vu oblig4 de 
r4former beaucoup de ses propres id4es pour ce qui regarde la 
pathog4nie de I’alienaiion. Est-il all4 trop loin sous I’empire des 
doutes qui semblent augmeuter dans son esprit ii mesure qu’ii 
s’entoure de fails nouveaux, c’est une question qui sera d4cid4e 
par rexp4rience de nos confreres. G’est ainsi que M. Jacobi est 
tout dispos4 il rejeter les derangements de la digestion, comme 
ph4nom4nes primaires {primaire erscheinungen) dans le d4- 
veldppement des troubles intellectuels. Ils s’appuie sur sa sta- 
tistique , et rappelle que sur 50 ali4n4s (maniaques) le quart 
a peine pr4sentait des ph4nomene$ pathologiques, indiquant des 
l4sions dans leur digestion. Dans 7 cas seulement nous avons 
ASNAI.. MKn.-psvcH. T sedc. t. 111. Avdl 1851 4. 15 




226 £tudes hisjoriques et physiologiqees 
reniarqu6 des troubles dans lesfonctions du ioie etde la rate (l ).j 
mais s’ensuit-il pour cela que Jes derangements des fonctions'' 
sbient rares chez les alidnfis? La conclusion serait erron6e , 
conime nous le prouverons plus tard, et I’auteur nepourrait pas 
admettre ces conclusions sans 6tre en disaccord avec ses prin- 
cipes anterieurs. Aussi le in^decin aliemand a observd que chez 
plus de la. moitid des maniaques, il y a des anomalies dans la sd- 
crdtion salivaire, considdrablement augmentde chez quelques 
uns} chez plus de la moitid il y a un appdlit exagdrdj et cepen- 
dant , malgrd Taugmentalion de la nourriture et la vitalild de 
la digestion, nous voyons un affaiblisseraent dans les phdno- 
mdnes reproducteurs ; ces augmentations dans les sdcrdiions sa- 
livaires se retrouvent surtout chez leaindividus dont les fonc- 
lions digestives se font bien, eliesdoivent surtout dire attribudes 
Jl’dtat d’excitation gdndral de ces malades. L’exagdration de 
I’appdtit devra pluiot aussi trouver sa cause dans la profonde 


' (l) II dstune condition qni a beaucoup nuf i robservation des aTidnds 
dans tes asiles, c'est la mauvaise disposition des localilds qui empdcbe 
d'isolerdans des infirmeries convenables les alidnds alleints de maladies 
incidentes ou de troubles fonctionnels quelconques. Cet inconvenient 
va disparaitrc a Mareville ou.nous avons oblenu la criation d une in- 
firmerie gdndrale pour le quartier des hommes. Cette inflrmerie con- 
tiendra quarante lits, elle sera isolde et aura son jardin special. Cette 
disposition nous permeltra de mieux suivre I’observation des aiienes 
alTectes de maladies incidentes ou de ceux que nous soumettons a quel- 
que traitement special. 

J’ajouterais que si les Idsions de la digestion ne doivent pas etre re- 
gardees comnie des phenomcnes primaires, selon I’expression de M. Ja¬ 
cobi, touj ours est-il que nous observons ces Idsions chez la plapart de 
nos maiades affectds de manie periodique; des inappdtenccs, des nau- 
sdes, une te.inte ictdrique de la peau, des constipations opinidtres signa- 
lentordinairementrapparition deces acres. Nous reussissons parfoisa ies 
faire avorter en donnant a temps des purgatifs satins, el en m,odifiant le 
Tdgime 'de ces malades.' Cette indication est surtout importante a suivre 
chez les dpileptiques dont les cures sonl a longue distance el ordtnai- 
rement suivies de manie vidlente. 



SUR I.’Ar.ltPfATlON. 


227 


modification qu’6prouve le systfime nerveux, que dans toutc 
autre dont le point de depart serait I’organe lui-m6me. Si 
mainteiiant, sous certaiiies influences nerveuses, les lois des s6- 
cr^tions peuvent gtreinterverlies, on ne s’etonue pas si le foie, 
qui joue un si grand role dans les ph(5noinfencs de la digestion, 
participe pour sa part ii I’ensenible des lesions que Ton remar- 
que chez les individus alfeetes de manie, et la diminution ^ ou 
I’augmentation de la secretion biliaire, ne sera pas sans influence 
sur la nature des selies, I’fitat de la membrane muqueuse intes- 
tinale, et la coloration de la peau. 

Nous allous examiner les opinions des principaux auteurs, 
mais nous pouvons d’avance poser le principe sur lequel nous 
avons dejk 6te oblige de iious appuyer a propos de la circula¬ 
tion chez les maniaques, savoir : Qu’il n’y a aucun des ph6no- 
m^iies pbysiologiques ^uonc^s qui soil un des rdsullats n6ces- 
saires de la manie; ils peuvent exister comrae ils peuvent dtre 
absents. Toutefois u’oublions pas que si nous pOuvons parvenir 
li poser quelques principes generaux, nous ne.pouvons, dans 
aucun cas, nous dispenser de rechercher, dans les idiosyncra¬ 
sies particulieres des maniaques, les causes des perturbations 
functionnelles que Ton pent remarquer dans les diverses formes 
des alienations mentales. 


Chtarugi. — Les maniaques peuvent supporter de grandes 
privations de nourriture; ils devorent leurs aliments, leurs 
selies sent infectes. 

BuRRGvys. — Les fonctions digestives sont profondement in- 
terveriies; I’haleine est fetide; la langue sale, parfois traversee 
par un sillon blanc, phenorafene avec lequel se iie one soif ar- 
dente, I’appetit est deprave [depraved), I’estomac rempli de 
BauGOsites qui neutraliscnt souveiit I’effet des medicaments. 

Tdeler. — Si I’appetit est souvent exagerie, on remarque 



228 feTlJOES HISTOUIQLIES ET PHYSrOLOGIQEES 
I’dlat contraire : des conslipatioiis opininiatres sonl le r^sultat 
du dfifaut de sdcr^tions de la membrane muqueuse intestinale. 
Lorsque cette constipation dure longtemps , il arrive que 1‘ac¬ 
tion narcotique des excrements sur les nerfs ganglionnaires 
amene cette insensibilite de I’estomac pour les vomitifs et les 
purgatifs. 

Neumann. — Les ph6nom&nes les plus inverses sent obser¬ 
ves : a cote du defaut absolu de la digestion, on remarque par- 
fois une activite si extraordinaire dans ces mfimes fonctions, 
que les malades en arriventjMs^n'd digaxr du cuir, des mor- 
ceaux de bois. 

Hill. — Cet auteur parle aussi d’une ligue rnediane d’un 
blanc sale qui s’etendrait jusqu’a la base de la langue. On re- 
marquerait des deux cotes des plaques rougeatres. Les urines 
sont colorees, la salivc est spuraeuse et frequemment rejeiee. 

Guislain. — L’appetit est gcneralement exagere... II y a 
des constipations opiniaiies; I’odeur de sourisdont parlent cer¬ 
tains auteurs a 6ie remarquee aussi chez les alienes par le ine- 
decin de Gand. 

DUBUISSON. — La bouche est seche, la langue rouge, la soif 
brfilante; I’appetit exagere ou disparu. 

Rush. — La langue est ordinairement humide, blanchatre. 
La secretion salivaire est abondante, mais rejeiee avec peine a 
cause de sa nature tenue : la constipation est commune, les 
selles blanchatres. L’urine ires coloree; sa secretion est dimi- 
minuee. 

Esquirol. — La face des maniaques est coloree, vullueuse 
ou pale; elle est crispee, les cheveux sont herisses, les yeux 
injectes, brillants et hagards... les monomaniaques ont de la 
c6phalalgie, de la chaleur dans I’intericur du crane; ils oht de 
I’anorexie ou un appetit vorace. Consumes par une chaleur 
interne, ils sont tourmentes par une soif ardente pour les bois- 
sons froides; ils ont des ardeurs d’entrailles, de la coustipation. 

Falret. — La temperance est necessaire li ces malades; 



SOR L ALlfiNATlON. 


229 


plusieurs d’enti-e eux sent enclins a I’abus des boissons alcoo- 
liques, et les exc6s de ce genre leur sent exlr§menient nuisi- 
bles. II est souvent utile de combattre chez eux la constipation 
par des lavements, des boissons douces, des aliments laxatife 
{Considerations generales sur les maladies mentales). 

JossiN. ■— {Encyclopedie medicale). La digestion est sou¬ 
vent normale, malgrd la voracitede ces malades, qui avalent les 
choses les plus indigestes, sans que leur sante en eprome, de 
detriment. Tantot la langue est blanche, sfeche et les dents fuli- 
gineuses. La soif est souvent ardenle. II y a g6n6ralement une 
tendance & la constipation; la sfirretion urinaire est troublee, 
celle de la salive est augraentfie, etl’oii remarqueparfois chez ces 
malades une odeur trfes p6n6tranle... 

Nous pourrious encore citer d’autres opinions, mais nous 
craindrions d’augmenter les divergences des auteurs; toutefois 
ces divergences sont plus apparenies.que reelles, et si de ce que 
nous avons dit on peut tirer la conclusion qu’il est necessaire 
d’etudier d’apres un plan uniforme les conditions physiologiques 
de la saute des alifinfo, ii est encore permis de conclure que les 
observations des auteurs n’ont pas 6te faites dans des condi¬ 
tions analogues. Quelques simples reflexions expliqueront notre 
pens6e. 

i“ Lorsque les asiles d’ali4n6s se trouvalent dans de mau- 
vaises conditions administratives, Tbygifine si negligee des ma¬ 
lades devait entrainer des consequences lr6s graves pour 
I’dtat de la sante generaie. Nous avons d6ja cherchd h faire res- 
sortir cette v6rite dans noire article sur la manidre d’ara^liorer 
le sort des gateux dans les asiles, et plus les recherches scienti- 
fiques que nous pouvions faire remonteront a unedpoque recU' 
16e et plus aussi nous verrons que les Idsions indiqu^es par les 
auteurs sont plus nombreuses. 

.2° Les conditions-physiologiques desalidn6s sont autres selon 
que Ton observe ces malades a leur entree ou apres un cer¬ 
tain temps d’acciimatemeut dans un asile. C’est ainsi qu’il nous 



230 tTUDES HISTOBIQUES ET PHYSIOLOGIQUES 
arrive que des maniaques, ayant parcouru de grandes dislanceSj 
et sou vent pendant les grandes cbalenrs de I’ete, nous pr6seilT 
lent I’ensemble des ph6nom6nes indiqufe par les auteurs : lan- 
gue blanche, seche ou rougeatre, dents fuligineuses, anorexie, 
constipation, facecolor6e, vultueuseou pale, yeux injectds, bril^ 
iants ou hagards, sputation frequenle, etc.... Mais apr^s un 
certain temps d’acclimatement, ces ph^nomenes pathologiques 
disparaissent en partie et il nous est permis d’observer le nialade 
dans des conditions difffirenles. Cette remarque s’applique non 
seulement aux maniaques, inais a d’autres categories d’alien^s, 
sans en exempter les imbeciles et les idiots. 

J’ai pu observer chez plusieurs de cesmalades, quelques jours 
apres leur entrfie, des vomissements et des diarchies, et la raison 
en 6tait dans Je passage trop brusque des privations de toutes 
Sortes il une hygiene trop abondante. Lorsqu’il m’a 6te donn6 
do mieux connaitre les habitudes des populations qui fournis- 
sent des malades a I’asile, je me snis convaincu aussi que la 
repugnance de certains malades pour la viande venait de ce 
qu’ils n’avaient jamais use de cet aliment. La repugnance est 
moins gendrale pour le vin, et cependant elle existe encore. Une 
jeune imbecile des montagnes des Vosges qui nous est arrivee 
recemment pousse des cris d’horreur toutes les fois que du vin 
loi est presente. Il a ete impossible jusqu’ii present de lui faire 
.gouter de la viande. 

3? Notons encore que les causes de ces inappetences, de ces 
repugnances de quelques maniaques pour les aliments ne doi- 
vent pas toujours etre reche'rchees dans les conditions physiolo- 
giques de leur. organisme. Trop souvent des idees fixes empS- 
ehent les malades de prendre de la nourriture, et les medecins 
d’asiles savent que presque toujours la mort est la consequence 
d’une obstination qu’il est si difficile de vaincre. Deux de nos 
malades ont succombe cette ann6e, I’un it I’idee qu’on voulait 
I’empoisoaner, I’autre 4 celle qu’un morceau qu’elle avait dans 
le gosier I’empechait d’avaler. Nous nourrissons encore, dans 



SDR L’AtifiNATION. 


231 


ce moment i avec la sonde oesophagienne, une malade qui a 
dans I’estomac un feu brulant, activ6 par le poison que ren-- 
ferment ses aliments (1). 

Nous pourrions encore citer plusieurs exemples de ce genre, 
mais ce que nous en avons dit sufiBt pour indiquer la n6cessit6 
d’oxaminer cetle importante question sous toutes ses faces. A 
cette question de la digestion des ali6n§s s’en ratlache une 
autre tres importante, celle de ralimentalion. 


ft) J’ai nourrr pendant six semaines avec la sonde (Bsopbagienne une 
dame qui, revenue a un 4tat plus raisonnable , nous avouait qu'e{)e 
s'imaginail manger la chair de ses enfants et boire leur sang spqs, Ig 
forme de la viande et da vin qui Ini eiaient prfisenUs. Et celle Idna'cil^, 
r^sullat d'une id^e fixe, ne se fait pas seuleraent remarquer poUr Ce 
qui rcgarde le refus de nourriture, mais clle s’itend encore S la sphere 
de tous les actes des alienis dans un asile. Un de nos malades refusait 
obstinement de IravaJIJer, il nevoulait pas en dire la cause, lorsqu’un 
jour jl se pr^cipile comrpe un furieux sur plusieurs de ses cainaraites 
occupes a demoiir un vieux batiment, en leur demandant de quel droit 
ils touchaient S des proprieies qui lui appartenaient. DepUis quelqiie 
temps ce proprietaire monomane, devenu plus calme, et qui, du resfe, 
est tres intelligent, dirige les travaux d’autres alidnes, occupes k eonver- 
ttren jardin, paysagiste un pr^au ci-deyant environne de murs enoripes. 
Nous avons des malades qui refusent de parler, nous sommes parvenus 
a arracher son secret a un des individus de celte catigorie. Une voix 
d’en haul lui interdit la parole , ce n’est que le dimancbe qit'il lui est 
permisde chanter b la chapelle. La force de caractere de quelques uns 
de ces pauvres monomanes est vraiment digne parfois d’un meilleur 
sort. Un ancien maniaquc qui conserve encore une grande irritability de 
egractere, ayapt dte, il y a quatre ans, puni par le medecjn en chef a 
cause des propos orduriers qu'il ne cesse de prononcer, se leve a table, 
saisifson verreetdit: Je bois cette dernifire goutle de viri 4'ta santC 
du medecin ; il jelte Son gobelet, et depuls, il a CtC impossible de lui 
falre avaler du vin. Ce malade est un excellent travailleorv il es.td’pp 
appClit yorace, et il tient son serment avec la luenae constanee que 
Charles XII de Suede, qui, ayant, dit I’histoire, insuItC sa mCre apres 
une orgie, jura sur le verre qu’il lenait en main et qu’il vida pour la 
derniere fois, que janiaig une goutte du jus de la treille n'appFocherait 
seslCvres. 



232 fiTCUES HIST0J5IQUE§ JT , PHYSIOLOGIQUES 

Nous souimes oblige, d’avouer que plusieurs administrateurs 
out puisS dans les contradictions medicales ies elements de leurs 
id6es r^trdcies h propos de I’hygieue des ali^niSs. Notons d’abord 
que la pensfie de regarder ces malheureux comme des malades 
est encore au-dessus de leur conception; ce sont, pour eux, des 
detenus(ce terme est encore souvent employ^); de plus, cesont 
des detenus dangereux; et li quoi leur servirait une hygiene 
meilleure? Sont-ils dans le cas de faire la difference d’une nour- 
riture de bonne nature, d’une nourriture mauvaise ? Ne sont-ils 
pas tenement abrulis, qu’ils devorent les choses les plus im- 
mondes et jusqu’ci leurs propres excrements, etc. ? Mais, ad- 
mettons encore que ces fails soient plus nombrenx qu’ils ne le 
sont reellement. N’est-il done pas bien demontre aujourd’hui, 
par des exemples malheureusement irop nombreux, que la vie 
en commun, dans des conditions d'absence de la Hbertd, im¬ 
pose des rbgles particulieres d’hygiene qu’il serait dangereux de 
transgresser. C’est pour n’avoir pas appliqu6 ce principe si 616- 
mentaire aux prisonniers que la mortalite a 6t6 et est encore si 
con8id6rabie chez eux. 

« Aussi, nous le r6p6tons,» dit M. Ferrus dans son excellent 
ouvrage (1), « on est frapp6, en parcourant nos maisons cen- 
»trales , du cachet de souffrance et d’abaltement empreint sur 
n presque toules les physjonomies. Un teint blafard, une exces- 
».sive, raaigreur, ou une boufiSssure alarmante, lels sont, en 
» g6n6ral, les signes caract6risliques qui se r6velent k I’obser- 
» vation. » 

L’auteur veut bien adiuettre que ces signes de d6l6rioraiion 
ne tiennent pas aux seules conditions du regime alimentaire, la 
conduite pass6e, les d6bauches de la vie libre; pour beaucoup, 
I’excbs du travail p6nal, et des peines morales pour quelques 
autres ont agi concurremment dans la production de ce r6sul- 


(1) Des,prisonniers, de Vemprisonnemeni el des prisons, par M. G. Fer¬ 
rus, page 439. 



SUR t’ALlSlSAtlON. 


233 


tat (1). Blais tonjours est-il que la trop grande unifonnitS de la 
nonrritiire, I’usage quotidien des legumes secs, la privation du 
vin, sonvent la nriauvaise quality des eaux, sont, d’aprfes M. Fer- 
rus, I’brigine des maladies si fr^quentes chez les detenus. Ces 
causes agissent dans le m6ine sens sur la population des asiles 
d’^alidnbs, et j’ai d^jci eu le bonheur de faire observer que c’est 
a I’amblioration du regime que nous devonsa Marbville la dimi¬ 
nution des ententes chroniques auxquelles succombaient un 
grand nombre de nos malades. 

Avant de terminer ce chapitre, il me reste it faire une r6- 
flexion sur un fait physiologique, dont M. Jacobi n’admet pas 
I’existence, c’est celui qui a rapport B I’odeur particuliere (odeur 
de souris), qui aurait 4t6 signalee chez certains ali^nfis Le mb- 
decin alleraand pretend que cette odeur ne se fait sentir que 
dans les asiles mal tenus, et que jamais leS etrangers qui ont 
Tisitd Siegbourg ne se sont plaints d’une telle odeur. Mais icii 
51 y a encore une distinction ii faire : j’admets bien volontiers 
que I’odeur si pbnbtrante que I’ou remarque dans certains asiles 
soil le resultat de la trop grande accumulation des individus 
dans un mdme local, et le dbfaut de ventilation et de la mau- 
vaise disposition des localit^s. Les physiologistes et les hygie- 
nistes rbpfetent sans cesse que Ton ne pent pleinement vivre que 
sous I’influence fecondante du soleil et d’une atmosphere sa- 
lubre; que le rapprochement d’un certain nombre d’individus, 
leur accumulation sur un mSme lieu, n’est que dans ccrtaines 


(I) La meme reflexion peut, jusqu’a un certain point, s’appliqucr 
aux alienes. Les lesions de la nutrition, si sonvent reIeY£es par les au¬ 
teurs, ne dnivent pas toujours etre altribuees aux consequences imme-^ 
diates de la manie. Trop souvent ces lesions cxistaient avant I’invasion 
de la maladie. L’abus des boissons , les exces veneriens, la misere, la 
mauvaise nourriture, les saignees excessives , ont prepare chez plu- 
sieurs les elements de la maladie, et les lesions que nous observons 
dans nos asiles ne sont trop souvent que la continuation d’un etatde 
maladie anterieure. 



234 ETUDES HISTORIQDES ET PHTfSIOLOGIQDES 
liinites compatible avec rexistence; que I’homme, ainsi qne leg 
aiiimaiix, vicie n6cessairement I’atmosphfere, reservoir exelugif 
et conimuti de tous nos moyens vitaux; que I’air et ses condi^ 
tions de purete sent cnfin on element de conservalion incom- 
parablement plus essentiel au libre jeu des organes et 4 I'entre- 
tien de lasanl4qiie les conditions del’alimentation elle-m§nae (1). 
Ges principes, malheiireusement, ne sont pas appliques partout, 
et nous avons nous-njerae 4 nous plaindre de I’odeur execrable 
rfipandue dans quelques unes des localiies de Maryville, et qui 
sont, du reste, condamnfies 4 etre d^molies dans un avenir 
prochain. Toulefois, nous ne croyons pas que I’opinion de bean?- 
coup d’anteurs, 4 propos de I’ocleur parliculiere exhal4e par 
certains malades, puisse etre rejelee d’une maniere absolue. Je 
I’ai, pour ina part, reniarqufie d’une mani4re bien 6xidente chez 
trois malades places dans des conditions de fortune qui permet- 
taient de les environner de tout ce que la propretfi a de plus 
recherchd. Deux de ces malades 4taient des m4Iancoliquee: 
c’dtait nn jeune bomme de vingt et un ans, une dame de cipr 
quante, et une autre de trente.Unedeces malades 4tait atleinte 
de manie chronique avec tendance 4 la d^mence, la deuxi^me 
4tait une lyp^maniaque avec complication de stupidile. Les soins 
de propret6 etaient incessants; cependant je ne puis oublier 
I’odeur p6n6trante que ces malades exhalaient, au point que 
I’apparlement en etait impregne, et que I’odeur a persist^ long- 
temps aprfes qne les malades avaient cess6 d’habiter ce local. 
J’ai pu observer que, chez la lypemaniaque de trente ans, 
I’odeur que je signale dtait en rapport avec une depression plus 
grande; I’augmentation de la constipation qui 6tait habituelle, 
et une plus grande s^cheresse de la peau (2), et que ce pheno- 
m4ne disparaissait ou diminuait consid^rablement avec le retour 


(1) Ferrus, ouvrage cite, page 382. 

(2) Je dots faire remarquer aussi que ces trois malades avaient les 
cheveux Ires bruns et la peau d’une couleur icterique. 



SUR t’ALlfiNATIOM. 3S5 

k la peau d'une douce moiteur que nous cherchions k amener 
par des diaphor^tiques et des bains sudorifiques. 

Les Etudes que nous aliens continuer vent nous faire entrer 
de plus en plus dans le fond de la question. Nous allons, dans un 
prochain article, faire I’examen de ph^nomenes physiologiques 
de la plus haute importance. L’esprit de critique que nous appor- 
terons dans I’examen des opinions des auteurs sera, nous I’es- 
p^rons, appreci6 par nos confreres, comme il doit I’fitre; nous 
n’avons qu’un seul but, celuide nous rapprocher, autant qu’il 
est possible de le faire, de la vfritfi et de dfiduire de I’experience 
des savants alienistes les principes propres k nous guider dans 
V'apprkciation des fails ayant rapport k raliSnation et dans le 
traitement de celle maladie difficile. 

{La suite au'prochain numiro.) 



236 


SYMPTOMATOEOGIE 


. ■ . • -h'Wii 

. SYMPTOMATOIOGIE DE LA FOLIE, 

Max. JPARCHAPPli, 

Inspecteur general du service des alidnds, 

' : ex-iiiddecin en chef de I'asile public des aliines de Ik Seine-InKrienre. 

(Suite ‘.) 

§ 111.—Sjmptdmes dependant d’une: alteration de pdriodioite et 
d’habitude dans le deploiement de la force psyohique. 

La loi de pdriodicite d’apres laquelle des limites de durfie 
sent i hi poshes a I’aclivit^ de Tame, de manifire que le som- 
meil doive succfider h la veille, et que I’emploi de la force, 
pendant la veiiJe, doive se repartir sur les divers dldmenls de 
I’activitfi humaine, pent se montrer alter6e dans la folie. Cette 
alteration se inanifeste par la prolongation de la veille et par 
I’insoninie, qu’on observe habituellement pendant la p6riode 
d’incubation de la folie, et qui persisle ordinairement aprSs 
I’iuvasion, pendant les premiers temps de la pfiriode aigue, et S 
diverses 6poques du cours de la maladie, notamment toutes les 
fois qu’il se produit des exacerbations. Dans ces diverses cir- 
constances, non seulement les nialades ne dormant que tres 
peu, ou mfime pas du tout, mais encore aux depenses d’activit6 
soutenue et excessive qu’a du leur occasionner I’agitalion du 
jour, et que r6parerait it peine, dans I’etat de raison, le pro- 
fond sommeil d’une longue nuit, ils ajoutent, dans leurs nuits 
d’insomnie, une nouvelle dfipense de mouvements, de cris, de 
chants, de paroles, et parlant d’action intellectuelle. 

Les forces de la vie, malgr6 I’exag^ration morbide de I’acti- 


(1) Voir les numkros de janvieret avril 1850, ctde janvier 1851. 





DE LA FOLIE. 


237 


vit6 psychique el molrice, ne peuveiil suffire k dc lelles piodi- 
galit^s que pendant un temps limite. Si & I’exces d’agitation et 
& I’insomnie se joint, comine il arrive quelquefois, par suite de 
la volontfi du malade, on par suite de, l’6tat Kbrile qui se d6ve- 
loppe, I’insufiSsance ou le defaut d’aliraentation, la mort par 
6puisement, ne tarde pas i survenir. Lors mfime que ralimen- 
tation se continue, sM’agiiation nediminue pas et si lesommeil 
ne vient pas de temps a autre rfiparer les forces par le repos, le 
marasme s’etablit, et conduit aussi surement, quoique leule- 
nient, le malade a la mort. 

La concentration*et I’absorption iulellecluelles et volontaires 
dans un ordre exclusif d’id6es et de sentiments, qui se rap- 
portent esseniiellement h une predominance de penchants ou a 
une rupture d'equilibre enlre les forces de TSme, expriment 
aussi une derogation a la loidel’intermittence, a laqnelte^duiyeut 
demeurer soumises, pour se inaintenir regulieres, les manifes¬ 
tations psychiques. 

L’iufluence de la loi d’interinittence qui regit les phenomenes 
de la vie en gendral et les phenomeues psychiques en particn- 
lier, se retrouve avec un caractere morbide, soit dans Jes exa¬ 
cerbations suivies de collapsus qui appartiennent a,,1a marclie 
de la folie, soit dans le type intermittent, avec intervalles lucides, 
qu’elle pent revetir, 

11 arrive frequemuient, dans la p^riode aigue de la folie, qu’ci 
quelque!^ jours d’agiialion excessive et non intqrrpmpue par le 
sommeil, succMent quelques jours d’un calme qui n’est rien 
moins que le reto.ur li la raison, mais qui represente pluiot une 
sorte de collapsus, effet de I’^puisement des forces. Cette in- 
termitlence d’agitation et de repos se retrouve encore dans la 
folie chronique. 

Enfin, la maladie elle-meme, sous I’influence de circonstances 
et de causes diverses, se produit sous le type intermittent, et 
conslitue alors, au point de vue de la marche de la maladie, une 
espece distincte. 



238 


SYMPT 


rOMATOLOGIK 

L’influence gfinlrale qui se traduil dans les phfenotnfenes psy- 
chiques par des effets d’habitude, el qni a 616 rangde an nombre 
des lois dyiiamiques de ractivit6 psychique, n’est r6ellement 
pas susceptible d’engeiidrer directement des sympiSmes iiiot- 
bides. Elle est inh6rente au d6ploiement de Tame sous un inode 
quelconque et elle persiste avec ses caracl6res essentiels b prb- 
pos de toute manifestatibn psychique; seuleinent ses effets sont 
Constatnment en proporiion de I’activitd de I’ame, ils diini- 
nuent avec la force, et s’effacent en raStne temps qu’elle. 

flJais, s’il n’y a pas de symptfiine morbide qui puisse 6tre 
rapporte b one alteration dans la loi de I’habitude, la persis¬ 
tence des effets qui appartiennent a celle influence donne lieu, 
chez les fous, & quelques parlicularit6s dignes d’etre remar¬ 
quees. 

L’influeuce de rhabilude, d’antant plus poissante chez les 
insens6s que la raison et la volonte ont moins d’empire, se rtta- 
nifeste par leurs actes, a la maniere de ce qu’on observe chez les 
antres hommes, dans leur maniere de s’habilier, dabs le choix 
de leurs occupations, de leur place a table, du lieu de leuf pro¬ 
menade, dans leurs attitudes. 

On peut, jusqu’a un certain point, attribuer a I’habitude la 
resignation des alienes a leur condition, le goflt de la paresse ou 
le gout de roccupaiion qu’engendrent chez euX Toisivete qu’on 
toiere, ou le travail qu’on impose. 

Certains symptomes, que le trouble morbide a plusieUrs fois 
engendrCs ou constamment produits pendant la periode d’acti- 
vil6 du deiire, semblent ne se continuer que par habitude apres 
une cerlaine duree de la maladie. 

II en est ainsi de certains mouvements bizatres, soit dans le 
corps tout entier, soit dans les membres, de 'certaines paroles 
qui ont eu uU sens relatif a un deiire actuel et que les malades 
f6petettl machinalement, sans y faire attention, sans les totn- 
prendre et sans que I’etat de Tame, qui devrait leuf CofCes- 
pondre, se manifeste reellement. 



DE r.A POUE. 239 

C’est ainsi que des Dialades qui, sous rinfluence d’un d61ire 
m^lancolique actif, avaienl 6te conduits & des iddes fixes de na¬ 
ture les emouvoir forteraent, telles que I’idee du dernier sup- 
plice redout6 ou demande, et qui expriniaient alors ces idfies 
par des paroles qu’accompagnait la manifestation vive et 6ner- 
gique des passions correspondantes, arrives a la pdriode chro-: 
nique et dans I’etat de deraence coniraencante, reproduisent ces 
mfiines paroles, mais alors sur un ton et avec une physionomie 
qui attestent leur parfaite indifference, et m6me leur profonde 
inintelligence de ce qu’ils repfetent, en quelque sorte, automar 
tiquement.« Goupez-moi la tete !»dit un dement, jadis m^lanco- 
lique, sur le ton de la conversation ordinaire, avec I’indiff^rence 
dans les traits du visage, et meine avec le sourire sur les Ifevres. 
Un malade qui, dans les premiers temps de sa maladie et de son 
s6jour a I’asile de la Seine-InKrieure, se pr6cipitait sans cesse a 
terre, frappant sa t§le sur le sol, s’6criant, sur un ton lamen¬ 
table :« J’ai le flux de sang et mal au cote, » et laissant voir sur 
sa figure I’expression du dfisespoir, a continue pendant huit ansj 
et continue encore aujourd’hui a agiter sa tete et a rfp6ter:«J’ai 
le flux desang et mal au c6t6. afllais, en meme temps que I’in- 
telligence s’esl affaiblie, les manifestations expressives ont cess6; 
la physionomie est immobile et stupide, el rexclamalion de 
d6sespoir est devenne un balbutiement inaccentud. 

§ rV. — Symptomes dependant d’une alteration d’associatibn 
dans le deploiement de la force psychiqae. 

Dans le plus grand nombre des cas I’exercice de I’activitfi 
psychique demeure soumis chez les fous aux lois ordinaires de 
Tassociation. Quel que soil le degr6 d’intensile du d6ploiement 
de celte activite, et lots meme qu’il est palhologiquement exa- 
ger6 ou araoindri, les phenomenes tendent a se prodiiire k I’^tat 
d’association k la mani6re de ce qui a lieu dans i’6tat normal. 
Il r^sulte de ik que Tassociation prend ordinairement une part 



240 SYMI'TOMATOLOGIK 

importante dans Ics manifestations psychiques des insens4s. El 
comme le fait de I’existence de perturbations diverses apparte- 
nant 4 I’etat actuel de folie, introduit n^cessairement dans ces 
manifestations des 61eraentsanormaux, il arrive que les effels 
de I’association, raSme lorsqu’elle s’accomplit r6guli6rement, 
peuvenf revelir et revelenl souvent, en effet, un caracl6re mor- 
bide. Aussi les enchainements de phenomenes, qui revfelent la 
loi d’association dans I’etat normal, se retrouvent-ils cbez les 
insensAs avec les memes caracteres au point de vue de I’accom- 
plissement rdgulier de la.loi, bien qu’en mfime temps ijs offreiu 
r4ellement les caracteres du delire. 

Les manifestations passionnees d’expression on d’aciion, qui 
r6v61ent si 6videmment et quelquefois si deplorablement le 
trouble de la raison chez les insenses, se produisent fr6quem- 
ment chez eux par suite de I’accomplissement regulier de la loi 
d’association de succession. 

Par suite d’une illusion un fou s’imagine qu’on I’insulte, il 
s’indigne, il s’emporte, il se venge. Qu’un ali6n6, dans la prdoc- 
cnpalion habiluelle de son delire, se croie expos6 a un danger, 
il pourra se trouver soudainement enlraine aux actes les plus 
extrayaganls par qiielque circonslance fortuite qui deviendra 
pour lui I’occasion d’un encbaiuement presque nficessaire de 
succession dans le deploiement d'ailleurs regulier deson activite 
psychique. Il n’est pas rare que des alienes qui se croient cons- 
tamment menao^s d’une arrestalion, soit parce qu’ils se sup- 
posent coupables, soit parce qu’ils se regardent comme en butte 
a des persecutions politiques ou religieuses, a des vengeances 
personnelles, se livrent a des actes insenses, et attentent mSme 
4 leur vie par un acte soudain de ddsespoir, au moment oil se 
produit quelque fait accidentel susceptible d’etre par eux 
raltachfi aux preoccupations habituelles de leur pensee. 

Une meiancolique qui se croyait poursuivie par la police, el 
qui s’attendait il chaque instant a voir apparaitre ses agents, 
entend le bruit d’une voiiure qui s’arrfite 4 sa porte. Elle se 



DE LA FOLIE. 


m 


trouble, elle s’effraye, elle s’4crie : « Les voilii! iis \iennent 
m’arrSter, plutot la inert! » et s’^lancant vers une fenStre, elle 
I’ouvre, se prficipite el se tue. 

II arrive souvent que la crainle du poison conduise les infi- 
iancoliques h prendre les precautions les plus minutieuses pour 
echapper au danger, et nigme les d4termine li refuser toule 
esp4ce de nourriture et it se laisser mourir de faim. Or, le plus 
ordinairement cette crainte s’est trouv4e pour eux justifi4e par 
des illusions de leurs sens, par des erreurs de jugeinent qui 
leur ont fait reconnaitre dans les aliments la presence de sub¬ 
stances ven4neuses. De la conception d61irante, comme d’un 
premier anneau, en passant par I’illusion des sens et I’erreur 
de jugement, se deroule lonte la chaine de sentiments, d’ex- 
pressions passionn4es, de jugements et de volitions, qui aboutit 
rfiguliferement aux actions les plus insens4es. L’analyse appro- 
fondie des elements du d41ire permet de reconnaitre, sous les 
formes les plus variees, la r6alite de ce fait fondamental dans la 
plupart des observations individuelles de folie aigue. 

Le mode suivant lequel s’exerce la sensibility exerce une in¬ 
fluence notable sur la facility avec laqueile se produisent les 
associations de succession qui ont leur point de dypart dans des 
sensations. La perception actuelle d’un son aigu fait naitre avec 
des degres fort variables d’inlensity la sensation douloureuse et 
pynible connue sous le nom d’agacement des dents Darwin re¬ 
garde ce phynomene comme le rysnltat d’une association qui 
s’est primilivemeut operee dans I’enfance, au moment od, mor¬ 
dant le bord d’un verre, on a percu un son aigu en meine temps 
qu’on yprouvait une douleur rapportye aux dents. Quelle que 
soil la valeurde cette explication, I’agacement des dents pent se 
produire, chez les personnes tres impressionnables, indypendam- 
ment de la perception actuelle d’un son aigu, au moment od 
elles supposent que ce son va se produire, et sous I’influence de 
I’idee qui entraine I’imaginaiion S reproduire les diverses cir- 

ASNAI.. MSD.-PSYCH., 2* sSrie, t. III. Avril |851. 5. 16 



242 SYMPTOMATOLOGIK 

Constances seusibles qui out accompagne (Ians le passe celle 

perception. 

Van-Swieten raconte qu’ayant dprouv6 des vomissements h 
la Yue du cadavre d’un chien qui exhalail une odeur putride 
insupportable, et se retrouvant par hasard dans le in6me lieu 
aprbs un intervalle de quelques anndes, le souvenir de ce 
qo’il avait 6prouv6 ramena et le mgine dggoui et les mgtnes 
effets. 

Vivement impressionne par un sentiment de dggoflt avec 
nausges, sous I’influence de I’odeur fgtide exhalee par un ma- 
lade peu soigneux desa personne, non seuleraent je conservais 
les mfimes dispositions au voinissement pendant un temps assez 
long aprgs m’etre 61oign6 de ce nialade, et je ne parvenais ^ 
prgvenir le voinissement qu’cn faisant effort pour conceiitrer 
ma pensge sur d’autres idees; mais encore, apfes un intervalle 
de plusieurs jours, le souvenir des circonslances qui m’avaient 
oaus6 celte impression de degoul ramenait une disposition ana¬ 
logue quoique inoins prononcge. 

L’exaggration morbide de la sensibilite, en donnant aux im ■ 
pressions refues une energie excepiionnelle, tend k favoriser chez 
lesinsens6sles associations par reproduction dont la memoire et 
I’imagination sout les agents iuterinediaires. Toutes les circon- 
staiices anierieures qui se rapportenl aux impressions recues lors 
de I’invasion de la maladie et dans les premiers temps de sa durge, 
teudeut li ramener incessamment, avec le souvenir de ces im¬ 
pressions, la reproduction par association des conceptions deli- 
rantes dont elles out et6 I’occasion. C’est par une association 
de ce genre que pent s’expliquer le plus plausiblement cette 
observation curieuse qui nous a et6 couservee par Argtee. 

On raconte qu’un charpentier elait dans sa maison un ou- 
vrier plein de sens; mesurant son bois, le coupanl, le polissaut, 
le clouaut, I'ajustant a merveille. 11 meuait babilemeut a lin ses 
constructions; il s’entendait fort bien avec ceux qui lui don- 
naient de I’ouvrage; concluait des marches, ne reclamait qu’un 



DE LA FOLXE. 


243^ 

jusle salaire; en un mot, dans son atelier il jouissait de toute sa 
raison. Mais s’il arrivait qu’il eut a sortir pour aller au bain, ou 
pour toute autre affaire, ses outils & peine posds, il commeacait 
& soupirer; en sonant il liaussait les dpaules; enfin, siiot qu'il 
avait perdu de vue ses serviieurs, son ouvrage et le lieu de son 
travail, il 6iaitcompletemeni fou. S’il revenaita I’instant sur ses 
pas, il reprenait aussilot son bon sens. Ainsi les limites de son 
atelier fitaient aussi celles de sa raison (1). 

La tendance a I’iniitalion, qui est un des modes de I’aclivitS 
psycbique par lesquels se revele la loi d’association, naerite sur- 
tout d’etre etudiee comnie cause dans son influence sur la ge¬ 
neration des perturbations psychiques et de la folie. Neanmoins 
les diets de cette tendance doivent aussi trouver place parmi 
les symptomes de la folie, car ils se manifestent cbez les insen¬ 
ses aussi bien que cbez les autres bommes. La tendance k I’iini- 
tation se realise cbez les dements avec une puissance exception- 
nelle, en raison nieine de I’affaiblisseineni de la sjiontanditd. 

C’est ainsi que les fous se levent, s’asseoient, se rendent aux 
lieux de travail, de repos, de repas, se mettent en rang avec 
une obeissance passive, et ii la mauiere de ‘troupeaux pour les 
dements. 

G’est un fait bien reconnu que I’incapacite de concert entre 
les inseuses, et ce fait a eie signals comme une preuve de I’af- 
faiblissement de leur jugement. Si, par suite d’un sentiment de 
colere ou de vengeance, avec ou sans pi eradditation, un insensd 
se jette ou sur le mMecin ou sur un gardien, au moment ou les 
malades sont ranges les uns a cote des autres, il peut arriver 
qu’un ou plusicurs malades se prdcipitent aussi sur les gardiens 
pour prendre part a la lutte, sans passion actuelle, sans motif, 
et aveugidinent enti ain6s par I’instiuct d’imiiaiiou. Les insenses 
Qffrent quelque chose d’analogue it ce qu’on observe cbez les 
enfants lors des vaccinations communes : si I’un des enfants 


(1) Ar^tee, De causis et noth diul., lib. t. c. 6. 





244 ' SYMPT051AT0L0GIE 

vieiU a crier, h I’inslant mgnie un autre enfant I’iinitc, et bien- 
t6t tous les enfants crient 4 I’envi I’un de I’autre. Si an milieu 
de malades disposes, ou par la nature ou par I’^poque de leur 
lualadie, 4 s’agiler, un m^Iade se repand tout a coup en clameurs 
et en mouvements d&ordonnfis, Tagitaiion se communique 
aussitot k d’auires malades, et tous s’exaltent les uns les autres 
par imitation. Si, au contraire, un malade habituellement agitk 
se trouve plack au milieu de malades tranquilles, il arrive que 
I’influence de I’iraitation se traduit par un effet contraire, et 
c’est I’agitation individuelle qui s’^teint dans le calme general. 

G’est cette influence de I’iniitation qui explique la prompti¬ 
tude etquelquefois la soudainele de la cessation de I’agitation cliez 
les malades qui arrivenl dans les asiles bien ordonnSs. II n’est 
pas tres rare que le mddecin, dks sa premikre visite et pendant 
tout le cours de la maladie, n’ait pas I’occasion de retrouver la 
moindrc trace de ragitalion dont les exces avaient motive la 
sequestration du malade. 

On ne doit pas perdre de vuc ce fait important de I’influence 
de I’imitation, lors de la distribution des malades par categories 
dans les asiles. Le delire meiancolique, aussi bien que le ma- 
niaque, s’exalte ou se renouvelle par iniilallon. Les malades 
qui ont du penchant au suicide djoivent gtre autant que pos¬ 
sible separes, ou au moins ne doivent pas eire immediatement 
et exclusivement rapprocbes les uns des autres. Chez une ma¬ 
lade convalescente, le delire meiancolique reparut avec une 
tendance prononcee au suicide, sous I’influence des manifesta¬ 
tions analogues d’une autre malade dont le lit etalt contigu au 
sien dans I’infirmerie. 

Tin dement m’a offert pendant quelque temps un exemple 
curieux de developpeinent exceptionnel de I’iustinct d’imitation. 
Bien que privk de la parole, il s’etait pris d’alTeciion pour un 
autre malade presque aussi stupide que lui et son voisin de 
dortoir. Depuis le moment du lever jusqu’au coucber, il se 
conformait avec la plus scrupuleuse exactitude a tous les actes 



DE LA FOLIE. 


245 

de cet autre nialade; etc’6taitun spectacle vraiineiit singulier 
que de le voir se mettre a la suite de son original pour le copier 
en quelque sorte dans sa marche, dans ses inouveraents, dans 
ses attitudes, dans son repos, en un mot, dans toutes ses 
actions. 

En s’effectuant r^guliferement chez les fous, I’association au 
moyen de laquelle se combinent naturellement les divers ele¬ 
ments de la pensee, engendre des manifestations complexes qui 
peuvent exprimer un trouble raorbide. 

Ainsi, les idees composees qui succedent aux sensations et aux 
sentiments pathologiquenient alieres, resultent de la combi- 
naison reguliere d’elements morbides, d’oCl nait I’illusion ou 
I’erreur. 

Ainsi, les associations d’idees et de notions qui s’accomplis- 
sent couformemeni aux regies du raisonnement peuvent conte- 
nir le deiire. Souvent meme elles le contiennent et I’expriraent 
sous une de ses formes les plus singulieres, celle ou I’insense, 
partant d’une conception dClirante, deraisonne logiquement. 

Sous I’influence habituelle d’un penchant qui a empruntfi a 
I’exag^ration ou a la perversion de I’activitd impulsive les ca- 
ractbres d’un trouble morbide, et qui tend 4 revetir 4. chaque 
instant la forme d’une passion actuelle, la colSre, la peur, I’a- 
mour, I’avarice, I’orgueil, etc,, I’insense sent, penseet agit 4 la 
inanifere des autres hommes, meltant et trouvant naturellement 
au service de sa passion, soil pour la motiver, soil pour la sa- 
tisfaire, soil pour la justifier, toutes les ressources de la puis¬ 
sance, qui lui reste, d’associer et de combiner les idees confor- 
raement aux regies communes de la raison. Ainsi se produisent, 
quand la faculty d’associer les id^es est notablement conserv6e, 
ces formes de la folie dans lesquelles le trouble de la raison, qui 
ne se revele guere que par des actions, se dissimule assez pro- 
fonddment dans les paroles et les dcrits des malades, et mdme 
dans celles de leurs actions qui sont absolument dtrangdres a 



246 sybJptomatologie 

leurs passions dominantes, pour qii’on ait pu admettre, dans de 

telsoas, I’absence du d6lire et m§me i’absence de la foiie. 

Get 4lat de I’intelligence, dans lequel la r^gularitfi de la forme 
couvre en quelque sorte le desordre du fond dans les manifes¬ 
tations psychiques, caractfirise les variei6s de I’alienalion mcn- 
tale qni ont 4ie rapporiSes a la inanie sans dfilire par Pinel, a 
la foiie morale par Prichard, k la monomanie raisonnante par 
Esquirol, a la foiie des arrangeurs par Leuret. 

Les examples de cet 6iat se rencontrent a chaque instant 
dans les asiles d’alifinfis. Je me contenterai d’emprunter aux an- 
nales de la sciehfce, riches en observations de ce genre, quel- 
ques citations propres a faire comprendre comment I’exercice 
r^gulier de la pensee au moyen de I’association de combiriaison 
naturelle entre les sensations, les sentiments, les iddes, les no¬ 
tions, les impulsions et les volitions, devient en quelque sorte 
un instrument de delire, pour une intelligence d’ailleurs palho- 
logiquement troubl^e par une id^e fixe, une erreur de juge- 
ment, une conception d61irante,'une perversion des impulsions. 

Un mCIancolique lit un journal ou il est question du faux 
Dauphin. Aussitot il s’imagine Ctre Iui-m6me le fils de 
Louis XVI. Il se rend aux Tuileries, pCnetre jusque dans les 
appartements du roi afin de rCcIamer ses droils. Il est arr6t§; 
il rSpond avec calme, politesse et dignitC a rofficier qui I’inter- 
rogCi et se laisse conduire chez lui sans resistance et sans plainles, 
Il est confie aux soins d’Esqnirol, qui dficrit en ces termes I’Clat 
dti malade. Sa demarche est altiCre. II est poll envers tout le 
monde, mais ne se familiarise avec personne. Il proteste qu'il 
n’est point malade, qu’il est le Dauphin, que son arrestation 
est arbitraire, qu’il s’en vengera un jour. II fait des proclama¬ 
tions au peuple francais. Il injurie le ministre de la police, qiii 
l’cmp6che de remplir ses hautes desiinees. Esquirol cite ce 
passage empruntC a une lettre dans laquelle le malade cher- 
chait a justifier ses pretentions. « Mon pretendu pfere etait atta- 



DE LA FGLIE. 


247 


» ch6 aux Tuileries. Au 10 aoiit, j’avaishuitans. Mon pr4tenda 
» pere me sauva de la bagarre, me fit traverser les Tuileries, 
» me fit sortir par le pont Tournant, et me deposa dans lin 
» hotel de la rue Royale; il me fit donner I’Oducalion que j’ai 
» regue; ilmourut. Lorsque Bonaparte fut proclame erapereur, 
u on m’eiileva, par son ordre, un cachet qui Otait le cachet de 
» la famine des Bourbons, et qui in’avait OtO remis le 10 aout, 
» avant mon enlevement des Tuileries, En 1814, M. ***, qui 
» se disait mon oncle, alia avec M. Talleyrand au devant de 
a Louis XVm pour me faire reconnaitre, et dans une confe- 
» rence asscz longue, qui eut lieu a Sainl-Ouen, il fut dOcidO 
8 que, pour ne pas compromettre la tranquiliitO publique, pour 
8 prOveuir des collisions, je serais sacrifiO, et que Louis XVIII 
» rOgnerait. On a beau me renier, on ue pent me mOconnaitre, 
a car je ressemble trait pour trait a Louis XVI (1). b 
U n partisan devoue de la dynastie des Bourbons attribue 
I’assassinat du due de Berry a une conspiration politique ayant 
pour but la destruction totale de la famille rOgnante. Il s’in- 
digne de ce qu’on ne poursuit pas comme complices de LouVel 
tons les ennemis declares du gouvernement. II Ocrit, pour d6- 
noncer les coupables, leltres sur lettres au roi, aux ministres, a 
toutes les autorites publiques. Place a Charenton, il continue 4 
reclamer justice. Dans une lettre adressee au president de la 
Chambre des pairs, il s’exprime ainsi : <■ Ma petition Ji la 
1) Chambre des pairs a 6t6 un puissant moyen de salut pour 
»I’Etat. Sans la sagesse du roi, la fermete des princes, le due 
» de Richelieu et moi, le complot du 19 aoflt aurait rdussi: la 
» ville de Paris dlait exposde au sac et 4 I’incenclie; la torche 
» revolulionnaire se rallumait en Europe; une troisieme inva- 
» sion des dtrangers etait inevitable; la France, aprds avoir subi 
»les chances ddsastreuses d’une guerre civile, perdait son sang, 

8 sa dignitd, une partie de ses provinces et de ses habitants. Ma 


(1) Esquirol, Malo 


t, II, p. IS, J3, H, 15, 16. 



SYMPTOMATOtOGIE 


» viea 6ie utile ii rhumanii^; elle est vertueuse, elle est cou- 
» verte de nobles actions; mes infirmites sont les persecutions, 
» les honorables blessures que j’ai regues des ennerais de 
n ritat.... iJe demande la publicity, des sc614rats demandent le 
a secret. On arrete, on d6tourne, on derobe les plaintes que 
»j’adresseaux autoritds.... (1) » 

Un maniaque, qui s’^tait imaging qu’on avail con^u le des- 
sein de I’fitoulfer dans un bain, raconte a .ses parents comment 
il est parvenu k ^cbapper ii ce danger. 

<1 On remplit une baignoire d’eau qu’on ne prit pas le temps 
» de faire chauffer comme a I’ordinaire, et Ton m’entraina dans 
» une chambre du c6t6 du jardin. On ferma la porte de cette 
» chambre, et trois hommes s’attelerent apres moi, pour me 
» plonger dans I’eau. On m’avait plac^ une chaise pr&s de la 
» baignoire, et Ton voulait me forcer a monter dessus. Moi, qui 
» h’diais pas encore affaibli par les bains, je lutlai de maniere 
» qu’on craignit que je ne me fisse des marques au visage; 
» alors on alia cbercher une camisole, on m’attacha les bras sur 
B l’estomac, puis on m’atlacha aprfes la baignoire avec une corde 
a qii’il y avail a cette camisole denifere moi, et a la hauteur de 
B la nuque, puis on passa la corde dans un anneau qui se trou- 
» vait derrifere moi dans la baignoire. J’6tais tellement epuisd 
» de fatigue d’avoir lutt^ avec mes trois sc^lerats, que je me 
» laissais faire. Cependant, lorsqu’on m’eut mis dans la bai- 
» gnoire, je jetai mes deux jambes hors de la baignoire. Ils 
o firent tous leurs efforts pour me replonger les jambes dans 
» I’eau, et rabattirent une barre de fer sur la baignoire. Moi,je 
>> profitai de cette barre de fer pour m’4corcher la jambe gauche 
1 ) apr^s (tenez, je viens d’oter ma jarretifere et j’en vois encore 
» la marque), et je dis & M. P. el aux deux hommes qui etaient 
)) lii: A present , scelerals, faites ce que vous voudrez de moi, 
» on verra que je suis mort dans une lutte. Alors je fus sauve 


(1} Leuret, I'ragm., p. 5i, 55. 



sdela mort: car, puisqiie j’avais une marque sur le corps, 
» vous auriez dit, en voyant mon cadavre : Mais vous rfipondiez 
» de lui; d’oCi vient done qu’il a des marques sur le corps? Si 
» vous m’allez dire que c’^tait pour mon bien qu’on me faisait 
» cela, alors je n’ai plus rien a vous'dire (1). » 

Les associations de combinaison arlificielle, qui forment la 
base du langage parl6 et ecrit, soul i I’usage des insens6s, qui 
out conserve leur memoire, comme li I’usage des aulres hommes. 
Seulement il arrive souvent que les fous s’arrogent le droit de 
donner uu sens arbilraire aux mots, et m6me d’en order de 
tOutes pieces. II leur arrive aussi d’dtre conduits ii des associa¬ 
tions ariificielles qui out pour lien des rapports de forme et de 
son dans les mots. Le calembour, I’aHittgration et autres jeux 
de mots qui ronlent sur des associations verbales d’iddes, sont 
qnelquefois recherches ou rencontrds par les fous. 

Une femme atteinte, a soixante-huit ans, de folie maniaque 
pour la sixidme fois, manifesle une grande activild d’esprit. Elle 
appartient a la classe dlevde; elle a I’esprit cultivd; elle parle 
beaucoup et avec volubilitd, passe avec une extrdme rapiditd 
d’un sujet li un autre. II en rdsulte de I’incohdrcnce enlre les 
propositions. Inddpendamment de cette incohdrence d’instabi- 
litd, on en remarque, dans ses paroles, une autre qui est due 4 
I’association des iddes les plus bizarres et les plus disparates. 
Cette association ddlirante, babituellement fortuile, n’est pas 
toujours ddpourvue d’intention de la part de la malade, qui est 
gaie, et qui parait rechercher les jeux de mots. Souvent elle dit 
que le bon Dieu est fon. Un jour elle s’exprime en ces termes: 
« On dit que la Vierge est folie; on parle de la lier; ce qui ne 
» fait pas I’afifaire du departement de I’Allier. » Le mddecin lui 
present de faire de la charpie; elle rdpond qu’elle ne salt pas; 
le mddecin insiste en pronoiifant ces mots : Je vous dis d’es- 



250 SYMPTOMATOLOGIE 

sayer d’en faire. — II ne fait pas bon dans I’enfer, r^pond la 

malade. 

Souvent il arrive que le mot 6mis appelle le meme tnot ou 
qnelqu'an de ses d6i’iv6s, par une sorie d’associaiion de simili¬ 
tude dans le son et dans la forme. Cetie^6ndraiion, en quelque 
soi te mficanique, d’une manifestation psychique par le langage 
parl6 on ecrit, touche de prfe a ralliltfration et se rencontre 
dans la foiie. Les lettres d’un malade incoherent m’ont souvent 
present^ des exemples de ce fait, ainsi qu’on pent le constater 
dans ces passages empruni& ti Tune de ces lettres : «II m’a 6le 
a 'correspondu un fait voir de correspondance pour me dohner 
» cdniidissance de pretention a avoir {'intention d'etre roi pour 
» nnfe eonnaisearici de probite.... Si vous pouvez le prefendte 
i dans ce pre7enc?M jour, veuillez en pretendre pour ne pas 
» eprouver de disgrace pour voti-e position, la position qae je 
i pense..., puisque j’^tais en posirfon de tefiir aOtre paisible; 
» ii faut rMtV a un principe de ne pas/treVent/re h me donner 
o de conti'ari6l6s.... Est-ce que je nepourrais pasrentrer dans 
» mon habitation, vous consentant avec moi pour faire une efi- 
» treprise de entreprendre de faire.... » 

Les lois de I’association ne sont pas toujours respeetdes par 
I’diat de foiie. La tendance de la force psychique h associer les 
dlenients que produit son ddploiement pent se montrer patho- 
logiquement auginentee, diminude ou pervertie, 5 la mahidre 
de ce qui a lieu pour toules les activitds de Tame, et ceS altdra- 
tions ehtrainent des perturbations correspondahtes dans les lois 
qui rdgissent I’associalion des dldments psychiques. Ces pfertur- 
bations se rdvdlent dans leS manifestations par un defaut, un 
exeds ou on vice de coherence entre leS dldments associds. Elies 
prennent une part importante et souvent principale dans les 
sympioines complexes qui out etd designes sous les noms d’in- 
coherences d’idees fixes et de conceptions delirantes. 




DE LA FOLIE. 


251 


Du d^faut de coherence dans les associations psychiques. 

L’aCFaiblisserncnt raorbide de la force psycbkiue a pour effel 
de dirainuer Taptitiide de TSme a former les associalions d’616- 
ments psychiques, quiontunepart si importante et si g6n6rale 
dans les op6raiions de la pens6e. 

La diminution du pouvoir d’associer les 616ments psychiques 
est sans doute une des causes principales de I’inertie intellec- 
tuelle et volontaire dans les divers degrfis de la dfimence. Chez 
les malades parvenus au dernier degr6 de la stupiditfi, rien ne 
succMe dans TSme aux sensations qu’ils sont pourtant encore 
aptes a percevoir. L’association de succession qui enchaine aux 
sensations les id(5es, aux idees les sentiments et le jugement, 
aux sentiments et aux jugements la volontfe et Taction, ne se 
produit plus. Elle se produit plus faibleraent et avec des.liens 
plus laches chez les malades dont Tintelligence n’est pas aussi 
profond6ment obliter^e. Le d6faut de coherence entre les divers 
6l6ments de leur activite psychique explique leur apathie et la 
langueur de leurs determinations. 

La merveilleuse faculte de la m^moire est en grande partie 
subordonnee au pouvoir d’associer les divers 61§ments psyehi- 
ques, ainsi qne le prouvent les meihodes mn^moniques. Toutes 
les fois que Tamndsie consiste dans Timpossibilitd de rattacher 
ct un souvenir actuel et incomplet les diverses circonstances de 
lieu , d’epoque, de formes sensibles, d’appellations qui se ratta- 
chaient dans le passe d Tdlement du souvenir, on peut concevoir 
le defaut de memoire comme exprimant le ddfaut de cohdrence 
entre les associations psychiques anterieurement rdalisdes. Si 
les vieillards se rappellent les souvenirs dloignds de leur enfance 
plus vivement et plus netlement que les souvenirs tout rdcents 
de leur vie actuelle, cela tlent, sans aucun doute, ti ce que le 
pouvoir d’association psychique a beaucoup perdu de son dner- 
gie par suite de Tage. Un effet du meme genre se produit chez 
les ddments, qui, ne pouvant imprimer aux actes de leur pen- 



252 


SYMPrOMATOLOGlE 


see qu’une eiiergie insuffisanle, n’en peuvent conserver la me - 
moire, et, constamment oublieuxde ce qu’ils viennenl de pen- 
ser ou de faire, ne vivent intellectiiellement qu’avec ce qui leur 
reste des souvenirs d’un passe plus ^loign5. 

(Je qui arrive chez les fous aprcs leur guerison, au sujet du 
souvenir de leurs actes et de leurs pensees pendant I’^tat de 
d61ire, confirme doublemenl cette vue psychologique. Les m5- 
lancoliques, chez iesquels la concentration de I’activitfi psy- 
chique dans un petit nombre de directions a permis et m€me 
favorisd des associations (5nergiques, sont le plus souvent, apr5s 
leur guerison, capables de se rendre exactement compte de tout 
ce qui se rapporte au temps de leur maladie. Un certain 
nombre de maniaques doivent, aucontraire, k I’instabilit^ de 
leurs id5es pendant le d61ire I’avantage d’en avoir plus ou moins 
coraplelemenl perdu le souvenir au moment de leur gu6rison. 

Mais c’est surtout dans les actes de coinbinaison, soit uatu- 
relle, soit artificielle, que le d5faut de coherence entre les 61d- 
ments associes rev6le d’une manifere caracteristique le trouble 
morbide des lois de I’association. 

L’incoh6rence dans les manifestations de la pens5e est un des 
symptomes les plus frequents de la folie. Bien qu’elle appar- 
tieniie plus particuliferement a la periode chronique de cette 
maladie, et qu’elle soit un des symptomes les plus caracteristi- 
ques de la demence, elle se rencontre aussi dans la folie aigue, 
surtout dans la forme maniaque. 

L’incoh6rence se traduit dans les faits d’une raanibre iden- 
tique. Elle consiste toujours exterieurement en un d6faut de 
liaison raisonnable entre les Elements qui participent aux mani¬ 
festations complexes de la pensee, paroles, Merits, expressions, 
actions. Elle offre neanmoins des differences importantes k dtu- 
dier, non seulement en raison de son etendue et de son degr6, 
mais aussi relativement k ses causes eflBcientes. 

L’incoherence peut dependre de ce que la combinaison naln- 
relle des 616ments psychiques sous la forme commune d’id^es 



DE LA FOLIE. 


255 


n’est plus possible conforra^meni aux lois de la raison. Les ma¬ 
nifestations de la pensee par paroles et par dcrits retienneht 
alors le caractere du travail interieur qu’elles reprdsentent et se 
produisent sous la forme incoherente. 

Pour que les idfies se combinent d^une maniere cohfirente, 
c’est-k-dire conform4ment aux lois du raisonnement, il ne faut 
pas seulement que le jugement soil sain, il faut encore que la 
mdmoire soit apte a fouriiir, a propos de chaque idee, les idees 
et les notions complementaires; ilfaut , de plus, que la force 
psychique soit en quelque sorle fixee par I’attention. Si I’une 
on I’autre de ces conditions essenlielles vienta nianquer. Tin- 
coherence pent se produire. 

Le dfifaut d’attention, soit qu’il tienne a la dispersion de I’ac- 
tivite psychique, comme dans la folie maiiiaque, soit qu’il se 
rattache h un affaiblissement de cette force, comme dans la d6- 
mence, pent engendrer I’iiicoh^rence. Trfes frdquemment les 
mauiaques livrds a eux-mdmes doiinent satisfaction a leur besoin 
de repandre au dehors la surabondance de leurs iddes et de 
leurs sentiments par des paroles vraiment incoherentes. Qu’on 
vienne a fixer leur attention par des interrogations, aussitfit 
leurs idees recommeiicent a s’associer rdgulidrement, et leurs 
paroles redeviennent coherentes, et mdme quelquefois sensees. 
Des interpellations dnergiques peuvent meme reveiller momen- 
tandment la puissance de Tame chez les dements, et ramener 
un peu de suite dans leurs idees en excitant et fixant leur atten¬ 
tion. Uii effet du raeme genre se produit spontandment chez 
certains malades donl i’iucohdrence, manifeste dans leurs dis¬ 
cours , disparait plus ou moins completement dans leurs ecrits. 
G'est a peu prds ce que chacun a pu observer sur soi-mdme dans 
I’dtat inlermddiaire a la veille el an sommeil, qui prdcdde I’as- 
soupissement, soit a propos des paroles qui deviennent alors 
incohdrentes, soit apropos des lectures dont on perd le sens, 
incohdrence de paroles et interruption de sens dont on retrouve 



254 


SYMPTOMATOLOGIE 


la conscience, si I’on cherche 5 ressaisir l’6tat de veille par uu 
effort d’altenlion. 

Le plus ordinairemenl I’incoherence, surtout quand elle 
consiitue un dial constant et permanent, est le rdsultat de I’af- 
faibUssement de la puissance intellectuelle. 

l-i’incoherence pent dependre alors d’un defaut rdel d’iddes, 
corame cliez les fons stupides qui ne parlent que raremeut, qui 
ne rdpondeiU qu’avec peine, et dont les paroles ne sent qu’une 
Emission successive et en quelque sorte fortuite de mots ddnuds 
de sens et de liaison. Plus frequemment elle est. produite par 
I’affaiblissement du jugement, en tant que I’association ration- 
nelle dcs idees est I’uue de ses conditions essentielles. Cette, di¬ 
minution du jugement fait apparailre, dans les paroles et ks 
Merits, le ddfaut de lien qui existe dans les idees, avec uue va- 
rietd d’intensitd qui comporte loutes les nuances, depuis la sim¬ 
ple alteration d’enchainemeut entre les propositions d’un rai- 
sonnement longtemps.suivi, jusqu’a I’incobdrence la plus com- 
pldte entre les termes de la plus simple proposition. 

L’incohdrence pent ddpendre aussi, soiten partie, soitmdme 
principalement, de I’affaiblissement de la mdmoire. On coiifoit 
que, pour associer ks idees dans I’acte du jugement et surtout 
du raisonnement, I’habitude, devenue pour rtiomme une nd- 
cessild presque absolue d’opdrer sur les mots qui reprdsentent 
les iddes plutot que sur les idees pures, reude indispensable le 
secours incessant de la mdmoire la plus active et la plus pois-^ 
saute. Que la mdmoire des mots daus leur rapport de signirica' 
tion avec les iddes vienne a etre dimiuude ouperdue, et aussitot 
s’introduira I’incohdrence et dans les operations inldrieures et 
dans les manifestations extdrieuresdc la pensde; il est meme des 
cas ou I’incohdrence des paroles et des dcrits serable exprimer 
principalement, siuon exclusivement, uue ld.siou de la mdmoire. 
Get dtat de I’intelligence, difficile 4 distinguer suremeut, selaisse, 
eutrevoir au moyen de la ddsharmouie qui existe cbez certaiua 



DE U 


25; 


A FOUE. 

malades entre leurs paroles incohSreutes et I’expression intel- 
ligente de la pliysionomie, des gesles et des actions, desharino- 
nie dont ces malades ont la conscience, 

Un malade dont je citerai plus loin un §crit est remarquable 
par la bizai rerie des associations de mots qui se prodoisentdans 
ses discours incoh6rents. Lorsque je I’aborde, il commence & 
manifester des sentiments de poliiesse et d’affection li la foispar 
rexpression du visage, par un serrement de main et par des 
paroles qui formcnt d’abord un sens en liarmonie avec sa pen- 
sde, mais qui ne tardent pas a devenir tout a fait incoherentes, 
sans que I’expression de la physionomie change et sans que le 
malade seipible s’apercevoir que ses paroles ue rfpondent plus 
5 ses pensfies. Puis, lout a coup, le mecontentement se peint 
sur sa figure; il dit qu’il est fou, qu’il deraisonue, et il cesse 
de parler. 

L’incohdrence, quelle que soit la condition morbide qui lui 
donne naissance, offre des dilTdrences notables etdans son eten- 
due et, pour ainsi dire, dans son intensite. On a vu qu’ellepou- 
vail n’etre que momentanee et en quelque sorie accidentelle. 
Alors elie ne se manifeste que dans les paroles. Le plus ordinai- 
rement elle est perraanente, et clle erabrasse a la fois les pa¬ 
roles et les ecrits. Elle peut aussi s’eiendre aux expressions et 
aux actions; elle se traduit alors par le defaui d’harmpnie entre 
les paroles et I’expression du visage, par le desordre et la bizar- 
rerie des raouveraenls et des actions. Son intensity est extre- 
memeiit variable; elle peut ne porter que sur les enchalnements 
qui soul necessaires pour un raisonnement suivi. Ainsi, il est 
des malades qui peuvent soutenir une conversation circonscrite 
dans les donn^es les plus usuelles, sans laisser voir d’incohe- 
rence dans leurs paroles, et qui, si on les pousse au dela de ces 
limites, ne peuvent plus associer ralionnellement leurs idees. 
Ces malades sont incapables d’ecrire avec suite; mais elle peut 
aussi porter sur I’enchainement le plus simple d’id6es, celuiqui 
est la condition essentielle de tout jugement. Alors I’incohd- 




256 SYMPTOMATOLOGlE 

rence est gdn^rale et absolue. On rencontre toutes les nuances 
iinaginables entre ces extrentes. Pour donner une idle exacte 
des divers degris de I’incohlrence (1), j’ai rapprochl ici un 
certain nonibre d’Icrits choisis et disposis de manilre ii former 
une sirie dans laquelle rincoherence va toujours croissant. 

1° Lettre d'un medecin d sa femme. Demetwe commengante. 

<1 Ma chire amie, j’ai recu ta derniere lettre il y a quelques 
»jours. Je I’ai lue plusieurs fois, et j’y ai vu avec plaisir une 
1) petite tirade fort bien faite, qui m’a conduit h la jeter aux 
» passants par-dessus le mur.... Moi, je conteraple le bleu fir- 
» mament et les nues selon que le jour est serein ou bien nebu- 
»leux. Je prie Dieu de tuer mes ennemis, ni plus ni moins, et 
»je pense eiisuite aux diables d’enfer. Je te salue et j’engage 
1) mes Qls a Stre bien oblissants, pieux, laborieux et a vaincre 
» chaque jour leurs passions. » 

2° Lett?'e d'un rentier instruit d Vaumdnier de Saint- Yon. 

Demence ancienne. 

« Je vous supplie qu’il vous soil agreable de m’accorder la 
»liberti de vous Icrire pour Iviter de fastidieux ditails. Si je 
I) ne cbnnais pas la vie de saint Augustin astreint au rigime de 
»saint Ambroise. Heureux ceux qui, comme saint Clair, se 
»prescrivent des priceptes orlhodoxes sans en dipartir un 
»instant. Je me fais un devoir de vous rappeler qu’il .n’y a que 
» vous dans cet asile qui m’aycz manifest! les vertus thlolo- 
» gales, principes consacres dans les homines Iclairls que j’ai 
» recounus dans Yoltaire. Rien n’est beau que le vrai, le vrai 
j> senl estaimable. GuidI par le dieu tutelaire qui m’inspire, je 
» convoite avec ferveur de voire bonte divine qu’elle daigne 
» m’accorder ce que Ton doit au malheur. Pensez, monsieur. 


(ij On trouvera quelques autres excmples d’incoherence dans les 
observatibns 101, 100. 



DE LA FOLIE. 257 

» quelle reconnaissance je vous devrai; c’est bien au-dessus de 
»tout ce que peut vous dire celui qui esl.... » 

3° Lettre d'un rentier. Demence ancienne. 
a A M. Parchappe, a la divine Providence, a Saint-Yon. 

»Monsieur, je prends la liberte de vous 6crire pour vous 
»assurer que je n’ai employe que la simple confiance en la 
» medecine, et dans ce moment je me porte assez bien. Il est 
» sflrement a votre connaissance que le motif do ma detention 
i> n’avait 6te exigible que par une reclamation de la part du 
» couvent, pour aider k ces messieurs les prisonniers. II est 
1) urgent de presumer que je devais etre dedommage, et cepen- 
» danl, depuis ce temps, je u’ai recu aucune consolation lucra- 
»tive. Au commencement de celte annee, j’ai continue le rap- 
» pel a toute la maison du nom de la divine Providence, qui est 
»souvent oublie; il me semble que Ton dut y prendre atten- 
)i tion, etc.... » 

/i“ Lettre d\in huissier. Demence ancienne. 

« Monsieur et amy, la sagesse envers laquelle le bon fiieu 
» m’avait invest! k plusieurs particuliers est un document de 
» nature. Sa splandeur est immortelle. Son rang est inconnu 
» et son immortalite est la sage precaution du sage. En voyant 
» son immaginaiion, il derobc la sagesse innombrabie d’une 
1) superficis inconnues. 

» Le clair voyant est muet. La sagesse de son ommagc est 
»grande; 

» Le joura delate sa Grandeur dtantpaternelleje me permets 
» de vous dcrire la prdsente, vous priant au jour de respdrance 
» de vouloir bien ces circonstances d’agrdmenls. Depuis que je 
» suis parti je n’ai entendu parld ici de ma femme ni de mes 
A enfans. Je vous prie de m’en informer aux moments de votre 
>1 sagesse.» 


I. 2'serie, t. in. AvriUSSI. 6. 



258 SYMPTOMATOLOGIE 

5" Lettre d'un cultivafeur devenu foupour n avoir pas ete 
reelu conseiller municipal. Demence. 

0 A monseigneur le Prince de Croy archevesque de Rouen. 

» Monseigneur, je reclame de vous si vous pouvez in'obliger 
» de me rendre le secours de venir me rendre a me maintenir i 
»la bienseance; je vous sollicite de droiture a me rendre une 
D visile le plulot qu’il vous sera possible, dont j’espfere que 
» vous voudrez bien me maintenir eii droit de probilfi. Je vous 
» serai Ires reconnaissant. Je suis avec respect. » 

6“ Lettre d’un rmrckand. Demence recente. 

0 Afiii r^pondre pour troisieme prec^dentes qui renferme les 
» quatre pages aprfes avoir 6t^ dressfies de m’envoyer la somme 
» el ainsi de me faire recevoir les trois francs que j’ai demandtS la 

»semaine done ou nous 3 fr. depain par jour_Ghersparenls 

» pere et mere ainsi messieurs les sous prefets generaux d’etat 
» voudroHl bien me rendre moii depart de suite d’apr^s plu- 
j) sieurs letlres prepos6es sur ces quatre pages afm de vous rap- 
» peler les sentimens et de reconnaissance. C’est mon depart 
» par votre sainle humiliation de vous annoncer depuis un mois 
» pass6es et deuxifeme avant et apres disponibles sur leurs pro- 
» pres volonl6s bourgeois galons la presente comme annonces 
» faites par M. le Brigadier.... » 

7“ Ecrit affiche au-dessus de son lit par un ancien militaire 
atteint de demence. 

« Au nom de Dieu et seigneur, ainsi alexandre N... p§re sans 
B crime tout m6me. 

» Ce 24 jiiin 1841. Fidele. 

» Vive mes chefs ceux et celles de bonne volonte et tons en- 
»semble incessamment encore je vous prie pour ce qui m’es 



DE LA FOLIE. 259 

» du par devoir raa liberty an sujet de mes enfans ayez pitiS de 
» nous. » 

» Sans follies etc. » 

8° Fragment de lettre d'un cultivateur. Demence ancienne, 

(I ... Mon clier auditeur comme lecteur et comme docteur je 
»vous prie de pardonner a ce mauuscrit par patri petro dei deo 
»dominus quaasumus comme ayanl parle d’arbre do haute futaye 
»tournois nous parlerons de legume. » 

9° Fragment de lettre d'une demoiselle qui se croit princesse 
et mariee, adressee d unpersonnage imaginaire. Demence 
ancienne. 

« Monsieur de Querbec votre repartition, minet, visite et 
B faible Toilette est disparu sans retour. L’indulgence et I’ami- 
B ti6 me donent les jours Ions, m““ votre fille Ernest de nagiie 
B s'autorise a laisser echaper des jours sans conoite le Mod de 
B ma maison et ces dames, ces cousines elles sont peu curieuses, 

B je ne peux, je leur defends la main de i’e.scalier; ce n’esl pas 
B salon. Je me fais peur de promener, c’est iroquois, etc. b ' 

De I’exces de coherence ou de la fixitd dans les associations psychiques. 

Les associations que I’aciivitfi psychique rfialise, soit confor- 
m6meut, soit contrairement a la raison, peuvent prendre, sous 
I’influence de I’elat passionne et de I’etat morbide, un caraclere 
de fixite qui ne permette plus a la volontfi de rompre leur lieu. 
Cette fixite dans des associations, qu’il appartieudrait S la raison 
de pouvoir dissoudre, exprime constaminent une perturbation 
dans les lois de I’association, et joue dans la folie un role im¬ 
portant comme ek'inent du delire. 

L’excfes de cobdrence entre les eldments associes, qui donne 
& I’idee ou a la notion qui les reprdsente un caraclere anormal 
de fixild, est gdndralement I’effet d’un excds physiologique ou 



SYMPTOMATOtOGiK 


260 

pathologique de d^ploiemeiu dans la force psychique, au mo¬ 
ment on I’associalion s’est involontairement ou volontairement 
produite. C’est ainsi qiie la frayeur d’un danger courn pent in- 
troduire dans la conscience, d’une raaniere permanente, I’asso- 
cialion d’un sentiment de frayeur a uue id(5e delermin^e de 
danger actuel. Les prdoccupations \iolentes de I’ame ii propos 
d’un fait, d’un acle, d’un mot, d’un soupcon qui se rapportent 

I’un des intfirets principaux de la vie, la reputaiion, les affec¬ 
tions, la fortune, sont les conditions ordinaires du d^veloppe- 
ment des associations fixes de sentiments et d’iddes dans I’Stat 
de raison et dans I’^tat de delire. L’exagfiraiion des tendances 
spontan6es de I’ctme et la concentration volontaire de son acti¬ 
vity dans une direction dyterminye favorisent aussi ces associa¬ 
tions. 

Les associations fixes qui ont leur point de depart dans la 
sensibility se sont babituellement formyes h propos de sensations 
quiohtcommuniquyhl’ame une impulsion d’une energie excep- 
tionnelle. Les dygouls, les rypugnances, les antipathies et les 
actes psychiques qui en dyrivent sontfondes sur de telles asso¬ 
ciations d’idees et de sentiments a des sensations desagryables. 
On pent rapporter ici les effels produits sur certains individus 
par la presence ou raSme le souvenir des sensations que leur ont 
causyes la vue d’une araignye, d’une souris, d’un crapaud, le 
cri du verre, de la soie, etc. 

Une fois formyes, les associations fixes n’ont pas besoin pour 
persyvyrer que I’cxcfes de dyploiement de I’ame qui a yty la 
condition de leur formation persiste; il suffit pour qu’elles de- 
meurent permanenles soit en puissance, .solt en acte, dans la 
conscience, que la mymoire et I’iraagination demeurent aptes a 
les conserver et It les reproduire. C’est ainsi que les associations 
fixes, qui se sont formyes au dybut ou pendant la periodeaigue 
de la foliesousl’influence d’un dyploiement excessif de I’activity 
p.sychique, persistent dans la conscience, et font encore partie 
du dylire des insensys pendant la pyriode oh I’activity intellec- 



DE LA FOLIE. 26i 

tuelle diiuinue graduellement d’intensit4 et de puissance, et ne 
s’effacent souvent qu’avec les derni6res traces de la pensee. 

Les associations fixes peuvent n’avoir de dur^e que celle de 
l’6tat qui les a engendrees; elles peuvent se reproduire, ii la ina- 
ni6re de tons les autres elements psychiques, avec leur caractfere 
essentiel, par la m^moire et rimagination, a desintervallesplus 
on moins eloign6s; enfin elles peuvent durer autant que I’intel- 
ligence. 

Dans tons ces cas, les associations fixes ne sont pas incompa¬ 
tibles avec la perseverance de I’^tat de raison, et consdquem- 
ment elles ne constituent pas essentiellement des symptomes de 
delire. L’impossibilite de ronipre par la volonte le lien qui unit 
les elements psychiques, caraclfere des associations fixes, pent 
lenir fi la nature mgme des choses et de notre esprit. G’est ainsi 
qu’a propps de tous les jugemenis qui sont conformes k la v6- 
rit6 eta la raison, I’association d’id^es qu’ils renferraent ne pent 
etre volontairenient dissoute. Lors meme que I’erreur est con- 
tenue dans le jugement, si elle est le resultat ou de I’ignorance 
ou d’uu vice accidentel de raisonnement, elle a pour la con¬ 
science humaine les caractferes d’une v6rlt6 d^montree; la vo- 
lont6 ne peul lui enlever immediatement ces caractferes, et les 
conditions de I’association fixe existent sans trouble morbide de 
la raison, L’erreur acluellement invincible est parfaitement 
compatible avec I’intfigritiS de la raison bumaine. Enfin, la pre¬ 
dominance d’une association fixe dans la direction imprimSe k 
la vie ne constitue meme pas un symptome morbide; car c’est 
par les associations fixes d’idees, qui constituent les principes, 
qu’il est dans la destinSe naturelle de Thomme de diriger sa 
vie. 

Mais la fixite des associations devientun symptome morbide, 
lorsqu’elle se rattacbe k un developpement excessif et morbide 
de Tune des activites psychiques, k une rupture d’^quilibre, 
lorsque I’erreur contenue dans les associations est une violation 
4vidente de la raison commune, une derogation au bon sens, 



262 SYMPTOMATOJQOGIE 

lorsqu’enfin Ic dSiire estcontenu dans I’association meme qui a 
r6uni, contrairenient ^ toutes les lois de la raison * des elements 
psychiques inconciiiables. 

Get 6tat est celui qui se rencontre le plqs ordinairement dans 
la folie. L’erreur de jugement et la conception d^lirante, aussi 
bien que la fixite des id6es, ont iin lien 6troit avec le mode 
suivant iequel s’exerce I’activitfipsycbique relalivement aux lois 
de I’associalion. Toutes les manifestations complexes de cette 
activity, et par consequent tons les actes de I’intelligence et de 
la volonte, ne peuvent se realiser que par I’association de suc¬ 
cession ou de combinaison des elements psychiques. Pour que 
ces manifestations et ces actes se produisent conformement au 
type; qui exprime I’etat de same el de raison, il faut que, dans 
ses operations, Tame se conforme elle-m6me aux lois qui regis^ 
sent Tassociation reguliCre des Clements psychiques. S’il en est 
autrement, les associations irrCguIieres donnent naissance k des 
produits dCfectueux. Or, en ce qui concerne I’inlelligence et la 
volonte, les lois de I’association psychique ne sont autre chose 
que les lois de la logique et de la raison. Aussi rirrCguIarite de 
I’association dans les operations qui se rapportent & I’intelligence 
et h la volonte engendre-t-elle, comme produit nCcessaire, ou 
I’erreur ou le dClire, et la perturbation des lois de Tassociation 
Cquivaut-elle, dans ce cas, a TaltCration du jugement et de la 
volonte. 

DCJa on a pu reconnaitre, dans quelques tins des exemples 
cites comme propres h rCveler les effets de la concentration 
morbide de la force psychique, la part qui revient souveht It 
Tassociation dans la gCnCration des idCes fixes. On retrouvera 
plus loin Tassociation impliquCe dans les perturbations psychic 
ques qui produisent Terreur de jugement et la conception dCli- 
rante. 

L’idCefixe, en tant que produit d’une rupture d’Cquilibre 
entre les forces de Tame , a un caractere de permanence et de 
conrinuite qui n’appartient pas tonjours Tassociation fixe, 



DE LA FOLIE. 


doni le caraclere esseiitiel est I’indissolubilif^ du lien prealable- 
ment itabli entre les idfies, indissolubilite qui ne permet plus k 
ces id6es de se produire dans la conscience autrement qu’h I’^tat 
d’associalion, et qui ne permet pas & la raison d’en roinpre le 
lien. Et c’est quand ce caractfire se retrouve dans I’erreur de 
jugement et la conception d^lirante que ces symptbmes peuvent 
gtre rattachfis, au moins par ce caractfere, ci la perturbation, 
qui, exprimant un excfes de coherence entre des idfies devenues 
en quelque sorte inseparables, est ici designee sous le iiom 
d’association fixe. 

Un paysan, fort simple d’esprit, venait, ^ sa grande satisfac¬ 
tion, de voir cesser depuis trois jours une diarrhee qui .I’avait 
fort incommode pendant cinq mois. Son beau-pfere meurt, et le 
jour de I’enterrement il se trouve en relation avec un beau- 
frere qu’il avait depuis longteraps cesse de voir, par suite de 
differends de famille. Malgre leur inimitieils vont ensemble au 
cabaret, et IS, tout en buvant le petit verre d’eau-de-vie, son 
beau-frere lui dit : « Le beau-pfere est mort; la belle-mere 
mourra; et vous aussi, beau-frere, vous mourrez! » Au retour 
de la ceremonie et du cabaret, le paysan, que ces pafoles 
avaient vivement impressionne, est repris de diarrhee. II rap- 
proche le souvenir des paroles, qu’il a prises pour une menace, 
du fait de la reapparition de sa maladie, et il attribue le retour 
du mal k I’aclion de I’eau-de-vie, dans laquelle son beau-frere 
aurait jet6 un sort. Dks lors ces idees de menace de mort, de 
sort jete dans I’eau-de-vie, de maladie produite par un sort, de- 
meurent associees dans son esprit. Sa raison s’egare, et rien ne 
peut desormais ebranler la conviction qu’il s’est faite d’avoir 
ete ensorcele par son beau-frere. 

Un comedien qui ne manquait pas d’habilete avait joue avec 
succes le role de Napoleon dans plusieurs drames; il s’etail 
complu dans leseloges qu’on n’avait pas manque de lui faire 
sur son talent, et qui avaient surtout porte sur ce qu’avait de 
frappaftt sa ressemblance avec le grand homnie. A force de 



264 SYMPTQMATOLOGIE 

s’enlendre dire et de se persuader lui-mSme que les trails de 
son visage reproduisent exactenient ceux de Napoleon * il finit 
par s’imaginer que cette ressemblance ne peut s’expliquer que 
par le lien le plus etroit de parent^. Et sa raison Tenant a se 
troubler, {'association fixe de I’id^e de celte ressemblance avec 
I’idee de ce lien de parenle se traduit, pendant quelques mois, 
d’une nianiere domiuante, dans un delire maniaque multiple, 
par I’in^branlable conviction qu’il est reelleraent le fils de 
NapoI6on. Dans une Icttre 6crite a son freVe, qui avail cher- 
ch6 a le detromper, il a exprime d’une manibre curieuse ce 
qu’il y a d’irrbsistible dans les conceptions dblirantes des in- 
sensbs: 

« Mon ami, ce serait avec nn bien grand plaisir que je sui- 
»vrais tes conseils si mon cceur pouvait se mbprendre; mais il 
>^ne me trompe pas, et, je le sens de jour en jour, je suis in- 
» guerissable. Je mourrai done avec la noble conviction que je 
» suis le fils du grand homme, de I’empereur Napolbon. Je fais 
» ce que je puis pour chasser cette idde, et jusqu’b present 
» tous mes efforts oni etb inuliles. Et puisque e’est 14 la maladie 
» qu’on veut gubrir chez moi, je suis certain que tons les re- 
-) medes du monde n’y pourraient rien. Je suis bien reconnais- 
» sant des soins que M. Parchappe veut bien me donner; mais 
»il tuera le physique avant le moral. J’attends ma fin avec la 
» rbsigualion digne de mon pbre et de ma patrie. Console-toi, 
» mon ami, et pense 4 ta famille, qui n’a que toi pour soutien. 
» Mon cceur est soulagb el je respire. Ton ami ct tonjours ton 
ofrbre, le fils de Tbomme, Napoldon. » 

« Une jeune dame qui avail surpris eu flagrant dblit d’adul- 
tbre son mari, qu’elle aimait beaucoup, tomba dans la mblan- 
colie la plus caraetbrisbe... Les hallucinations qui la tourmen-' 
talent naissaient de I’association des idbes. Ainsi une coiffure et 
un ruban dont la forme ou la couleur biaient semblables 4 ceux 
de sa rivale offraient 4 son esprit I’image de cette rivale. Un 
habit bleu (c’btail la couleur de celui que porlait son mari au 



DE XA FOLIE. 


265 


moment de son iiifid61it6) occasionnait de p6nibles soucis h 
ceite malheureiise. Mais surtout quand I’horloge sonnait quatre 
heures apres midi, elle 6tait dans un dtat deplorable; car c’etait 
justemcnt I’instant od elle avait 6te tfimoin de la terrible 
scfene (1). 1 ) 

L’association fixe des idees a une part priiicipale dans le d^lire 
d’une m6lancolique dont I’observation est cilee par Frank. 

Une damese croit menac^ede mourirde m6trorrliagie. Pour 
prevenir ce danger, a chaque epoque menstruelle elle se tient 
conchfie, immobile comme une statue, rejetant les couvertures, 
ne parlant que par signes. Elle fait refroidir ses alimenis et ses 
boissons, elle s’applique de I’eau froide sur le ventre, elle se 
tamponne avec de la charpie, qu’elle soulient eii la comprimant 
de la main gauche. En meme temps, pour mettre obstacle aux 
Evacuations alvines, qu’elle regarde comme une cause d’affai- 
blissement, cUe oppose & leur sortie nn doigt de sa main droite. 
Enfin, pour surveiller plus sfirement I’efficacitE de ses precau¬ 
tions , elle s’entoure de chandelles allumEes. Elle se livrait de- 
puis six mois h ces pratiques quand, 5 une dernifere Epoque 
menstruelle, tout en recourant aux autres moyens, elle s’abs- 
tient de faire allumer des chandelles. Frank ayant EtE appelE, 
dans ces circonstances, aupres de cette maladc, d’une voix 
basse et tremblante, et par des mots entrecoupes, elle I’entre- 
lint de ses craintes d’hEmorrhagie, et do plus elle lui revela la 
cause de son horreur pour la lumiere. A Ten croirc, depuis 
qu’eile avait eu Anprudence de s’entourer de chandelles allu- 
mEes, elle s’etait reraplie de lumiEre, de telle sorte que la lu- 
miEre circulait dans ses veines, que ses os Etaient devenus 
iransparents, et que .son corps Etait tout disposE it s’enflam- 
mer (2). 

Forestus cite un maniaque qui proferait continuellement ces 


(1) Frank, Des manies, t. Ill, p. 201. Traduction de Bayle. 

(2) Frank, im, p. 218. 



SYMPTOMATOLOGIE 


paroles : o J’ai la Bible dans la tgte; ma tS(e est dans la 
Bible (1), » lei la conception d^lirante semble se fonder autant 
sur I’association des mots que sur I’association des id^es. 

Esquirol rapporte a I’illusion des sens des exemples ou une 
analyse plus exacte permet de reconnaitre des associations fixes 
d’id6es li^es a des conceptions d^lirantes. 

Un raaniaque, atteint de rhnmatisme an genou, saisissait 
avec une main la partie douloureuse, et avec I’autre main fer- 
m6e frappait a grands coups son genou en rdptont : « Ah! 
sc616rat, tu ne t’en iras pas I Ah ! sc61erat! » II croyait avoir un 
voleur dans ce genou (2). 

Une ali6n6e qui depuis un grand nombre d’annees eprouve 
des douleurs abdorainales assure qu’elle a dans le ventre tout 
un regiment. Lorsque les douleurs s’exaspferent, elle s’irrite, 
crie et r4p6te qu’elle sent les coups que se portent les militaires 
en se battant, et qu’ils la blessent avec leurs armes (3). 

§7, — Symptomes dependant d’une alteration de modalitd dans 
le deploiement de la force psychique. 

Les perturbations psychiques dontil a etfijusqu’ici traitfi ont 
pu etre rigoureusement dfiterminfies dans leur nature, parce 
qu’elles expriraent un changement ddfini dans des lois connues 
et communes a toutes les operations de Tame. Les alterations 
d’intensite , d’equilibre, de pdriodicite, d’habitude, d’associa- 
tion se rapportenl egalement et ii I’ensemble des operations psy¬ 
chiques, et a chacune de ces operations en particulier. Dans 
toutes, comine dans chacune, la nature de ralteratiou constatee 
est identique, quelles que soient les manifestations produites. 

II est des manifestations non moins nombreuses et non moins 


(1) Leurct, Fragm,, p. 96. 

(2) Esquirol, Mai. meiil., 1.1, p. 210. 

(3) md,, p. 211. 



DE EA FOLIE. 


267 


importantes d’un ddsordre de i’ame, qiii ne paraissent poiivoir 
fitre absolument rapportfies i aucune de ces alterations dfifibies. 
Ces manifestations anormales semblent, dans leur cause, se rat- 
tacher plus intimement & ce qui constitue I’essence des opfifa- 
tions au moyen desquelles Tame deploie son activity pour 
atteindre les fins de la vie. Aussi inconnues dans leur nature que 
I’essence mfime des opArations dont elles expriinent le trouble, 
elles different reellement d’un dlfiinent psychique h I’antre, et 
elles se caracterisent par une altdration profonde dii mode sui- 
vant lequel ces dldments se produisent h I’etat normal. 

Ce sont ces perturbations, veritablement inconnues dans leur 
nature intime, qui ont die le plus gdndralement designdes sous 
le nom de perversions, et que je reunis ici sous le nom com- 
mun d’altdraiions de modalitd. 

Ge que les alterations de modalitd, dtudides dans les divers 
dldments psychiques, peuvent prdsenter de diffdrent et de com- 
mun, et ce qui peut par consdquent motiver entre elles des 
distinctions spdci6ques, ne peut Stre rigoureusement rapportd k 
la nature des perturbations morbides qui ont engendrd les sym- 
ptSmes. Les differences et les similitudes ne peuvent etreconsla- 
tdes avec certitude que dans les effets; elles ddpendent principa- 
lement de la nature des opdrations essentielles et spdciales qui, 
pour la production de cbaque dldment psychique, interviennent 
ndcessairement dans la gdndration des manifestations normales 
ou anormales; elles ne portent que sur la nature du changement 
apportd par le trouble quelconque de ces opdrations dans I’dtat 
normal de I’intelligence et de ia raison. Aussi est-ce dans la 
nature des effets produits qu’il est raisonnable de chercher et 
possible de tronver les caracteres de diffdrence et de similitude 
propres a spdcifier et & classer les diverses altdrations de moda- 
jitd del’activitd psychique. 

C’est en procddant d’apres ces principes que, tout en renon¬ 
cant positivement a la pretention de pdnetrerj usque dans I’es- 
sence des perturbations qui produisent les altdrations de moda- 



268 


SYMPTOMATOLOGIE 


lite, j’ai, pu rcussir, avcc quelque avanlage peul-Slre pour la 
syraptomatolpgie, a rapporter ces alterations & quelques groupes 
principaux reprdsentant .des genres et des especes symptoina- 
tiques sufiSsaminent d^linis. 

I.—Des illusions. 

Earnii les manifestations psychiques anormales donl la gene¬ 
ration ne peut etre rapportee Si aucune des perturbations pr.e- 
cedemment signalees, il en est un grand nombre qui, en raison 
d’uii caraciere essentiel qui leur est propre et commiin, sent- 
blent se rattacber a une alteration speciale de modalite: ce sont 
les manifestations qui s’ecartent de I’etat normal par I’inhe- 
rence des conditions psychiques de I’illusion, 

On peut dire avec verite que tout ce qui se ratlache a la vie 
peut devqnir un sujet d’illusion pour les insenses qui, eminem- 
ment prepares a i’illusion par leur etat de preoccupation pas- 
sionnee et deliranie, n’ont pas, pour s’en defendre, le secours 
de la raison. Mais I’illusion n’est vcritablement un symptome 
morbide distinct que quand elle est, en quelque sorle, neces- 
sairement attachee a I’un des phenomenes qui entrent conime 
elements dans le travail complexe par lequel I’ame manifesle 
son existence et sa puissance, et realise au dehors sa vie inte- 
rieure. 

Cette inherence de I’illusion au phenomene psychique est un 
fait qui me parail propre b caracteriser une alteration speciale 
de modalite dans le deploiement de la force psychique, ct h mo- 
tiver, pour les manifestations anormales qui en portent evi- 
demment I’erapreinte, leur classeraent dans un groupe special 
de perturbations psychiques sous le nom generique d’illu- 
sions. 

Consideree dans les divers elements psychiques qui concou- 
rent au deploiement de la force psychique, ralteralion de mo¬ 
dalite, quiengendre I’iHusion, eraprunte des caracteres speciaux 
it la nature meme de I’operation essentielle <i la production de 



nM I.A FOLIE. 


269 


chacun de ces ^l^ments, et ces caraclferes, qiii se retrouvent 
dans les effets produits, c’est-a-dire dans les symplomes, per- 
metfent de subdiviser le genre des illusions eii plusieurs espfeces, 
suivant que I'alleralion porte sur I’un ou sur I’autre des 61e- 
nients psychiques. Mais il est important de remarquer tout 
d’abord, comme les faits I’atteslent et coinme les developpe- 
ments ulterieurs le dfmonlreront, que I’inhfirence du caractere 
illusoire au phenomene psychique, considdrfie comme condition 
essentielle de I’alt^ration speciale de modalitd qui engendre les 
illusions , exclut n^cessairement de cette cat6gorie de sym- 
pt6mcs les ph6nom6nes qui relbvent imm^diatement et exclusi- 
vcment des operations do rSme en tant que force intellectuelle. 
La force qui cree les idfies et les notions iie peut engendrer 
directement que la verite ou I’erreuf. Le caractere illusoire qui, 
malgre ce qu’il a d’absolu dans les conditions actuelles de son 
existence, n’est pouriant pour la raison qu’une condition contin- 
gente d’erreur, ne peut reelleraent se renconlrer que dans les 
donnees sur lesquelles s’exerce I’activite intellectuelle pour pro- 
duire, ce qui est son objet propre, des id^cset des notions qui, 
de leur nature, ne peuvent etre que vraies ou fausses et jamais 
illusoires. 

Ainsi restreinte dans un domaine ext^rieur a la sphere de 
I’intclligence proprement dite, I’alteration de modality qui en¬ 
gendre ^illusion a encore dans la symplomatologie de la folie 
un role important, puisqu’elle se rattaclie toutes les illusions de 
la sensibility, dn sentiment, de I’imaginalion et de la myinoire, 
c’est-a-dire les symplomes gynyralement dysignys sous les noras 
d’illusions des sens et d’halluciiiations. 

Illusions des sens ou sensations illusoires. 

Les phenomynes qui doivent 6tre rapportys aux illusions ou 
erreurs des sens, et que j’appelle sensations illusoires, se dis- 
linguent des autres pbynom6nes psychiques en ce qn’ils ont 
une action des sens pour condition et une illusion pour effet. 



270 


SYMPT0MAT0L06IE 


Us comprennent deux ordres de fails, suivant que J’action des 
sens est mise ou non en jeu par un objet extfirieur au moment 
ou la sensation illusoire se produit; en d’autres termes, les sen^ 
sations illusoires sont objectives ou subjectives. 

a. Les sensations illusoires objectives ont pour caractfire es- 
sentiel une sensation dfiterminde par un objet ext4rieur et entrai- 
nant comme effet n4cessaire une illusion relativeraent aux pro- 
pri4t4s sensibles de cel objet. 

Les sensations peuvent revfitir ce double caractfere lors meme 
qu’elles se produisent normalement. Elies sont alors une con¬ 
sequence formelle des conditions physiologiques et physiques 
de la fonction. L’illusion est n6cessaire, mais I’erreur n’est que 
conditionnelle, car le jugement peut rectifier I’illusion au point 
de vue de la connaissance. Le ph4nomene lui-meme n’est pas 
un symptOme morbide, car il appartient a I’etat physiologique. 
Une tour carr4e vue de loin parait ronde. D’un bateau ou 
d’une voilure en mouvement, le rivage ou les arbres de la 
route serablent fuir. Dans I’eioignement, les montagnes sem- 
blent des nuages, et r6ciproquement. La mer semble se con¬ 
tinuer avec le ciel. Un baton plong4 perpendiculairement dans 
I’eau est vu bris4. A cet ordre de fails, il faut encore rapporter 
les pli4nomlnes de la fantasmagorie, du ph4nachisticope, du 
mirage, etc. 

Les sensations illusoires objectives peuvent dependre d’une 
alteration accidentelle dans une ou quelques unes des conditions 
physiologiques essentielles a la fonction. Ici I’illusion est encore 
n4cessaire et I’erreur de jugement conditionnelle, mais le phe- 
nomene est un symplome morbide. Le tournoiement apparent 
des objets exterieurs dans certains vertiges, la diplopie, la 
vision partielle, la coloration fausse, I’irisement, la phos¬ 
phorescence des objets, sont des exemples de ces sensations 
illusoires objectives produites par un 4tat pathologique des 
organes, 

La perversion du sens de la vue, dit Sennert, engendre des 



DE LA FOLIE. 


271 


effels fort varies quL consisleilt snrtout en ce que les objets sont 
re]3r6sent6s autres qu’ils ne sour. Les objets blancs paraissent 
jaunesou rouges; on voit courbe ce qui est recliligne; coupd 
par moiti§ ou perform, ce qui est entier et plein; double ce qui 
est simple. 

Les sensations illusoires objectives, qui constituent un sym- 
ptome morbide, se manifestent rarement dans la folie simple, et 
indiquent le plus habituellement une complication accidentelle. 
Elies peuvent favoriser le dfiveloppement et acc616rer I’invasion 
de cette maladie, et quand elles se rencontrent chez les fous, 
elles fournissent des filaments et un aliment au d41ire. Un 
example curieux de folie ent6e sur une sensation illusoire ob¬ 
jective est cite par M. Chambeyron (1). 

« Une blanchisseuse, tourment^e par de violentes douleurs de 
rhumatisme, quitta sa profession et se livra & la couture. Peu 
exerc6e ii ce nouveau genre de travail, elle veillait fort avant 
dans la nuit pour gagner de quoi subvenir a ses besoins. Elle 
tomba neanmoins dans la misfire et fut prise d’une ophthalmie 
trfis intense, qui bientot passa k l-’etat chronique. Comma fille 
continuait a coudre, elle voyait a la fois quatre mains, quatre 
aiguilles et quatre coutures (il y avail diplopia double k cause 
d’une Ifigfire divergence dans les axes visuels). Elle se rendit 
d’abord assez bien compte de ce phfinomfine, ou du moins le 
rapporta k sa veritable cause. Mais, au bout de quelques jours, 
son indigence s’etant encore accrue et produisant sur ses facul- 
tfis une vivejmpression, elle s’imagina qu’elle faisail rfiellement 
quatre coutures a la fois, et que Dieu, touchfi de son infortune, 
faisait un miracle en sa faveur. » 

Esquirol a rapproche des sensations illusoires, et dfisignfi 
comma elles, sous le nom d’illusions ou erreurs des sens, des 
phfinomfines patbologiques qui n’ont avec les sensations iilu- 
soires qu’une fausse analogie, et qui appartiennent rfiellement k 


(t) /W^decme Wga/e d’Hoffbauer, p. 38. 



272 SVMPTOMATOLOGIE 

un aulre ordre de perturbations psychiques. « Une maniaque, 
lorsqu'elle apercevait unbeau nuage isoI4, s’^criait: a Garnerin, 
Garnerin, viens me chercher! » et rep^tait la mSme invitation, 
jusqu’ci ce que le nuage eut disparu. Elle prenait des nuages 
pour des ballons monies par Garnerin.... Un ofiScier decavale- 
rie, en regardant des nuages, croyait vojr un corps d’arm6e 
conduit par Bonaparte pour une descente en Anglelerre (1). » 

Parmi les faits assimiles par Esquirol aux .sensations illusoires, 
ce sont Ik ceux qui s’en rapprochent le plus. Et pourtant quelle 
part accorder 16gilimemeiit aux sens dans ces faits? N’est-ce pas 
I’imaginalion qui a fourni les donnees illusoires? Pi’est-ce pas 
I’iddalisalion qui a engendre les idees fausses en melant des 
donn6es imaginaires aux donnees reelles de la sensation? La 
sensation a-t-eile dt6 autre chose que I'occasion de la manifes¬ 
tation psychique anormale? Comment de tcls faits pourraient- 
ils §tre identifies avec les sensations illusoires dans lesquelles le 
pb6nom6ne essentiel est la nature meme de la sensation ? 

Les sensations illusoires objectives ont ete designees par les 
anciens nosographes, notamment par Sauvages, sous le nom 
d’ballucinations. Lesraodernes, et surlout Esquirol, ont change 
I’acception de ce mot, en le consacrant plus ou moins exclusi- 
veraent a des illusions auxquelles I’aclion des sens est rtielle- 
ment 6trangere. Toutefois on trouve encore, k cet 6gard, dans la 
symptomalologie et la palhogenie modernes, une confusion qu’il 
est important d’eviter. 

b. Les sensations illusoires subjectives ont pour caractfire 
essentiel une sensation sans objet reel, d6termin4e par une mo¬ 
dification int^rieure des organes du sujet, et entrainant une 
illusion relativement k I’existence d’un objet exl^rieur. Ici en¬ 
core I’illusion est nficessaire, el I’erreur n’est que condition- 
nelle, car le jugement, si la raison est saine, rectifie constam- 
ment I’illusion. Ces sensations illusoires subjectives sont loujours 


(1) Esquirol, Mahdies meiitales, t, I, p. 2(7. 




DE LA FOLIE. 


27 S 

I’expression d’un trouble fonctionnel; elles s’obscrveht fi'6- 
quemment chez les fous, et elles out corame symptomes de la 
folie une importance reelle, en ce qu’elles fournissenl li la raison 
aller^e des Elements de delire. 

Des influences exifirieures peuvent determiner des sensations 
illusoires subjectives, en provoquant dans les organes de la sensi- 
bilite un §tat palbologique. L’actionde I’eiectricite, suivant les or¬ 
ganes qu’elle influence, determine des sensations de lueur, de sa- 
veur, d’odeur, de son, de choc. La pression, la percussion du 
globe de I’oeil font voir des etincellcs, des anneaux lumineux . 
La congestion sanguine et I’inlroduction dans le sang de sub¬ 
stances toxiques produisont des effets du infirae genre. 

Des conditions interieures, etrangfercs aux organes des sens, 
peuvent quelquefois etre I’occasion de sensations rfielles qui ont 
les appareuces de sensations illusoires. Lfn melancolique a des 
hallucinations de la vue et de I'ouie. II se plaint surtout d’odeurs 
et de saveurs insupportables. .11 croit qu’on I’empoisonne; il 
refuse les aliments. Des symptomes de gastrite chronique se 
developpeut, et le malade meurt dans le marasme. A I’ouver- 
ture, on trouve I’estomac tapisse d’une houillic visqueuse de 
couleur d’ardoise et d’une horrible f^tidite. Au-dessous de cet 
enduit, la muqueuse epaissie offrait des taches d’un rouge brun 
sur un fond gris-noirStre. ? 

Lorsque I’etal palbologique des organes, qui est la condition 
des sen.salions subjectives illusoires, ne peut etre rapporle ^ une 
cause appreciable ou connue, les sensations se manifestent avec 
toutes les appareuces de la spontaneity, et revStent au plus haut 
degry le caraciyre essentiel a ce symptome morbide, une sensa¬ 
tion ryelle quoiquc sans objet. Ici se rapportent certains sym- 
piomes des maladies des sens et des centres nervcux, les bluettes, 
les mouches volantcs, les toiles d’araign6e, les points noirs pour 
la vue, le lintouin, I’agacement des dents, les saveurs et les 
odeurs morbides, les chaleurs, les frissons, les frymissenlents, 
les chocs, les fourmillemcnts, etc., pour les aulres sens. 

4NNAI.. -MED.-psvcii., “!'■ serie, t. iii. Avril 1851. 7. IS 



27/1 


SYMPTOMATOLOGIE 


Les fails de sensations iilusoires snbjectives rapport^es auK 
organes de sensation externe se rencontrent i chaque instant 
dans l’6tat de folie; Maisj dans cette maladie, comme, an reste, 
dans tons les dSIires, ces fails seproduisent habituellement it 
I’itat complexes les sensations iilusoires se montraut associees ii 
des Elements morbides qui expriment un trouble de I’iinagina- 
lion et du jugeinent; G’est aiusi que des sensations subjectives 
se Irouvent impliquees comme Elements du d61ire dans un grand 
nombre de fails complexes rapportes par les auteurs aux hallu¬ 
cinations. 

Void quelques exemples de sensations iilusoires subjectives 
rapporlees aux divers sens externes. 

Marcellus Donatus cite une comtesse qui, presque aveugle 
depuis trois ans, lout a coup, et apres le coucher du soldi, de- 
mande a ses servantes si les rayons du soldi n’illuminent pas 
son lit. La nuit, les portes closes et sans lumibre artiiicielle, elle 
affirmait voir le soleil et Idistinguer I’ombre des personnes pre- 
senles. Cette sensation d’eclatante lumiere lui avail enlev6 ce 
qui lui restait de la faculty de voir (1). 

Quelques jours aprfes une saignSe suivie de syncope, une 
dame croit voir un globe de feu qui s’epand en jets de flamme. 
A dater de ce moment, elle eprouva par intervalles des acces de 
melancolie et d’epilepsie. L’oeil droit, souvent douloureux, 
percevait des lueurs. De I’oeil gauche, elle ne voyait que la 
moiti6 des objets, qui lui semblaient coupes par le milieu (2). 

Les sensations iilusoires subjectives de la vue sont habituelles 
dans la folie qui depend de I’intoxication alcoolique. Les ma- 
lades voient des toiles d’araignee, des mouches, des cousins, des 
rats. Un de mes malades voit une foule de petits hommes. Un 
autre voit des 6tincelles, et en meme temps des hommes qui se 


(1) Sennert, Imit, med., lib. 11, pars 3, cap: 6. 

(2) Ibid. 



DE LA. FOtlE. 


275 

jeltent sur lui. Un autrfc voit des cheveux; il les lire liti ^ tln de 
sa bouche avec les doigts, et me les montre. 11 s’etonrie qu’on 
ne les vole pas; et, pour me convaincre, il porte de nouveau ses 
doigts dans sa bouche, y saisit un de ces cheveux fantastiques, et; 
montrant ses doigts, il me dit:« En void encore un, vOyez-le! # 
Une meiancoliqiie se plaint d’^prouver contihuellement qiielqtie 
chose dans les oreilles, de souffrir et d’entendre du bruit dans 
ses oreilles. « C’est dans les oreilles, dit-elle, et non dansla tSte 
qii’est mon mal. » Une maniaque emend comme one riviere qui 
coule dans sa tSte. 

Les sensations illusoires de I’odorat, et surtout du gout , ne 
sent pas rares chez les insens^s, et concourent souvent a faire 
naitre ou a entretenir le delire qui roule sur des tentatives ima- 
ginaires d’empoisonneraent dont Ces malheureux se croient 
victimes. 

Une dame ayant eprouve, au debut d’un acc6s de folie ma¬ 
niaque, des syhiptomes de gastro-enterite avec langue saburrale, 
s’imagina qu’on empoisonnait ses aliments, et conserva cette idee 
fixe, meme aprfes que lout symptorae morbide avail disparu du 
cote de I’appareil digestif. Huit ans apres sa guerison j Cette 
dame, atteinle d’embarras gastrique, me dit ces propres pa¬ 
roles: «J’ai unmauvais gout dans la bouche, tout a faitsemblable 
a celiii qui me faisait croire qu’on m’empoisonnait a Tepoque ou 
j’avais perdu I’esprit. » 

Rien de plus frequent dans la folie que les illusions prodiiites 
par des sensations subjectives se rapportant au toucher. 

Beaucoup de malades ressenteni des chaleurs extraordinaifeS 
h la peatl j d’dutres y percoiventdu froid. Us pretehdent qh’bh 
les touche j qu’bil les pousse, qn’on iCs pique, qu’bn les frappe, 
qu’on les sbulfeve dans leur lit, etc. 

Une ntalade; devenUe folie i la suite d’une atteinte pbrtfie S sa 
pudeur, Croit que Thomme qui I’a violbe I’a en mbme temps 
ensorcelee. Elle se croit possbd4c du dbmon. « Je sUis devotee, 
dit-elle. J’di des baitehients dans la tfite. Je lie peux m’dchailf 



276 


SYMPTOMATOLOGlli 


fer, car j’ai des glaces dans le corps. On me pique avec des 
fipingles. » 

Une maniaque ressent des chaleurs a la tete, on la brflle; 
■c’est le cure de Saint-Ouen qui la cliaulTe au moyen de grands 
verres. Une mdlancolique sent que ses mains sonl mortes, et 
que ses bras la brulent. Une malade qui se croit daranfie res¬ 
sent des chaleurs qui la brulent el qui sont produiles par les 
flammes de I’enfer. Elle souffre horriblement, mais ce n’esl 
pas une maladie; c’est Dieu qui le veut. Si Ton savait ce qu’elle 
souffre, on serait effraye. Elle a vu des personnes qui sont 
comme elles et qu’on croit folles; elles ne sonl pas raalades, 
elles sont damnees. 

Les illusions qui dependent des sensations externes subjec- 
tives out ete souvent confondues avec celles qui appartiennent 
aux hallucinations. II y a, en effet, de I’aiialogie entre ces ph6- 
nomenes, qui ont pour element conimun la conscience d’une 
sensation acluelleen I’absence d’un objet r6el. Et la confusion 
est souvent rendue tnoius facile a deraeler eu raison de la com¬ 
plexity du phenomene morbide, qui peut contenir a la fois une 
sensation illusoire et une hallucination. 

Pour distinguer suremenl ces deux ordres de fails, il sufSt 
de considerer que, dans la sensation illusoire subjective, il y a 
vyritablement sensation, les donnees de la .sensation dtant rdel- 
lement fournies par les organes du sujet pathologiquement 
modifiys; landis que, dans riiallucinaiion, il y a, ou au moins il 
peut y avoir absence comjtlele de sensation, les donnees de I’il- 
lusion etant fournies par I’imagination, meme alors que les or¬ 
ganes des sens sont inactils ou incapables. Cette difference est 
fondamentale, et elle tient sous sa dependance, par rapport a 
la nature des manifestations psychiques, cette autre diffyrence 
non moins caract6risiique. La sensation subjective ne contient 
que ce que les nerfs peuvent donner; elle ne porte que sur 
des qualitys sensibles; et I’illusion qu’elle entraine se borne it 
des fails trbs simples, circonscrils dans le monde matyriel. 



Dii LA KOLIE. 


277 


L’hallucination embrasse tout ce qui peut toinber sous Pempire 
de riinagination, et par consequent, au nioyen des langues, 
tout le domaine de la pens^e, le moude spirituel aussi bien que 
le materiel. 

La subjectivite dans les sensations internes est, pour lesunes, 
une condition normale, pour les autres i peine un signe de 
perturbation fonctionnelle. Plusieurs sensations internes, la 
faim, la soif notarninent, se produisent absolunient sans le con¬ 
tact d’aucun corps avec la partie sentante, et sent nornialement 
subjectlves. La plupart des autres sensations internes, bien 
qu’un contact materiel intervienne dans leur manifestation re- 
gulifere, peuvent devenir tout a fait subjectives sous I’influence 
d’une faible perturbation. Ladouleur, consideree coramesym- 
ptoine pathologique, est aussi presque constamment subjective. 
Enfin la sensibilitd generale, qui donne la conscience de I’exis- 
tence actuelle des diverses parties du corps, est aussi un ph6no- 
menesubjectif. 

Ce n’est pas par le fait de la subjectivitti, qui leur est it peu 
pres inherent, que les sensations internes fournissent un 61d- 
ment morbide de quelque interet. Mais les sensations internes, 
subjectives ou non, peuvent dtre illusoires plusfacilement en¬ 
core que les sensations externes, el les sensations internes illu¬ 
soires peuvent devenir des symploines ou des eldraents de ddlire. 

Toules les sensations internes illusoires ne consistent pas 
essenliellement dans un trouble des fonctions de la sensibilite. 
11 est de ces sensations illusoires qui se produisent necessaire- 
ment en verlu des lois physiologiques. Ladoiileurd’un membre 
tronque est sentie dans la portion du membre qui n’existe plus. 
La douleur de la vessie causde par la presence d’une pierre se 
fait sentir a I’extremite de I’urdtre. Les doulcurs de la nialrice 
sent frequemment rapportees aux lorabe.s. Des phenomdnes du 
mdme genre peuvent se produire, suivant les memes lois, dans 
la folie, et ne constituent pas alors des symplomes. Mais le ca- 
raclere illusoire que revetent les sensations morbides dans I’dtat 



278 SYMPTOMATOLOGIE 

pathologique peut devenir, pour lesfous, un dldment dedfilire, 
et alors les seiisalions internes illusoires se ratlachent par un lien 
elroit cl la maladie. Ainsi les sensations percues dans la tgte et 
dans les diverses parties du corps, decrites par les insenses en 
termes si pittoresques, peuvent leur faire illusion relativement 
aux causes et aux conditions matfirielles de ces sensations. 

Les alterations organiques, dans les visceres, sont I’occasion 
de sensations, de niouvements qni, susceptibles de faire illusion 
mSme h une raison saine, deviennent des canses d’erreur de 
jugement, et des elements dedeiire pour une raison troubiee. 
Ainsi une folle qui portait un sarcome de I’uterus se croyait 
enceinte, quoiqu’elle fut agee de cinquante ans; elle sentait les 
mouvements de son enfant. Atteinte d’une peritonite mortelle, 
elle prenait les douleurs de sa maladie pour des douleurs de par- 
turitiou. 

Les exeraples de sensations internes illusoires sont trfes com¬ 
mons chez les fous. 

Une femme atteinte de m6trite chronique, dit sentir les 
mouvements de son enfant, etse croit enceinte. Une autre pr^- 
tend qn’il lui sort des eufants par les voies g^nitales, oA elle 
6prouve des douleurs. Une vieille demoiselle, qui se croit ma¬ 
rine, se plaint de ce que son mari la tourmente la nuit, de ce 
qu’on lui fait la nuit des tours de physique centre la decence. 
Rien de plus frequent, chez les folles, que des plaintes relati¬ 
vement cl des attouchements obscfenes. 

Un mSlancolique croit avoir dans le ventre des animaux, ou 
le diable, ou des lames de rasoirs et de couteaux. 

La croyance a I’existence d’aniniaux vivants developp^s ou 
introduits dans I’intSrieur de I’organisme, a eu souvent pour 
fondement principal des sensations internes illusoires. 

Une paysanne , en retirant sa bouche du conduit, d'une fon- 
taine, ou elle venaitde boire, apercoit sue ce conduit une patte 
de grenouille. Aussilot elle se frappe I’esprit de I'id^equ’elle a 
avalAtroisgrenouilles. Elle croyait entendre leurs coassements 



DE LA FOLIE. 


279 


toutes les fois qu’elle avail des borborygmes, et elle faisait tou¬ 
cher aux chirurgiens les trois tgtes de grenouille au travers de 
sa peau, dans la partie superieure de son ventre. L’autopsie lit 
reconnailre trois glandes squirrheuses dans r4piploon de cette 
femme (1). 

Un paysan, fermement convaincu qu’il portait depuis un an, 
dans son estomac, une grenouille vivante, donnait aux mMe- 
cins des details propres a eveiller des doutes sur la r6a!ll6 du 
fait, car cet homme, dont le temperament n’avait rien de me- 
lancolique, se montrait fort sense dans ses paroles et dans ses 
actions. II avail entendu plusieurs fois les coassements de la 
grenouille dans sou estomac. Tout recemment, apres avoir bu 
du vin cuit, il avail evacue des excrements de grenouille recon- 
naissables aux points noirs dont ils eiaient parsemes. Apres 
avoir bu de i’eau, jl sentait la grenouille qui nageait dans son 
estomac, et qui lui causait alors beaucoup de malaise. II affai- 
blissait beaucoup I’animal en buvant une decoction d’ail. Lors- 
qu’il vomissait, il sentait fort bien la grenouille monter jus- 
qu’a son gosier, dont, en raison de son volume, elle ne pouvait 
franchir I’ouverture. Souvent il eiait parvenu ii saisir I’animal 
dans sa niain au travers de la peau, et a le tenir ainsi empoigne. 
iVlort un an apres cette consultation, ce malade a offert a I’our 
verture de son corps une tumeur squirrheuse du pylore egale en 
volume a un oeuf de poule (2). 

La part que des sensations subjectives illusoires ont prise a 
I’erreur de jugement et a la generation de I’idee fixe dans ces 
fails curieux est incontestable et facile a reconnailre. 

Il n’en est pas de meme pour certains fails de dfilire impli- 
quant des sensations internes, qui ont ete rapport6spar Esqui- 
rol aux illusions ou erreurs des sens. 

0 Une portiere, qu’un de ses maitres avail rendue mere. 


(1) Bonet, Sepulchtetum, obs. 40. 

(2] Bonet, id., obs. 30. 



280 


SYMPT051AT0L0GIE 


alleiiile de folie et do p6ritonite chronique, allribuait ses souf- 
frances a la in6chancet6 de Ponce-Pilate (le pere de son enfant). 
Get infanie s’est etabli dans son venire, elle I’y voit, et cliaque 
foisqu’elle me rencontre elle me prie de le chasser. Elle croit 
aussi avoir dans le ventre tons les personnages du Nouveau Tes¬ 
tament, quelquefois m6rae ceux dela Bible. Elle me ditsouvent: 
«Je n’y puis plus tenir, quand fera-t-on la paix del’Eglise ?»Si les 
douleurs s’exaspferent, elle me repele avec un sang-froid imper¬ 
turbable : « Aujourd’hui on fait le crucifiement de J^sus-Christ; 
j’entends les coups de marteau qu’on donne pour enfoncer les 
clous.«Elle croit que les papes tiennent concile dans son ventre. 
Rien n’a pu di.ssiper des illusions aussi bizarres (1). » 

Je trouve dans cet exemple de dtilire complexe des associa¬ 
tions fixes, des conceptions delirantes^ des hallucinations, se 
produisant, ii propos de sensations, inais j’y cherche en vain 
ce qui pourrait etre exactement rapport^ a I’illusion des sens. 

Illiisioni dll setilimeht- 

Cerlaines sensations internes illnsoires raarquent en quelque 
sorle le passage des illusions des sens'aux illusions du senti¬ 
ment. Ainsi, la faim de la gastrite, manifestation sensitive illu- 
soire d’une soulfrance de I’estomac, phenomfene subjectif dans 
un organe de sensation interne, se rapproche, d’une part, des 
sensations illusoires subjeclives dans les organes de sensation 
interne, et, d’aulre part, des sentiments illusoires qui accom- 
pagnent les maladies des centres nerveux, et qui peuvent expri- 
nier une soulfrance morale (2). 

L’illusion du sentiment est 4troiteinent li^e a I’erreur de 
jugement qu’elle enlraine. Le plus souvent il est trfes difficile 
de Ten distinguer, et il est encore plus difficile de saisir et de 


(l) Esquirol, :i/al. ment., t. I, p. 21?. 
2) Esquirol, ibid., p. 21(1. 



DE LA roLlli. 


dfifinir ce qui la caracterise dans les inanifesiations complexes 
ou elle se trouve impliqiiee. 

L’illusion du sentiment est possible dans loules les directions 
de la vie psychique, et elle revfit, en raison de la diversitd de ces 
directions, des formes fort variees. Toutcfois elle se Iraduit, le 
plus generalement, par la conscience d’une exag6ration, d’une 
diminution ou nieme d’une absence complete de la capacile de 
I’ame pour Tune ou I’autre des manifestations qui apparlien- 
nent & sa nature, et qui entrent dans la destination de la vie. 

Rien de plus frequent dans la folie que le sentiment illusoire 
d’une capacite exceptionnelle pour les actes divers par lesquels 
se traduit la puissance de Tame. Cette illusion se raltache par 
un lien intime h I’etat de perturbation, qui consiste essentielle- 
ment dans une exagdration morbide de I’activite impulsive, qui 
s’exprime et qui se mesure, en quelque sorte, dans la conscience 
par les sentiments. 

II est des malades qui se croient merveilleusement doues 
pour les arts, pour les sciences, etc. II en est qui se sentent 
une force prodigieuse. Le sentiment illusoire d’un developpe- 
ment extraordinaire des forces musculaires contraste p§nible- 
meut chez les fous paralyliques avec la faiblesse que rfiv&lent 
les vacillations de leur station et les trebuchements de leur 
marche embarrassee. 

L’illusion du sentiment revet souvent un caractere diarndtra- 
lement oppose, surtout quand elle porte snr les affections. On 
rencontre a chaque instant, parmi les fous, des epoux, des pa¬ 
rents, des enfants qui se plaignent d’avoir perdu toute tendresse 
pour les objels ordinaires de leurs affections. II leiir semble, 
disent-ils, qu’ils n’aiment plus, qu’ils ne peuvent plus aimer les 
personnes qu’ils avaient le plus cheries. La conscience de la 
perte de I’amour pour Dieu, pour le procliain, est, aux yeux 
des demonomaniaques, un des indices les plus surs de leur 
damnation. 

II est des insenses qui se croient irapuissanis, pt chez lesquels 



282 


SYMPTOMATOLOGIE 


cette croyauce, foiid6e sur le sentiment illqsoire de leur inca- 
pacite gdnfiratrice, eqiiivaut a une impuissance ri^elle. 

II en est qui, sous I’influence de rabattemenl moral amen6 
par une preoccupation triste, ou par la maladie,secroient inca- 
pables de faire face aux exigences de leur position sociale, et qui 
puisent cette conviction dans le sentiment iHusoire die leur inca- 
pacite intellectuelle. 

J’ai eu I’occasion 4’observer la succession de ees deux etats 
pathologiques de I’ame, chez pn m6me individu, d@ns des cirr 
Constances j)ien deplorables, 

Le sentiment illusoire d’une impnissance chimerique avail 
tenu eioigne du niariage, malgre son penchant, un homme de 
science, qui, cedant aux conseils d’un medeciu eclair^, se ma? 
rja et devint pere de plpsieurs eiifants, Le d^veloppement de ce 
sentiment illusoire etait li6 a une affection hypochondriaque quj 
paraissait avoir pour cause principale une preoccupation trigte 
et inquiSte. La mere de cet infortunS s’etajt suicidde, et il se 
croyait destine a pdrir de la meme maniere. Pins tard, I’illusioq 
dn sentiment revStit un aptre caraclhre et marqua le debut 
d’acchs d’hypochondrie, qui s’dleyfereut alors jusqu’k la folie. 
Charge de fonctions honorables, donf ii s’acqnjttait de maniere 
a meriler et a oblenir les suffrages de ses chefs et I’estime pu-r 
blique, il s’iraaginait tout a coup etre devenu absolument inca? 
pable de remplir ses devoirs, et, tout en conservant eii puis¬ 
sance et en acte sa memoire, son jugement et sa science, 
il appuyait sa conviction sur le sentiment de son impuissance 
intellectuelle. La pensee fixe du suicide, comme moyen d’fiviter 
la honte et les aulres consequences de cette pretendue incapa- 
cite, s’associait a ce trouble psychique, et le completait, en quel- 
que sorte, pour I’eiever jusqu’a la folie. Apres de longs combats 
entre le devoir et le desespoir, cel infortune mit volontairement 
fm a sa triste existence, et, dans le clioix du genre de mort, fit 
preuve de la conservation de toutes ses facultes scientifiques. 

Chez un autre malade, qui ge recomniandait a I’estime pu- 



283 


DE LA FOLIE. 

blique par des qualit^s non moins solides, et par des facult^s 
encore plus brillantes, le sentiment illusoire d’une incapacity 
intellectuelle absolue se dyveloppait a propos de la responsabi- 
lity nouvelle que lui imposaient ses progids dans la carrifere des 
emplois publics par lui parcourue avec une remarquable distinc¬ 
tion. Chacun de ces decouragements, appuyes sur le sentiment 
d’une impuissance chimerique en face de nouveaux devoirs, 
ytait ic debut d’un acces d’bypochondrie avec exaltation du sen¬ 
timent religieux. Ces accfes, en se rSpytant et en s’aggravant, 
s’elevyrent jusqu’a la folie, et conduisirent au suicide un homme 
digue, cl tous ygards, d’uu meilleur sort. 

Les sentiments illusoires jouent uu r61e important dans cette 
variety de la folie que n’accompagne pas un delire evident, .et 
qui a ete rapportee par Prichard a une espyce distincte sous le 
nom de folie morale. Get aliyniste cite, comme exemple de 
cette espyce de folie, cette observation par lui empruutye au 
docteur Hitch. 

«Dans le coursd’une brillaute yducation dont il avail traversy 
avec succbs les diverses ypreuves, le fils d’un riche nygociant, 
ycolier attentif et capable, s’etait fait remarquer par une dyfiance 
de lui-meme qui lui faisait redouter, par-dessus tout, le mo¬ 
ment de reciter ses lecons, bien que rarement ses craintes de 
ne pouvoir y reussir fussenl justifiyes. Au sortir du college, 
ayant choisi la carriyre du commerce, il obtint, dans la maison 
meme de son pyre, uii emploi et des avantages importants. 
Depnis quelque temps, tout se passait d’une maniere satisfai- 
sante, quand tout a coup ce jeune homme annonce a son pyre 
qu’il ne peut je tromper plus longtemps, qu’il sent toute son 
insuflisance pour les fontions qui lui ont dty confiees, qu’il 
corapromet les interyis de la maison. Loin qu’il y eut nen de 
fontle dans .celfe allegation, sa capacity egalait reellement celle 
d’employes pips aiiciens que lui dans les affaires. Au niilieu des 
discussions qui s’eleverent au sein de la famille sur cette pre- 
tendue incapacity, il pei-ijistait a aifirmer qu’il sayait bien 6tre 



284 SYMPTOMATOtOGlE 

de beaucoup iiiferieur en mdrite a son fibre, el qii’il ne pourrail 
jamais remplir convenablement son emploi. Envoyd b Man¬ 
chester par son pbre, qui voulait changer le cours de ces idees, 
et charge d’une mission imporlanle, il s’en acquiila de la ma- 
nibre la plus satisfaisante au jugement de tous. Mais lui-merae 
appreciait les choses autrement, et, retombant dans le dbcoura- 
gement, il recommenca, tout en reprenant ses anciennes occu¬ 
pations, a deplorer son inhabiletb. Enfin, ne pouvant supporter 
I’idde du prejudice qu’il croyait causer aux inierets de son pbre, 
il se decide ii se sacrifier, et se rend secrbtement h Liverpool, 
dans I’intention de s’embarquer pour I’Amerique. Il n’y put 
rbussir a dbfaut d’argent. Ramenb cbez son pbre, il tente de 
nouveau, sans plus desucces, une evasion; enfin, il cherche a 
s’empoisonner avec du laudanum, et on se decide alors h le 
placer dans une maison de same. Le doctenr Hitch, b qui il fut 
confie, reconnut en lui un homme vraimenl fait pour les affaires, 
s’il n’avait pas eu sur lui-meme une fausse opinion. Intelligent, 
aclif, econome, perseverant, instruit de la valeur des mar- 
chandises, calculateur habile, il jugeait generalement bien de 
toutes choses, et neanmoins il se contestait toute capacite (1), » 

L’illusion du sentiment me paraitamssi avoir une part notable 
b revendiquer dans divers etats complexes rapportes par les 
auteurs h I’extase, aux hallucinations, aux conceptions d61i- 
rantes, et que Leuret a cherche b distinguer des autres sym- 
ptdmes de la folie sous le uom d’inspirations passives. 

Le sentiment, en tant qn’expression spontanee du deploie- 
raent d’une activite qui suppose I’intelligence, mais qui ne se 
confond pas avec elle, se pose habituellement dans la conscience, 
par rapport auxproduils de I’intelligence etde la voionte, dans 
un etat d’indbpendance et meme d’anlagonisme qui a servi de 
base principale h la croyancesi generalement admise d’une sorte 
de dualisme dans la nature humains. Cette independance et cet 


fl] Prichard, A trealise on insnitil;/, p. 6 





DE LA. FOLIE. 


285 


antagoiiisme de la raanifeslation du seniiment, qui, dans l’6lat 
de raison, semblent siinuler I’exisience d’une individualit6 in- 
terieure aulre que le moi, dont I’identhfi se r6vele ii la con¬ 
science par les actes de I’intelligence ou intervient la volontd, 
fournissent, en quelque sorte, naiurellenaent les conditions po- 
tentielles d’une illusion qui pent se realiser, et qui se realise 
en effel sous riiiQiience de I’^lat morbide. On a des exeinples 
d’uue telle illusion du sentiment euii-ainant I’erreur du juge- 
ment, dans divers cas que presente assez frequemment I’^tat de 
folie. 

Ainsi des manifestations du sentiment dans la conscience 
peuvent fitre prises pour des inspirations etrangeres au mot, et 
Stre conpues dfes lors comme surnaturelles. Les expressions qui 
ont pour point de depart ou ces sentiments, ou des id6es spon- 
tan6ment reproduites dans la conscience, et qui se iraduisent 
par des cris, des paroles, des discours, des gestes ou des ac¬ 
tions, peuvent fitre concues, non seulement comme etrangbres 
a la volonte, et par consequent irr^sistibles, mais encore 
comme 6manant de puissances autres que le moi, invisibles, 
surnaturelles. Enfin il pent arriver que I’existence d’un dualisme 
interieur soit admise comme positive et permanente, et que le 
sentiment de la personnaliie se trouve illusoirement alters ou 
perdu, de maniere a entrainer, soit comme erreur de jugement, 
soit comme conception dSlirante, la croyance a I’absence ou a la 
transformation de la personnalite, ou a la coexistence d’one ou 
m^inede plusieurs personnalites iulervenant ensemble bu s^pa- 
r^ment dans la sphere des plienomfines ou s’exerce ordinaire- 
ment I’activit^ du moi. L’illusion du seniiment entrainant la 
croyance a une intervention autre que le moi, dans les actes 
bmanant de la personnalite, fail partie essentielle des phfino- 
menes psychiques plus ou moins complexes auxquels ont donne 
si souvent naissance, dans le passe, I’inspiration extalique et la 
possession demoniaque. Elle se retrouve encore assez frdquem- 



286 “ SYMPTOMATOLOGIE 

ment aujourd’hui, sous des forines analogues, comihe 616ment 

ou fondemeilt du dglire dans les symplomes de la folie. 

Rieii de plus propre h caracteriser I’iHusion du sentiment et 
a la distiiiguer des autres perturbations psychiques, notamment 
des illusions des sens et des hallucinations, que le Conapte rendu 
par les inspires et les possedfe eux-m§raes de oe qu’ils out 
4prouv6 au moment ou se produisaient pour eux les conditions 
et le fait de I’illusion. Quelques unes de ces descriptions, aussi 
remarquables par I’exactitude de I’observation que par la viva- 
cite et la naivete de I’expression, semblent n’avoir rien laisse a 
faire a I’analyse symptomatologique pour la determination des 
caracteres de I’iHusion du sentiment. 

« Lorsqne I’esprit de Dieu me veut saisir, dit J^lie Marion, 
I’un des prophfetes des cevennes, je sens une grande cbaleur 
dans mon coeur et dans les parties voisines, qui est quelquefois 
precedee par un frissonnement de tout mon corps. D’autres fois 
Je suis saisi tout a coup, sans avoir eu aucun pressentiment. 
Quand je me trouve saisi, mes yeux se ferment sur-le-champ, 
et cet esprit me cause des agitations du corps, me faisant pous- 
ser de grands soupirs, avec des sanglols entrecoupes^ comme si 
j’avais de la peine a respirer. J’ai meme fort souveut des se- 
cousses extrememeut rudes; mais tout cela se fait sans douleurs, 
et sans que je perde la libertd de penser. Je demeure dans cet 
dlat pendant un quart d’heure, plus ou moins, avant que je 
profere aucune parole. Enfin je sens que cet esprit forme dans 
ma Louche les paroles qu’il me veut faire prononcer, lesquelles 
sent presque toujours accompagnees de quelques agitations ou 
mouvements extraordinaires, ouau moins d’une grande crainte. 
II y a des fois que le premier mot qui me reste h prononcer est 
dejk forme dans mon idee; mais assez souvent j’ignore com¬ 
ment finira le mot que I’esprit m’a ddjti fait commencer; II 
m’est arrive quelquefois que, croyant aller prononcer une pa¬ 
role ou une sentence, ce n’etait qu’un simple chant inarticuie 



De la folie. 287 

qui se fornlait par ma voix. Pendant tout le teilipS de ses visiles, 
je sens toiijours mon esprit extremement teudu vers iiion Dieu. 
Je proteste done ici, et je ddclare devant cel 6lre supreme que 
jene snis rttillenient sollicite, ni gagne, on seduit par qui que 
cesoit, iii port6 par aucune vueiiiondaine... & prononcer nulles 
autres paroles que celleS que I’esprit ou I’ange de Dieu forme 
lui-merae eh se servant de mes organes. Et e’est a lui que 
j’abahdonne entiferement le gouvernement de ma langue, n’oe- 
cupant alors mon esprit qu‘ii penser a Dieu et a me rehdre at- 
tehtif aux paroles que ma bouche m6me recite. Je sais que e’est 
alors un pouvoir Stranger et snpdrieur qui me fait parler. Je ne 
mfidite point ni ne connais point par avance les choses que je 
dois dire moi-mgme. Pendant que je parle, mon esprit fait at¬ 
tention a ce que ma bouche prononce, comme si c’fitait un dis¬ 
cours r6cit6 par un autre (1)... » 

L’un des exorcistes des Ursulinesde Londuh, le p6re Sufih, 
au milieu des combats qu’il eut i soutenir cohtre les dfimons 
pour les expulser du corps des possM6es, s’imagina que deux 
de ces diables s’^taient, pour se venger, attaqufis a son prbpfe 
corpsj et avaieiit entrepris d’en prendre possession. II a lui- 
mgine rendu compte de ces tentatives du diable et de leuts effels 
dans une lettre par lui adressee au pere Datichi. Dans plusieUrs 
passages de cette lettre, on trouve une analyse curieuse deS 
conditions et du caractfere des sentiments illusoires sur les- 
quels s’appuyait Sa croyance a la rfialitfi de Paction des de¬ 
mons. 

«;i.; Je suis entrd en Combat avec quatfe dOmohs des plus 
puissants et malicieux de I’enfer,... Dieu a permis que les com¬ 
bats ont etfi si rudes et les approches si fr§quentes, que le 
moindre champ de balaille 6tait I’exorcisme, car les enhemis se 
soht declares en secret de nuit et de jour, en mille mahiOfes 


C (i) Avertissemems frophitiques d’Elie Marion..,, citfi par Calmeil, 
la foiii, etc., 1.11, Pi 290. 



2,88 


SYMPTOMATOLOGY 


differeiiles.... Tanl y a que, depuis irois mois et demi, je ue 
suis jamais sans avoir uii diable aupres de moi en exercicci Les 
choses eii soiit venues si avanl, que Dieu a permis, je pense 
pour mes p6ches, ce qu’on n’a peut-etre jamais vu en I’^glise, 
que, dans I’exercice de mon ministere, le diable passe du corps 
de la personne possedee, et venant dans le mien, m’assaut et 
me renverse, m’agile et me traverse visiblement, en me poss6- 
danl plusieurs heures comme un 6nergum6ne. Je ne saurais 
vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps, et 
comme cet esprit s’unit ayec le mien, sans m’oter ni la connais- 
sance ni la liberte de mon ame, en se faisant neanmoins comme 
un autre moi-mSme, et comme si j’avais deux ames, dont I’une 
esl depossed^e de son corps, de 1’usage de ses organes, et se 
tient a quartier en voyant faire celle qui s’y esl introduite. Les 
deux esprits se combattcnt dans un meme champ, qui est le 
corps, et Tame est comme partagee; selon uue partie de spi, 
elle est le sujel des impressions diaboliques; et, selon I’autre, 
des mouvements qui lui sent propres, ou que Dieu lui donne. 
En meme temps, je sens une grande paix sous le bon plaisir de 
Dieu, et sans connaitre comme vient une rage extreme et aver¬ 
sion de lui, qui produit conime des impfituosiies pour-s’en sepa- 
rer, qui elonnent ceux qui les voient, et en meme temps une 
grande joie et douceur; et, d’autre part, une tristesse qui se 
produit par des lamenialions et cris semblables a ceux des de¬ 
mons. Je sens I’dtat de damnation et I’apprShende, et me sens 
comme perce des pointes du dese.spoir en cette ame ^trang^re, 
qui me semble miennc; et I’aulre ame, qui se trouve en pleine 
couhance, se moque de tels sentiments, et maudit en loute 
liberty celui qui les cause; voire je sens que les memes cris qui 
sortent de ma bouche vienneut egalemeut de ces deux ames, et 
suis en peine de disceruer si c’est I’allfigresse qui les produit ou 
la fureur extreme qui me reraplit.... J’ai peu d’op6ralions 
libres: quandje veux parler, on m’arrete la parole; a la messe, 
je suis an-etS tout court; a table, je ne puis porter le morceau 



DE LA FOLIE. 


^ la bouclie; ci la confession, je m’oublie tout h coup de mes 
pecb6s, et je sens le diable aller el venir chez mOi corame en sa 
niaison.... (1). » 

Les illusions da sentiment dans la folie ont 6te g§n6ralement 
confoudues par les auteurs avec les ballucinations. 

« Souvent, dit M. Lelut, les hallucinfis de I’oule... entendent 
leurs id6es s’exprinier malgre eux, par I’effet d’une puissance 
qui n’est pas eux et qui agit sur eux h distance. On leur arra- 
che, disent-ils, leurs propres idfies; on leur en arracbe ni§me 
qui ne leur appartiennent pas et qu’on leur impose de force. 
Dans Tune et I’autre circonstance, on les coniraint i parler 
mentalement, puis & voix basse, enfin, a voix haute. Tout a 
I’heure ils entendaient dcs paroles qui n’utaient pas prononcdes 
par eux, maintenant ils en entendent qu’ils prononcent eux- 
meraes, mais qui pourtant ne sont pas le resultat de leur vo- 
lonte, et qu’ils attribuent a Taction d’une volontd 6tran- 
gere (2). » 

Leuiet toutefois avait d^Jii distingue des hallucinations les 
produits de « cette sorte d’exaltation d’esprit avec dissociation 
cntre les pensees et le moi, » qu’il designait sous les noms d’/n- 
spiratims passives^ et qui me paraissent devoir etre rattaches li 
Tillusion du sentiment. 

Une alidn6e epileptique croit avoir des conversations avec le 
bon Dieu et la bonne Yierge, Dans le cours d’uu interrogatoire 
que le mMecin lui faisait subir, elle Ini dit: « Tenez, voil^ le 
bon Dieu qui me parle. — Tu ne vas pas manquer de te bien 
porter; tu souffres; il y a des jours ou tu ne veux pas boire ni 
manger, tu voudrais mourirde faim. — Oni, mon p6re. —Tu 
ne mourrais pas, tu soulTrirais davantage; dans le jour de la 
bonte, tu dois t’en aller. —Oui, mon p6re. Et, s’adressant au 
mMecin : Je pense que c’est pour le jour de la Toussaint. — 


(11 Histoire des diablesde Loudun,p. 218, 219, 220, 221.^ 

(2) Lelut, CAmulelte de Pascal, p, 92, 93. 

.VNNAL. MED.-psYCii. 2' serlo, t. HI. Avril 1851. 8, 19 



290 SYMPTOMATOLOGIE DE EA FOLIE. 

Ne ciois pas cela, lu seras surprise, on ne te dira pas le jour; 
dis cl la soeur Marie qu’uiie procession viendra te chercher. — 
Votre sainlevolonie soitfaite, monpere.etc.» En faisant parler 
Dieu, elle avail I’air inspire, son regard 6tait lourn6 vers le 
del; elle 6tait immobile, sa bonche seuleexprimait ses pens4es, 
sa parole avail le ton de la bienveiilunce. En r4poiidant k Dieu, 
on la yoyait soumise et resign4e(l). 

Gette observation, queLeuret a invoquee commc 4minemmenl 
prppre li faire appr4cier la nature de I’inspiralion passive, olTre, 
en efifet, un curieux exemple de cette espece d’illusions du sen¬ 
timent qui faisait autrefois les 4nergumencs et les poss4d4s, el 
qui joue un role analogue dans le ddlire des th4omanes et d4- 
monomaniaques modernes. 


tt) Leuret, Fragm., p. 292,293. 



Medecine legale. 


RAPPORTS MEDICO-LEGAPX, 


III. le D' £. 

pirecleur-nK'decin en chef de I'asile public dea alidiies de I,oir-e(4:hcr. 


1° Coups et blessures Tolontaires. 

Nous soussignSs, docteurs en mddecine, mddecins de I’Hdtel- 
Dieu et de la prison , et directeurTinfidecin dc I’asile public d’alidn^s 
du ddpartement de Loir-et-Gher, commis par ordonnance de M. le 
juge d’instruclion prbs le tribunal de premiiire instance de Blois cn 
date du -22 octobre dernier, h I’effet de constater I’dtat mental du 
nommd J... Eugfene, ddtenu a la maison d’arret de cette ville sous 
I’inculpalion de coups et blessures voloniaires sur la pcrsonne de sa 
femme, nous sommes transportds & ladile maison d’arrclt pour y 
remplir la mission qui nous a etd conlide. De I’examen attentif au- 
quel nous nous sommes livrds en puisant 5 la triple source des inter- 
rogaloires subis par cet individu, du temoignage dc sa femme et de 
la notoridte publique, nous avons dcduit le rapport suivant : 

Le sieur J... Eugime est un homme de trente-ncuf ans, d'un tem¬ 
perament nervoso-sanguin, d’une constitution assez forte. Le .sys- 
teme musculaire est raoyennement developpe, et nous parait tirer 
toute sa force bien plus de I’influx nerveux predominant que de 
ce developpement lui-merae. La taillc est moyenne, les clieveux gri- 
sonnants et coupes courts, le front haut et large; les yeux chSiains 
presenlent une animation extraordinaire et traduisent, ain.si que le 
reste de la physionomie, Texcessive mobilite d’idees et d’impressions 
qui parait normalement caracteriser le moral de cet individu ; on 
y,voU predominer toutefois un air de sullisance et de contenteraent 
de soi-meme que confirment d’ailleurs et expliquent un caracifere 
vantard et fanfaron, et une preoccupation a pen pros exclusive du 
moi. La parole est vive, facile, accentuee, et parait loujours etudiee, 
comme recitec. Par le ton de sa voix, par la tournure de ses phrases 
et surtout par ses gesteset poses, 11 dramatise toutes ses narrations, et 



292 MEDECINE LEGALE. 

scmble loujours viser & iiii effet ih^airal. II ne manque pas (I’inlclli- 
gence, mais cette facull^, d’ailleiirs siiperficiellc, est facile a ddvier; 
il siiffit de la raoindre excitation pour prodiiire ia deviation intcilec- 
liielle, et partant Ic ddlire; le jugemcnt est defeclueux, le raisonne- 
ment tourne au sopliisme, il n’est pas d’excentricitds ou d’extrava- 
gances qui ne rcqoiventde son interpretation tine appai encede raison. 
L’iinagination est ddraglge, ardenle, imptitueuse, et ccpendant pa- 
rait fitre la settle bonssole de cet organisme. La sensibilite est vive, 
niais, comme rintclligcnce, superficielle! J... se passionne avec une 
facilitd extrfime, mais le sentiment est sans profondeiir, et riiagit aiis- 
sitOt sur ^intelligence qui s’exalte solidaircmeni. Il parait impossible i 
cel Individu d’aborder tin sujct politique ou religieux, par exemple, 
sans s’cxaller cn quclque sorte jusqu'au ddlire. il nous a tilti donne 
de nous cn convaincre dans un de nos interrogatoires, oft nous 
avons vu J... s’animcr graduellement jusqu’a Tcxallation la plus com- 
plfete sans 6tre cependant excitce par un conlradictcur, cn parlant du 
Christ par digression sur un r^cit qui lui Etait demand^. On ne sau- 
rail, nous le croyons, se represcnier autrement le type du fanaiique; 
et dans une organisation de cette nature, la volontd se mettant au 
service de rinlelligence, qui, elle, s’exalle par reaction sur le senti¬ 
ment, ridde il peine dmise est aussilOt iraduile en acte, et le bras 
s’arme alors avec une dgale facilitd pour une Saint-Barlhdlemy ou un 
massacre politique. J... a offert dans ces derniferes anndes la demons¬ 
tration la plus compldle de cette assertion. Habitant Paris lorsque 
dclata la rdvolution de fdvrier, on le voit aussildt sorlir de I’lidpital 
oh il se faisait trailer pour une affection de la peau conniie sous le 
nom de lichen, sc rendrc en hate sur le iheiitredes dvdnements, 
et prendre tout de suite assez d’inlluence pour dtre mis 5 la tete de 
deux ou irois cents individus, soites de sectaires avec lesqtiels il cher- 
che, lui aussi, h exercer une pression sur le gouvernement d’alors. 

Il raconte lui-mdmo avec une complaisance vaniteuse, et comme 
si en ccla il avail sauve la France, comment il a pris part a la 
substitution de la lance au coq gaulois dans la hampe du drapeau 
de la rdpublique. On le voit ensuite dans les clubs, s’agiier, se dd- 
mener et viser toujonrs a des elfets oratoires. Plus tard il est ren- 
voyd de la compagnie d’artillerie de la garde nationale de Blois, 
pour un fait que nous croyons devoir reproduire parce qu’il peint 
son caractcre et sa tendance a se faire le champion de toutes les 
causes qual lui plaira d’embrasser, comme a saisir toutes les occa¬ 
sions de se mettre en avant et de sc poser en redresseur de torts. 
Un gdndral s’etait prdsenld avec son kepi et en peUte lenue a une 
revue de ia garde nationale. J... croit y voir une insultc pour cette 



COUPS ET CLESSUBES VOIONTAIRES. 293 

milice, et sort des rangs pour aller invectiver coutre ce gdnfiral. 
II raconte ensuite qiie, provoqud en duel par im garde national au 
sujet de ceile affaire, ii se serait rendu sur le terrain, et que lit son 
adversaire lui aurait, avant le combat, offert un petit pBtS qu’il jeta 
loin de lui, raais qui, rarapssd ensuite, fut analyse par iff. Tulard, 
et offrit des traces Svidentes de poison. Nous ne savons jusqu’J quel 
point ce rdcit est fondd; toujours est-il que J... manifeste et a mani- 
festd souvent par ses actions et par ses paroles la crainte d’etre em- 
poisonnd. 11 lui arrivait assez souvent, nous a-t-on dit, de jeter 
certains aliments, cei taines boissons, sous le prdtexle qu’ils pouvaieiit 
dtre empoisonnds. 11 vivait alors dans un dtat de ddfiance et de soup- 
Qonneuses inquietudes qui n’a fait, dans ces derniers temps, que 
s’accroltre. Tout lui portait ombrage; il voyait partout des ennemis 
politiques ou des espions a la solde de ses ennemis, et ses soupqons se 
portaient quelqucfois sur quelques lines des personnes qui frequen- 
taient son cafd. « Tiens, « disait-il parfois i sa femme, « tu vois bien 
cet individu, c’est un de mes ennemis politiques; encore un que je 
feraidanser sur la ficelle. » II dit mdme un jouri Tun de nous que 
Tacharnement des cinq partis politiques animds contre lui allait 
jusquli faire aboyer des ebiens sur son passage. On nous assure en¬ 
core qu’il parlait souvent et vocifdrait seul dans sa chambre, que 
tout en ddblatdrant contre les prdtres, il paraissait cependant imbu 
d’iddes religieuses, qu’il achetait souvent des images du Christ , et 
qu’il cn avait colld sur la muraille aupres de son lit. 

Tons les temoignages que nous avoirs pu recueillir sur J... s’ac- 
cordent & le presenter comme abusant des liqueurs fortes, et plus 
particuliferement de Tabsinthe; il avait toujours h son clievet un 
carafon d’eau-de-vie. 

J... oppose a Tunanimite de ces temoignages la dendgation la 
plus formelle. Mais cette ddnegation est si cssentiellement contralre 
il la .vdrite la mieux ddmontree, qn’elle suflit a discrediter toutes ses 
autres assertions. J... buvait done sinon beaucoup, du moins sou¬ 
vent. Il s’entretenait ainsi dans un dtat d’excitation continue qui 
ajoutait incessamment au developpement de ses tendances natu- 
relies, et il devait siiffire alors du motif le plus futile, de la 
raoindre contradiction, pour tourner cette exaltation en fureur veri¬ 
table. 

L’experience a demontre que cette manifere d’user des alcooliques 
est bien plus propre a developpcr Talienation menlale connue sous 
le nomde delirium tremens, que Tingeslion intermittente etimme- 
diatement portee a des doses telles que Tivresse s’ensuive necessai- 
rement, celle-ci consliluant tine sorle de phenotnenc critique agis- 




sant comme tine ddtente sur une innervation en excfes. Get abus 
des alcooliques est aiijoiird’hui, chez J, .., tout & ia fois cause et 
effet. II parait, en effet, avoir eveilie cet entralnement S boire, cette 
soil inextinguible qui caracterisent la dipsomanie, qui, elle, tend 
■incessamnient ii produireet ii enlretenir I’exaltalion. II n’est pas jus- 
qu’i I’affection cutanee dont cet individu est atteint depuis plusieurs 
•aundes et poiir laquelle il est alie plusieurs fois se faire trailer I 
riidpital Saint-Louis, qui nc tende h confirmer nos assertions, cette 
affection se rencoiitrant le plus ordinairement chez des individus 
qui se livrent babiluellement J des exc&s alcooliques. II ne peut 
done, i cet egard, rester auciin doute dans I’esprit. 11 n’est pas 
moins demonire ii nos yeux que J..., par sa vie irreguliSre et dds- 
ordonnee, a dd compromeltre son avoir et sans doute celui de sa 
femme; que ce desordre de conduite, aussi bien que des demandes 
Teiterees d’argent et le refus qui leur etait oppose, ont diidevelopper 
et entretenir une irritation reciproque, source inevitable de querelles 
doniestiques qui explique, sans les justifier, les sevices exereds 
par J.;. centre sa femme. II rdsulte, en effet, dn procfes-verbal du 
commissaire de police et de la declaration demadame J..., appuyde 
sur le tdmoignage de plusieurs personnes dignes de foi, que son 
mari se livre incessamment a des actes de brutalitd et de violence 
inouies envers elle et ses enfants. Plusieurs de ces aCles portent, en 
outre, un cachet d’obscdnild et d’exlravagance qui, rapprochd des 
autres commdmoratifs connus, laisse planer de graves soupQons 
d’alidnation menlale. Tanldt, en effet, il ddeouvre brutalement sa 
femme et ses enfants lorsqu’ils sent au lit et leur jelte de I’eau sur 
le corps; tantdt il se met nu devant eux et se livre i toutes sortes 
d’obscdnites. La, violence, enfin, dans les derniers temps, parait 
avoir pris le caraetdre de la fureur avec tendance a I’homiCide par 
strangulation. Il a bien fallu que I’exaltation revdtlt en ce moment 
Un caracldre insolite, pour que I’ageni de police envoyd immddiate- 
menlddclare dansle procds-verbal que « I’exaspdration ressemblait 
» a de la folie et en avail m6me tout le caraetdre. » « Ayant inter- 
» pelld rinculpd, » esi-it dit encore dans le mdme proeds-verbal, 
» il n’a rdpondu a nos questions que par des propos ddcousus et 
» vides de sens qui ddmontrent un ddrdglement de la raison trds 
» prononed et poussd, a I’egard de sa femme dont il parlait toujours, 
» jusqu’a la frdndsie, ne pouvant retirer aucune raison de cet indi- 
» vidu. » Ajoutons que I’exaltalion de J... pouvait devenir d’autant 
plus dangereuse qu’il a toujours dans sa ebambre des armes Char- 
gdes dont I’existence parait se Her a son etat de ddliance contre les 
ihimitids politiques aiixquelles il se croit exposd. Enfin, depuis son 



COUPS ET BLESSURES VOtONTAIRES. 295 

incarceration, I’inciilpe, ayant ete mande dans le cabinet du presi¬ 
dent par suite de la deniande en separation formee par sa femme, 
rentra dans son cliauffoir avec tons les signes de I’exaliation la 
moins equivoque, s’ecrianl, aprfes avoir mis un genou en terre : 
« Je suis un homme perdu, on veut ma mort. Fusillez-moi! Eh 
» joue! feu! u 

11 parait resulter, en outre, du teraoignage de plusieurs personnes 
que J... a produit sur elles I’impression d’un fou. Inierpelie par 
nous sur lous les fails qui lui sent attribues, it les interprfete et ex- 
plique de la manifere la plus liabile, et trouve le moyen de les pre¬ 
senter sous des couleurs qui sembleraient devoir les faire accepter, 

A la prolixite et 5 la diffusion de ses recits et it I’animation dra- 
matique dont il a ete parie plus haut, nous devons joindre une ten¬ 
dance presque irresistible a se jeter dans les digressions a perte de 
vue ; et, il en est, sous ce rapport, de ses volitions comme de ses 
idees, de ses actions comme de ses paroles. La narration qu’il nous 
fait lui-meme d’une sortie de chez lui dnns un butbien determine, 
mais dont il se laisse dislraire en route par un motif vraiment fri- 
vole, nous offre un specimen exact de sa vie presque entifere. Un 
rien suflit pour I’ecarter du sillon. II existe, chez cet individu, une 
tendance fatale aux fausses routes, si je puis ainsi dire, au deraille- 
raenl de lintelligence et de la volonte. 

Pour completer, enlin, I’examen auqUel nous nous sommes livres, 
nous avons dil nous enquerirdes circonstances hereditaires, et nous 
avons appris que le pere de J... avail absolument le m6me carac- 
ttre et le raCme penchant a Tabus des boissons alcooliques. C’eiait, 
dit-on, un homme violent, imperieux, ei; qui a compromis sa for¬ 
tune et celle de son fils au point de finir ses jours dans un hdpital. 
Un frferedeTinculpes’est brflie la cervelle; son etat mental presentait, 
d’ailleurs, certaines analogies' avec celiii de J... qui a epouse sa 
veuve. Violent, emporte, mefiant comme lui, il lui arrivait, dit-on, 
dans maint acefes de colfere, de tout casser, et son penchant & boire 
etait tel qu’il buvait a raeme la cannelle. J... a deux frferes dtablis S 
Paris, Tun comme dpicier, Tautre comme marchand de vih , dont 
le caraciere et les habitudes nous sont absolument inconnus. 

De tout ce qui precede.noiis croyons pouvoir conclure : 

r Que J... est hahituellemcnt et naturellcmenl dans tin etat 
d’exaltalion qui, si elie ne sufBt pas a caracteriser une alienation 
meulale proprement dile, constitue, du moins, le signe patent 
d’une predisposition A la folie, qu’il est permis de considerer comme 
heteditaire; 

2" Que cette exaltation est entretenue et excilde cliei cet individu 



296 MfiDEClNli LEGATE, 

pav l'abus r6ildrd elen quelque sorte permanent ties liqueurs alcoor 
liques pour lesqnelles J... parait sentircet entiainement irr&islible. 
qui caract^rise I’affeclion connue sous le nom de dipsomanie; 

3° Qn’il suflit d’une dose .nn peu plus forte de boisson alcoolique, 
de la, uioindre contraridld, de rdveil d’line passion quelconque et 
meine d’une simple contradiction, pour faire franchir & cette exal^- 
tation la limite qui la sdpare naturellement de ralidnation mentale; 

4*’ One I’etat mental qui en rdsulte lend a revetir.le caraclfere 
d’une fureur donimadame J..., ses enfants oil tout autre personne 
pourraient ^tre un jour les vicUmes. ■ : 

5° Que J... peut 6tre considere comme attcini d’une folie fnrieuse 
dclatant.par acces, et sous I’inlluence de causes auxquelles il serait 
impossible de le soustrajre si on d’abaiidonnail a lui-mfime ; 

6° Que cette forme d’alfcclion, entrainant un danger pour I’ordre 
public et la sdcnrite dcs personnes, nous parait ndcessiter la seques¬ 
tration d’ollice de cet individu dans un dtablissement specialemeiU 
consacre au traitement des affections nerveuses et mentalcs. 

Blois, 29 janvier 1851. 

Signe AVBRY, Ddfay el E. Billod, rapporteurs. 

Conformement aux conclusions de ce rapport, une ordonnance de 
non-lieu est rendue par le tribunal, et M. le prefei de Loir-et-Cher 
ordqnne le placement de J... i I’asile des alidnes de Blois. 


9° Tentative d'assassinat. 

Le 6 janvier 18f|9, en plein jour, un homme poste sur la lisifere 
d’un bois, el dont la figure dtait uoircie par dii charbon, lirait, mais 
sans I’altcindre, un coup de pislolct sur un propridlaire de Chateau- 
vieux (Loir-et-Clier) dont il dtait le fermier, et a qui les bruits du 
village attribuaienl des rapports avec sa femme. L’auleur de cette 
tentative, arrgid presque en flagrant debt, ayant donne lieu, par 
les circonstances m6mes du crime et par des manifestations ultd- 
rieures, de suspecier son etat mental, des mtSdecins furcnt commis, 
qui prdsentferent le rapport suivant: 

Nous soussignds, docteurs en mddecine, mddecin en chefde I’Hd- 
tel-Dieu et dirccteur-mddecin de I’asile public d’alidnes de Blois, 
commis par ordonnance de M. le juge d’instruction prfes le tribunal 
de premifere instance, en date du 22 septembre 1849, a I’eiTet de 



TENTATIVE D’aSSASSINAT. 


297 


constater l’<5tal menial dii nommd David (Denis), inculp^ de tenlative 
d'assassinat, et transf^rd de la maison d’anfit i) I’asile des alidn^s, 
le 5 fevrier dernier, d’aprfes les conclusions d’un rapport dressy par 
les docteurs Desparanches, Aiibry et Mirier, en date du Sdiinieme 
mois, avons continue la mission confide a ccs irois mddecins, le 
docteur Desparanches dtanl mort et M. Mdrier ayant quilid Blois par 
suile d’une nomination a la place de mddecin dans un autre asite. 
L’observation de ce dernier, remontant a une dpoque ou I’affection 
prdsumde dtait dans toute sa pdriode d’acuitd et ovt les syraptbrnes 
devaient offrir leur sumnium d’intensitd, nous avons cru devoir nous 
appuyer, en les reproduisant, sur les documents recueillis par lui et 
consignds sur le regislre lenu dans I'dlablissement, conformdment ^ 
I’article 12 de la loi du 30 juin 1838, documents, d’ailleurs, dont 
nn de nous a pti vdrifier I’exactitude. 

« Jesoussignd, mddecin en chef, etc., etc., cerlifie que le nommd 
» David, qui, avanl son entrde dans I’dlablissement, paraissait dtre 
ji en proie ii des hallucinations de la vue, qui lui faisaient dire qu’il 
u voyait sans cesse des oiseaux qui passaient partout, par les fend- 
» tres, les portes, les murs, les plafonds, el pour venir se jeler sur 
» lui, pour venir lui arracher mdme les cheveux, pour lout empor- 
» ter, et qui, i son entrde dans la maison, ne rdpdtait autre chose 
» que ces mots : « Passe par Id, passe par Id; » ce qui se rappor- 
1) tail a son idde rdelle ou simulde, que des oiseaux passaient sans 
» cesse par Ii, refusant obstindment de dire aucune autre parole et 
» de rdpondre 4 aucune des questions qui lui dtaient adressdes, 
» criant sans cesse : Oh! oh I en levant les bras en Pair, se trouve 
» ddja dans un dial d’amdlioration trfes sensible. Alnsi ii parle trds 
» bien, rdpond A loules les questions qu’on lui fait avec beaucoupde 
» lucidiid et d’exactilnde, et rend exactement compte de lout ce qu’il 
» a dprouvd depuis quatre ou cinq ans qu’il est, dit-il, en proie a 
» line grande trislesse, par suite d’une accusation fausse, dit-il, por- 
» tde conlre lui, el par suite de I’idde de vengeance qui I’obsddait 
1) depuis celte dpoque sans qu’il puisse s’y souslraire, malgrd tous 
)i les efforts qu’il a fails dans ce but. Celte amdiioration rapide, et 
» pour ainsi dire instaniande dans son dtat mental, s'est produUe 
» subitement dans un bain el sous la douche oil je I’avais fait pla- 
» cer. J’estime, en consdquence, qu’il faut encore observer quelque 
I) temps cet individu avant de poiivoir siatiier sur son dial mental, 
» et qu’il y a lieu de le inaintenir dans I’asile. 

» Blois, le 6 fdvrier 1849. 


Signs MtSigiEp, 



MfeDECINE LEGALE. 


« Le 21 Kvrier, m6me Slat Jpeupefes qtie le 6. R^pond trts bien 
» A toutes les questions; de lemps en temps ciie encore : 'Oil! oh i 
» snrtout le matin en se r^veillant; remue les Ifevres comme s'il 
I) marmottalt des priferes; paralt avoir eu des hall iicinalions de Touie 
» et de la vue il y a quelques'jom-s, pendant la niiit, etraconte que 
» ces messieurs (11 vent designer le jnge de paix et les gcndarmesde 
» Saiht-Aignan qtii Pont arreie) sont venus le trouver et lui ontdit 
» qu’iV en avait pour cinq arts id et cinq ans en prison-, on bien 
» qii’j'i anrail la tete coupee, etc., etc.; 11 affirme avec beaucoup 
» d’encrgie que ceci est vrai; qu’il les a vus comme 11 me voit (ce 
» sorit ses propres expressions); qiiHls lui ont parle, qu'»7 leur a 
n parle; qu’ils lui ont (lit qti’ils reviendraient pour lui lire sa sen- 
» tence, el que tout serait fini alors, etc., etc. Du reste, cet honime 
» semble toujours'cn prole a une vive preoccupation et a une grande 
» tristesse; il ne parle jamais que pour repondre aux questions qui 
» lui sont adressees; remue constamment les Ifevres commes’il priait 
» on parlait bas, et affirme qu’il ne dit rien. De lemps en temps il 
» 16ve les bras en Pair en criant: Oh ! oli! puis dit: « Je suis un hom- 
» me perdu! je suis un homme perdu! Mes pauvres enfants! mes 
» pauvres freres! je n’oserai plus jamais retourner aupays! » Lors- 
» qu’on lui parle de Paction qu’il a commise, son ddsespoir, ses cris 
» et ses mouvements des bras semblent rcdoubler; il pleure et dit: 
« Je suis perdu, je suis un homme perdu! Il await mieuxvaluque 
V je me tue moi-meme, il vaudrail mieux que je sois mart! Mes 
» pauvres enfants! oh! oh! n Puis lorsqu’on lui demande pourquoi il 
» a fait cette mauvaise action, il dit: n Ge sont les mauvais conseils, 
B c’est ce mauvais garqon qui m’a conseilie cela. C’^tait plus fortque 
» moi; depuis quatre a cinq ans, ca me tourraentait. J’avais beau 
» chasser cela, qa revenait toujours. J’avais voulu quitter le pays a 
» cause de cela. » D’aulres fois, lorsqu’on lui demande pourquoi ii 
it crie ; Oh! oh! pourquoi il Ifeve les bras en Pair et remue les Ibvres 
» sans cesse comme s’il parlait tout bas, il dit: « Je ne sais pas ce 
» que c’est, raais pa m’enleve malgre moi, pa me surmonte; je ne le 
» fais pas exprfes. Qa se passera peut-Ctre, » ajoute- t-il. Lorsque je 
» lui dis que je vais le faire mettre au bain pour le gudrirde toutes 
» ces imaginations, ces chimferes, ces visions qiii letourmentent, ces 
» oiseanx qni viennent le trouver, etc. : n (?a se passera plus tard, 
»ditdi, faut'attendre, mon bon monsieur; pa ne peut se passer 
» comme pa tout d’un coup, depuis si longtemps que pa me Went; pa 
» se passera petit d petit, faut attendre et ne pasmedonner de bain 
>i aujourd’hui; nousverronsla semaine prochaine. » En un mot, il 
« paralt avoir grand’peur du bain, et cette menace de le mettre au 



TENTATIVE d’ASSASSINAT. 


299 


» bain suffit souvent pour Ini rendre plus de calme. II mange, tra- 
» vaille bien, dort une bonne partie de ia nuit; ce n’est qne le ma- 
I) tin qu’il crie : Oh ! oh! et pretend ne pas le faire exprfes, et'ne plus 
» s’en souvenir un instant aprfes. 11 demande instamment du travail 
» pour se dissiper, se distraire, dit-il. Et en effet, au travail, ils’en 
I) acquitte parfaiteraent bien, et se met a toutes sortes d’ouvrages 
» des champs et de I’int^rieur avec la plus grande adresse et la plus 
1) complete luddite. 

» Mars. —Mieux aujourd’hui. Travaille, mange, dort trfes bien, 
» et ne Ifeve plus les brasni les mains en criant; mais, la huit, voit 
» et emend encore ces messieurs, dit-il. 

» Avril. — Tout li fait bien depuis une qulnzaine de jours. Ne 
» voit et n’entend plus rien du tout, ni la nuit, ni le jour; raisonne 
» trfes bien, travaille de mfime et ne se plaint de rien, que d’avoir 
» qnelquefois mal & la tSte, des lourdines, dit-il; et si ce n’efait, 
» dit-il encore, I’ennui, la tristesse qu’il eprouve i cause de ses en- 
j> fants, se trouverait tres bien id. 

n Mai. — David, aprSs avoir etS quelques jours inquiet et tour- 
» ment4 par I’id^e qu’il dtait arrive tm malheur, une mart dans sa 
» famille, se trouve aujourd’hui beaucoup mieux, et a dt4 tranquil- 
» lis^ {iar une lettre reque de son pays oCi on lui annonce que tout 
>1 va bien. » 

Tel 6tait I’^tat de David quand M. Mirier quitta Tdtablissement. 
Son successeur, I’un des deux soussign^s, n’a pas pu ajonter beau- 
coup i cette observation. Toutefois, ayant examine le pr^venu dans 
une phase nouvelle de I’affection mentale dont il est supposd atteint, 
il croit devoir, en en appelant au t^moignage et au jugement deson 
confrJrej s’efforcer de raettre son observation propre en rapport avec 
celle de son pr^ddcesseur, alin d’assurer aux conclusions de ce rap¬ 
port toute la force et la valcur qu’ou est en droit d’en attendre. 

David est un homme de quarantc-cinq ans, d’tin temperament 
nerveux et sanguin, d’une bonne constitution. Sa taille est petite, 
mais bien prise; sa physionomie est assez intelligente, mais elle porte 
I’empreinte d’un dlat de meiancolie sombre qu’attcstent surtout un 
froncement habituel des sourcils, un plissement du front et une fixite 
du regard impossibles a feindre avec une perseverance aussi soute- 
nue. L’expression de ce visage est telle, qu’tin medecin alieniste 
croit d’abord y rcconnaltre le cachet de la predisposition J la folie, 
si ce n’est de la folie elle-meme. David he salt ni lire ni ecrire, mais 
il est intelligent, de cette intelligence toutefois propre a la plupart 
des intlividus predisposes a I’alienation mentale et caracterisee par 
riiabitude de suivre invariablcment le cours de ses propres idees, ne 




300 M£D£C1N£ 1.£GAI,£. 

rdpondant en quelque sorte qa’Ji ses propres pensdes, et scmblatil, 
dans loute conversation, ne point entendre les paroles de I’interlocu- 
teur, qni ne font, pour ainsi dire,' que I’effleurer. J’ajoute que le 
degrd de cette intelligence, aussi bicn que son degrd de culture, 
excluent toute idde de simulation. Cette simulation exigerait, en ef- 
fet, de Idles connaissances en mddecine mentale, qu’elle serait a 
peine possible pour un horame de Part. Le symptOme qui a predo- 
mind dans cette forme d’alidnation mentale est Phallucination, et 
c’esl un fait psychologique qui ddpasse la portion de cette intelli¬ 
gence. La marche de cette affection, qni est propre h un certain 
nombre de folies, n'’exclue pas moins Pidde de toute simulation. 

Appeld & s’expliquer sur le crime dont il est accusd, il excipe 
constamment d’un trouble de la raison qui Paurait entraind irrdsis- 
tiblement li le commetlre, etqui dtait produit et entretenu chez lui 

par plusieurs motifs d’irritation contre M. D. Telles seraient 

les relations de ce dernier avec sa femme, relations devenues notoi- 
res dans le pays, et qui lui auraient attird quelques moqueries ainsi 
que quelques scfenes ddsagrdables de la part de la domestique de 

M. D., excitde par la jalousie; telle serait encore une fausse 

accusation de la part dudit M. D.d’avoir coupd des arbrcs. Le 

trouble menial dont parle David, et qui a offert son maximum d’in- 
tensitd dans les premiers temps de son sdjour a Pasile, a presque en- 
tiferement cessd. Toulefois cet inilividu olfre encore, sinon tons les 
sympldmes d’une alidnation mentale bien caractdrisde, du moins 
tons les signcs de la prddisposition. Outre lescaractferes sur lesqucis 
il a ddj& dtd insisld, on pent signaler, entre autres signes, une grande 
taciturnitd, une expression habituelle de mdlancolie et Phabitude de 
parler seul. Cette circonstance a did main.tes fois observde par les re- 
ligieuses et les infirraiers, ainsi que par les soussignds, dans des mo¬ 
ments oil le malade ne poiivaii supposer quMlfiltPobjet d’une atten¬ 
tion quelconqiic. II n’a point perdu d’ailleurs le ressentiment des 
injures subies, mais elles ne lui troublent plus la raison, et il secroil 
assez silr de lui pour ne pas recommencer. Cependant sou expres¬ 
sion en cela parait ddpasser sa pensde, car il hdsilerail, dit-il, a re- 
tourner dans son pays, et il prefdrerail aller ailleurs. Du reste, ainsi 
que Pont constatd les premiers experts, David accomplit rdguliere- 
ment et avec intelligence tons les actes de la vie ordinaire. Ses nuils 
sont bonnes,son sommeil est calme, loules ses fonctions s’executent 
normalement. 11 est d’uue douceur et d’une dociiitd extremes. C’est 
un des meilleurs travailleurs de Pasile. 

Tons les renseignements qui nous ont dtd fournis par plusieurs 
pefsonnes s’accordent a le faire considdrer comme offrant depuis 





TENTATIVE D’INCENDIE. 801 

longtemps un ^tal mental suspect. Son air sombre et m61ancolique 
avail snrtont frappd. On le'yoyaitsoiiventparlerseuldanslesvignes. 
11 faisait aussi des achats de terrain sans proportion avec son dtatde 
fortune. Je rappellerai enfin que les premiers experts, sans vouloir 
se prononcer d’une maniere definitive sur I’etat mental de David, 
consideraient ccpendani comme possible et mfime assez probable 
line alienation mentale soil partielle, soil generale, ainsi que cela 
resulie de la premiere phrase des conclusions. 

De tout ce qni precede nous croyons pouvoir conchire : 

1° Que David etait vraisemblablement dans un etat d’aiienation 
mentale lorsqn'jl acommis la tentative d’assassinat donl il est accuse; 

2° Que cette alienation mentale, caracteiisee par des hallucina¬ 
tions de la vue el de route, et par un trouble paiTiel de I’intelligence, 
de la scnsibilite et de la volonie, add entrainer une perte dn libre 
arbitre; 

3° Qu’elle ne nous parali pas avoir eie simuMe; 

U° One cet etat s’est nolablcment ameiiore soitsousl’influencedu 
regime de la maison, soil par reflet de I’eioignemcnt des personnes, 
des lieux et des circonstances qui ont provoque et qui entrctenaient 
le trouble des facultes alfectives et inlellectuelles. mat's qu'il y a loin 
de cette amelioration a tine gverison complete, et que David ne peut 
pas encore €ti e rendu sans danger & la societe et e sa famille, 

Blois, 1C oclobre 1849. 

E. Billod, rapporteur. 

Conformement aux conclusions de ce rapport, une ordonnancede 
non-lieu est rendue par le tribunal. Quelques mois apres, la gueri- 
son de David ni’ayant paru complete, je deraande la sortie, qui a 
lieu le lit mars 1850. 

8° Teiitative d’iiicendle. 

Dans le cotirs dit mois d’aodt 1849, le feu se manifestait dans un 
bois appartenant 5 MM. Manchet et Morin, commune de Monthon 
(Loir-et-Cher). One vachfere au service de I’un des propri^laires, 
qui avail cHd vue dans I’attilude d’une personne soufflant du feu, 
ful I’objet d’une instruction minuiieuse de laquelle il r^sulta qu’elle 
dtait I’auteur dn crime, mais qu’elle avail pu agir, vu son dtat d’idio- 
tisme,sans avoir le sentiment de sa faule. C’est cette fllle qui fait le 
sujet du rapport suivant. 

Je soussign^, doctenr en mddecine de la Faculid de Paris, mddecin 



302 


m£degine legale. 


en chef et direcieur de I’asile public d’alidn^s de Blois, coiiunis par 
une ordonnance de M. le juge d’instruction prfes le tribunal civil 
de premifere instance, en dale du , i I’effet 

de visiter la noinmde JViane-Louise, fille naturelle, ddtenue 
la maison d’arret, sous I’inculpation d’incendie volontaire de bois 
taillis sur pied, et de conslater son dtat mental, me suis trans- 
portd deux fois ii ladiie maison afin de procdder ^ cet examen. 
Mais I’inculpte, dans chacune de ces deux vacations, n’ayant rd- 
pondu a notre interrogatoire que par des pleurs ou des apparences 
de pleurs, des sanglots, des phrases _entrecoupees, contradictoires 
et sans nuf rapport avec les questions qui ini dtaient adressdes et 
auxquelles elle s’obslinait invinciblement h nepas vouloir idpondre ; 
ces manifestations ne ppuvant fitre des ^Idments de conviction suiii- 
sants pour que je pusse me prononcer en connaissance de cause 
dansle rapport qui m’a dtd demands, cette femme, dont IMtal mental 
m’a paru suspect, a i.\.i transfdrde, d’aprfes mon avis et sur la demande 
de^M. le procureur de la idpublique, 41’asile des alidnds, afm d’etre 
soumise & une observation de tous les instants qui permit, si cela 
dtait possible, de prendre en defautla resolution de simuler, et alin 
aussi de lui appliquer I’ensemble des moyens moraux usiids dans 
ces etablissements pour surmonler cette obstination S ne pas vouloir 
rdpondre. De I’examen auquel je me suis livrd depuis I’admission de 
I’inculpee dans notre etablissenient, aussi bien que des divers inler- 
rogatoires que je lui ai fait subir, soit a la maison d’arrfit, soit i 
I’asile des alito^s, j’ai pu ddduire ce qui suit : 

Marie-Louise, fille naturelle, nee a Limeray (Loir-et-Clier), Sg^e 
de vingt-cinq ans, est une grosse fille de campagne, de petite taille, 
aux yeux bleus et perils exprimant I’astuce, a la face ronde, bouffie 
etinintelligente, d’un tempdramenl lympliatique, d’une constitution 
assez robuste, mais d’une nature lente et molle. Cette fille a exerc6, 
depuis dix ans, I’etat de domestique, et specialement de vachfere, 
dans plusieurs maisons, et en dernier lieu chez M. Morin , dans les 
boisduquel elle a commis le d^lit d’incendie volontaire et chez qui 
elle n’dtait que depuis dix-huit jours. Les divers tdmoignages qui 
ont did recueillis s’accordent a la faire considdrer comrae fuible d’es- 
prit, mais comme ofi'rant uii certain enteiement de caractfere; au de- 
menrant, ayant assez convenablement fait son service dans mules 
les maisons ou elle a eld employde. 11 ii’exisie dans la famille aucun 
alidnd, idiqt ou dpilcptique. L’intelligence est irfes bornde, el pour peu 
que les iuslincls soient dnergiques, la raison doit dtre impuissante it 
ieur oppose!’ un frein. Le fibre arbitre tient h si peu dans ces natures 
ininlelligentes et fortement instinclives, que le plus simple trouble 



TENTATIVE D’INCENDIE. 


303 


occasioniifi par line passion pent enlrainev sa peiTe. Les raanifesla- 
lions de cetie fille sont particiilifirement instinclives , irraisonndes. 
Celte figure ininielligente expriine cependant la ruse ; nous la ver- 
rons, par excmple, tout a I’lieure conduire, 11 cst vrai, li la dissimu¬ 
lation la plus opiniatre, mais aussi a des contradic.jions lellement 
flagrantes et rapproch^es, qu’elle pourrait paraltre en diifaut. L’ubsti- 
naiion 4 ne pas rdpondre 4 nos questions, ou 4 n’y riipondre que 
par des meiisonges si dvidenis, nous prouve bien le caractere plus 
inslinclif qu’iutelligent de cetie ruse. Marie-Louise ne salt ni lire ni 
dcrire; son dducation a dd dire aussi ndgligee que son instruction; 
il est douteux que Ton ait cherchd 4 developper cbez elle par la 
parole ou par I’exemple des principes sullisanis de religion et de 
morale. Gependaut elle allait 4 confesse et communiait une fois Pan, 
4 P4ques; sa mere affirrae que I’annee dernibre elle n’a pas voulu 
communier, et que comrae elle I’engageait a le faire, elle repondit 
que ce n’diait pas son idee. Depuis son entrde dans I’dtablisscment, 
Marie-Louise a cessd de pleurer el de sangloier; elle rdpond 4 toutes 
les questions qu’on lui adresse, si ce n’est sur ce qui touche 4 son 
crime. Sur ce point sa dissimulation est toujours aussi obslinde, elle 
tourne toutes les questions, ou bien elle rdpond par ces mots : C’est 
■par betise, je suis faible d’esprit: d tout peohe misirioorde. Elle 
Iravaille convenablement; elle est d’ailleurs polie, douce et soumise, 
reconnait qu’elle se irouve avec des personnes qui n’ont plus leur 
bon sens, tandis qu’4 la prison les ddtenus avaient toute leur 
intelligence. Interrogde par les religieuses, elle finit par avouer en 
partie ce que je n’ai pu obienir compldtement que sous le robinet 
de la douche, aprds plusieurs tentatives infructueuses. H rdsulterait 
de ces aveux, que c’est la jalousie qui I’a conduite au crime dont elle 
est inculpde. Aimant son maltre sans k lui avoir fait savoir, elle se 
serait prise de jalousie pour une seconde domeslique, nommde 
Louise, que celui-ci lui prdfdrait; il paraltrait qu’en mettant le feu 
chez M. Morin elle avail pour double but de se yenger de celul-ci 4 
cause de sa prdfdrence pour Louise, et de faire accuser cetie dernidre. 

Appelde 4 s’expliquer sur le sens de cetie rdponse qui lui cst sou- 
vent dchappde : C’est la faute de ma mere,, elle avoue qu’elle vou- 
lait dire par 14 que sa mdre ne I’habillait pas comme les autres lilies 
de Mbnlrichard, et uotamment comme une voisine nommde Mo¬ 
reau, dont elle enviait ia belle toilette. Elle pense que si sa mdre lui 
eflt donnd de plus beaux habits, son maltre I’edt peut-etre aimde, et 
qu’alors elle n’edt pas mis le feu chez lui. Cette explication est vrai- 
semblable, et je ne ia donne cependant pas comme vraie, car les 
contradictions et les meusonges se sont lellement pressds dans les 



Medecine l6gale. 


rfiponses tie Marie-Loiiise, qu’il ne serait pas impossible que nous 
fussions encore one Tois les dupes de sa dissimulation et de son 
obstinaiion a ne pas dire la vSrit^; peut-6lre m6me ne dira-t-elle 
rien on dira-t-elle le conlraire an tribunal. Mais, je le rSp6te, sa 
derniere explication est trfes vraisemblable. L’homme, jOuet des pas¬ 
sions, devienl incendiaire par jalousie, par vengeance. Dansun md- 
nioire pnbliS dans les Annales d’hygiene publique el de medecine 
Ugale, Paris, 1833, t. X, p. 357, Marc rappdrte I’exemple d’une 
femme qiii mit le feu 5 une maison voiMne de la sienne, par jalousie 
pour une autre femme avec laquclle vivait son mail et par ven¬ 
geance pour les proprielaircs de la maison qui favorisaient cette in- 
conduite. Deux fliles, I’une Sgee de douze ans et I’autre de qnatorze, 
tomes deux servarites et m^coiilentes de leur position, ont incendid 
avant de quitter le service. Deux vachferes, I’une agee de douze ans 
et demi et I’autre de seize, deviennenl incendiaires pour quitter un 
metier qUi leur a^ait attird des reproclies et qu’elles detestaieiit. 
J’ajoute a ces arguments qtie Marie-Louise m’a jure qu’elle m’a- 
vait dit la vdriid; aprfes cctaveu, qui ne lui a dtd arrachd que 
par la crainte de la douche, Marie-Louise s’est sentie comme humi- 
lide et a fdpandu de vdritables larmes. Jusque-la, je I’ai dit, elle 
S’dtait obstinde a ne pas vouloir rdpondre 5 nos questions, ou si 
elle fdpondait, c’diait loiijours par des phrases comme celles-ci: 
J’ai eubien tort, fen suis Men fdchee,je vous demande Men ex¬ 
cuse ; c’est par faiblesse, c’est par betise, je suis pauvre d’esprit. 
Sa voix, en mdme temps, dtait larmoyante; onedt cru qu’elle pleu- 
rait, mais ses yeux dtaient secs, Pressde de rdpondre directement, 
ses fdponses se contredisaient coup sur coup. J’en cite pour exemple 
I’interrogatoire suivant : 

Savez-vous lire et dcrlre ? — Non. 

Savez-vous compter? — Non. 

Comment falsiez-vous alors pour recevoir votre paie? — C’esl 
ma mdre qui la recevait. 

lleconnaissez-vous cette pifece (je lui montrais une pldce de 50 cen¬ 
times)? — Non. Et celle-ci (10 centimes)? — Non. 

Comptez sur vos doigts ? — Je ne sais pas. 

Suspectant la vdriid de ces rdponses, je la pressai et la menaqai de 
la douche; elle me nomma alors les pitces qu’un instant avan tele 
m’avaitditne pas reconnaltre et elle me prouva qu’elle comptaitpas- 
sablement. La dissimulation est un systfeme suivi par I’inculpde, 
sinon avec intelligence, du moins avec une incontestable persdvd- 
rance. L’analyse psychologique la plus attentive ne permet de 
conslatdr qu’une faiblesse des facultds inlcllecluelles sans auctine 



tentative d’incendie. 


305 

trace de dilire. Cetie faiblesse mentale est sui- la limile.dc I’imbfi- 
cillitd ou pi’emier degrd de ridiotisme. Gelle des facullds la plus 
manifeslemenl oblit^r^e est le jugement. Le sens moral n’est qu’in- 
compldtement ddveloppd, la notion du juste et de I’injuste est trfes 
incomplfete el ne saurait tenir deyant le moindre trouble de rintelli- 
gence et de la.volontd. En supposant que celte faiblesse de l’intelli- 
gence impliquit encore un certain degre de libre arbitre, de libertd 
morale, elle a dd le perdre sous I’empire d’un instinct ^nergique 
dveillant une passion telle que la jalousie. L’instinct gfindslque de 
cette fille est assez d6velopp6 pour venir h I’appui de cette asser¬ 
tion et pour ddmontrer la vraisemblance de ses derniers aveux. 
La vue d’un homme d^veloppe chez elle celte lubricitd du regard 
qui, a un degrd plus elev^, caract^rise la nymphomanie. La fai¬ 
blesse de rintelligence est d’autant plus loin d’exclure I’dnergie 
des instincts que, par une sorte de loi physiologique, la vie instinc¬ 
tive est ordinalrement en raison inverse de la vie inlellectuelle. La 
satisfaction des instincts tend a devenir d’autant plus fougueuse et 
ddsordonnde que la raison ne leur fait pas contre-poids. L’intelli- 
gence est un antagoniste de I’instinct. 

Une autre question se prfisente ici. La ruse ne suppose-t-elle pas 
toujours I’intelligence, et comme nous avons admis que Marie-Louise 
avail dSploy^ une ruse obstin^e, ne s’ensuit-il pas qu’ellene saurait 
fitre consid^rde comme faible d’inielligence ? Nous avons d^jit r6- 
pondu k cette question en disant que la ruse, dans ce cas, fitait plus 
obstin^e qu’intelligente, bien plus du ressort de la volontd et de 
I’instinct que de I’inlelligence. 11 faut d’ailleurs ici dislinguer le but 
et les moyens. Pour I’appr^ciation du but il n’est pas besoin d’une 
forte dose d’intelligence; I’instinct de la conservation sulBt k peu 
prfes; il ne saurait en fitre ainsi pour les moyens: leur adiesse suppose 
toujours de I’intelligence; c’est ce que nous observons pour Marie- 
Louise. Elle saisit trfis bien le but de sa ruse, elle le poursuit avec 
persfivfirance, mais elle fichoue dans les moyens ; cette ruse est si 
grossifire qu’elle parait fitre en dfifaut. Nous croyons pouvoir la com¬ 
parer k celle de I’auiruche qui se croit abritfie centre les coups du 
chasseur lorsqu’elle a la tfite caclifie sous les ailes. Les contradictions 
sont flagrantes, le mensonge est fivident, les larraes sont feintes, les 
yeux sont secs. On sail d’ailleurs que la ruse est la principale prfioc- 
cupation de Thorame k I’fitat de nature. NoUs nous croyons done 
fondfis k penser que la ruse dfiployfie par Marie-Louise, loin de con- 
tredire la faiblesse intellectuelle, la prouverait au contraire. 

De tout ce qui prfiefide je crois pouvoir conclure; 

1° Que Marie-Louise n'a pas fitfi atteinte d’alifination mentale. 

ANMAI. MVD.-PSYCH. 2'sfirie,t. III. Avrit 1851, 9. SO 



306 MfiDECIIfE LfiGAtE. 

2“ Qu’elle offre cependant un degrt de faiblesse itttellectuelle qui 
touche au premier degra de I’idiotisme ou de I’imbdcillitd. 

3° , Qu’elle a vraisemblablement dtd conduite I comnlettt'e le crime 
dont elle est inculp^e, par une passion violente j la jalousie, dveillCe 
par un instinct gdhfoiqtte ddVeloppSi 

k° Que si cet dtat de faiblesse mentale et de passion be sufflsait pas 
pour la faire absoudre, attendu^ cepebdantj qtt’il supjposC Utt trouble 
momentand de I’intelligence et de la volOntd qui a dfl ibomentand- 
ment porter alteinte ab fibre arbitrej it doit fitre ati moins Cbnsiddrd 
comme une circonstance atldhuante. 

6°- Qu’il doit etre donnd suite A I’instruction, et qoe cettC eile doit 
etre remise enire les mains du parquCti 

Fait' a I’a’sile des alidnds de Blots, le ii ddcembre 18^,b. 

E. BiLIiOD* 

Pendant I’audience, la 611e Marle-Louise, par son aliltlide, itaf ses 
lafibes et ses sanglots el par son obsiinatiob a be pas rdpottdre, Ou 
a ne rdpondre que par des phrases sans rapport avec les questions 
^i luisont adressdes, a confirmd pleiiiement les asseftiohS dil fap- 
poVteuf qiii, appeld iui-mdme aux ddbatS, rerient et insiSte Stir ses 
conclusions. Adoptant sOti opinion, malgre les efforts dtl ministare 
public, le jury a ddclard la vachare de M. Morin non Coupable, et la 
cour a pronOncd son acquirement. 



REVUE FRAIVCAISE ET ETRAMERE. 

HEWE DES JOUBNAUX DE MEDECINE. 


jOtlRNAUX FRANCAIS. 

1851 (1" trimjv; 


Annies puMiqne et de m^decine legale. 

pe la fake instantanie considiree au ‘point de vue 'inidioo-judi- 
ciaire, par le docteur Ph. Boilead de Castelmau., 

Lu a I’Acadfemie du Gard; 

La folie instantanee, transitoire, temporaire, passagere, est un 
d&ordre mental qui se manifesie soiidainement, 5 I’instar de la side- 
ration dans les maladies somaiiquesi Le sujet est portej par I’effetde 
sa volontd suiJilement maladej 5 des actes automatiques qu’aucun 
antdrieur n’a fait prfivoir. 

A. Dans certains cas, I’acte regrettable n’est precfidg d’ancun rai- 
Bounement. ^ B. D’autres foisj il exists tin raisonnement^ Miais il 
pfeche par une ou plusieurs rfegles de Id logiqiie, quoique les autres 
soient rigoureusement suivies. ^ C. Quelquefois bn ne pent recon- 
naitre aucune predisposition 5 la folie. — D. D’aulres folsj la predis¬ 
position pent 6tre constatee. — E. Il n’est pas sans exemple que le 
sujet ait pressenti le malheur dont il est menace : il a lutte^ il a ap- 
peie 4 I’aidej et il s’est fait eloigner du lieu qui allait devenir ie 
theatre d’lme scene deplorable; — P. Dans d’autres casj il n’a pu 
etre secouru, et la force d’impulsion a triomphe de la conscience; 

Le premier acte de la folie pent 6tre un meurtre, el I’alienaiion 
suivre sa marche sous le type con tin u ou intermittent. 

Lorsque I’acte regrettable ou le meurtre est le seul acte d’alidna- 
tion, c’est la folie instantanie, temporaire, passagere oil transitoire 
(Hencke^ Marcj Cazaurieilh, etc.)j Celle qui va nous occuperjenrap- 
portantdes faits qui se rapprochent des categories que nous venottb 
d’enumdrer. 

Notohs', avant d’aller plus loin, qu’d cdtd de cette espace de folie; 
dn en irouve une atitfequi rend ie diagnostic dilBcile; 11 pent aril- 






308 REVDE FRAISgAISE ET £TRANG£RE. 

ver que la folie manifest^e api-fes le meurtre soil I’eUet dc la peur et 
du diSsespoir de celui qui s’en est rendu coupable. {Les aiiMs le- 
vantleScVursd’assises.elc.) ' ^ ‘ 

G’est par IMiude sirieuse des antecedents de I’accuse, de ceux de 
sa famille,- des circon jtances de I’aete, qne Ton trbuVera la distinction 
de ce genre de folie, et que le medecin et le juge constateront la 
diflerence de la folie et de la raison. 

Un jurisconsulte ceiebre, qu’on ne taxera pas d’indulgence, re- 
connalt la realite de la folie instantanee. « ilestdes fous, dit Bellard, 
que la nature a condamnes it la perte etefnelle de la raison, et d’au- 
tres qul ne la perdent qvfinstantaniment, par reifet d’une grande 
douleur, d’une grande surprise, ou de toute autre cause pareilie. II 
n’est de difference entre ces deux folies que celie de la dtirde; etce- 
luidontle ddsespoir tourne la tele pour quelques heures ou pour 
qufelqiteisjoiirs, est atissi compZefetnetif fou pendant soh action dpM- 
mfere que celui qui dblire pendant beaucdup d’anndes. Lorsque le 
maniaque a cause quelqiie grand malheur, I’enfermer, c’est justice 
et precaution; I’envoyer 5 I’echafaud, ce serait cruaute. » {Les alii^ 
nis devant les cours d’assises.) 

Batons-nous, au reste, de repeier avec Georget: « Si nous avons 
critique la chose jugbe, c’est uniquement dans I’interStde la verite 
et de la morale, etnullement pourblesser les intentions de qui que 
ce soit. » (Disc, med.-Ug. sur la folie.) 

Nous croyons, pour noire part, que I’examen puremcnt scientifi- 
qne d’une affaire criminelle n’est point de nature a porter atteinieau 
respect et a la soumission dus a !a chose jogee, puisque celte etude 
pent attirer sur le condamiie le benefice de la remise de sa peine 
(Art.SbdelaConstitution). 

Parmi les.auteurs qui se sont occupes d.’un sujet aussi deiicat, 
nous tronvons Marc, qui a fait un ouvrage ex professo sur la folie 
consideree dans .ses rapports avec les questions medico-judiciaires. 
« Ne rencontrons-nous pas, dit ce ceifebre medecin, dans la socieie, 
des personnes raisonnables et d’une grande moralite reconnue, qui 
avouent avoir ete, au moins une fois dans le cours de leur vie, sur¬ 
prises par un accfes d’extravagance et mgrae d’atrociie ? » 

Le docieur Marc ne craint pas de se citer en tgte de cette liste : il 
fut saisi de I’epouvantable desir de jeter a I’eau un jeune magon assis 
sur le parapet d’un pont. L’horreur de cette idee le fit eloigner avec 
promptitude. 

Talma, le ceifebre iragedien, avail eprouve la mgme propension. 
Le ceifebre professeur Lichtemberg avoue, dans ses observations sur 
Ini-mgme, qu’il irouvait souvent plaisirS reiiechir sur le moyen de 



JOUBNADX FRANQAIS. 


309 


priver telle ou telle autre personnede la vie, ou d'incendier, quoiqu’il 
n’edt jamais sdrieusement conqu le projet d’exficuter de semblables 
crimes. . 

Le littdrateiir D..., se irouvaiit devant un des beaux tableaux de 
Gdrard, fut saisi du d^sir tellement vif de crever la toile d’un coup 
de pied, qu’il fut oblige de tourner le dos au chef-d’oeuvre (Pariset, 
Marc)(i)., 

Le docteur Mchii {Memoire sur la monommie homicide) donue 
I’histoire d’une femme de la campagne, qui dtait accouchde depuis 
dix jours de son premier enfant, lorsqu’ayant les yeux Cx^s sur lui, 
elle se sentit subltement agit^e par le ddsir de I’dgorger. Cette idde la 
fit frdmlr; elle sortit aussitbt, afm de se soustraire 5 ce funeste pen¬ 
chant. Rentrde chez elle, elle dprouva la mgme impression. Cette 
femme s’dloigna de nouveau, et fit connaitre au curd le secret deses 
agitations (.4nnaiesd'%g'fene, t. XVI, p. 1/16). 

Dans ces faits, la voloutd a pu rester saine et triompher d’une im¬ 
pulsion brusque. En I’absence de cette condition, point de respon- 
sabilild morale. , : 

Pour qu’une action enlraine responsabilitd morale desonautetir, 
il faut une perception libre, une association fibre des idees qui rend 
possible rexauaen de chaque idde nouvellement survenue; il faut un 
balancement de I’impressionnabilitd et de la force d’apprdciaiion ou 
intelligence; il faut un balancement des diversesfacultdspsychiques, 
d’ou nalt une individualitd assez forte pour faire triompher, avecson 
assentiment, les iddes avec lesquelles elle a le plus d’afiinltd. Pour 
qu’il y ait libertd de perception, tous les organes de cette fonction 
doiyent 6tre exempts dVldsion. Pour qu’il y ait libre association des 
idees, il est indispensable que toutes puissent arriver en temps utile 
au sentiment commun. Si, par I’elTet de la lenteur de noire concep¬ 
tion, les iddes contraires n’arrivent pas it temps, il n’y a plus balan¬ 
cement harmonique : les acles qui en seront le rdsullat ne porteront 
pas le caractfere de ceux qui dmanent d’une raison saine, Une asso¬ 
ciation trop rapide de certaines iddes, une lesion des sens, I’indduca- 
tion, produisent le mdme rdsultat. 

, L’homme qui, tend 4 constituer une individuality forte doit .exer- 
cer son intelligence 4 saisir en mfime temps les mobiles contraires, 
pour s’habiluer aux combinaisons d’idyes qui doiveht produire des 
actes salutaires 4 la socidld et 4 lui-mSme (Groddeck). 

Tel est le but de I’dducation, cette puissance, 4 I’aide de laquelle 


(1) Ces fails sont tres communs, et nous en avons dit quelques mots 
dans an travail. A. B. oe B. 



310 REVUE FRANgAlSE ET ^TRANGtiRE. 

le moi rfegle j dirige les operations du sensorium ammme sur le* 
impressions. C’est elle qui dirige la combinaison des divers elements 
destines 4 developper des produits de I’ordre moral et intellectuel 
(Docteurs Groddeck, Renauldin, etc.)i 

G’est en partant de ces principes et avant de connaltre ces pas¬ 
sages qiie nous avions deflni I'education : I’ensemble des moyeos 
qui donnent la puissance de rdsister au crime et de se diriger dans 
I’ordfe dubien {Du systkne pinUencier, par le docteur B. de G..., 
Montpellier, 18Zi5). . : 

Revenons aux fails qui parlent plus haut et d’une maniere plus 
precise que les explications qui en ressortent. 

Les aulorites ne manqnent pas en faveur de la thfese que nou® 
soutenons touchant la folie instantanee. 

Les observations recueillies par les medecins Idgistes de nos jours 
ne laisseiit aucun doute sur I’existence de Cette manie de quelqnes 
instants, pendant lesquels des hommes qui n’ont jamais donne des 
preuves de folie, tout k coup compietement prives de leur raison, se 
portent aux jtlus dCplorables excfes. Ainsi s’exprime le savant redac- 
teurpn chef du Journal de midecine et de ohirurgie pratique k 
propos de cinq observations de manie de ce genre. Dans ^atre 
d’enire elles, des circonstances foriuiies senles se sont opposCek & Ce 
que des crimes fussent cbmmis par des individus dont la conduite 
avait toujours CiC irrCprochable. Dans la cinquiCme observation, le 
bonheur n’a poiiit voulu que les voisins arrivassenl assez ibtpour 
empficher uno: femme de tuer quatre personnes, au nombre deS- 
quelles Ctalt sa mCre; d’en blesser une clnquiCme et de briserles 
meubles qui tombaieht sous sa main; de faire couler le vin d’un 
tonneau. AprCs avoir CtC arrClCe, cede femme rCpondit & la ques- 
tipn qui lui Ctait faite i « Quelqu’un vous a-t-ii donnC le conseil de 
tuer votre mfere? — Non, c’est un mauvais coup de sangqiii me'l'a 
feit faire.; ma pauvre mfere qui m’aimait tant! (Elle pleuraii sa mCre 
qu’elle avait tuCe !) — Puisque vous aimiez tant voire mfere; pour- 
quoi I’avez-vous tuCe? — Que voulez-vous que je vous dise! » Des 
circonstances attCuuantes furent admises, et Jeanne fut condamnCe 
a dix ans de travaux forcds { Journa:l de Lucas Championniere, 
1833). 

Le Journal de Hufeland rapporte quatre observations du doCteur 
Loeventhal, citCes par le m6me journal franqais. Nous nous bornons 
i: en extraire les deux suivantes : 

Un cordonnier, agC de trente-trois ans, d’un temperament san- 
guio, d’un caractCre tranquille, laborieux, sobre, d’une excellente 
sante, vivait, depuis quatre ans, heureux dans son mdnage^ Le 



JOBRNABX FRANgAIS. 314 

42 avril, il s’Slait levS de bonne heure, comme & son ordinaire, pour 
se livrer A son travail; an bout d’lme heure, sa femme est frapip^e 
de I'incohOrence de ses discours, de son air effarO. Tout A cOup cet 
horame jette ce qu’il tient dans la main, saisit son tranchet et se 
prOcipite snr sa femme pour la tuer. Celle-ci eut A peine le temps 
de se sauver avec son enfant. Plusieurs personnes s’emparferent du 
cordonnier. Le docteur Loeventhal arrive, saigne le malade, lui 
donne quelquea auires soins. AprAs midi, il Otait redevenu calme et 
dormait Le soir, il avail repris I’usage de ses facultOs intellectuelles; 
mais il ne se souvenait aucunement de ce qui s’dtalt passd {Journal 
da mSd. et ehirurg. pratique^ i833). 

Un homme se couche bien portant; dans la nuit, il fait grand 
bruit dans sa chambre; son domeslique et I’hOte accourent: il leur 
jette tout ce qubl peut saisir; il tombe dpuisO de fatigue. Le m6me 
mAdecin lui prodigue des soins; le malade s’endort. A ohze heures 
du matin il se rOveille et ne se souvient en aucune manifere de ce 
qui s’est passO. Rien n’a pu motiver cet accAs de manie, qui n'a plus 
reparu {Meme journal). 

Deux observations analogues suivent celles-ci. Nous aliens passer 
A d’autres auteurs. 

Le docteur Marc rapporte, d’aprAs le dOcteur Cazauvieilh, md- 
decin alidniste francais trAs distingud, le fait d’un tailleur sobre et 
appliqud, qui, dtant revenu le matin de la promenade avec sa 
femme ,-s’assied , refuse de ddjeuner; puis, tout Acoup, il renverse 
les objets qui sout autour de lui et se jette sur sa femme. Les vol- 
slns, aecourus, eurent grand’peine A se saisir de ce furieux. Le leri- 
demain, il n’avait aucun souvenir de ses actes (Marc. De la folie , 
ME, p. 512). 

Le cdlAbre Heim, de Berlin, a publid le fait suivant: 

Un ftmetionnaire public, gdndralement estlmd, et quiexiste encore 
(1817), le conseiller d’fitat L..., A Berlin, avait toujours joui d’une 
bonne santd, lorsqu’une nuit, il se rdveille tout A coup. Sa respira¬ 
tion est stertoreuse; sa femme veut le secourir, mais il I’assaille 
avec la plus violente fureur, la maltraite horriblement et fait tout ce 
qu’il pent pour la jeter par la fendtre. AprAs tine demi-henre de 
lutte, il s’aflaiblit; les cris de la viclime font arriver du secours, un 
vomitif mit fm A ce court accAs de manie, et depuis quatorze ans il 
ne s’en est pas manifesld d’autres (Marc, De la folie, t. 11, p. 509). 

Qu’il nous soit permis de rapporter ce que nous avons vu. Il y a 
douze ou treize mois que, parcourant la rue de la Porte^’Alais, nous 
fdmes prid d’entrer chez D..., d’un tempdrament bilioso-nerveux, 
trAs impressiennable, vigoureux, n’ayant jamais donnd des soup- 



312 REVUE FRAWgAlSE ET ETBANGfeRE. 

Qpns de d^rangemenl .physique. .D,. . Jjrisait ses meubles , ses v4le- 
ments, voulait maitriser sa femme;-personne n’osait Taborder. D 
avaitia face animPe, les.yeux ^gai:6s, les muscles et les veines tenihis; 
il criait, chantait. D... avail depuis longiemps de grands figards 
pour nous. En nous voyant ,■ il s’assit aupris d’une table qu’il-frap- 
pait & coups.redoubles. — Rien, nous dirent ses voisins et ses amis^ 
n’avait pu moliver cet accfes de mapie. II- accepta la saignde, -sur 
notre proposition, mais il fallut.consentir A pratlquer cettepetite 
operation tandis que Je bras qu’il nous offrait dtait dtendu sur la 
table, par, la face dorsale. line abondante dvacuation sanguine 
moddra ses forces et son dnergie morale. 11 se laissa approcher 
par un.de ses camarades. Aidd-de celui-ci, et i force d’opposer le 
calme li sa fureur, nous parvinmes A sauver quelques pidces de son 
modeste mobilier. D... revlnt A lul, nous promlt d’dtre tranquille. 
Le soir il n’avait aucun souvenir de cet dvdnemenL II est tranquille 
depuis cette dpoque., 

.L’acte de fureur peut dtre prdcddd, avons-nous dit, de symptA- 
mes de ddrangemeiit mental. Ainsi, Florent dansalt,.chantait dans 
la, matinde 4 avi il 1838. Pendant la nuit il parla de Dieu, des 
saints, Le lendemain, il -fit un pfelerinage. A son retour, il se fit sai- 
gner, refusa toute nourriture. et se mit au lit. A neuf heures, 
il se leya, s’empara d’une hache et abattlt sa vache; il cournt A une 
mendiante qui passait devant l.a porte, il la renversa d’un coup A la 
tdte, lui pprta trois nouveaux,coups, et lui coupa la jambe A la 
hauteur des chevilles, Florent frappa la femme Brotonne A I’dpaule 
droite. lei, peut-filre, un dclair de raison traversa son cerveau, il se 
prdsenta chez le mddecin. Celui-ci dtait absent, sa femme, voyant 
Pair hagard et menaqantde Florent, la hache ensanglantde, parvint; 
A force d’adresse et de prdsepce d’esprit, A le ddsarmer. Le calme 
ne.dura que quelques minutes ; Florent est de nouveau en prole A 
la plus yiolente exaspdration. Il redemande sa hache, sur le refus de 
madarae Bertemont, il tire son couleau. Joseph, arrivantau secours 
de la femme du mddecin, fut frappda son tour. Poulet survint avec 
sa femme; cette dernidre requt neuf coups de couteau. Poulet alia 
chercher son fusil ; Florent s’empare de cette arme, que Pdmotion 
fait dchapper des mains de Poulet; eddant enfin au nombre, Florent 
fut arrdtd aprfes avoir blessd ceux qui s’empardrent de lui. 

Le dpeteur Marc, qui rapporte ce fait, en ignore les suites. . 

Daps certains cas, on reconnalt une cause physique de la folle 
subite. Nous trouvons, dans le meme auteur, le fait suivant de dd- 
monomanie Insiantande. 

Pepdant-la saison chaude,sous I’influenceduso/ano, Raphael B,,., 



313 


JQURNAUX FRANgAIS. : 
agriculteiir de la Vieille-Castille, sMtait livr6 pendant la journde anx 
trayaux les plus p^nibles. Accabid de.fetigue, 11 contemplait I’horizon 
colors, et faisail part A sa femme de I’analogie qo’il trouvait entre 
rhorizon et les flammes de I’enfer dont le cure Jeiir, avail pads le 
matin.'il ajouta que, ne voolant pas brdler, 11 voulait se rSconcilier 
avec son voisin. Le curS approuva son projet et Pengagea prier, 
i faire pSnitence ct a se coucher. . 

Le laboureur passa la null agitee; son anxiStS redoubla Sila vue 
du solell. «Voici les diables i s’Scria-t-il; ils me tiennent et me 
tuent: ». Et .se salslssant d’lm manche de fourche, 11 se mU i la 
recherche de son pSre. Les yeux de RaphaSl Staient hagards, la 
face conlractSe, la.bouche Scumante; sa femme,.qui s’efForcait 
de le ramener, reQut plusieurs coups de barre au bras et a 
la ISte. Parvenu auprSs de'son pfere , il Implora son secours 
contre son ennemi Izq,.., qui, disait-il, voulait le tuer. En mSme 
temps, Raphael assomma son pSre; il courut aprfes ceux qutil 
rencqntra. Sa fureur se tourna un moment contre un chien. Ra¬ 
phael parcqurutle village de Guintana, jusqu’a ce qu’il edt rencon- 
trS son frere, et, sans lui adresser la parole, il lui fracasSa le crSne a 
coups de manche de fourche; il mit en fuiteMe.curS et tous ceux qui 
vinrent au secours de Thomas, son ffSrei ■ -i - 

Saisi enfin, Raphael fat conduit devant le juge. Liinslruction fut 
rapide, Raphael.fut condamnS augarrot eta Stre trains dela prison 
jusqu’au lieu du gibet, avec cet Scriteau sur la poitrine: tmitre et 
felon. Le juge ordonna, en oulre, ,que son corps serait jetS a I’eau 
et qu’une indemnitS serait paySe a la veuve de son frfere. 

: L’audience royale dc Burgos ayant ensuite SlS appelSe S examiner 
le jugement du tribunal d’Aranda, pcnsa qiie I’accusS n’avait pas si 
raison quand il avail commis son crime. Trois mSdecihs chargSs 
d’examiner Raphael, dSclarSrent, d’un avis uniinime, que le malade 
Stait atteint de raanie religieuse, en un moty qu’il etalt possSdS du 
dSmon. Les alcades del crimen ordonnferent qu’il fdt enfermS dans 
une loge de fous jusqu’a sa guerison (Marc, Be la folie considMe 
diinssesrapports avec les questions judiciaires, t. It). 

Ce ne fut qu’a la deuxiSme juridiction que I’Stat menial du prS- 
venu a fixe I’attention du juge. Voili commentoh procSde en Espa- 
gne au xix' siScle, 

En Prnsse, pays SclairS, le juge ne manque pas de s'a'ssurer'de 
I’Stat mental du prSvenu, dans les affaires qui seraient justiciables, 
en France, du tribunal de simple police. 

Une femme snjelte, i chaque Spoque calamSniale, i un trouble 
mental, insulte pendant ce temps une autre femme, cf n’en conserve 



314 REVUE PRANCAISE ET fiTRANG^RE. 

aucun sanvenlFi Le professeup Berends, de Fr4ndfort-sur-l’Oder, 
ohargd de I’examen mddlco-ldgal, constate, par les antdcddents tle 
celte femme, qn’ellea piV'^tre dans I’irapossibilitd de maStriser les ef- 
fets des conditions matdriclles sup son moral, et qu’elle n’a pu con- 
server le souvenir des propos injurieux qui Ini sont reprocWs. 

Dans le cas suivant, plusieurs mddecins Idgistes, au nombre des- 
quels se trbuvait Foderd, ddclarfePent qu’il y 'avait aliSnailion men- 
tale aumoment de I’actfe Malgrd I’atrocitd du crime, le president de 
la cour d’assises de Gbimar fit ressoriir la rdaliid d’uneddsibn des 
faciiltds intellectublies^ que I’acte iui-tnCme ddraontrait sufflsam- 

En ijuillet 1817, un jonrnalier quitie sa demeure pour mendier 
dans les environs. De reiour, deux jours aprbs, il demande 4 sa 
femme son plus jeune enfant. « II est en repos,» rdpond-elle. Et 
elle montre un petit cabinet. Le'pfere buvre la porte et aperqbit le 
corps de son fils, auqiiel il manquait une cuisse. Get inforiund pfere 
sort, et revient bientdt accompagnd du maire. Laprdvenue, pressde 
par I’interrogatoire, avoue enfin, sans dmolion, que, dans I’exlrdme 
besoin oft elle se trouvail, elle avail tud son enfant, lui avail enlevd 
une cuisse, qidelle avaiwfaitcuiredans des choux; qtfelle avail mangd 
une parlie de ce mets, et qu'elle^onservait I’antre pour son maW. 
On li’ouva en effel dans ie garde-manger un reste de choux, etft 
ofttd un os i-ongd, qu’on recbnnut dtre celui de la cuisse de I’enfanti 

G’est ia misfei'e^ dit-elle, qiii lui a fait commeltre ce crime; Elle 
ajoutdqae Dieu I’a abandonnde. -Hfut dtabliqu’4 I’dpogue de I’dvd? 
nement, elle avail, encore• des provisions; qn’eri consdquence, les 
Vonrments de la faim ponds a I’exirdme n’avaient pu la poussdr 4 
I’acte de ddsespoir dont elle dtait I’anleur. 

Dans la prison, elle fut froide, indilTdrenle, ne paiiant que lors^ 
qu’on rinterrogeait. Lorsqu’il dtait question du motif de son crime, 
pile rdpondait quelquefois qu’elle n’avait pas su dans le moment ce 
qu’dllefaisait. 

La ddmence ne pent dtre aussi instanlande. Certaines personnes, 
dit Hnel, doiides d’une sensibilild extrdme, peuvent recevoir une 
commotion si profonde par une affection vive et brusque, que loutes 
les fonctions morales en sont comme suspendues ou oblildrdes. Une 
joie excessive, comme une sorte de frayeur, peut produire ce phd- 
nomdne si inexplicable (cild par Esquirol et Marc, d’aprfes Pinel). 

Leg exemples de ddmence instanlande nesont pas races. A lasuite 
d’une dmotion subite, il peut.survenir, comme le dit Marc, une sorte 
do ddmence instanlande. Les. deux fails suivants soot empruntds 4 
Pinel, Ge cdldbre auteur confondait alors sous ie nom d’idiotisme. 



JOURMABX RBANgAIS. MS 

ce donl les progrfes de la science ont fait mieux dislinguer, deux 
formes: Idiolie et dfimence, 

Rohespierre toil 5 IMnyenteur d’une espfece de canon une lettre 
si encourageante, que celui-ci reste immobile ii cette lecture., II est 
bientdt envoyfi 4 Bicfitre dans un 6tat d’idiolisme, de ddmence, 
dirions-rnous aujourd'bui. 

Le Mi pent 6lre commis sous I’influence d’une folieinstantante; t§ 
docteur Boys de Loury, si connii des lecleurs des Annales d'hygienei 
a charge bien des fois d’examiner des individus aeousds de vol, 
qpi dtaient bieq dvidemment alidnds, et dont I’action paraissait avole 
ins|antande et n’avoir 4ti suivie d’aucun acte se rapportant 4 
i’alidnation qientale. Nous empruntons ie fait suivant 4 ce savant 
eonfrfere; . 

Dans le mois d'octobre 1845, une femme, dans une position sisde 
et COnnue par des antecedents les plus honorables, dinant en famille 
daps un restaurant du PalaisrNatlonal, fut surprise cachant.dans sa 
robe, 4 I’insu de sa famille, plusienrs converts qul avaient sprvi au 
dlpfiD Elle ne put expiiquer le motif qui I’avait portee 4 commettrq 
ce vol. .. jv,-; 

Apr^s de longues et perseverantes recherches, le docteur Boysde 
bqury ddcouvrit que cette femme, d’une constitution vigoureusej 
avail dprouve pendant son enfanee une maladie cerebrale grave, am 
compagnee de deiire violent. La convalescence avait ete longue'et 
pdnible. La maladje ne se reproduisit plus ; mats elle a dd kisser 
dans rencdpbale une predisposition qui se traduit en caractfere vif 
et emporti Ses violences dtaient difficiles 4 moddrer, , t 

Madame Xi,., comme toutes ses; CQreligiQnnaireSj fortement'atta- 
chde 4 la.forme du culte de sa famille, fut plus vivement impression* 
pde que ses parents, 4 I’occasion du manage mixle de son frfere. Au 
moment.de la cerdmonie, Madame X... fut saisie d’une ndvrose in¬ 
tense; elle refusa d’esdcuter les prescriptions de son mddecin. Get 
etat, plus ou moins modifid, dura encore six jours aprfes le-jour od 
elle exdcuta la soustraction ddcouverte. 

Cette femme dtait au-dessus,du besoin. Par son commerce, elle 
etait versde dans la connais.sance des valeiirs metalliques; elle n’a pu 
se mdprendre sur le prix des converts de majllechgrt,, 

De tous ces details, abregds dans cet extrait, ie docteur Boys de 
Loury conclut, « sans pouvoir I’affirmer- d’une mankre aussi abso- 
iue que le desire Llpleret de la jusUce, qu’jf est probable que ma- 
darae X,,, a dld.sous I’impression momcntanee d’une aberration 
mentale g.ui a pq }m faire qomroettie I’actiou reprehensible dont elle 




316 REVUE ERANCAISE ET ETRANGERE. 

est accus^e.'» D’aprfes ce rapport, il fut d^ddd qu’il n’y<kvail paS 
lieu a suivre centre celte dame. - 

Celle observation montre combien ii est important, dans I’inldrct 
de la justice, de parcourir avec soin toutes les circonslances de la 
vie d?un individu pour constater sa culpability, et de ne point se ba¬ 
ler de conclure, d’aprfes im premier aper(;u ou d’apris des idees 
prycoDQues, comme agissent ceux qui ne tiennent pas compte des 
fails observys. 

. Dans ce cas que nous venbns de rapporter, une circonstance do- 
minante, une maladie cyi-ybrale dans I’enfance laisse dans rcncy- 
phale une lysion qui met cet organe dans I’impuissance rie rysister 
a des acefes de violence. Enfm une cause excitante, lygfere survientj 
et ceite femme est incapable de rysisler a un acte rypryhensibie, dont 
elle perd le souvenir. , 

Quelquefois les alidnys sont assez heureux pour ytre entourds de 
gensiqui comprennent lent'maladie et excusent leurs actesi Dans 
I’exemple suivant, la kleptomanie ne fut suivie d’aucune poursulte 
judiciaire. Par cette circonstance, le fait nous parait de nature a 
amener la conviction sur la ryality de lamanie instantanye. 
i.Dans un bon.niymoire sur la folie consycutive des maladies aigoes, 
le docteur There, fils, raconte qu’un garqon, Sgd de dix-sept ans, fut 
pris d’ballucinations de la vue et de l’ouie pendant la convalescence 
d’une flfevre lyphoide grave. • 

D... s’yehappe de clicz lui pour aller chez un dpicier voisin. II 
veut, ditdl, acheter toute sa boutique, et ddrobe une poiguye de 
pruneaux. Un autre jour, il saute par-dessus un mur pour prendre 
du raisin dans im jardin voisin. 11 le mange, se procure la diarrhye 
et la fieyre. D..i continue a voler tout ce qui lui tombe sous la main, 
en disant que e’est pour son frfere. ba folie s’aggrave, D,.. est placd 
a Bicytre, ou il mourut du choiyra epidymlque en 18Zi9. {Antiales 
mSdico-psychologiques, 1850. ^ Annales d’hygiene. Janvier 1851, 
pag, 215 el suivanles.) 

Vnion niydicalc. 

Relation d’un cas de sommeil extatique. 

Mossieuk le r£dagtedr^ 

J’ai rhonneur de voiis adresser I’observation d’un cas assez cu- 
rieux de Ges accidents singuliers auxquels la science a donnd le nom 
d’ea'tose. Ge fait me parait olfrir un intyrdt d’autant plus sdrieux 



JOURNADX FRANCAIS. SI? 

qii’il n’a pas 41^ recaeilli an basard, k I’avenUire el a^ecles chances 
varies de iromperie qui donneraient uii on deux acc6s isolds;; la 
durSe et la persistance des- attaques, leur regularity, les formes 
excentriques de cede maladie en provoquant el permettant une etude 
attentive, ont rendu toute eneur impossible. G’est a peine si I’on 
pourrait contester la denomination que nous lui donnons. Mais, 
somnambulisme, ou.extase, qu'importe?' 

Si, ainsi que moi , monsieur, vous jugez cetle observation digne 
de I'attention de vos lecterns comme expression remarquable de cer¬ 
tains phenomenes qui touchent A la philosoplne presque autant qn’A 
la medecine, je vous prie d'en disposer comme si elie etait v6tre, et 
d'entirerle parti qui s’appliquera ie naieux au but et ,A»l’esprit de 
votre journal. 

Un . mot encore. -En lisant ceriaines parlicnlarites, on devinera, 
sans peine, que I’inexperience el la ci-edulite ont dd charger de mer- 
veilleux toute cette bistoire. Comment faire accepter a I'etatde cas. 
raorbide simple un fait qui ediappe si eirangemeht aux formes ha:- 
bituelles de la maladie? Done, on a crie, on crie encore an miracle; 
les peierinages ont commence. Je reconnais pourtant volbniiers qiie, 
pour ce qui est ostensible, du moins, on y a mis plus de reserve que 
je n’en esperais, par le temps qui court. Je n’ai pas besbin de dire 
que cetle panic extra-medicale de I’histoire n’est pas mon affaire. 
.Si je coraprends, dans mon recit, les circonslances pfodigieuses , 
e’est qu’elles importent A la pliysionomie vraie d’un fait que, je n’ai 
pas le droit de simplifier en le denaturant. 

Dans le village de Voray (llauie^SaSne), A douze ou treize kilb- 
mfetreade Besanqon, vit une jeune fille, Alexandrine Laiiois, Agee 
de dix-sept ans, dbm visage sans caraclAre saillant, I’air simple, 
doux et bon, et qui, jusqn’aux accidents que je vais indiquer dans 
leurordre de succession, n’avait attire I’attention par. aucun.cAte. 
Elle apparlient A des parents pauvres; elie vivait du travail de ses 
mains et aidait sa mfere dans les soins du menage. En un mot, suir 
vant i’expression de son cure, e’etait une jeune ifllle parfaitement 
insignifiante. 

Au moisde fevrier 1850, cette jeune lilie Jut affeciee d’une pleu- 
rbsie du cOte gauche. Traiiee et guerie, elie essuya, vers la fin du 
mSme mois, une rechute qui exigea de nouveaux soins et fut bientdt 
suivie d’acefes de fiAvre iniermittente d’abord quotidienne , puis 
tierce, acefes qui cedArent, apres une resistance de quinze jours, au 
sulfate de quinine. 

11 nMtait plus question de cette;maladie, lorsqu’au commencement 
de juin survinrent des atidqnesde ner/s, des accidents hysteriformes. 



318 REVUE ifRANgAiSE ET EtSANGERE. 

crises qui se rdpStaieht vingt oil trente foiS dSiiS la journiSe el He 
duraieiit quequelqiies miautesi La iiiaiade perdait albrs Conhaissadce 
et se livrait en cet biat a-dbs moiivements desorddniies, qa’i pellie 
plusieurS persoiihes sufflsaieht a maitriser; Ces nouVeaux phenorii6- 
nes ne durerent que quelques joiirs et disparurenl pendant I’empioi 
des anlispasmodiquesi 

A la fin du mois de juillet conamencferent les extas'eS; Je ddcHhil 
blentdt dn de ces accCs dans lequel je I’observai. Je n’indiqne, ep ce 
moment v que les fails essentiels'; chaqne aCcfes gtait rdgull6fement 
pCnodique; elle dormait pendant donze heiires, la veille Stall de 
Tingt-quatre heures. Toutes les prSeautions cohseillSeS par le mS- 
deciUj mouvementSj danseSj distractionsj repos, efiorts muscdlaifes, 
Staient inutiles; I’attaque arrivait et seterminait irrevocablemeHtau 
moment fixS. DCja elle disait elle-rngme quand Venait I’aCcfeS i Je 
mispartir, el, revenues elle^ elle annoiiqait qU’elle ataitvu iCPara¬ 
dis. DSja, alors, aussi elle rScitait des priferes^ psalmodiait deS cliaiils 
pieux, fieh au delSi 

Au bout de douze jours, ses voyages Staient finis. Oii avail em¬ 
ploye des bains froids. 

■Les details qui precedent m’ont eie fournis pat- M. Jeiihlrt jeUfie ^ 
medeein fort intelligent, qui habile le Village de Vornay et qiii a 
donne ses soins, des le premier jour, S Alexandrine Lanoisi 

Six semaines aprCs , au mois d’octobre, les attaques avaient re-^ 
paru, mais I’ordre des phenomenes etait interVerti, I’accSS StSit 
de vingt-quatre heures, la veille de douze heures seulement. O’esl 
alorS, que, passant dans le village, je fus priC par tine pleuse dame 
de Voir cette fille mirdouleuse. II etait pres de qnatte heufes du 
AOir; je deVais me hater j me dit-on , si je votilais voir la malade S 
retat de veille, parce que ses acces revenalent a quatre heures. Je 
courus; j’entral dans une chambre etroite et sombre, encombree de 
curieux, lorsqu’on me dit qu’elle venait de partir, Je regardai ma 
montre, il etait quatre heures deux minutes. 

Elle etait etendue dans son lit, le visage parfaitemenl calme, I’tiell, 
ferme, la paupifere animee d’un mouvement incessant, ICs metilbres 
souples et retombant doueement et sans effort quand on les Soble- 
vait; la respiraUon etait egale, regulifere, le pouls frequent. 

Ses mains eiaient rapprochees et presque jointes sur Sa poilfine. 
Aprfes quelques minutes, elle les mut dans un frotiement doUX et 
lent, Elle va Chanter, me dlt sa mCreiet, eh effet, elle commetipa 
un cantique d’une voix pleine, vibrante, sans eftrt j .d’tine Voii 
qu'on ne lui connaissait pais , et qiloique son chattt cbnserVfe les 
traditions villageoises, il y avail inConiestablement dabs son fiiire un 



30DRNAUX FRANQAIS. 349 

sentiment musical assez vif. Le cantique acliev6, etil fut assez long, 
Alexandrine reprit son immobiiild. La pailpiSre que je soUlevai riie 
montiait Toeil qui fuyail rapidement la liimiere ; ces tenlatives rd- 
pdides amendrent des Jarmes an coin exlerhe de Poeil gaiiOhe; A ce 
moment aussi je la pinqai avec force j dlle ne pafUt Men sentir; je 
lui enfonqai dans la main one forte dpingle, ttieme fdsultat j I’in- 
sensibilitd diait complete. 

Quelques instants s’dcouierent. Puis la inalade fit des mouve- 
ments qui avaient dvidemment pOur but et qui eurent pour rdsiiltat 
de refouler les couvertures au pied dd lit. Elle va se lever, tiie dit 
sa mere; En effeti avec one force pleine de soupiesse dt mdme de 
grace, elle se sOuleya sans aide de ses malils, slassit d’abbrd puis , 
sans ddranger un pli de son jupon blanc; elle se dressa dans l’esp6ee 
de niche ou d’encadrdment formd par les rideaux; sa tdte dtait Idgfe- 
rement inclinde a gauche et en avantj les deux braspendahts.'s’d- 
cartaient du corps a leur partie infdrieure, et les mains dtaieht rdn- 
versdes, la paume tournde en avant; la jambe gauche dtait tin peu 
infldchie et le bassin Idgereinent inclind; , 

En cet dtat, elle offrait trds exactement I’attitude d’une image bu 
d’une statue de I’immaculde Conception , trfes rdpandue dans notre 
pays et; partout, je- crois, car elle est classiquei Je he puis dOhiier de 
son air une idde plus prdcise qu’en rappelant cette image et vi-ai- 
ment elle parait avec un naturel parfait. Alexandrine rdcita alors 
plusieurs priferes; mais, au contrairede son chant; sa parole dtait 
rapide; confuse, et je ne pus comprendre ce qu’elle dlsait. 

Je soulevai plusieurs fois et suceessivement leS deux bras, jusqii’i 
Tangle, droit; ils redescendaient doucemeht; ef, par tin mbuvement 
dgal, continu, plus prdcis que si la volontd Tavait mdnagd, les mains 
reprenaient leur position. Plusieurs fois j’essayal de rapprocher ih- 
variablement Tavant-brasdu corps, d’incliner la main eh dedans t la 
statue reparaissait toujours. Enfin, elle se replia sur elle-mdihe,'et, 
avec une allure irrdprochable, s^dtendit daiis son lit et reprit son 
immobilitd, pour recommencer quelque temps aprfes les md^dsina- 
noeuvres. 

La malade a paru fatigude des diverses dpreuves ijud je Ihl al fait 
subir: son front dtait en sueur, et sa mdre s'dtonnait, cbtaihe d’une 
circonstance nouvelle, de Texpression de souffrance qUe poMait son 
visage. Je passai ainsi une heure auprds d’Alexahdnnd. 

La mfere, qui parait se soucier peu du miracle. Car elle a besolh 
du travail de sa fille, Tainde de sept enfants, me pria dd mSeft aecd- 
per et d’essayer sa gudrison. Mais la malade avait anhottcd; depuis 
plusieurs jours, que ses Crises cesseraient le samedi (Jte la Vbyiiis le 



320 REVDE FRANQAISE ET IiTRANGERE. 

je!idi).. Je refusal done d’interyenir, prometiant rnon conedurs pour 

lecas oCi les altaques se conlinueraient au deJ4 du terme fixd. ' 

Le dimanche, je retouinai a Yoray, pressd par un sentiment de 
curiosite que chacun coniprendra. Les extases e'taient finies; Alexan¬ 
drine dtait dveill4e. Elle me dit que ses altaques ne reviendraienl 
pomt dequelque temps, sans me donner un lerme. Je la questionnai 
sur ses voyages au ciel, iui demandant ce qu’elle y avail vu. Elle 
avail vule bon Dieu, qul elait tontblanc, disait-elle, les anges, etc., 
etie ciel filait d’or et d’argent. Cela fait peu d’honneur i ison ima¬ 
gination., El en effet, dveilMe, cette fille ne me parut que simple, 
douce, timide, assez bornde, et par consequent sans artifice. 

Je lui promis d’apporter tons mes soins J la giidrir si elle redeve- 
nait malade; elle accepta ma proposition, comiiie une personne qiii 
se rdjouirail du sneeft.s, et me dit qu’elle me ferait avertir. 

Le ,jeudi 26 ddeembre, le mddecin de Yoray m’dcrivit: « Notre 
jeune extatique nie.charge de yous dire que ses crises reparaltront 
lundi; une voix yient de le lui annoncer. » Et le lundi 30, j’appre- 
nais, par deux personnes silres, que.le jour mdme, J bait heures du 
matin, Alexandrine avail repris ses voyages. 

, Un,fait plus prodigieux que lous les autres, et qu’en historien 
fiddle je place en son }ieu, avail renouveld et accru la foiau miracle. 
11, n’a pour nous que rintdrdt qui s’altache <t I’annonce irds prdcise 
du retour de I’accds. , 

Done, unjourdcla semaine, Alexandrine, triste, prdoccupde, op- 
pressde d’un sentiment vague et d’unbesoin de larmes, allait clier- 
cher un peu de gaitd auprfes d’une de ses compagnes qui liabite le 
presbyifere. Elle marchait la idle baissde, lorsqu’elle vit devant elle 
une dame vdtue de bianc qu’elle prit d’abord pour une personne de 
ce monde; mais levant les yeux, elle reconput la Yierge, 4 la cou- 
ronne qu’elle portait au front. La Yierge lui parla longuement, lui 
annonqa-le retour de ses aceds, qui se prolongeraient plus que ies 
autres, puis s’d.yanouit peu a peu, en laissant tomber a ses pieds un 
chapelet. 

Alexandrine entra, pleurant, au presbyidre, raconta, en se fai- 
sant arracher les mots, son inconcevable avenlure; el, vdrification 
faite, on trouva le chapelet devant la porle, un chapelet de deux sous. 

Ainsi les phdnomdnes ont marche, se compliquant dds le com¬ 
mencement, apportant graduellement des circonslances plus dilli- 
ciles jusqu’d la dernidre, dont les lecteurs apprdcieronl facilement 
la signification et la portde, en se rappelant que la curiositd dont 
notre jeune fille est I’objet a grand! sans cesse, et qu’on s’est occupd 
d’elle outre mesure chaque jour davanlage. 



JOUHNAUX PRANQAIS. 321 

Le 5 janvier, mon honorable confrfcre et ami, AI. le docleiir Drii- 
hen m’accompagna aiVoray. II trouva lesfails Icisqiie je Ics lui avais 
(W.crits. Afm de s'assurer, pour son comptc, de la r^alile de certains 
ph^nomfenes, il reprit mes ^preuves, les compieta, en y ajoulant, par 
exemple. Taction d’un flacon d’aramoniaque, qui, placd sons ie nez, 
sans precaution, ne produisit rien. 11 magndtisa m6me la malade et 
Tinterrogea vainement. Le pools etait a 112, la respiration a 22. Les 
accfes, toojoiirs parfailement periodiques, duraient trenle-six heures, 
comme Tavait dit la dame blanche, et la veille vingt-quatre heures. 
Pendant toute leiir dur^e (et il en est aihsi dfes les premieres atta- 
ques), point de selles, point d’urines; la vessie est vide, etnoussom- 
mes aux derniferes heures, Dans Tintervalle, santd S peu prfes ordi¬ 
naire, appetit, alimentation, etc. 

La regularite des accfes nous imposait, si je puis ainsidire, la me¬ 
dication anti-periodique; nous la conseillSmes, a Texclusion de toute 
autre. 

Voilti le fait dans sa simplicite. Le point Iherapeutique n’offre ici 
qu’un interet secondaire, et ce n’est pas comme exemple pratique 
qu’on s’occupe d’un cas aussi exceptionnel; mais il reste it Tobser- 
vation. De nouvelles considerations peuvent siirgir, et je potirrai 
completer mes renseignements, si vous ne trouvez deji pas bien 
longs des details qne je n’ai pas su abreger. 

P. S. Je reqois ce matin de mon jeune confrfere de Voraylalettre 
suivante: 

« J’ai administi-e moi-meme le sulfate de quinine & la fille Lanois, 
Le 6 janvier an matin, 0,75 centigrammes de ce sei,divisesendeux 
doses, ont ete ingeres; ie soirdu meme jour, 5 huit heures, la crise 
a repafu et a dure trente-six heures, comme par le passe. Le 8 au 
soil', avant le retour presume d’un autre accfes, j’ai donne en deux 
fois la mSme dose de sulfate. Le lendemaia matin, nouvei accfes, et 
les rfcgles paraissent. Enfm le 11, a sept heures et demie du matin, 
j’administre de nouveau 75 centigrammes, etle soir, noire extatique 
parlait pour les regions inconnues... » Re.mltat, 0. {Union midicale 
du 18 janvier 1851.) 

Ed. Sahdbret, 

Professeur a I’Ecole de medecine de Besanfon. 




vca. 2'serie, t. in. Avril 1851. 10. 



322 


REVUE FRANgAISE ET ETRANGERE. 


REVOE THERAPEUTIQUE 

POUR I,E THAITBliEMT 

DES MALADIES DU SYSTEmE NERVEUX (1). 


Les p’ipa'rations ferruginiUseS danS Id chlordsi. 

Depuis longtemps, Taction du fer centre la chlorose est connue; 
son efficacit^ dans cette maladie place ses preparations au rang des 
medicaments les plus heroiques. Mais les memes composes ne con- 
viennent pas a tons les malades. II y en a qui produisent sur des 
chlorotiques des effels curatifs qu’ils n’ont jamais pu produire sur 
d’autres. De la, la ndcessite de varier I’adrainistralion des composes 
qui ont pour base le fer. Ici se presente naturellement cette question: 
la chlorose eiant une maladie du sang, elle ne doit pas etre classee 
dans les alTections nerveuses, et la therapeutique de ces dernieres 
maladies n’a rien & faiie avec les affections chlorotiques. lln’est pas 
prouve que la cause premiere de la chlorose ne reside pas dans le 
systfeme nerveux; que ce ne soit pas une modification particulifere 
de Tappareil nerveux de la digestion et de Tassimilalion , qui ap- 
pauvrisse le sang et imprime aux malades ce caractfere a la fois phy¬ 
sique, moral, impossible h meconnaltre une fois qu’on Ta vu. Ainsi 
la chlorose, comme beaucoup d’autres maladies, sont de notre res- 
sort;etil est probable qu’elles rentreront successivement dans le 
cadre des affections du systeme nerveux, i mesure qu’on progfessera 
dans TCtude de cette classe de maladies, 

M. Sandras a traitC des chlorotiques qui Ctaient arrivCs par des 
pertes de sang a un Ctat extrgmement avancd de ddperissemeht et 
une sorte de stupidilC, par Tadministration joufnalifere des pilules 
de Vallet a la dose de deux a chaque repas, la magndsie dCcarbo- 
natCe a la dose d’un gramme, apres avoir mange, de bains a 25 de- 
grCs lous les deux ou trois jours, et Tusage d’aliments Subsiantiels. 
Par ce traitement, les symptOmes les plus graves disparurefat assez 
promptement, et il ne resia pas de trace de chlorose; 

L’iodure ferreux et les dragCes iodo-ferrugineuses de M. Gille ont 


(1) Dans le dernier numero, et a la page 120 de la Hevue ihirapeu- 
tique, il s’est glissd une faute que nous devons relever. En indiquant le 
citrate de cofHne contre la migraine, on nous a fait Ccrire citrate de ca- 
siine. II est probable que le lecteur avail dCja corrigC avant nous cette 



REVUE THfiRAPEUTIQUE, 323 

produit de bons effets dans des cas ofl les preparations ordinaires de 
fer comme les carbonates, les lactates, etr, n’avaient pas de resultais 
avantageux. {Gazette des ffdpitaxix, 8 K\r\er 1851.) 

Le fer n’est pas, suivant M. Hanmon, le seul metal qui.puisse 
rdussir centre la chlorose; il a employe des preparations de manga¬ 
nese avec succes, Mais deptiis, il a decouvert que ni manganese, ni 
fer n’etaient assimiies; qu’ils etaient eiimines,etque par consequent 
ils h’etaient d’aucune influence dans la guerison de la chlorose. Le 
fer trouve dans le sang resnlterait des aliments et non des remedes 
adminiskes. {Revue medico-chirurgicale de Paris, janvier 1861.) 

GASTBALGIE. 

Traitement par le sous-nitrate de bismuth uni d la belladme. 

Le sous-nitrate de bismuth jouit d’une certaine renommee dans 
le traitement des gastralgies. On ne pent pas dire cependant que ce 
soit un medicament actif et fidfele. Quelquefois ii n’agit pas meme k 
haute dose; d’autres fois, son action ne s’exerce plus dans des cas oil 
il avaltete administre aveesuccSs. D’aprfesM. le professeur Caizer- 
gues, de Montpellier, le sous-nitrate de bismuth est plus, eflicace 
iorsqu’ou I’unit it la belladone. 11 ordonne ce melange dans les af¬ 
fections douloureuses de i’estomac, proprement dites, qui sont Iso¬ 
ldes, bien entendu, de loute complication inllammatoire, el centre 
les gastropalhies qui se lient a une inaladie determinee ou 4 un dtat 
morbide general, comme la chlorose, par exemple. C’est la formule 
suivante que ce professeur emplole ordinairement: 

Pr, Sous-nitrate de bismuth. ..... 10 grammes. 

Extrait de belladone. .. 1 gramme. 

Faire AO pilules a la dose de 2 soir et matin. 

{Bulletin de tMrapeutique, 15 octobre 1860.) 

COLIQUE DE PLOMB. 

Utilite de la belladone. 

La methode purgative exclusive a des avantages, mais elle a aussi 
des incouvenients. Elle est dirigee contre I’cmpoisonnement; caren 
provoquant les selles, ellechasse, en surexciiant les excreteurs du 
systeme intestinal, une partie du poison absorbe, et puis elle detruit 
la constipation opiniatre qui est im des caracltres les plus tranches 
de la colique de plomb. Mais les antispasmodiques repondent 4 un 
besoin, puisque la sensibilite est mlse energiquement en jeu daps 
cetie maladie. La radthode narcolique pent done avoir quelque sue- 





32Zi REVUE FRAISgAISE ET SfRANGfeRE. 

cfes, elne m^rite pas d’filre eiiliferemenlabaiidoimde pour c&kr la 
place & la mdlliode purgative. .Stoll etait partisan de la mdiJiode uar- 
cotique pure. Le docteur Triberti, de Milan, emploie le traitement 
mixie,.ou les opiacds intus et extra sont admiiiistrds A dose dievde, 
et avec un succds tel, qu’on peut mdme ne pas avoir besoin de re- 
courir aux purgatifs. Dans le cas oil les narcotiques seuls suffisent 
a la gudrison, la mdthode mixte devient la mdtliode pure. M. Ma¬ 
rion, mddecin de I’Hdtel-Dieu de Nantes, a administrd I'extrait 
d'opiuin avec grand succes a la dose de 30 <i 60 centigrammes par 
jour, comme le docteur Triberti, qui d’ailleurs ne I'administrait pas 
seulementen pilules; les douleurs ccssaienl vite, et avec une petite 
dose d'huile de ricin et quelques dmollients, la constipation dispa- 
raissait a son tour. 

M. le docteur Malherbe crut alors que la belladone pourrait avan- 
tageusement rcmplacer les opiaces (c’dtait en 18ii6). Depuis des es- 
sais de traitement par cette mdthode, les succds paraissent avoir dte 
sulflsants pour la faire adopter. Void comment piocdde le docteur 
Malherbe dans le traitement par la belladone : Le premier jour, 
6 centigrammes d’extrait unis i 10 centigrammes de poiidre de ra- 
ciue. Quand la premifere dose est sans effet, c’est-li-dire lorsque ni 
doUleurs ni constipation n’pnt diminud, la deuxidme se compose de 
10 centigrammes d’extrait de belladone unis a 20 de poudre. Enfin 
le docteur Malherbe est alld jusqu’a 20 centigrammes d’extrait ethO 
de poudre; mais il n’a pas poussd plus haul la dose. Avec ce traite¬ 
ment, le plus grand nombre des malades a dte soulage du premier 
au troisidme jour; dans les cas oft les symptOmes offraient une 
grande rdsistance et n’avaient pu dire vaincus par I’opium, la bella¬ 
done en a triomphd. La belladone est considdrde par le docteur Mal¬ 
herbe comme antispasmodique et comme anti-consUpant. {Journal 
des Connaissances medico-chirurgicales, 1" fdvrier 1851.) 

ESTdRALGIES, OU COLIQUES ISERVEUSES. 

Traitement par Valun. 

Le sulfate d’alumine et de potasse a des partisans dans le traite¬ 
ment de la colique de plomb. MM. Kapeler et Gendrin, et M. Bra- 
chet, de Lyon, onteudu succds avecce mddicament. C’est I’analogie 
des symptOmes qui existent entre la colique de piomb et les coliques 
nerveuses qui a inspird k M. Phelipeanx I’emploi de I’alun contre ces 
dernidres maladies. Le traitement consiste dans A grammes de sul¬ 
fate d’alumine et de potasse dissous dans uiie potion calmante, et 
donnde par cuillerdes. Mais pour que le remdde agisse efficacement, 



REVUE THflRAPEUTIQUE. 325 

et mfime poui- qu’il ne produise pas line exaspeiation dans I’dtat 
morbide, il ne faul pas qu'il y ait frequence dans le ponls, ni de 
symplbmesd'^lranglement intestinal; il fant, en nn mot, que la coli- 
que soit pnrement nervense, ce qui est soiivent difficile i constater. 
{Bulletin de therapeutique et Journal des Connaissances medico- 
chiriirgicales, 1851.) 

STHYCHNINJi. 

Son efficacite contre la constipation chez les hysteriques. 

L’elficacitd de la noix vomique et de ses preparations est un fait 
connu dans la science. Dans le cas d’obstacles aux coiirs reguliers des 
matibres d’dtranglement intestinal, M. Hocmolle et d’autres mede- 
cins ont administre la stryclinine avec succes. Void une observation 
qui circonscrit en quelque sorte faction de ce medicament, et qui fait 
voir d’une manifcre plus nette dans quelles circonstances il doit 
produire de bous ell'ets. Une personne,.qui avait desacces dialogues 
a ceux de I’hysterie et de I’epilepsie, 5 la suite desquels elle restait 
pendant plusieurs jours dans une sorte d’etat catalepiique, ne pou- 
vait rien prendre par la bouclie dans cette situation, et etait affectee 
de la constipation la plus opiniatre. Malgre les purgatifs au calomel 
et a I’extrait de coloquinte, elle n’allait pas a la garderobe. Alors la 
strychnine fut donnee a la dose de 1/6 de grain toutes les quatre 
heures et sous la forme pilulaire. Le lendemain de Tadministration, 
amelioration notable non seulement sous le rapport des selles, mais 
sous les autres rapports. A la suite de nouveaux accfis, un nouvel etat 
de choses, absoluraent analogue au premier, se reproduisit, etil cessa 
par les mfimes moyens iherapeutiques. L’observation est due a 
M. Fort-Vidal. Nous ne donrions pas tons les details de ce fait remar- 
qnable; mais il permet de tirer la consequence suivante : a savoir 
que, dans I’etat d’epuisement de la force d’innervatlon, causee par la 
depense excessive qui est la consequence des violents acces, la stry¬ 
chnine, en surexcilant le systfeme nerveux et celui de la moelle, donne 
lieu a des effetsqui retablissent I’exercice des fonctions inteslinales 
ainsiqueleur regularite. {The Lancet, novembre 1850. — Bulletin 
de therapeutique, novembre 1850.) 

AMMOHIAQUE. 

Son efficacite contre Venrouement et I’aphonie; potion imperials. 

Apres avoir debarqud a Cannes a son arrivee de Pile d’Elbe, et 
pendant qu’il se dirigeait sur Lyon , I’empereur fut saisi d’un en- 
rouement subit. Le lendemain, il devait faire son entree dans cette 
ville bit de grandes fatigues I'attendaient, car il y aurait des or- 



326 REVUE FRANQAISE ET filRANGtlRE. 

dres h donner, des revues & passer, des deputations ii recevoir et 
a haranguer. L’empereur etait done force 4 payer de sa personae; 
le sucefes qui devait lui ouvrir, sans combat, les portes de la capii* 
tale, etait a ce prix. II manda son medecin, le docteur For-? 
reau de Beauregard, et lui dedara qu’il voulait absolument 6tre 
debarrasse de son enrouement. C’etait un ordre qu’il donnait. Le 
medecin lui prescrivit la potion suivante : 


Pr. Ammoniaque. ....... 10 gouttes. 

Sirop d’erysimum. ..... 45 grammes 

Infusion de tilleul.100 grammes 


A prendre en une seule fois. 

Foureau racontait que ia guerison fiit subite, ce qui lui valut des 
felicitations de I’empereur. Deia, le nom d’imperiale qui est reste 
attache a la potion , depuis I’epoque ou s’est passe le fait {Bulletin 
de thirapeutique), 

Un predicateur aphone se guerit une fois subitement, d’apras 
M. Hostan, en prenan't un simple et inoffensif looch blanc. Dans cette 
circonstance, la nature medicatrice agit probablement avec plus 
d’eIBcacite que le remfede. Mais, dans le cas de la potion imperiale, 
il eri est autrement: par ses qualites diifusibles incontestables, I’am- 
moniaque pent modiBer favorablement un etat Inflammatoire oui un 
etat d’excitaiion nerveuse, et produire I’effet que la potion impe¬ 
riale produisit sur I’empereiir. S’il y a des remfedes dont I’influence 
plus ou moins prdmpte ne s’explique pas, il y en a d’autres oil elle 
s’expllque parfaitement 

Traitement die I’iclampsie par I’arnrmniaqm, 

Une accouchee qui avait perdu beauebup de sang eut une attaque 
d’edampBie. Les moyens ordinaires ne produisant pas de resultaf, 
il fut.ordonne, par M. ie docteur Vanoye, une potion dans laquelle 
I’esprit d’ammoniaque entrait pour quelques gouttes, et le sirop de 
menthe pour une once ou une once et demie. Les convulsions dim!*- 
nuferent un peu. Comme dies se reprodiiisirent h ia suite d’une saif 
gnee intempestive, le mime moyen fut repete, et elles disparurent 
enfln. Bien que I'ammoniaque paraisse indiqud daps les cas d’^- 
clampsie, il pent ne pas produire les eifets qu’on serait en droit 
d’en attendre, suitout lorsqlie riidmorrliagie a die considerable; car 
alorsle medicament doit determiner une trop grande surexcitation', 
et troraper sur le resullat qu’on croyait atteindre. 

Potion ammoniacale contre le delirium tremens. 

I^B {leliriuni tremens se d^yeloppe frequemment sur jep j^lggp^s 






REVUE THERAPEUTIQUE. 


327 


qui font un usage abusif des boissons spiritueuses. On I’attaque effi- 
cacement par les opiaces ; raais, selon M. Jobert, on le pr^vient par 


Tadministration de la potion suivante : 

Pr. Eau distillde de tilleul. . . . 128 grammes 

Alcali volatil. 4 gouttes 

Strop de sucre. 32 grammes. 


Cette potion se donne par cuiller^es, de deux heiires en deux heures, 
aux malades qui ont requ des blessm-es pendant IMtat d’iyresse, et 4 
ceux qui, ayant des habitudesalcooliques, presentent pendant le trai- 
tement un dtat d’exaltation assez marqud pour faire craindre I’inva- 
sion du delirium {Journal demidecineet de chirurgie, janvier 1851), 

CHLOROFORME. 

Traitement de la chorie par le chloroforme en frictions. 

Le chloroforme est un moyen d’action qui finira par devenir un 
instrument extr6raement puissant pour obtenir des rdsultats trfes 
varies. Puisqu’il endort la sensibility, il doit calmer et mSme appai- 
ser cdmpletement les divers dtats de surexcitation du systfeme nerr- 
veux. Ainsi.il nefautpasfitre surprisqueledocteur Gassier aitoblenu 
trois gudrisons de chorde, en faisant, sur le irajet de la colOnne yer- 
tdbrale, des frictions avec un liiiiment composd de chloioforme et 
d’huile d’amandes douces en parlies dgales. Mats, ce qu’il y a de re- 
marquable dans ces trois cas, et ce qu’U ne faut pas manquer de 
signaler, e’est qu’ils avaient tous la frayeur pour cause. Ainsi, done, 
il n’exislait aucun dtat morbide initial; un trouble nerveux acciden- 
tel s’dtait ddveloppd 4 Toccasion d’un dvdnement, et rien de plus 
Dans de telles circonstances, le chloroforme a pu faire cesser la. 
ehorde; mais si le temperamment y avait dtd pour quelque chose, 
Gomrae dans des chordes qui se ddveloppent sans cause morale ap- 
prdciabte, le chloroforme n’eut pas suffi, il aurait fallu recourir 4 
d’autres moyens d’aciion. Les faits rapportds par le docteur Gassier 
sont tirds du journal I’Union medicale, octobre 1850- 

Liniment chloroformique centre la chorie. 

M. Epiand s’est repcontrd avec M. Gassier dans la formule applU 
cable anx frictions sur le trajqt de la colonne, dans les cas de conyul^ 
sion chpr^ique. jlprescrit: 

Chloroforme, ..) _ 

Huile d’amande douces, . . . j ® 

Les friclions doivent se faire 4 la dose d’une cuillerde 4 bouche, 
et seulement deux fois par jour, le matin et le soir. On comprend 
que les frictions puissent dtre rapprochdes, suivant les conditions 
de gravity de la maladie {Abeille medicale, novembre 1850). 






328 REVUE FRAWgAISE ET flTRANGERE. 

DE L’AKESTHESIE LOCALE EM' CHIRBRGIE. 

Experiences. 

M. Velpeau a fait d’heiireuses cxpdi-iences sur I’aiieslhdsie locale 
prodiiile par ies. mdlanges rdfrigdi-anls. Ce n’dtail pas uiie raison 
pour croire un moment que I’application locale de I’dlher et du 
cliloroforrae pourrail produire une'inseiisibilitd plus on moins pro- 
longde. Jusqu’i un certain point, cola pent s’adraettre pour le chlo- 
roforrae. On sait qu’il calme les douleurs vives, les crampes, les 
convulsions, lorsqu’il est appliqud localement on employd en fric¬ 
tions. 11 y aurait cependant S decider si la manifere d’agir du chlo- 
roforme S I’intdrieur n'est pas diffdrente de son mode d'action 4 
I'extdrieur. Quant a I’dther, la question n’est pas douteuse. L’dther 
a did souvent employd k I’intdrieur, contre les cdphalalgies nolam- 
nient. Lorsqu’il amenait du soulagement, ce n’dlait que par I’im- 
pression de froid enlretenu sur la tdte par la durde de I’applicalion. 
Mais cet effet mdme pouvait enlrainer et entrainait souvent une 
reaction qui exaltait la douleur et la sensibilitd locale. Comment 
done penscr que I’dtlier appliqud en frictions localement pent ddter- 
rainer une anesthdsie circonscriie. M. Alquid, de Montpellier, I’a 
cru; il a done proeddd en consdquence : mais les expdriences qu’il 
a faites liii ont proiivd que non seulemcnt I'insensibilitd ne se pro- 
duisait pas, mais mdme que la sensibilitd s’exaltait. Les observations 
de M. Alquid sont rapporldes par la Gazette des hdpitaux, janvier 
1851. 

BRUCINE. 

Ses bans effets contre la paralysie saturnine. 

On ne se sert, contre cetle paralysie, que de deux sortes de 
moyens d’action : I’dlectriciid et les prdparations de noix voraique 
et la brucine. La premidre de ces prdparations mddicamenteuses 
pent produire de graves accidents, et ne doit pas fitre administrde 
au deli d’une dose assez faible; la brucine ne produit pas d’acci- 
dents, et peutdtre poussde jusqu’a une dose dlevde; car M. Bricheteau, 
qui en fait un emploi assez frequent, est parvenu jusqu’4 la dose 
de 80 centigrammes, aprfes avoir commened par 2 ou 3, sous forme 
pilulaire. Un paralytique par I’intoxication saturnine a dtd traitd 
par M. Briclieleau, et, arrive k la dose de 8 centigrammes des mddi- 
caments, il a dprouvd des modifications assez vives dans I’dtat de la 
main, pour que les exlenseurs aient pu commencer k faire quelques 
mouvements. Dans le journal qui rapporte ce fait, I’observation n’est 
pasterminde [Bulletin de therapeutique, octobre 1850); mais tout 
prouve que la persdvdrance dans le mdme remfede aura ddlermind 
dans un temps plus ou moiiis long, la cure de la paralysie. 



REVUE THfiRAPEUTIQUE. 


329 


ACTION DES NAHCOTIQUES. . 

Suseeptibiliti anormale. 

On sail que, suivant le temperament, I’idiosyncrasie, les narcoti- 
ques sont plus ou moins bien acceptds chez les;malades. Quelque- 
fois, ils sont impuissants; d’aulTes fois, ils agissentavec iropd’dner- 
gie. Dans certaines circonstances, si leurs effels se produisent dans 
les conditions ordinaires de leur puissance therapeutique, dans des 
circonstances difierentes et dilBciles, sinon impossibles a apprecier, 
ils agissent de maniere 5 surprendre le mddecin et S troubler vive- 
ment le malade. L’opium est dans ce cas; combien de malades se 
sont crus empoisonnds aprfes avoir pris une faible dose d’une prepa¬ 
ration laudanisde, parce qii’ils dprouvaient des effets bien diHerents 
de ceux auxquels iis croyaient pouvoir s’attcndre! Mais les exemples 
a donner sont trop multiplies pour insister davantage. Envoici un 
pourtant quisortdelaligne commune; 11 prouve combien la sitscep- 
tibilite physiologique pent Stre vive, el montre le danger qu’il y.a 4 
ne pas etre prudent et mdme plein de circonspection quand,on fait 
usage de la medication narcotique. 

Dne femme appartenant au service de M. Cruveilhier enira 4 l’b6- 
pital avec une violente bemicranie. On prescrivit 10 grammes de 
baume tranquilie en frictions sur la partie de la tOte malade. Au bout 
de trois quarts d’heure, changement d’etat, mais avec des caractferes 
graves; souifrances trfes vives dans la tOte, sentiment de douleur 
profonde, vertiges, hallucinations, abaissement du pouls, frissons, 
commencement d’un froid general, nausdes et vomissements: un 
empoisonnement s’dtait produit par des frictions, avec une prepara¬ 
tion oft I’opium est reprdsente par une dose trfes faible. Qiie serait-il 
arrive si celte femme, qui dtait ouvrifrre, se fflt trouvde dloignde de 
tout secours? Peut-dtre le mal se fdt aggravd, et il eflt dtd bien dif¬ 
ficile de la rdchaufifer, de detruire enfin les effets du baume tran¬ 
quilie. A I’hdpital, on lui administra du cafd avec de I’eau de-vie; 
la chaleur revint et le ddsordre se calma. 


D' Ed. CARRlfeRE. 



SOCIETES SMANTES. 

Acad^mie dea seienees de Parla« 

Pr^sidence de M. Rayer. 

EFFETS DE L’£tHER CHLORHrDRIQDE CHEOr£ SDR EES ANIMADX, 

M. Flourens lit la note suivanle sur les effets de I’diher chlori- 
di'iijue sur les animaux. 

' « il. le docteur Aran a prdsentd ai’Acaddmie, dans la sdance du 
22 ddcembre dernier, une note sur les, effets anesthdsiques locaux 
de IMther chlorliydrique clilord. 

» A peine ai-je connu les observations de M. Aran, que j’ai desfrS 
faire quelques experiences, et A peine avais-je eu le temps de former 
cedesir, que je recevais d’iin chimiste ties habile, M. Ed. Robin, 
une certaine quantite de la substance nouvelle dont il s’agit. 

» C’est avec cet ether clilorhydrique clilore, qui ra'a ete remis par 
1V|. JRobin, qu’ont ete faites les experiences qui suivent : 

. » J’ai voiilu vpir, d’abord, quel ppuymt 6ire I’effet aneslhesiqpe 
general de I’ether chloidiydrique chlore. ‘ 

» J’ai dohf sourriis ^uccessjvement plusieurs chiens k I’inhalatiotj 
de cet ether,'et toils ces aniniiaux opt ete frappes d’anesthesie gene- 
rale eii tres peu d’i'nstanls; les uns au Bout de 3 S 4 minutes, et les 
autres'au bout de 4 ou 

» Re nerf sciatique, mis 4 nu chez quelques uns de ces chiens, 
avait perdu toute sensibilite, mais il conservait la motricite, 
J’ajoute qu’aucun de ces chiens n’a succombe 4 I’experience. 

» Aprfes m’etre assure de I’effet aneslhesique general, j’ai voulu 
etudier I’effet de I’injection dans les artferes. J’ai done injecte dans 
rartAre crurale droite de plusieurs chiens, et en poussant du c6te du 
coeur, de 2 grammes 4 2 grammes et 1/2 d’ether chlorhydrique 
chlore. Au moment de I’injection, douleui* et crisde I’animal ; I’in- 
jection terminee, paralysie soudaine du train posterieur avec roideur 
tetanique des deux jambes (1). Enfm le nerf sciatique, mis 4 nu, 
conserve encore la sensibilite, mais il a perdu toute motricite. 

» L’ether chlorhydrique chlore a done, suit qu’on le fasse respirer 
4 I’animal, soit qu’on I’injecle dans ses artferes, la mAme action que 
le chloroforme. 

(1) La roideur est toujours complete dans la jambe de I’anfere in- 
jectee; elle est plus ou rooms complete dans I’autre jambe, selon qu’il 
est parvenu une plus ou moins grande quantite de substance injectee. 



SQCifiTjS SAVANTES. 

X Je n’insiste, pour le moment, que sur les effets compares des 
substances injectdes. 

» Le chloroforme, injects dans les artferes, produit aussitbt la pa- 
ralysie des muscles, avec raideur tetaniqiie. C’est ce que font aussi 
les essences de t^rdbenihipe, de menthe , de roraarin, de fenouil, 
All contraire, les Others ordinaii-es, les huiles fixes, rhuile d’olive, 
rhuile de naphte , etc. ; I’aclde sulfurique , I’ammoniaque, le cam- 
phre, etc,, produisent la paralysie des muscles avec relAchement. 

11 Ainsi, de diverses substances inject^es dans les artferes, les vines 
sdparent, dans lenerf, la sensibilUe de lA Tnotriciti, et les autres’sd- 
parent, dans le muscle, ]a force qui roidit, qui tend, de la force qui 
reidchf. 

)i Et ce n’est pas tout, les mfimes experiences sepiblent, de plus 
en plus, sdparer I’action musculaire de Paction nerveuse (1); carj 
d’up cOie, la roideur tdtanique se montre alors mgme que )a motri- 
cite du nerf est perdue 2,. et, de I’auire, le reiachement musculaire 
se montre alors mSme que la motricite du nerf subsiste (3). 

11 II y a done une independance visible entre I’acUon du nerf et 
/’actfqji (iw nvwcle, Ces experiences sont un moyen d’analyse phy- 
Siologique, et peut-6tre le plus deiicat, le plus pfofond que nous 
ayqns pu employer epcore. » (Gaz, d^s hdp, du 16 Janvier 

PP l’EXALTATION de l’OUIE pahs la paralysie DD'nERF FAqtAL. 

M. H. Landouzy , professeur A Pdcole de medecine de Reims, 
envoie un memoire sur ce sujei, L’auteur resume son travail sur 
les conditions suivantes: 

Sous le rapport pathologique : 

1° L’exaltation de I’ouie, du c6te paralyse, est un symptdme 
constant de I’hemipiegie faciale, independante de toute affection 
cerebrate: 

2” Cette exaltation paralt en mAme temps que I’hemipiegie, et 
disparait avant elle; 

3° Elle doit Eire attribuee h la paralysie du muscle interne du 
marteau; 


(1) M. Coze, doyen de la Faculte de medecine de Strasbourg, dans 
ses belles experiences sur le chlorororme, a emis quelques vues sqpt- 

blabtes a celles que j’indique ici. 

(2) I/ether chterhydrique ebiore, le chloroforme, les essences, etc,, 
ddtrHisepf la motricite du nerf el produisent la roideur du muscle. ^ 

l.es ppudres de lycopode, de cigue, de chpne, etc , rCspeclent la 
ijiojriciJ^ du nerf et produisent le rel&chemenl du inuscle. 



532 REVUE FRANgAISE ET ETRANGfeRE. 

i° Elle iiidique que la Idsion nerveuse n’estpoint sUuee au demons 
du premier coude de la sepiifeme paire; 

5° Eiie pent exislei; en I’absencc d’lieniiplegie faciale; 

. 6“ Qii’eile coi|icide avec I’hemipldgie ou qii’elle en soil iiiddpen- 
dante, elle disparatt spontandment, complfetemenl, et dans Pespace 
de quinze joiirs i trois raois. 

7° Pour en constaier Pexistence, 11 est quelquefois ndcessaire 
d’impressionner Poui'e.par un bruit d'aulant plus intense qu’on 
s’dloigne d’avantage dll ddbiit de Paffection; 

8" Un traitement special sera presque toujoiirs inutile; dans le 
cas ou ii deviendrait ridcessaire, il consisterait J tamponner Poreille 
dn c6td paralysd, etau besoin, des deuxcdtds, pour diminuerPaction 
des ondes sonores, 3 dii iger avec prudence quelques douches froides 
ou Idgferemenl astringentes siirle tympan, et enfin 3 gatvaniser le 
nerf facial ou la membrane dii tympan. Dans le cas d’hdmipldgie, le 
galvanisine agirait en mdme temps cOnIfe les deux maladies, et dans 
Je cas d’hypercoiisie inddpendante. Paction electrique s’dtendrait par 
la connexion des deux nerfs jusqu’a Piniermddiaire. 

9° sous le rapport physiologique, celte hypercousie ddpendante 
du inddpendante de Phdmipldgie, paralt confirmer les indications 
de jiJ le docteur Lohget siir le nerf intermddialrc, qui de'vrait fitre 
considdre coiume nerf motcnr tympanique, remplissant pour Pouie 
le r61e du nerf motenr bcuiaire commun pour la vue. (Gazetteme- 
dicaie de ParfSidu 23 novembre 1850, page 8/tl._) 

j&cadeiiiie untioiialc de medecine tie JParis. 

La discussion sui- lecretinisme, aprds avoir durd plusieurs sdances, 
s’est icrmindc par le renvoi de toutcs les pifeces au ministre de Pin- 
tdrieur. Nous donnerons, dansle procliain numdro, Panalyse du tra¬ 
vail de Af. Ferrus, et nous ferons counaitre ce qu’il y a eu de saillant 
dans les discours des membres qui out pris part 3 la discussion. 

M. le docteur Lisle a lu, dans la dernidre sdance de cette socidtd, 
un mdmoire ayanl pour litre : Des pertes seminales involmtaires 
et de leur influence sur la production de la folie. 

Le travail de M. Lisle repose sur sept observations ayant pour 
sujet des alidnds qui avaient tons ceci de commun que des pertes 
sdminales involontaires existaientdepuis plusieurs anndes, etdtaient 
la cause unique du ddrangement de leur santd physique et de leur 
aberration inteliectuelle. Void quels cavactdresM. Lisle assigne 
3 ce genre d’alidiiation. On pourra regarder, dit-il, comme affecle 
de spermatorrhee, tout alidud chez lequel, avec les irrdgulariles 



sociferfis savastEs. 833 

Inexpllcables dans la marche de la maladie, on observera les sym- 
piOmes siiivants: SoiifTrances physiques plus on moins anciennes, 
bizarres et trts irrtgulifercs dans leiu- manires'tation, mal deflnies 
dans leur nature et leui- si^ge; propension instinctive, irrdsislible 
3 la tristesse, h la ratilancolie, et plus tard an suicide; transformation 
graduelle et tousles jours plus complete des caracltres, des idees, 
des affections, des habitudes; alfaiblissement, parfois trfcsprohonc^, 
de I’inteliigewce, et surtout de la force'morale ; friaptitude An travail; 
irresolution et inconsistance habitueile dans les idees et la conduite; 
tendance 4 I’isolement et a la solifude; sus'ccplibilite extreme, en- 
tretenue par la crainte du ridicule et I’interpretation des actes, des 
gestes, des paroles, des personues avec lesquelles le malade est en 
rapport; enfin, disposition invincible au soupQon, 4 la defiance, 
dans laquelle sont enveloppes, 4 la longue, les parents et les amis 
les plus chers. M. Lisle, tout cn considerant la reunion de ces sym- 
pt6mes comme sufiisante pour faire soupqomier I’exislence de la 
spermatorrhea, n’cn reconnalt pas moins que les observations ml- 
croscopiques peuvent seules doiiner, 4 cet egard, une certitude ah* 
solue. 

L’auteur resume ce memoire dans les propositions suivanles i 

1° Les pertes seminales involontaires exercent une influence des 
plus pernicieuses sur le systtme nerveux, et deviennent 4 la longue 
une cause frequeiite de folie. 

2" Elies impriment aux sympWmes de ceite maladie un cacliet 
tout particulier qui permet de distinguer les individus qui en sont 
aiteints, des autres alienes. 

3° La folie causde par des penes seminales est rebelle 4 tous les 
moyens de traitement diriges uniquement contre I’afiection du 
cerveau. 

4“ Elle guerit, au contraire, rapidement et 4 peu pr4s constam- 
ment, lorsqu'on est parvenu 4 faire cesser les pertes involontaires 
de semence, et lorsque d’ailleurs les malades ne sont ni paralyiiques 
nl en demence, 

6° La tbeorie moderne, qui regarde la folie comme une maladie 
primitivement et essentiellement cerebrale, n’cst done pas vraie 
d’une manifere absolue. II cxiste dans la science des faits constanu, 
et ceux qui prdefedent sont de ce nombre, qui prouvent que, dans 
un certain nombre de cas, le cerveau n’est affeetd que sccondaire- 
ment et sympathiquement 4 la sonffrance d’un autre organe. (Com- 
missaires : MM. Eerrus, Roslan et Longet.) —[{Gazette medicdle du 
29 mars 1851, p. 208.) 



B1BLI0GR4PHIE, 


Traite (Vhygime ptililique; par le docteur CHAPEiil 

En llsant ce livi-e, il y a une phrase qui m’a d’abord frappd et 
oiW a donng Une bonne opinion. Souvent le sort du jugemeht nait 
d’une phrase OQ il y a des pens^es renferm^es dans quelques'mdts 
qui ibrinenl la quintessence d’un livre, et hors desquelleS il h'y a 
■qii’une paraphrase plus ou molns habilement dgveloppde dd feette 
sorte de phrase pi-incipale. Quandon s’occupe d’hygigne, c’est-§-dire 
quand on expose les conditions dans Icsquelles rhomnie est le mieux 
placg poiir biett se porter, commodgnient vivre, et rettiplir hohora- 
blement sa destinge, on doit d’abord dire en quoi rhoniine consiSte, 
comiiient on le Cbmprehd; c’est en cela que consiste cette pieri-e Idh- 
damentale ou cette phrase premifere qui donne le caraclfere de I'cSti- 
yre. Voici maintenarit ce que j’ai iu : « La seconde force dilTgrente 
ide cglle de Torganisme a une lin dislincle dii corps, Uhe destlnge 
jiliis haute : C’esl Vdme, c’est le moi, c’est le principe de la tie ib- 
tellectuelle et morale qui constitue la personnalitg huiiiaine; c’est de 
Cette source que naissent les volitions, les souvenirs, I’actiViig pro- 
pre, I’amour du devoir, le sentiment du drOit, I’aSpiratioU inceS- 
sanle vers la dgcouverte du vrai, vers la recheichg de I’inconnu. » 

Ce morceau pose si bien le caractfere phllosophique du tiaitg, 
qu’on comprerid, sans autre explication, que I’auteur ne dOnnerapas 
une preference absolue aux influences physiques, que le cOtg spiri- 
tuel sera mis eh ligUe de compte, et que, sous le rapport deS modi- 
flcateurs, il fera la part de ceux qui s’adressent a la matigre et de 
teux qui phrlent a I’activitg. 

Get ouvrage est un livre destine particuliferemeht aUx comitis 
d’hygiene. Il y en a probablement en province, ou du moins il y en 
aura. Quant a present, nous n’en conhaissons qu’uh, le Comitg d’hy¬ 
giene attache au ministgre de I’agriculture et du commerce; c’est un 
tomite qui ne fait rien et qui empgciie tout. Cette ligne de conduite, 
dbnt il ne s’ecarle pas, feta sans doute qu’il ne s’Occupera gngredu 
liVre qui Itii est adressg; inaiS si M. Chapelle doit renoncer a I’ap- 
prObatioh de fee feomite supreme qui represente une force morte, au 
lieu de cette force active dont on pouvait espgrer qd’il serait dote, 
il la trouvera chez les mfedecins et les esprits sferieux qui auront 



BIBLIOGBAPiUE. 335 

•’occasion de le lire. Cela pos^ en passant, void comment rattteijr a 
traci son cadre et comment il a su le remplir. 

Dans le premier fchapitre, il tfaile de Pair et des habitations^ cOs 
conditions prdcieusesde I’existence physique do corps. li y tt i-en-- 
fermd toutcequitientaiasalubritepourla construction des Villes, etc. 
Les travaux les plus rScenis ont et6 mis h contribution pour trailer 
ces questions importantes; et, dans la limite des connaissahces aC* 
tuelles, cette pariie dii llvre laisse peu de chose J d^sirer; Le cha^ 
pitre suivani n’est que la continuation du premier ou son.coroliaire 
ndcessaire. Aprfes avoir parld de I’air tel qu’il doit 6tre, il fallait dire 
ce qu’il devient sous I’influence des mar^cages, des miasmes, etci 
L’auteur fait entrer dans ce cadre des considerations pleines d’intd- 
rfit sur les relations qni existent entre I’insalubriie et certains fieaux 
epidemiques, entre la salubrite de I’almosphere et la prosperite des 
populations. Tout n’est pas assurement corrobore par la preuve; il 
y a des points, des opinions qui nianqueni h Cette demonstration lf‘- 
rOe des fails. Mais nous croyons, nous (c’est une manifere de voir 
que nous avons plus d’une fois soutenue), nous croyons qu’il y a des 
opinions, des vues sur telle ou telle question, qui peuvent se passer 
de la preuve materielle. L’esprit n’est pas seulement alimentd par les 
sens, il se nourrit lui-meme; et si quelquefois il se nqurrit mal en 
procedant ainsi, il fautse garder de croire que, raalgre ses inconvO^ 
nients, cette conduite n’ait pas ses avaniages. 

Dans le chapitre troisifeme, il est traitd de I’alimentation; il n’y 
est question que de I’alimentalion matdrielle. Dans le chapitre sui- 
vant, ou reducation physique irouve sa place, I’education ducerveau 
n’est pas nCgligde. jNous aliens voir comment M. Chapelle I’a com¬ 
prise. 11 croit un peu trop, comme Condillac, que les sens sont la 
porte nCcessaire par laquelle I’enseignement se produit chez I’enfanU 
Il a raison; mais il y a autre chose que ce qu’il dit, L’enfant, conime 
I’homme, est un insU-ument dispose pour un rdsultat donnO; il est 
apte a apprendre telle ou telle s6rie de choses plutOt que telle autre. 
11 a done une sOrte de propension active & rechercher telle connais- 
sauce par I’application experimentale de ses sens, plutOt qu’nne con- 
naissance d’une autre nature. Get instinct, il faut en tenir compie ; 
car c’est i’activite qui plus lard, c’est-ii-dire lorsque I’enfaht sera 
devenu adulte ou se irouvera plus avaned dans le cheinin de la vie, 
prendra une force d’initiaiive extremement puissahte. Quelque spi- 
ritualiste qu’on soil, il est facile de tomber dans Condillac, surtout 
quand on est mddecin et qu’on dcrit un traltd d’hygifene, . , , 

Partisan des fortes dtudes, de ces dtudes npurrjes de fails et non 
de rdveries de I’imagination, I’auteur finit en raontrant on est la 



336 BlBLlOGilAPHIE. 

veritable pofeie, d’ou nail le vdritable enlbpusiasme, celui qul a im 
aliment substantiel et ne menrt pas d'inaniiiop. « Croit-on,< dit-il, 
en faQonnant I’esprit aux idees serieuses, scientiflques, eteindrc pal¬ 
let rimagination et la podsie? Non; on ne fait que chasser rerreur. 
T a-t-il en effet quelque chose de plus sublime que les grandes sce¬ 
nes de I’univers, telles qu’elles se pi-dsentent dans la rdalite? Ne 
sait-on pas que les plus grands, ecrivains sont ceux dont les descrip¬ 
tions se rapprochent le plus de la nature? T a-t-il dans les sifecles 
qui ont precede ie ndire des iiommes qui possMent it un plus haut 
degre que de nos jours Ic veritable sentiment poetique ? Je ne le crois 
pas.» M. Chapelle a raison, on voit.Dieude plus pi-fesen mediiant 
rtn morceau de Cuvier qu’en lisant uue ode de Lamartine. 

Hygiene pure et nouvelle, ou Etudes et pensees sur le monde 
spiritual , la nature en general , la societe, et sur I’homme 
en particulier; par PiERitE Roux. 

L’auteur commence son livre de la manifere suivante :■« Je suis 
nn ignorant, un paysan, un fou si vous voulez; neanmoins, jedirai 
qu’ii la suite d’one catastrophe qui m’atteignit et qui sera dderite 
ailleurs, je fus favorise A’idies si sublimes, que je ne pus eviier 
d’ecrire les choses qui ni’apparaissaicnt sous la lumiere la plus vive 
de la verite. » Cette phrase parait incontestable surtout dans sa pre- 
, mifere partie. Quant aux idees sublimes, il est si difficile d’en avoir 
beaucoup de cette qualiie-ia, quo malgre tout le respect dont nous 
faisons eiat pour cet ecrivain plein d’ardeur, il nous permettra de 
croire qu’ii exagfere. Quant a Tordre, qualite qu’on cherche dans un 
livre avant toute autre, il n’existe pas, il ne se montre nolle part. 
Les chapitres mdmes n’indiquent pas, dans leur sommaire, ce qu’ils 
contiennent; il y cn a mdme qui sont muets. Voulez-vous savoir, 
par exemple, comment est intitulee la premidre partie : Milanges 
preliminaires composes en partie de principes sur I’art d’icrire, 
de confessions et de quelques articles scientifiques. Ces derniers 
mots, quelques articles scientifiques, n’eclairent pas d’une lumidre 
bien Tlve ^intelligence du lecteur. 

■ Dans uii si grand desordre, car le ddsordre est bien grand, il est 
difficile d’analyser quelques developpements, de trouver quelques 
lambeaux d’idees'; nous ne pouvons que citer: I’explication la plus 
detainee he 'vauf'pas tihd dlation textuellk Nous nous sommes arrd- 
teshatureirement d ce iitfe ; Definition de I’homme et de sessens. 



BIBUOGRAfHIE, 337 

De riiomrae, il n’en paile pas; il priSRi e ne s’occiiper quo dcs sens: 
la mdlhode clioisie a du moins pour avantagc d’dloigner Ics plus 
grandes difficuUds. Ndanmoins, ces difncullds reparaisscnt a i’occa- 
sion d’un sixi^me sens, de I’invcnlion de I’auteur. Ce sens, e’est la 
pensde. Mais qu’cst-ce que la pensde ? Rdponse de M. Roux: « C’est 
le sens qui combat les auires.» Mainienant, veut-on savoir ce que 
c’est que le coeur et TSme? C’est Dieu et le Diable qui habitent che* 
nous; ce qui piouverait qu’un homme sanscaur, car nous suppo- 
sons que le Diable c’est le coeur, est I’homme le plus vertneux, le 
plus heureux du raonde. Tout cela est trfes curieux assurdment, mais 
ces curiosites se succedent dans un volume de /(2S pages : c’est un 
peu long, m6me pour les espriis qui airaent la lecture de livres 
comme celui de M. Roux. 

Ce qu’il y a a remarquer dans ces livres qui ont paru en assez 
grand nombre dans ces derniers temps, c’est un ddsir immense d’en- 
seigner les autres, de leur tracer une voie qu’ils meconnaissent, de 
refaire Thumanild. Celle manie d’organiser doit etre celle des dpo- 
ques de disorganisation. Les espriis qui se frappent des ivinements 
qui surviennent et des tristesses de Tavenir, croient devoir faire des 
efforts pour arriier le mal dans sa marcbe incessanle el dans sa me¬ 
nace terrible. Mais ceux qui se donnent celtc mission sont ginerale- 
ment les plus faibles; lis ne manquent pas d’drgueil giniralement: 
c’est le point de dipart dcs divagations auxquelles ils se livrent avec 
une sorie de bonheur. II ne faut pas les condamner pourtant; ils 
sont plus it plaindre qn’ci biamer. 


Sanctmire du spintiialisme, Etude de fame humaine et de 
ses rapports avec funivers , d’api'k le somnambulisme et 
fextase; par Cahagnet, auteur des Areanes de la vie 
future devoiles. 

II y a de bien singuliers titres de livres; ils ne peuvent pas fitre 
autrement lorsque la direction d’esprit de leur auteur s’icarle des 
routes bat lues. Nous comprenons les timiritis, les hardiesses de 
I’inlelligence; nous les encouragerions mime de la plume, carce 
n’est qu’ci la condition de sortir du chemin oCi tout le monde mar- 
che, qn’on peuttrouver du meilleur et du nouveau. Mais, de Ik k 
applaudir toules les tentatlves, il y a loin. Dans les temps od nous 
sommes, on ne voit tant de novateurs, on, pour mieux dire, taut 

ANVAi.. MSD.-PSVCH. S'sirip, I. Ill. Avril ISSI li. 22 




338 BIBLIOGRAPHIE. 

d’individiis qui croiem poiivoir se doiiner ce litres que parce qu’on 
a trop encourage les audaces les phis hardies et les plus prodi- 
gieuses excentricit^s. Ge n’a pas sans profit pour I’alignation 
mentale. Les monomanies, les d^lires out pris des formes particu- 
culiferes, contracts des 6tats nouveanx; on a pu agrandir le cerele 
d^ji si grand des observations sur les troubles de I’intelligence; et 
s’il n’en est pas results des progrfes notables dans le iraitement des 
maladies de I’esprlt, on a vu, dn moins, combien gtaient 6trdites 
les relations qui liaient ees maladies on troubles fidvreux, aux deii- 
res monomaniaques de la socidtd. II feut faire, cependant, une dif¬ 
ference dans les publications excentriques. Les ones portent le signe 
constant, depuis la premifere phrase jusqu’a ladernifere, d’un veri¬ 
table etat de desordre intellectuel; elles forment une macedoine 
d’opinions sans suite, ou rien n’est fixe et logique dans les iddes, 
excepte,peut-6tre, la conviction, chez I’auteur, d’une superioriie qui 
le place au dessus de tout le monde. Les autres partent d’une idee 
preconque plus ou moins fausse, d’une doctrine plus ou moins mau- 
vaise; mais il y a de I’ordre dans les deductions, et le lecteur ne pent 
s’emp6cher de voir qu’il n’y a rien d’anormal dans une intelligence 
qui possfede, a un certain degre, I’art d’exposer et de demontrer. 
Le livre qui porte pour litre : le sanctuaire du spiritualisme ap- 
partient a cetle dernibre classe; ense placant au point de vue de 
fauteur, on pent dire qu’il n’est pas sans valeur. 

La dedicace du livre prouve deja que le sujet appartient aux re¬ 
gions les plus ethei-ees de ia metaphysique, si ethdree d’elle meme. 
L’auteur dddie son oeuvre a la memoire d’Emmanuel Swedemborg, 
si chfere aux illumines et aux esprits malades. Dfes les premieres 
lignes, il declare que le sysiarae qu’il va dOvelopper est son enfant 
cheri, sa passion , sa conviction la plus ardente. Nous avons done 
aifaire a un convaincu plein d’enthousiasme, e’est-a-dire a un auteur 
qui n’est pas sans quelque rapport de parente avec les illumines. 
Mais il faut i toute these un point de depart, a tout edilice un point 
d’appui. Voici done les bases philosophiques de I’oeuvre; quelques 
propositions suffironl pour faire comprendre le systfeme lout eniier. 

Premiere proposition : Dieu est tout ce qui est, sans que toiitce 
qui est soil individuellement Dieu. Troisieme proposition : Il n’y 
a de temps que leprisent; le passe et I’avenir ne sont qu’un effet 
produitpar notre observation de I’individualite des choses qui nous 
entourent, une condition de notre etat nommi materiel, dans lequel 
les formes paraissent s’aneantir et se sucedder, quant au fond. Spiri-: 
tueilement parlant, il n’y a pas d’andantissement possible ni de sucr 
c^sion dans les formes. Quatrieme proposition : L’espace n’esl 



BlfitlOGRAPHlE. 


339 


qu’un non sens, puisqu’il repr^senle le vide el le rien.... Cinquieme 
proposition : La science actnelle n’admetlant pas de vide-, tout doit 
done se toucher. Sixieme proposition : Cliaque germe d’une especc 
tepri^senle le tout dans son espice. Septieme proposition : L’Sme 
humalne est le tout de ces espfices, et Dieu est le tout de ces tons. 
Neiwiime proposition : La vie n’est qu’une pensde qui en observe 
une autre. 

Nous avons transcrit exactement ces propositions pour ne pas 
tromper, a noire insu, le lectetir sur le sens exact des idees que nous 
allons discuter en les exposant. 11 n’y a qu’a en lire une seule pour 
Se trouver sur la trace du pantlidisme. Ainsi, Dieu est la substance 
dlspersde dans I’linivers ei mgnae le conslituant; il n’y a pas de vide, 
lout est plein. L’ame liumaine est le rdsumd de tout ce qui vit on 
espfeces animales et vdg4tales. Pourquoi ne pas ajouter aussi en grou¬ 
pies de cristaux? Mais, ce qu’il y a de plus remarquable, et qui forme; 
en quelque sorte, le couronnement de la doctrine, e’est que le passd 
el I’avenir n’eiistent pas spirlluellement partout; ils sont tout aussi 
blen a la disposition de I’observateur que le present qui se materia¬ 
lise par des fails, par des actes. Ainsi, tout se tenant et lout abou- 
tissant a ce centre qui est I’ame luitnaine, ou a Dieu qui comprend 
et enveloppe tons les Stres et loutes les Ames, on est oblige d’ad- 
mettre que le pouvoir de cette ame humaine est divin par la force et 
reteudue ; qu’il n’y a pas de distance ou elle n’atteigne, pas d’obscu- 
rlte qn’elle he pdnfetre. Tout lui cfede; il n’y a que Dieu au-dessus 
d’elle, 11 faut avouer que e’est beaucoup de le reconnaitre, puisque, 
lorsqu’on est rivd a une doctrine comme celle-ci, a la doctrine du pan- 
thdisme, elle fait dderoitre Dieu de sa valeur supreme, et va m6me 
jusqu’a Tabaisser a la taille de la erdature. Mais, cede Ame atta- 
chde par des liens materiels, a besoin de ceriaines conditions pour 
User de sa liberldj de sa loute-puissance. On va connailre en quoi 
I’auteur les fait consisler ou du moiiis comment on les obtient. 

Nous ne nous occuperons pas a allaqtier, detail par ddtail, la doc¬ 
trine panilidiste : les absurditds sont comme les tours en mine; si on 
ddiache une pierre de leur base, tout est dit. Ainsi dans les proposi¬ 
tions du livrej il est dcrit que le passd comme I’avenir est une exis¬ 
tence spirituelle avec laquelle Tame liumaine se trouve en rapport, 
Mais si I’avenir a une pareille rdalitd; si, spiriluellement parlantj 
Tavenir a une existence par anticipation avant qu’il ne produise par 
les fails, I’homme ne pent pas clioisir dans cet avenir dont la doc¬ 
trine spiritualiste dit qu’il estle maltre; il faut qu’il marche dans 
cette seule ei unique voie, coflte que coflle : d’un trait de plume, le 
iibre arbitre est efface. Cela suffit, ce nous semble, adonner un dchan- 





3/lO BiBLlOGBAPHlE. 

tillon de la valeur |)hilosophiqiie de I’ceuvre; il est inutile de pousser 
plus loin la discussion. 

Aprfes avoir critique M. Cahagnet, que nous avons & le plaindre, 
pour toutesles tentatives qu’il a faites avant d’arriverau beau iddal 
de ce ddgagement de I’ame humaine, dont il poursuivait la realisa¬ 
tion avec tant d'ardeur! II y toucha cependant, mais apr6s quels 
penibles essaisi A peine eut-il pris connaissance, dit il, du-somnam- 
bulisme, qu'il eut I’lntelligence de ce qii’il devait produire de mer- 
veilleux. Alors il chercha & se mettre dans Petal de sommcil. Mais 
n'est pas soninambuie qui veut. il y a des organisations reiractaires 
aux passes ies plus encrgiques. D'autres, au contraire, obeisscnt vite 
et bien it tout ce que leur imposent la volonte et Jes gesies du 
magnetiseur. Ce n'est pas nous qui disons cela, nous en avertissons 
ceux qui nous lisent. Dans tons les cas, M. Caiiagnet n’elait pas au 
nombre des eius, si on en juge par la resistance qu'il opposa, bien 
malgi-e lui, a des tentatives de plus d'un genre. 11 se fit d'abord 
magneiiser par plusieurs pcrsonncs et il n'en ressentit aucun effet. 
Alors il composa un baquet inesmerien pour son usage. II magne- 
tisa avec ceite intention des llacons d'eau qu'il remplit avec un me¬ 
lange de fleur de soufre, de limaille de fer et de sable; des conduc- 
teurs metalliques reliaient lout le systfeme; et pour donner plus 
d'energie a I'appareil, les intervalles de separation des llacons d'eau 
furent remplis de feuilles et de fleurs odoriferantes ou narcotiques. 
M. Cahagnet plaqa le baquet dans son lit, et n'eut qu'un somineil 
lourd et agiie. Il devait s'attendre au moins a cela. Mais il fut ddsoie 
de I'insuccbs, dit-il. Alors il se jela sur tous les- ouvrages parus sur 
le magnetisme, de 1784 L 1800; quelle patience 1 Et puis il reprit 
ses experiences sur lui. Elies sont trop nombreiises pour essayer 
mOmc de les enumerer. Pour en finir, M. Cahagnet u'arriva 4 ce 
but qu'il desirait depuis si longlemps, qu'apres avoir fait usage du 
hachisch. Avec le bachisch, il arriva a ceite plenitude d'action de 
rame dont elle ne pent jamais jouir lorsqu'elle est grossibrement 
atlachee a son enveloppe maierielle. 

Si maintenant nous prenions, avec I’auteur du livre, tous les mys¬ 
tiques dont il analyse les oeuvres, I'liistoire de toutes les extases 
dont il se fait le narraleur, nous dirions des choses tre$ interes- 
santes assurement. Le mervcilleiix a un interetsi grand qu'on en est 
avide, mOme lorsqu'on n'y croit pas. Nous ne voulons pas, cepen¬ 
dant , donner absolument raison aux scepliques. Tout en refusant 
an magneti.sme, au somnambulisme les prodiges qu'on leur attribue 
si gratuitement, nousne nions pas qu'il n’y ait des ellets inconnus 
ou mal analyses, uui sont dans la dependance de I’innervation. Nous 



BIBLIOGRAPHIE. 361 

ne counaissons qu'iinparfaitemeni encore (nous pouvons meme dire 
tres mal) Ics fonclions nervenses dans loule lYlendue de Icur aclion, 
OH,en d’aiUrcs termes, dans les conditions si diverses ou se iroiive 
I'homme en sanle od en maladic. Un jour viendra, sans doutc, qui 
jetiera quelque lumiferc sui\ces piobldnies d rdsoudre et qui dteindra 
celte sorte d'illuminaiion magiqne entrelenue par le charlalanismc 
pour cliarmer les yens et vider les poclies des badauds. 

L’ouvrage dc M. Galiagnet est marque du sceau de I’honngtetd et 
de la conviction, et a ce titrc, ii m^riie que ia critique ne lui soit 
pas malveillante, fdt-il mSrae mal ordonnd et mal €crit; Mais il est 
diilicile de trailer s^rieusement des livres s^rieux comme les visions 
d’lloffmann ou les contcs mystiques de Balzac. Du reslc, pourjugcr 
la portde d’lin livre, il n’y a souvent qii’a prendre la conclusion; li 
est le resultat, Id est le fruit. Yoici maintcnant quelqiies extraits de 
cette conclusion du SancUtaire du spiritualisme. « L’homoeopathie 
en philosophie, dit I’auteur, est ce qu’il y a de plus concluant, de 
plus positif dans les ddcouvertes des temps modernes; elle est la 
puissance de la vie dont le magndtisme est I'amour, la ddmonstra- 
tionde I'individualitd raoldculaire dont le magndtisme est I’alliance... 
Ces deux sciences doiveut rdgdr.drer le monde, sMI est possible de 
changer quelque cliose a sondtatactuel... » Nous recommandons au 
lecteur, sinon aux malades, cette autre mddecine. « N’existe-t-il pas, 
continue Tauteur, une mddecine dont je n’ose te parler qu’d I’oreille 
(il s’adresse d im interlocuteur dont il fait I'dducation), qui est cede 
de la parole, la parole vivante qui dit que cela soit et cela est, md¬ 
decine du Christ, des saints, des Gesner, Greatrake, Hohenlohe, 
Saint-Amour, Laforgue, de tous les thaumaturges en gdndral, de 
nos toucheurs des campagnes, de nos diseurs de neuvaines, de la 
foi, de la volontd, mddecine dont la vertu pent mdme dtre renfeimde 
dans le seul nom d’une plante! » II y a loin de cette mddecine et de 
ceile qui la prdcdile d la mddecine organique telle qu’on I’entendet 
qu’on la pratique dans I’Bcole de Paris et dans les salles de nos hdpi- 
taux! 


De I’isolement, comidere au point de vue du traitement de 
Valienation mentale: pSiV yi. le docteur Mobel, mddecin 
cii chef de I’asile de Mardville. 

Pourquoifaut-il isoler I’alidnd, qiielles sont les meillenres condi¬ 
tions d’isolement, el dans quelles circoiislances faut-il le faire ces¬ 
ser? Voild les points trfes importants, an point de vue du traitement 



342 BIBLIOGRAPHIE. 

de la folie, qiie la brochure courte mais substautielle du docteur Mo¬ 
rel a pour but de dSvelopper. 

C’est souvent le milieu ou vit un ali^nfi qui exaspfere son dtat db 
folie. II est rare qu’un individu, frapp6 d’alidnalion au sein de sa 
famille, n’y trouve pas, lant qu’il y reste, malgrfi tous les d^voue- 
ments et tous les soiiis qui peuvent I’entourer, des causes d’excita- 
tion, et par suite, I’aggravation du desordre intellectuel. Alors c^ 
n’est plus seulement I’intelligence qui ne procfede plus avec I’ordre 
logique de I’elat sain, mais les sentiments eux-memesquisontdteinta. 
L’eloignement de ce milieu devient alors indispensable. Les asiles 
d’alidnalion peuvent Sire alors trfes utiles, soit en isolant entiferement 
le malade si I’exailation est trop grande pour ne pas exiger cette 
sage precaution, soit en le faisant vivre avec les habitants ordinaire? 
de ces maisons pour liii faire comprendre sa situation, en lui inspi¬ 
rant riiorreur de celle des autres. L’isolement ou la reclusion dans 
line maison d’alienes pent cesser lorsque I’ordre, un peu revenudans 
Tassocialion et la succession logique des idees, a permis au seftti^ 
mentde renaltre. Quand une personne eprouve ce qu’elle ne ressen- 
tait plus depuis loiigtemps, I’amour de ses enfants, I’attachement aux 
sicnsf le desir de recommencer la vie de famille, on pent la rendre 
e la vie ordinaire. Sans doute toute surveillance et tout traitement 
ne doivent pas cesser; mais la revolution intellectuelle et morale qqi 
se produit, montre que la guerison est proche, surloul si on faitenr 
trer dans le traitement tous ies spectacles, tputes les emotions qui 
peuvent agrandir la sphere du sentiment. M. le docteur Morel cite 
une observation ires curieuse d’une lypemaniaquequ'il accompagne 
pendant un long voyage dans divers pays de I’Europe, que pi fa na¬ 
ture, pi Tart, ni i'industrie dans leurs plus belles manifestations, 
n’avaient pu modifier, mais dont la sensibilite et I’interfit se r.eveilr 
lerent h la vue de quelques sc6nes emouvantes, et determinergnt une 
prompte amelioration. La brochure de M. le docteur Morel esl judir 
cieusement pensde et bien dcrite. 


D' Ed. CARRlitRE. 



Repertoire d’observations inedites. 


Observations dk rougeolk chez les i 

IDIOTS, PAR LK DOCTEORDEI.ASIADVE, 

MEDECIN DE L’HOSPICK DE BiCETRE. 

On a fait depuis longtemps celle 
remarque, quo cbez cerlaines classes 
d’alienis, les maladies incidcntes of- 
fraient un caraclere de gravity qu’elles 
ne comportent point cliez les person- 
nes jouissant de I’intfigritfi de leurs 
facultbs. Le contraire avait 6t6 aussi 
soutenu, iiiais I’expfirience a d6mon- 
lr6quecette immunityprfitenduen’a- 
vait qu'une base tout a fait excep- 
tionnelle: Georget et Esquirol ont 
reconnu que la folie, loin d’cicliire 
[’aptitude a conlracter les maladies 
ordinaires, disposait a en recevoir 
une atteinte plus profonde. Tel est 
aussi I’avis de M. Ferrus, qui, dans 
ses remarquables lecons, publides 
dans la Gazette des hdpitaux, en 1838, 
et dans son livre Dee aliinis, signale 
patticuli6rcment la demcnce et I’idio- 
tie, comme des conditions dfifavora- 
blcs en parcille circohstance. 

M. Thore enfin, dans ses savantes 
recherches sur les maladies incidentes 
des alien^s {Ann. peychol. 1, professe 
encore la mdme opinion II semble 
que, par suite de rimperfcctlon cer6- 
brale, la reaction nerveuse diminnee, 
a peine suffisante S I’entretien de la 
vie, manque de puissance dans I’Stat 
palhologlque. 

Ce fait trouve une confirmation 
noiivelle dans les observations que 
nous allons prodnire- Cette annee une 
Epidemic de rougeole a sevi a Bieetre; 
parmi les enfanls des cmployds, un 
grand nombrc ont d’abord ^ t6 atteints, 
puis [’affection s’est propagde dans les 
salles des enfants idiots cf ^pilepti- 


ques , oii, dans la deuxi^me section 
seulement, elle en a frappd buit. Or, 
tandis que, chez les premiers, I’drup- 
lion a parcouru avec r^gularil^ el sans 
desordrcs consicutifs loutes ses pd- 
riodes, chez les seconds elle s’est 
conipliqu^e de phfinom6nes anor- 
maux, durables, et, dans plusieurs 
cas, funcstes. Sans doute on pourrait 
attribuera I’encombrement une telle 
difference, s’il ne s’agissait que de 
quelques malades; mais cetcncoin- 
brement est-il de nature a exercer son 
influence sur tous, sans exception? 
Dans cette hypdihese I’effet aurail dfl 
etre le mdme , la oii plusieurs ron- 
geoleux etaient rassemblds; et cela 
n’a point eu lieu. Un de nos briga¬ 
diers notainment a eu quatre de ses 
enfants sur cinq pris par la fifevre 
dpiddmique. Ces pauvres creatures 
eiaient couchees a c6t6 I’urie de I’au- 
Ire dans deux pelits Ills d’un ilroit 
cabanon, qui sert d’habilalion a la fa¬ 
mine enliere, e’est-a-dire a sept per- 
sonnes. Les sympldmesavaierit acquis 
une grande intensity; ndanmoins une 
convalescence tranche sucefida immS- 
diatement a la disparition de I’affec- 
tion Eruptive. 

La rougeole est surtoul dangereuse 
par les complications dont elle est ac- 
compagn6e on siiivie. Tanlflt ce sont 
les syrnptdmes pulmonaires qui, par 
leur exagdration, dfitermineiit I’en- 
gorgeraenl de I’organe; d’aulres fois 
le cerveau sc prend , il survient des 
fievres graves ou vermineuses, du mu- 
guet.du gonflemenlou des abcis de la 
region parolidienne, de I'cedeme.elc. 
11 est rare que les diverses dpidemies 
! ne revetent pas un cachet special,sui- 
• vanl la predominance de I’uiie on de 




344 


I’autre de ces lesions. Une diarrh^e 
violente a particuli6rcnient dislingu^ 
ceile dont nous nous occupons. Tr6s 
pen de malades en onl cl4 exempts; 
elle s’est manireside dcs le ddbui de 
I’arrcclion, et a persists pendant tout 

Cel accident s’esl monlre chez nos 
idiots comme chez Ics malades du dc' 
hors; mais cc qu! n’a point eu lieu 
chez ceux-cl, il a gcndralcment sur- 
yicu a I’tiruption, et il n’a pas 616 le 
seul. Six sur huitont, en outre, pr6- 
senl6, ind6pendiimment d’une bron- 
cbiie interminable, des signes d’as- 
phyxiequi ont occasionn6 la mort de 
deux d'entre eux , et ont compromis 
s6ricusement la vie des autres. 

Obs. I. L’un dcs premiers affecles 
ful le jeune Draignaud. Cetenrant, 
6g6 de dix ans, ri'une force m6diocre, 
esl entre a Bieclrc comme 6pllepli- 
que, le II juillcl ISSO. Avant ses al- 
taqiies, dont le debut n’a point etc 
indiqu6 , il paraissail jouirde facul- 
t6s ordinaiircs. Uepnis , ses chutes 
ayanl'lieu deux on trois fois par mois, 
il offrait habitucllemcnt une certaine 
h6b6tude. I.a fievre 6rnptive se d6- 
clara le ti fevrier, et les laches de la 
roiigeole ne se monlrercnl que qualre 
jours apres. II avail eprouve, dans le 
principe, quclqucs voraisscraents, 
puis une diarrh6e assez abondante, 
qni se raaintini ensuite dans des li- 
mitrs mod6r6es. I.a toux ctail I6gere, 
mais il y avail une oppression consi- 
d6rable el un ctat cyanique de lout le 
corps, en parliculier de la face et dcs ex- 
tr6mil6s. Evidemment.soit stase san¬ 
guine dans Ics poumons , soil dcfaul 
d’action de I’air exlcrieursur le sang, 
rh6malosc nc s’effectuait que fort im- 
parfaitemenl. I.e murmurc v6sicu- 
laire, tresaflaibli dans toutc la r6gion 
post6rienredu thorax, 6laitentremele 
de quelques riles muqueux el sibi¬ 
lants. 

Le danger 6lait iiuminenl si Ton ne 
parvenail a diminucr promplemcnt 
ia g6ne respiratoire. Une large saignee 


fat pratiqu6e; on appliquaaux pieds 
des sinapismes .■ sur la poiirine un 
vesicatoire, et I’on administra a I’in- 
lerieur une portion kermitisee. La 
<dupart de ces moyens r6it6r6s les 
jours suivants, cl auxquels on ajoula 
comme boisson une infusion d’arnica, 
n'amcnerenlaucune modification fa¬ 
vorable. LasulTocation, aii contrairc, 
Ol des progris rapides, la lividiti dc- 
vint extreme , le corps se couvrit 
d’une sucur froide el visqueuse, et le 
maladc succomba le 31 , c’esl-a-dire 
le neuviime jnurde son alfcclion.Les 
parentsayant forme opposition a I’au- 
topsie, nous dbmes, a regret, aban- 
donner, dans ce cas int6ressant, I’es- 
poir de coiistater les altirations dont 
le poumon pouvaitelre le siege. Peut- 
elre cst-il permis de s’en faire une 
idee d’apres ceile que va nous fournir 
I’observalion suivante. 

Obs. il Genty, ig6 de neuf ans, a 
etiadmisal’hospice leT octobre 1846. 
L’idiolie est complete; il ne parle pas, 
et profere seiilement quelques cris 
inarlicuI6s en signe de contentemenl. 
Sa tele est volumineuse, son front 
large, 6leve el preeminent dans sa 
parlie supirieure. Les rigions Iat6- 
rales sonlegalcment ires davelopp6es. 
Sa figure ne manque pas de vivaciti. 
Par moments, il remue sans cesse ; 
il n’a pu apprendre a manger seal i 
sa laillc esl exiguc. 

La rougeole se diclare chez lui dans 
les depniers jours de fivrier. Pen¬ 
dant la fievre prodromique, il sur- 
vient de I’accablement et du d6voie- 
ment; sa figure, naturellement haute 
en couleur, secyanose I6gerement. La 
diOicutd de la respiration n'esl ce- 
pendant pas Ires considirable. L’6rup- 
tion apparait le troisieme jour; elle 
tientparson apparcnce le milieu en¬ 
tre ceile de la rougeole el de la scar- 
lalinc. Les laches sont un peu 6troites, 
arrondies, el notammenl sur le visage 
jrtlecuu,dispos6escn plaques irrigu- 
lieres; la laugue offre une rougeur 
[legirementlisse, mais i! n’existe point 



RfiPERIOIRE. 


345 


d'angine scarlatineuse. Ces sortes de 
cas hybrides sent loin d'etre rares dans 
les epid^mies rub^oliques. 

On se borne pendant I’druption a 
modirer la torn etia diarrbee par des 
boissons pcctorales et des lavements 
amylaces. La lonxse calmc, raais la 
cyanose el Ics dvacualions alvines, au 
lieu de ceder aprcs rcITacemcnt des 
lacbes cutandcs, augincnlent d’une 
maniere sensible. II y a une oppres¬ 
sion relalivernent considerable; car 
elle esi masquec par la faiblesse. C... 
maigrit a vue d'ceii, et sa position est 
d’aulantplus alarmante, qu’en raison 
de la debilite du sujet, accrue par 
I’epuisement morbide, il est difficile 
derecouriraun trailemenienergique. 
La raort a eu lieu en effctle 10 mars. 

Autopsie. — Le cerveau, Ires volu- 
raineux , remplit exaclement la bolte 
crenienne, dans laquelle il sembic 
avoir dtd a I’dlroit, lant les circonvo- 
lutions sont rapprocbdes les unesdes 
autres. Sa consislance approcbe ge-' 
ndralement de I’induration. La coucbe 
corticale est tres epaisse. Le cervelet, 
la protuberance annulaire, tous les 
orgaues constituant la base du cer- 
veau, parlicipenta laTermete, a I’hy- 
pertropbie de cet organe. Il y a 
aplalissement sensible des lobes anie- 
rieurs; les ventricules lateraux con- 
tiennent, au plus, nnecuilleree de se- 
rosiie. L’idiotie n’avait cvidemment 
pas d'autrcs causes quc cetle dureie 
bypertbropbique des principaux cen¬ 
tres nerveux. 

Rien de parliculier dans les intes- 
tins, si ce n’esi une rongeur superfl- 
cielle el circonscrite du cdlon. 

Les alterations pnimonaires sontau 
conlraire ires remarquables. Les deux 
poumons soul Turlement congestion- 
nes dans toute leur eiendue. De 
tonics les coupes pratiquees dans 
Icur lissu, jaillil, en abondance, un 
sung noir et a demi coaguie. Ce sang 
forme, en divers endroits, de verita- 
blcs foyers apoplectiques. (Ja et la se 
rencontrent aussi des traces d'bepa- 


lisation rouge. L'imperrection de I'he- 
matose n’aurait-elle pas influe ici sur 
la persi.stance des dejections intesti- 
nales; et, sous ce rapport, y aurait-il 
temeriie a comparer ce cas au cho¬ 
lera dans IcqucI on voit les evacua¬ 
tions alvines coincider avcc la colo¬ 
ration bleue de la pcau? 

Obs. III. Justice, admisa I’hospicele 
2,3deccmbrel850,est un enfant i hetif, 
racbitique et compietemcnt idiot. II 
a six ans; on liii en donnerait a peine 
deux. Son alimentaiion est difficile et 
capricieuse; il ne se nourrit guere 
qu’avec des potagcs et un pcu de 
viandes legeres. Ses fonctions diges¬ 
tives s’operent irregulierement; il 
passe alternativement de la constipa¬ 
tion a la diarrbee. Sa pbysionomie, 
neanmoins, est placide, et ses deran¬ 
gements interieurs ne paraissent pas 
(levelopper une sensibilite vive. Le 
debut de la rougeolc remonte au 
ou 26 revrier. La reaction febrile s’an- 
nonce par une legere elevation de la 
cbaleur normale. Son teint bleme se 
colore, ses yeux iarmoient; il a de 
peliles quintes de toux ; du devoie- 
ment sc manifesle; I'eruption appa- 
rait le qualrieme jour, et parcourtses 
periodcs sans phenomcnes remarqua- 
bles, autres que la pjleur des taches 
et un degre Ires faible de cyanose. 
Apres sa disparition, I’enfant semble 
renaitre; mais les evacuations' alvines 
persistent ct ne s’arrelent pas, quoi 
qu’on emploie : potions diacodees, 
riz, sirop de coings, calaplasmes lau- 
danises, lavements d’amidon , bains 
emollients, et plus tard apozemes de 
cachou, lavements de ralanbia, sous- 
nilratede bismuth, etc.Un deperisse- 
rnent graduel en est la consequence , 
ct J... succombe dans le marasme, le 
25 mars. 

Auiopsic- I/eieve qui a precede a 
I’ouverture du corps assure n’avoir 
rcnconire dans le cerveau aucune al¬ 
teration ni vices de conformation sen- 
sibles. Les deux poumons contenaient 
une grande. quantite de tubercules 




346 REPERTOIRE. 


crus. II n’y avail qu’une rongeur su- 
perficielie de la muqueuse intesli- 
nale; mais les giandes meseutdriqucs 
dtaieni le sidge d’une tumiifaction 
asscz considerable. 

Oas. IV. Dormies.'Sge. de septans, 
est a la fois dpileptique, paralylique 
et idiot complet. II ncprofere aucune 
parole ni meme aucun cri. Ordinaire- 
ment tranquille, il cstsujet a de ra¬ 
tes acces de violence qui obligent de 
le contenir. Sa tele esl volumineuse, 
bydrocepbaiique. Les acces d’epilep- 
sie se repetent deux ou Irois fois par 
mois. L’afFeclion eruptive s’est decla- 
ree le 2S fevrier, et n’a offerl, sauf le 
devoiement, rien de notable. Celui-ci 
s’est prolongd assez intense apres la 
cessation de la rougeole. Toulefois, il 
a flni par cfider; et, a parlir du 
16 mars, la convalescence a fait des 
progres rapides. D... a recouvre au- 
jourd’hui (3 avril) son appdlit el ses 
forces. Il est meme beaucoup raieux 
porlanl qu’a son entree. 

P.Bs. V. Chereau, onze ans, esten- 
Ire a retablisseraerit le 9 mars 1849. 
Sa lete est mediocremeni volumi¬ 
neuse, son front manque de saillie. 
Il est petit et chetif. Ses facultcs ont 
toujours eie faibles, mais si Ton en i 
croit les renseignements fournis, i 
i’onanismc auraitconlribue a aggra- 
verl’engourdissemenLLevocabulaire 
de Chereau est tres restreinl. Ses re- . 
ponses sonlmonosyllabiques, il n’in- 
dique que son prenom et ne saurail 
dire la profession de son pere ni la : 
rue ou il habile. Parfois il rend invo- 
lontairement ses urines. Son carac- i 
tere, du reste, est doux. 

II a commence, le 25 fevrier, a 
eprouver les prodromes de la mala- 
dieepidemique. La toux etail intense, i 
la diarrbee abondanle, et la colora- i 
lion blene livide tres prononcee. Il y i 
avail une gene notable de la respira- I 
lion, etreruption etait mi-partie ru- i 
beoliqne et scarlatineuse. Pendant 
tout son cours, et plusieurs jours i 
apris, toutes les complications se i 


■ son t conliouees. Un moment, I’cngor- 
gement pulmonaire a meme ocea- 
I sionne de vives inquietudes. Vers le 
(0 mars, les symptSmes se sont amen- 
des; la respiration a recouvre sa li¬ 
berie ; la diarrbee s’estsuspendue, et, 
sans cesser lout a fait, le catharre 
est devenu tolerable. Le 15 mars, le 
malade a commence a se lever et a 
prendredc lanourriturc. Neanmoins, 
bienqu’il aitrepris des forces, sa toux 
apres dix-huit jours, n’est pas com- 
pietement dissipee. Un large vdsica- 
toire a etc applique sur la pidtrine. 
II en porte encore deux aux bras et 
continue I'usagc des boissons pecto- 
rales dont le sirop de Tolu forme la 
base. L’infusion d’arnica adminislre 
dans le cours de I’afTectiun pulmo¬ 
naire, parait avoir exerce une in¬ 
fluence salutaire sur rexpectoralion 
ell’asphyxie. 

Obs. VI. Garcia, quatorze ans, est 
dans I’elablissement depuis le 29 
avrii 1847. Son developpemenl phy¬ 
sique n’esl point en rapport avec 
son ege;il est court detaille, maigre, 
un peu rachitique. Sa tele est assez 
volumineuse, mais le front manque 
de saillie. Saphysionomie est profon- 
ddmenl hebetfie; il est, en effet, at- 
teint d’idiotie, a un degrd pronopcd. 
Sa bouche est conslamment en- 
tr’ouverte, son regard a qnelque 
chose destupide, il a un vocabulaire 
fort restreinl. Jusqu’ici il a pass6 a 
I’infirmerie les trois quarts de son 
s6joiir. Depuis quelque temps n6an- 
moins sa sanle s’dtait affermie. II 
etait devenu moins inerte et avail 
fait, grace 5 son attention, quelques 
petits progres a l’4cole. 

Le 27 fevrier il dprouve les pro¬ 
dromes de la rougeole. La fievre est 
intense, la toux assez forte, la langue 
seche el lisse comme dans la scarla- 
tine. 11 y a des vomissements abon- 
dants, de frdquentes Evacuations al- 
vines. La malieredes sellesestliquide 
et noirdtre. La peau, surtoul au vi¬ 
sage et aux mains, prEsenle une co- 




REPERTOIRE. 347 


lotation li^ide. II y a de I’oppression. 

Ces syroptdmes restent stationnai- 
res pendan/le cours de I’druption. 
Puis la ficvre diminue, la cyanose 
s’efTace, la toui se calme; on con- 
coit I’espoir d’une guirison pro- 
cbaine ; malheureusement le d^voie- 
ment persiste avec une certaine 
intensity, ainsi que les vomissements 
qui, ne se montrant point un jour, 
ae produisent le iendemain. Aucun 
remade, si ce n’est la potion de Ri¬ 
viere, n'am^liore cet etal. Cela n’a: 
point cmp4ch6 I’appetit de renaitre, 
il n’y a meme pas de souffrances sen- 
ties. Seuleinent, la maigreur est arri- 
v4e a un terme extreme. La toui qui 
avail c6de a reparu, et bien que les 
vomissements se soient arret^s depuis 
trpis jours, la situation de G... inspire 
les plus yives inquietudes. 

Obs. VII. Taboureux, dix ans, est 
entr^ a Bicgtre le H septembre 1849, 
Son ddvelopperaent physique est nor¬ 
mal, sa t4le presente par son volume 
une disposition bydroc^pbalique; 
une depression notable existe dans la 
region sus-maiillaire. On retrouve 
ceite defecluosite cbez la plupart de 
ses pareils : il est idiot complet. Ses 
rdponses soni inonosyllabiques et 
inintelligibles. Eliesconsistentle plus 
Eouvent dans la rfepitition du dernier 
mot ou de la dernicre syllabe des 
questions qu’on Ini adresse. Certains 
actes revelent la perversion de divers 
mstincts. Il s’etfraie et recule des 
qu’on I’approcbe. La vue des chiens 
ddlermine particulierement cette 
frayeur. Le sang lui monte parfois a 
la tete et occasionne des paroxysmes 
de colere et d’emiiortement. Ueclat 
du feu le rejouit, et, cbez lui il se 
piaisait abrftler cequ’il trouvaitsous 
sa main 11 n’a fait a I’ecole, qu’il a 
peu frdquentde, du reste, que d’insi- 
guifianls progres. 

G’est au commencement de mars 
qu’il a ressenti les premiers sympld- 
mes de la rougeole. La diarrbee a ete 
le pbdnomene saillant de la pdriode 


prodromique. Elle a domind dans le 
cours de I’druption et cpnlinud plus 
de buit jours apres la disparition de 
I’exantbeme. Celui-ci, du reste, s’eat 
maintenu dans des proportions mo- 
ddr^es. La cyanose a did Idgere. T... q 
pu se lever et reprendre sa vie babi- 
tuelle des le 16 mars. Il est a noter 
que cesujet est doud d’une suffisante 
vigueur corporelle. 

Le cas suivant a dtd plus sdrieux : 

Obs. VIII. Franizenne, seize ans, 
rdside a Bicetre depuis le 12 septera- 
bre 1846. Il est aflcctd d'idiotisrae 
complet. Sa Ipte n’est pas tres mal 
conformde, raais sa pbysionomie est 
slupide. Il nc profere que des cris 
inarticulds. Sa rnobilitd est conti- 
nuelle, il se livre a une fouledegestes 
incobdrenls. Dans le principe , sa 
malpropretd et sa satacitd dtaient 
grandes.Ce dernier penchanta perdu 
de sa vdbdmence, et F... ne mange 
plus d’exerdments, comme il le fai- 
sait autrefois. Du reste, son caraetdre 
est doux, et 11 se montre secourable 
pour les plus invalides auxquels il 
offre spontandmenl son bras. Ajou- 
tons que sa bouebe est frdquemment 
remplie de salive, et que sa figure 
comme ses mains, dans les froids 
surtout, off rent une Idgere coloration 
pourprde, voisine de la cyanose. Ce 
malade est sujet a de frdquentes 
indispositions. 

Le 26 fevrier, les signes de la rou¬ 
geole semanifeslent. Cbez lui comme 
cbez les prdeddents maladesl’drnption 
s’accompagne d’abondanles evacua¬ 
tions, par le bas surtout. La gene de 
la respiration est assez forte. Il y a 
notamment une coloration blene- 
iivide extremement funede, qui, tour 
tefois, considdrde comme une exagd- 
ration de sa teinte naturelle, perd 
beaucoup de son importance pronos- 
lique. 

Durant les phases de I’exanthdmq, 
le danger fut imminent, le pouts 
dtait petit, acedidrd, la prostration 
extreme. 



3/i8 


HfiPERTOIRE. 


Cel appareil mena(iint siirvecuta 
ladisparition des laches rub^uliques. 
On fut obligA de praliquer une Emis¬ 
sion sanguine cl d’avoir recours, 
d’abord, a I’arnira, pour diminuer 
I’opprcbsion, puis, les opiacEs ayant 
EchouE, auxprEparalions de ralanhia 
pour arrelcr la diarrhee. Vers le 
15 mars, un amendemcnl eul enfin 
lieu I.e Icinl du malade s’Eclaircil, 
son pouls se rEgularisa ; il n’cut plus 
que de rares sullcsj il pul se lever el 
manger. 

Mais quelques jours apres, soil 
indigestion ou refroidissemeul , le 
dEvoiemenl reparut, el on conslala 
dans la soirEe, enlre Irois el buil heu- 
res, de vErilablcs accEs de fievre pE- 
riodique. D'apres le siirveillant, ces 
accEs alTeclaicnl le lype tierce. Des 
boikons el lavemenls anliclyssenlE- 
riqiies ne lardErent pas a siipprimer 
les Evacualions. Quanl a la fievrc, 
comballuc d’abord inutilemenl par 
des lavemenls de sulfate de quinine, 
qui,selon toule vraisemblance. Etaient 
prEmaturEinenl rendus, ellc fut cou- 
pEe par plusieurs doses du meme 
mEdicament, pris a I’interieur, dans 
des confitures. 

Avant bier, huil jours apres une 
convalescence que nous avions sujet 
de croire sincere, la fiEvrea rEcidivE. 
Depuis deux jdurs nous avons read- 
minisIrE le sulfale de quinine, a la 
dose de 40 cenligrainmes. La suite 
prouvera si cetle adminisiralion aura 
le meme succEs que la premiEre 
fois. 

En parcourant avec soin les fails 
que nous veiions d’exposer, il est 
difficile de ne pas reconnaiire I’in- 
fluence fEcheuse de I’idiolic sur la < 
marche el la gravilE de I’alTeclion 
Eruptive. Cette dEfectuosilE mentale 
dEprime loute I'organisalion physi¬ 
que. Chez les idiots, le corps s'arrEle 
dans son developpcment, 1 es fonctions | 


illanguisseut. Parmi ceux des ndtres 
. qu’a frappes la roiigeole , un seui 
■ (7' observa'ioni possEdail les attri- 
, 4)uts ordinairesde la force corporelle, 
' el la maladie n’a que fort peudiffErE 
; chez lui de ce qu’elle est chez les en- 
1 fants normalcmenldouEsau physique 
I el au moral. Tous les aulres Etaient 
malingres, rachiliques, aussi ont its, 
sans exception, eprouve des accidents 
• graves etprolongEs. Trois d’entre eux 
ont succombe, deux a I’asphyxie, un 
a la diarrhEe; le sort d’un quatrieme 
est duuteux ; on ne saurait rEpondre 
: de celui que vient de reprendre la 
fiEvre intcrmillente, et il en est un 
sixiEme chez lequcl la toux persis- 
tante ne nous rassure pas enliEre- 
ment. 

La cyanose, commune E presque 
tous clhabituclle chez quelques uns, 
est encore une preuve de cetle dEbi- 
litE. Elleannoncele peu d’Encrgie de 
I’innervation qui prEside aux fonc- 
lions pulmonaires et circulatoires. 
N’a-t-elle pas d’ailleurs son analogue 
dans les formes de la dEgradation 
mentale? et I’alonie qui s’observe 
chez le dEment, le stupide , le lypE- 
maniaque et le maniaque ebronique 
n’amEnent-elle pqs aussi la tumEfac- 
tion passivcyrl I’injection vineuse des 
extrEmilEs ? 

Dans le trailement, il importe dc 
tenir compte dc cette indication. L’E- 
nergie vilalc a besoin d’etre soutenue 
plulEt qu’alTaiblie. II faul done Etre 
sobre de tous les moyens capables 
d’Enerver les forces, et recourir, dans 
la mesure du possible el de I’oppor- 
lunitE, a ceux qui peuvent les relever. 

L’arnica, les vins antiscorbutique 
el de quinquina, une alimentation 
lEgEre et subslanlielle employEs aus- 
silEt la pEriode d’acuitE terminEe, 
nous paraissent avoir contribuE a bi¬ 
ter chez nos jcuncs enfants les pro- 
grEs de la convalescence. 



VARIETES, 


— IVominaiions. — M. Ic docteur Teillieux cst nommi m^dccin-direc- 
leur de I’asilc de la Rocbe-Gandon, aux appointements de 2,400 fr., en 
remplacemenldeM. Roullois. 

— M. le docteur Payen, ex-m^decin dc I’asile d’Orl^ans (Loiret), est 
rdintcgre dans cel cmploi aux appointements de 3,000 fr., en remplace- 
ment de M. Chambeyron, deccde. 

— JYicrologie .— M. Ic docteur Chambeyron, midecin de I’iteile 
d'Orleans, 6lait undes dlfeves distingucs d'Esquirol; it s’dlait annoncO 
dans le monde savant par une excellente traduction de la Miilecine ii- 
gale d’Hofbauir relative aux alieiiis el aux sourds-muetn, avec des notes 
d’Esquirol et d'Uard, in-8, Paris, 1827. Get ouvragc, qu’on lit encore 
avec fruit, malgrfe le livre de Mare, conlient des cbapitres fort inlires- 
sanls sur I’ivresse, I’dlal inlerm^diaire au somineil et a la veille, I’ega- 
remerit momentane, I’impulsion insolite a une action determinee, el la 
cdlebre note sur la monomanic-bomicide, par Esquirol, qui a ild repro- 
duite dans ses oeuvres. La direction des dtudes dc M. Chambeyron, an- 
cien interne a la Salpetriere, le designait pour un de ces dtablisscments 
consacrds au traitemenl des maladies mentales. Aprcs plusieurs alter¬ 
natives lie ces fortunes devenues si communes parmi nous, ii tut nommd 
mddecin-directeur de I’asile de Rennes ;ille-cl-Vilaine). La il s’uccupa 
de faire connaitre en France les principaux travaux sur I’alidnation 
mentale pnblies en Allemagne et en Angletcrre. II est fdcheux quo ce 
mddccin, observateur habile, bon dcrivain et penseur original, n’ail pas 
profitddes nombreux fails qu’il acus sous les yeux, tant a Rennes qu’a 
Orldans, pour diucider queiques unes des nombreuses questions aui- 
quclles touche noire science. Des embarras de position auronl sans 
doule arretd leddveloppement desapensde,nous leregrettons d’autant 
plus qu’il avail les qualitds ndcessaircs pour faire des travaux durables. 

A. B. BE B. 

■■ —M. le docteur Barras, auteur du cdlebre I’raiii des gastralgies, 
vienl de mourir a Paris a I’dge de soixanle-douze ans. 

— ^ncieit asile de Rouen, M, Blanche. — A I’occasion d’un dloge 
academique prononed par M. Vingtrinier en I’honneur de M. le docteur 
A. Blanche, cbirurgien en chef del’hospicegdndral de Rouen,nous nous 
empressons de rdparer un oubii qui avait dtd commis a I'dgard de cet 
honorable confrere. Lorsque M. Blanche prit la direction de I’hdpital gd- 
ndral, il y avait un quarticr cunsacrd_aux alidnes, ou un grand nombre 
d’entre eux dtaient enfermds dans des ioges et enebainds au be.soin par 
les pieds. On donnait quelquefois aui furieux le bain de surprise; I'in- 
dividu condamnd a ce traitement dtait iniroduit dans un sac clos au- 



350 VAKltT^S. 

dessus de la tete, et jel^ dans Ic petit l uisseau qui traverse I’hospice; 
on y empldyait aussi la douche de feu, ainsi nommde parce qu’on la 
donnailavec la pompe a incendie. Le docleur Blanche, qui avail en- 
tendu a Paris les lefons du cfilebre Pine!, s’empressa d’exposer a I'ad- 
minislration combien peu un pared systeme btait cn harmonie avec les 
idbes de I’Apoque, el il eul le bonheur de faire cesser cel 6lat de choses. 
Uh quartier Tut app'rbprii i ses vues, el les gubrisons nombreuses et re- 
iiiarquables qu’ii obtint fixerent I’attenlion du dbpartement sur cette 
innovation. On pent dire que le service rendu a la cilb par le docleur 
iBIanche fut d’autaiit plus heureux qu’ii suggbra au prbfel de ce temps, 
M. Malouet, I’idbe de creer a Rouen un asile d’alibnbs (Sainl-Yoh), 
rdalisbe plus lard par M. le baron de Yanssay. 

— Monomanie du vol. — Un individu, d’une physionomie honnete et 
tout a Fait debonnaire, fut arretb hier dans le passage des Panoramas; 
au moment oii il venait d’enlever une cravate de soie de I’btalage d’nn 
marchand. On le conduisit devant le coramissaire de la section du mar- 
ch6 Sainl-Joseph, qui commenfa par lui demander son nom et son 
adresse. 

Avant de salisfaire a votre demande , rbpondit I’inculpd, faites-moi 
I’honneiir monsieur le commissaire,de me dire si vous croyez queje sbis 
un voleur ? El en pronontant ces mots, il souriait d’un air de cunBance 
qu’on pouvail iraduire ainsi: J'ai loute I’apparence d'un coupable,mais 
il ne me sera pas diCBcile de me juslifier. 

Le magistral repondlt qu’ii ne demandait pas mieux que de le Irouver 
Innocent, etl’invitaa s’expliquer. Le prbvenu dit albrs; avec une as¬ 
surance parfaile, qu’ii avail bieii pris la cravate, mais que son intention 
blait de la payer. 

Cette maniere de se disculper n’avait rien de concluant, et le commis- 
saire crut devoir se transporter au domicile de cel individu pour J faire 
perquisition. Il fut snrpris, cn arrivant, de voir un exlbrieur Ibut i 
fait respectable. La femme de I’inculpti lui dit que son mari, qui esl 
un ancien maitre d’hbtei attache autrefois a la conr de Louis-Philippe-; 
donnait, depuis la revolution de fbvrier, des signes d'aiienation men- 
tale. Sa folie, assez douce jusqu'ici, se bornail a des bizarreries. 

C’est ainsi, par exemple, qu’ii allail tous les jours chercher le cours 
de la Bourse, et I’apporter a sa femme qui n'avaii aucun intbret a Ic sa- 
voir. 11 m’apporte aussi, ajouta-t-elle, une foule de menus objets, tels 
que du savon, des brosses a ougles, des peignes, etc., dont je n’ai au¬ 
cun besoin, et cn meme temps elle remeltait ces objets au coidimis- 
saire: il fut constate qu’ils avaient ete pris a des btalages comnie la 
cravate. 

L’ancien maitre d'hoiel a ete conduit au dep6t de la prefecture, et 
sera relenu preventivemenl jusqu’a ce que les medecins aient appricie 
son etal mental. [Droit du- 7 aohl 1850). 

Nous avons re?u plusieurs alibnes pris ainsi en flagrant deiit de tol; 
entre autres un employe de la maison du roi Louis-Philippe, qui nous 
avail bte adressb par M. Treiat. Tous ces individus etaient atteints de 



VARlfiT^;S. 


351 


paralysie generate. II y a plusieufs annees, nons coinmuniquames a la 
Societa de niededne un certain nombre de fails de perversions des 
penchants dans ia pariode protlromiqne de la paralysie ganarale, eii 
faisant remarquer que I’attenlion n’avait pas ata appeiae jusqu’alors 
sur ce point. 

— Incendie tl'uiietnaiwn d’aliinif. — Le 13 octobre, entre dix et nnze 
heures du soir, des incendies se sont manifestas simultanament dans les 
cinq corps de baiinient qui composent le grand hdpital royal situa a 
environ uue lieue et demie d’Upsal (Suede), sur la route qui conduit de 
cetlc ville a celle d’Uetana. 

I.e feu, favorisa par un fort vent du nord, s’esl propaga de proche en 
proche, et en raoins d’unc heure levaste hapital, dont les salles conte- 
naient pres de 900 lits, offrait I’aspect d’une masse compacte de feu et 
de flammes. Tous les efforts furenl sur le champ dirigas dans le but de 
sauver les malades qui ataient au nombre de 711. On esl parvenu h eri 
retirer des bJtiments embrasas 688; les 23 antres, tous attaints d’aliana- 
lion mentale , et qui se Ironvaieht enfermas dans des cellules du troi- 
sieme atage de I’un des batiments lataraux, ont pari dans les flammes. 
A cinq heures de I’apres-midi, il ne restait debout de ThOpital que les 
murs, qui sont d’une apaisseur immense et a I’apreuve du feu. 

Malheureusement lout pnrle a croire que I’incendie de I’hOpital a ata 
alluma par nne main criminelle. I.a justice a commence les recberches 
pendant que les batiments brfilaient encore, et elle les continue avec la 
plus grande aclivita. Onze individus, dont neuf hommesetdeux femmes, 
tous employes de I’hOpilal, ont ata arretas et mis au secret. (C/nion md- 
dicale du 14 novembre 1850.) 

— Convidsiom par imitation. — La manufacture nalionale des tabacs 
de la ville de Lyon a ate, ces jours derniers, le theatre d’une scene 
atrange, et dont le monde medical de noire ville s’est praoccupa comme 
d’un fait excessivement rare dans les annales de la physiologie. 

Dans un atelier occnpa par une soixantaine de femmes, une d'enlre 
elles, ala suite d’une violente altercation avec son mari, tombe en proie 
a une altaque de nerfs. Ses compagnes s’empressent de ini porter se- 
cours ; mais par un phanomene cnrieux de sympathie ou plutdt d’imi- 
tation, une deuxieme, une troisieme , une quatrieme, puis dix, puis 
vingt, tombent simultanament en proie aux memes symptOmes ner- 
veux, dont I’envahissement n’acessa qu’avec I'avacuation dela salle, et 
qui, sans cette raesure, se serait propaga a toutes les impressionnablcs 
spectatrices. 

Nous disons qu’un pared fait a peu de pracadenls. L’histoire, en effet, 
ne nous en prasenle guere que deux : les scenes fameuses du cimetiere 
Saint-iuadard au commencement du dernier siade, et une observation 
de la pratique du caiebre madecin hollandais Boerbaave. Dans une des 
salles de femmes de I’hdpital de Leyde, une apidamie de convulsions se 
daclara d’une maniere si intense, qu’aussilOt que Tune des malades 
avail donna le signal, a I’instant, et sans qu’il fOt possible d’y mettre 



352 


vari£t6s. 


obstacle, dcs crises analogues se d^terminaient chez ses roisines, et, de 
procbecri proche, dans loute la salle. Pour en bnir avec celte singu- 
liere contagion, I’illustrc pralicien cut recours a un moyen b^ro'ique : 
ayant fait apporter un rtebaud rempli de fers incandescenis, il menafa 
de cauliriser impiloyablcmcnl la premiere conviilsionnaire qui s’avi- 
serait de troubler i’ordre. Cette menace produisit I'elTet que ^oerhaave 
attendait: les crises nerveuscs cesscrent immediatement. {S'alui public. 
— Journal dcs conn/iissances midico- chint-gicales, 16 Kvrier 1851, 
p. 106.) 

— Cours public de i linique siir les maladies meniales. — M. Baillarger, 
mAdecin de I’bospice de la Salpetriere, commencera ce cours le di- 
manebe 13 avril, a neuf bcures du matin, et le continucra tous les 
dimanches a la memc bcure. 

— Notice sur M. 1. eurci. — Nos occupations ne nous ayant pas per- 
mis dc terminer ce travail, nous le publierons dans Icprocbain num6ro. 

Le ridactem-giram, 

A. Brierke de Boismo.vt. 



JOVRSTAIi 

DE 


L’ALIEN4TI0N MENT4LE 

LA mEdecine legale des alienEs. 


ANALYSE 

DES DERNIERS SENTIMENTS 

EXPRIAlfiS PAR LES SUICIDES DANS LEDRS £CRITS, 


A. BRIEHRK RE ROlSIdOlVT. 

M^moire lu & I’Acaderaie des sciences morales et poliliques, A la stance 
du 6 avril 1851. 


II y a dans I’histoire du suicide un chapitre bien Irisle, inais 
d'uninterel saisissant: c’cst celui de I’analy.se des senliments 
expriin^s paries viclimes volonlaires au moment supreme. Pour 
que ce sujet neuf ct plein d’enseignements cut louie I’imporlance 
qu’ii mfirite, il fallait que la masse des documents fflt assez consi¬ 
derable pour <(uc les conclusions eussent de la valeur. Parmi les 
4,595 fails qui font la base de ce travail, nous avonstrouve 1,328 
letlrcs, notes, ecrilsquelconques (I), ou sereproduisent toutes 

(I) Deces dcrits, C9 diaienl traces au crayon ; 10, a la crate sur les 
murs; 8, duns des porleteuilles; 8, avec du charbon; 4, sur les murs 
au cbarbon; 4, sur les murs; 3. sur les portes; 2, sur les gluces; 3, sur 
une peau d’dne; 2, sur une table; 8, sur un livrel, une ardoise, le pla¬ 
fond, la cheininde, les conlrevents, une traverse de bois, le parquet, la 
.\«NAL. MED.-pSYcn. 2' sdcie, 1. in. Juillet I86l. 1. 23 




35i ANALYSE 

les nuances si varices du coeur humain. Lorsqu’on r6unit ce 
chiffre d’ecrils h la proportion des individus qui ne savent ni 
lire ni 6crire, on arrive & ce premier resultal, que Ires pen de 
ceux qui vont quitter le monde rdsistent au desir de iaisser un 
dernier souvenir d’eux, de faire connailre les sentiments qui 
les agitent, les chagrins auxquels ils sont en proie, les malbeurs 
ou les deceptions dont ils sont ou se croicnt les victimes. Le 
bcsoin de vivre dans la m^inoire des hoinmes, de Iaisser un 
souvenir de leur passage sur la terre, semble la prd’occupation 
du plus grand noinbre. Ce desir de ue pas mourir lout eiitiers 
n’est il pas un nouvel argument en faveur de rimmortalitd de 
I’ame? Un second fait qui ressort de I’analyse pbilosophique de 
ces documents, e’est que quand I’bomine se degage des liens 
factices qu’il s’dtaii forges, qu’il cesse d’etre I’e.clave des pas¬ 
sions qui le lyrannisaient, les sentiments bons et gendreux re- 
preunenl le dessus. Loin de nous la pensde de pretendre qu’il 
en soil toujours ainsi, le ddpouillemeut des documents prouve- 
railqu’il y a des natures rdellemenl perverscs; inais nouscroyons 
dtre dans le vrai en allii mant que Ic bien I’eniporle de beaucoup 
sur le mal. 

M. Guerry, dans son Essai destatisfique morale de la Franee, 
a trace en quelques lignes la lisle des principaux sentiments 
manifeslds par les suicides dans une centaine do lettres. Nous 
somuies beureux de nous dire souvent rencontrd daus noire 
travail avec ce savant consciencieux; mais on pourra facilemenl 
conslater les differences qui existent entre nos recberches et sa 
note. Nous allons maiulenant donner le tableau qui resulle de 
rexamen de nos 1,328 autographes. Avant de passer outre, il 


toiled’un tableau; 3 dtaient attaches au ‘pantalon, a la poitrine, dans 
le chapeau; 19 etaient tracds d’une main ferme, Tecriture edl pu servir 
de modele. 

Sur le nombre total, 63 eontenaienl des dispositions lestamentaires. 
La proportion des ecrits pour les dii anndes, de 1834 a 1843, s’ost ainsi 
rdparlie : 128, 137, 141, 156, 432, 149, 138, 100, 114, 133. 




DES DERNIERS SENTIMENTS DBS SUICIDES. 


•355 


iinporle de faire la remarque que si 1,328 iiidividus ont seuls 
5crit, I’analyse des seutimenis expiinies dans chaque autographe 
doit etre souvent classtie dans deux el tiois Ifilcs de colonncs 
differentes; aussi la proportion est-elle ici plus considerable 
que dans le chiffre primitif, puisqu’elle s’C'levea l,557,corapre- 
nant 1,204 hommcs et 353 femmes, tandis que, dans lenombre 
r6el 1,328,11 n’y avail que 1,052 bommes et 276 femmes. 

Tableau general des senlimenls exprimes dans les icrils 
d’apres I'ordre numerique. 

1. 217 87 Reproclies, plainles, injures, ddclamalions, re¬ 

flexions stir ies causes de leur mort. 

2. 218 60 Adicux a leurs parents, a leursamis, e leurs con- 

naissanccs, an inunde. 

3. 192 45 D(iclamaiions, plainles conlre la vie; elle est on 

fardeau. 

4. 56 11 Instructions pour leurs fundrailles. 

6. 48 9 Disent qii’ils ont leur raison , qu’on n’accuse pcr- 

sonne de leur mort. 

6. 43 12 Disent que leurs iddes se troublent. 

7. 44 4 A veil d’un crime, d’uue passion, d’une mauvaise 

action. 

8. 86 9 Pricres pour oblenir le pardon de leur suicide; 

disent qu’on vienne les reconnaitre. 

9. 30 13 Sollicitude pour I’avenir de leurs enfants, de leufs 

parents, etc. 

10. 21 15 Conliaiice dans la misdricorde de Dieu. 

11. 25 6 Paroles bienveillanles. 

12. 26 5 Motifs faux. 

12. 28 1 Maldrialisme. 

14. 12 12 llecomniandalion sur la mani6re de les ensevellr. 

15. 20 2 Regrets de la vie. 

16. 18 4 Croyance 5 une vie future. 

17. 13 5 , Meurem bommes d’bonneur. 

18. 6 11 Regrets de se sdparcr d’une personne aimde. 

19. 13 2 DSsir d’expier une faute. 

20. 9 6 Prieres pour qu’on leur pardonne leur faute. 

21. 9 2 Priferes a leurs amis de donner des iarnKs a leUr 

mSmoire. 

1,083 32l 




356 


AXALXSE 


H. F. 

1,083 321 
22. 10 1 

23. 10 1 

24. 9 2 

25. 9 » 

20. » 9 

27. 8 1 

28. 7 2 

29. 7 1 

30. 5 3 

31. 6 2 

32. 7 1 

33. 5 3 

34. 6 1 

35. 5 1 

33. 5 » 

37. 3 1 

38. 3 . 

39. 3 » 

40. 2 i 

41. 3 » 

42. 1 1 

43. 2 1 

44- 2 11 

45. 1 1. 

46. 1 1 

47. 1 11 

3^ 


D^sir de recevoir les prieres de I’figlisi'. 

Dfisir d’eiie portd direclemcnt au cimetifere. 

Molifs fuliles. 

Horreiir que leur inspire Taction qu’ils vont com- 
tnetlre. 

Regrets d’avoir cddd a la sddiiction. 

Prifire de ne pas donner de pnblicitd 5 lenr suicide. 
Pensdes de ddbanche et de libertinage. 

Angoisses de leur esprit. 

Croyance an falalisme. 

Indifference sur ce qu’on penscra de lenr action. 
Prifere de cacber leur genre de mort 4 leiirs en- 
fants, etc. 

Dfisir d’etre enterics avec une bague on nn autre 
souvenir. 

Priere de les inhiimer. 

Reconimandation de leur 4me a Dieu. 
Determination aprfes de longues lidsitation-s. 
Inutiles, a charge sur la terre. 

Preoccupation des souffrances qu’ils vont endurer. 
Crainte de manqiier de courage. 

Priere de conserve!' une boiicle de leurs cheveux. 
Tableau des espeiances qu’ils voient s’evanouir. 
Regreisde ne pouvoir temoigner leur reconnaissance. 
Appreiiension d’etre e.xposes 4 la Moigue. 
Reflexions sur ce que va devenir leur cadavre. 
Invitation de publier les lettres dans les journaux. 
Insultes au.\ membres du clerge. 

Incertitude sur leur destinee future. 

Ci. . . 1,557. 


Pour facililer I’analyse de ces sentiments, nous les diviserons, 
d’aprfes leur nature, eu trois classes, tout en faisant observer 
que cetle division n’cst pas rigourcuse. Dans la premiere, nous 
rangerons les manifestations diclees par la bienveillance, le re- 
penlir, la religion, Thonneur, la lendresse, I’amitie, la recon¬ 
naissance , etc.; nous les reunissons sous la denomination de 
bans sentiments. Dans la deuxi4me classe, nous placerons les 



DES DERNIERS SENTIMENTS DES SUICIDES. 357 
manifebtations sugg5rees par le ressentiment, la vengeance, les 
plaintes, les reproches, les impr4calions contre le sort, le de- 
godt de la vie, le mat^rialisme, I’irreligion, la debauche, la faus- 
sele, etc.; c’est cello des mauvais sentrmenls. Enfin, dans la 
troisifime, nous grouperons les manifestations qui n’ont point 
un rapport direct avec les deux classes prec^denles, ou qui, 
si elless'en rapprcchent d’un cdte, s’on eloignent del'autre, et 
que par cela meme nous appellerons sentiments mixtes. 

I. — Manifestations dictces par les lions sentiments. 

Cette section comprend I’analyse de la moiti6 de 19 varMtes 
de sentiments qui peuventse subdiviser en cinq sous-sections. 
La proportion des cas de cette classe esl de 626 [UlU hommes, 
152 femmes). 

Premiere sous section. —Adieux aux parents, aux amis, 
am connaissances, au monde; avis de la mart, demises 
volontes; recommandations, vmux. 

Dire un dernier adieu au monde qu’ils vont quitter; donner 
des t6moignages de leur lendresse, de leuramilie; faire con- 
naitre lours chagrins, leurs regrets aux personnes qu’ils ont 
connues, tel est le sentiment le plus generalcment exprime par 
les suicides dans leurs ecrits. Le nombre de ceux-ci s’dlfeve a 
278 (218 hommes et 60 femmes). Ce besoiu est quelquefois si 
vif, qu’a d^faut d’amis, de connaissances, ils s’adressent 5 la 
soci5t6; c’est le cri de Gilbert: 

Salut, champs que j’aimais, el vous, douce verdure, etc. 

On retrouve 15 cet insiinct qui se manifeste cbez tous les 
hommes au moment de s’eloigner, de se separer des leurs. II y 
a dans I’expression de ce sentiment une veritable hidrarchie: 
ainsi, en premiere ligne, viennent les adieux 5 lafamilie, et 
d’abord ceux qui s’adressent a la femme et au raari. 

Les amis, les cauiarades ne sont pas oublies dans ce moment 
supreme, surlout par les hommes, qui formenl les H du ebiffre; 



358 


ANALYSIS 


ce qui confirme jusqu’a un certain point cette remarque d’un 
moraliste, que les femmes n’ont point d’amis. 

L«s adieux aux amants, aux mattresses tiennent lequatridme 
rang; mais ici la proportion du sexe masculin, qui jusqn’albrs 
avail ti-cs snpbricure J celle du feminin, tombe an mfime 
nireau , et ret argument est une nouvelle prcuve en favenr de 
I’opinion de madame de Siafil, qui prfitendait que I’amour est 
I’fipisode de la vie des hommes el I’liistoire de celle des femmes. 
Dans les adieux au monde, en general, figurentseulsles hommes 
dont les schliments affoctifs finissent toujours par se porter sur 
un objet deterinind. Enfin, les adieux des domestiqucs h leurs 
maitres closent celle lisle; ils sont en trbs petit nombre. 

Les suicides ne se bornent pas seulement h faire leurs adieu* • 
ils annoncent encore qu’ils se donnenl la mort, le plus ordinai- 
reraent sans en faire connailre les motifs. 202 individus (166 
hommes et 35 femines) sont conipris dans cclte catdgoric. Les 
formulcs les plus gdndralemcnt employdes sont celles-ci; Je me 
suis donne volonlairement la morl; — qnand on rccevra cette 
letire, j’aurai ccssd de vivre; — je suis seui I’auteur de ma 
mort; — aulant aujourd’bui que demain; — c’est fini, ma 
dernidre pensde a toi; — on aura de mes nouvelles demain; — 
g’ est ici que je dois mourir; — je pars pour I’aulre monde; 
— c’cst moi-mOuie; — personne ne me verra plus ; — je vais 
mourir; — qu’on n’accuse ou qu’on n’inquidte personne; — 
je ne peux dire la cause de ma mort h qui que ce soil; — je 
vais faire ce que j’aurais du faire depuis longtemps; —je meurs, 
il le faut; — j’ai proOtd de I’absence de mon camarade pour 
metire fin h mon existence; — la mort approche; — je me 
brfile la cervelle; — ma resolution est fortement arrdlde; — 
il est deux henres du matin, je ne puis pins dcrire, je vais mou¬ 
rir; comme I’asphyxie ne va pas assez vite, je brOle toutes les 
essences; — mes amis, il est minuit, le feu est allumd; vous 
reposez pour reprendre ensuite vos iravaux, moi je ddsire ne 
plus me relever ; — si je me manque comme cela, c’est i’ean 



DES DERNIERS SENTIMENTS DES SUICIDES. 359 
qui sera mon tombeau; — c’est aujourd’hui que je vais m'en- 
sevelir sous I’eau; —je me suis moi-m6me prdcipit6e, etc., etc. 

Parmi les 39 individus qui out fait connailre dans ieurs adieus 
les sujels de ieur suicide (22 liommes el 16 femmes), on re- 
trouve les motifs que nous avons indiquds dans le chapilre des 
causes. Comme ce fait se reproduira dans I’analyse de tons les 
sentiments exprira6s par les suicides en mourant, nous allons 
donner le tableau general des causes d’apres I’examen des Merits 
trouvfis dans les proces-verbaux. 

Resume des causes indiquees dans 1,328 icrits. 


Chagrins vrais, futilcs .... 176 

Amour. 154 

Ddgout de la vie. 141 

Chagrins domestiqnes. 101 

Deites, mine. 96 

Maladies. 05 

Paiivretd, misfere. 55 

Folie. 40 

Maiivaises actions, remords. 32 

Motifs faux. 31 

Incondiiite. 19 

Jen. 13 

Orgueil, vanitd. 10 

Ivrognerie . .. 9 

Causes inconnues. 386 (1) 


1,328 

L’impression gdnOrale qui resulte de cetie liste, c’est que la 
souffrance morale a une tout autre influence que la souffrance 
physique, point que nous avons egalement signale dans I’etude 
de ’la folie (2). 


(1) Ces 386 icrits, quoique ne nousayant pas fourni de renseigne- 
ments sur les causes, nous ont rOvOle des particularites importantes 
sur le caractere, les principes, etc., des suicidOs. 

12) De I'iiifluence de la civUisaiion sur le diveloppement de la folie 
[Annales d‘hygiene, 1. XXI, p. 241-295, l839).— Des maladies men- 
lales [BibliOlheque du midecin pralicien, t. IX,I. 















ANALYSE 


Un certain iiombre dc suicides, 43 (36 hommes, 7 femmes), 
ont, dans leurs lellres d’adieux, fait des voeux, des recomman- 
dations, exprim6 leurs dernifircs volontds. On pent rdsumer ces 
sentiments de la maniere suivante : Expression de reconnais¬ 
sance et de gratitude pour les personnes qui leur ont rendu 
service on qui out pris part a leurs peines; — ddsir, espdrance 
que leur morl rendra leur famille plus heurcuse; — souhaits 
d’une vie mcilleure pour lours amis; — priere de bannir leur 
souvenir; — recommandaiion d’employer tons les menage- 
ments possibles pour informer leur famille de leur genre de 
mort; — regrets de n’avoir pas assez pour faire quelques legs; 
— pridre d’envoyer leur argent a leurs parents, dc prendre 
pitid de ceux qu’ils abandonnent; — exhortations de se bien 
conduire, de travailler; — distribution de ce qu’ils possfedent. 

Les recomriiandations peuvent etre ainsi classdes : Remettre 
les effeis aux parents, aux personnes auxquelles ils appariien- 
nent; — payer leurs dettes; — aneantirdes pieces compromet- 
tantes. « Mon cher fils, dit I’un d’eux, brfile mes livres sans 
les ouvrir, e’est ma derniere volontd. >> — D’autres demandent 
qu’on leur fasse des incisions cruciales a la plante des pieds; un 
homme, & celte occasion, raconie qu’dtant tombe en Idthargie 
a I’age dc sept ans, il fut snr le point d’etre enterrd vivant; — 
plusieurs recommandenl d’ouvrir les croisdes des qu’on enirera, 
de les reporter chez leurs parents, de venir les voir avantque 
tout suit fini, de ne pas faire de rccherches sur eux, etc. 

DEUXifeME socs-SECTiON. — Aveu d’ufie fauie, d'un crime, 
d’une mauvaise action, d'une passion; desir d’expier une 
fauie; demande de pardon; declaration d’honneur, etc, 

Le regret des fauies est au fond du coeur du plus grand nom- 
bre; mais I’orgueil retarde, empeche I’aveu; souvent meme on lui 
prdfere la ruine et la mort. Quinze fois les suicides (9 hommes, 
6 femmes) ont reconnu leurs torts en suppliant qu’on les leur 
pardonnal. — Une jeune fille dcrit ^ ses parents : « Oubliez 



DES DERNIERS SENTIMENTS DES SUICIDES. 361 
toutes Dies fautes, mais ne me maudissez pas!... Trop coupable, 
Totre inalheureuse enfanl n’a pu supporter la bonte; pardonnez- 
moi, ne me donnez pas votre malediction... je vous cn conjure 
h genoux, en face de la lombe. Priez^pour moi!...»—On trouve 
siir la table d’un ftudiant une letlre de son pfere, ayant deux 
ans de date, dans laquolle il lui montre ligne par lignc la triste 
carrifere qu’il va parcourir, les maux qui railendent, les regrets 
inutilcs et la Cn qui lui esl reserv^e. Au has de la lettre, le GIs 
a trace ces mols encore humides : « Vous avez eu raison sur 
tout; puisse ma mort desarmer voire juste col6re! » Plusieurs 
femmes avouent leurs inCdelilfe a leurs amis, li leurs aroanls, 
et implorenl leur pardon. — Quclques hommes font les m6mes 
aveux et disent que leur mort est une juste expiation de leur 
inconduite. 

Par opposition, dcs individus se donnent la mort, parcc qu’ils 
ne peuvent supporter I’id^e d’etre soupconn6s, accuses, calom- 
ni6s, etc.: c’est chez eux un sentiment exager§ de I’honneur. 

A I’aveu des fautes succede tr6s souvent le d6sir de les expier ; 
IS individus (13 iiommes, 2 femmes) nous ont laiss^dans leurs 
leltres des preuves de celte v^riiti. Ici, c’est un mari qui dcrit & 
sa femme;« En me voyant plongd dans une vie de desordre et de 
dtibauche, sans avoir la force de m’en retirer, malgr6 les repro- 
ches que je me fais tons les jours, j’aime mieux donner ma vie 
en expiation do ma conduite, que de courir le risque de perdre 
ramiti6 de mes parents et de me dishonorer... Ma main est trop 
agilie, je m’arrele; j’espere qiie Dieu me pardonnera en faveur 
du motif. » — La, c’ost une femme qui s’accuse a son mari de 
son inconduite, et dit qu’il ne lui reste qu’a mourir pour expier 
ses fautes. Elle lui retrace les heureux jours qu’ils ont passis 
ensemble, et proteste de son amour pour lui; mais les circon- 
stances I’ont emporlee, et elle se punit de ses faiblesses. — 
D’autres fois e’est un pire de famille qui dissipe tout ce qu’il 
gagne, et laisse les siens dans la plus affreuse misire. Sur la 
table, a coti de lui, on trouve onvertes de nombreuses lettres 



362 


ANALYSE 


de sa femme, qui le conjure, dans les termes les plus pathfiti- 
ques, de changer de conduite, de ne pas oublierses enfants, de 
venir a leur secours, car elle nesait plus comment Ics elever el 
mfirne les nourrir. 

Plusieurs 6crivent qu’ils se donnent la mort en expiation de 
fautes qu’ils ne veulent pas rdvCler; d’autres qu’ils se punisscnt 
d’abus de confiance, d’adultere, d’inconduiie, de crimes, de la 
ruine de leurs families et de leurs amis. Un de ces individus 
s’exprirae ainsi: o Je n’ai jamais aimd que I’or; mon caraci6re 
exalt6 m’a p6rl6 ii faire dcs actions reprehensibles; jesuis lenl6 
d’en commettre de plus mauvaises. Je pourrais un jour montef 
sur I'dcbafaud ; la mort coupera court a loules mesfolies et em- 
pScIiera la catastrophe. » 

Le cri de la conscience ne peut jamais 6tre compldtement 
6tou(Ie. La connaissance du mal dchappe-t-clle & la justice hu- 
maine, la senlinclle interieure ne cesse d’avertir le coupable. 
Dans la folie, I’hallucination n’est souveni qu’une pcrsonnifica- 
tion du remords. Quarante-huit fois 04 hommes et 6 femmes) 
les notes manuscrites que nous avons rccueillies prouvent que 
le souvenir du mal a die la cause du suicide. Les motifs de cds 
68 morts volonlaires se prdsentent sous irois chefs principaux ; 
les crimes (18), les mauvaises actions (15), et les passions (IS). 

Tanlot les crimes sont caches; lantSt, au contraire, ils sont 
avouds. « Je meurs, dcrit un homme, de ddsespoir et de re¬ 
mords, et pour dviter le chaliment d’un crime que moi seui 
connais. Je n’ai pas voulu fidtrir ma famille. Je viens de voir 
expirer Celle nuit entre mes bras la femme que j’adorais, et qui 
s’est empoisonnde pour ne pas me survivre. » — Un autre 
s’exprime en ces termes ; « Lorsque vous recevrez cette let! re, 
je u’existerai plus; j’ai commis un crime qui m’aurait fait 
condamner aux galdres; il ne me reste d’aulre ressource que 
de me bruler la cervelle... Adieu, mes chers parents... je sens 
que ma main tremble, que mes iddes se brouillent, et qu’il est 
temps que j’aille rehdre mes comptes la-haut. Tout ce que je 



DES DERNIEES SENTIMENTS DBS SUICIDES. 363 
vous prie, c’est de ne pas vous affliger, parce que je ne inirite 
aucuns regrets... »— Uii troisieme dit: « Entre etre dishonors 
a VOS yeux et quitter une vie a laquelle je ne tiens que par votre 
bonne auiitiS, il ne saurait y avoir d’inccr’tiiude; Je ne regrette 
Ic parti que je prcnds que par le chagrin qu’il va vous causer... 
Pardonnez-inoi, et surtout ne uiaudissez pas celui qui fut pour 
vous un fils bicn-aini6, pour toi, nia bonne L..., un frferecheri. 
Je le donne, ina bonne soeur, ma bague, que je mets dans le 
gousset de mon panialon... Parle quelqucfois de moi h ta fille, 
que j'aimais aulant que son p6re... Je me suis ddtruit de ma 
propre volont6. Je prie Ics personnes qui me trouveront de faire 
prdvenir ma famille avec tous les menagements possibles.» Plu- 
sicurs lettres conliennenl les redcxions suivantes ; « Je n’ai 
trouv6 ici que la home et le dSshonneur; j’y laisse la vie. — 
Je suis plus faible que coupable. — Je me suis puni de mes 
crimes. » 

Les mauvaisps actions sont aussi pour les Smes timorfies, 
ou pour cedes qui ont et6 filevecs dans le sentiment du devoir, 
un motif continue! de reproches. — Sur une lettre plac6e i 
G6t6 du mort, on lit ces mots : « Entraine mercredi par un 
homme que je ne veux pas faire connaitre, mais sur qui ma 
fin produira une impression terrible (peut-Stre son pferel), 
j’ai d6pens6 avec lui une somme qui ne m’apparlenait pas, et 
qu’il m’est impossible de. vous rendre... je m’en punis!... *> — 
« Un portrait, 6crit une dame, trouv6 par mon mari aprds 
mon manage, en r^velant une faute que je croyais It tout ja¬ 
mais cach^e, detruit ma position, brise monavenir. Pourdviter 
de sanglants reproches, une separation scandaleuse, la haine de 
ma famille, je prefere me donner la mort. Un moment de souf- 
france ne peut balancer une vie de tourments et de malheurs. » 
Un jeune homme laisse une lettre a un ami, dans laquelle il 
annonce le regret qu’il a de quitter la vie S vingt-huit ans; 
mais il n’y serait plus honorablement, parce que sa I^g^ret^ I’a 
entrain^ dans des fames bien graves, et qu’il a fait le malheur 



364 ANALYSE 

de sa famine. — Un homnie contracte dans un mauvais lien 
une maladie honteuse qu’il communique 3 sa femme ; < Ma 
chere, lui 4crit-il, tu ne m’adresses aucun reproche; maisceux 
quo je me fais soul si violenis, que j'en deviendrais fou. Oublie 
un malheureux indigne de toi, et qui aurait du etre le dernier 
h commellre une pareille faute...» 

Les regrets que iaisseiit apres elles les passions sont souTent 
si vifs, que la mort seule peut y mellre un terrae. — Un joueur 
annonce sa mine 4 sa faniille; il se felicile d’avoir de son vivant 
pariag6 une partie de sa fortune enlre ses enfants, qui, sans 
cette precaution, n’auraient rieii eu par suite de sa funeste pas¬ 
sion. II termine sa lettre par cette espece de quatrain : 

Quand on n’a plus d'argent, 

Et qu’on manque de pain, 

La mort cst un calmant 
Qui guerit de la Taim. 

<■ Je suis tenement domine par raon incorrigible penchant, 
ecrit uii homme ii sa famille; je vous ai donne de si graves mo~ 
tifs de mdeontentement, qu’il iie me reste d’autre ressource 
que de mourir. » — Uii artisan fait ainsi sa confession : « Ne 
pouvant vaincre mes gouts a la debauche et a I’ivresse, je prd- 
fere me doiiner la mort avant de me voir rdduit a la mendi- 
citd. >1 — La plupart expriment leur douleur de ii’avoir pu se 
corriger de leurs mauvaises habitudes, et deplorent les egare- 
ments dans lesqucls dies Ics ont entrainds. 

Meurent komrnes d’homeur, femmes honnetes. — « Les 
monarchies vivent par I’honneur, les republiques par la vertu, » 
adit Montesquieu. En France, le premier de ces sentiments 
a fait cooler des torrents de sang. Pendant des siecles, des mil- 
liers d’hommes ont risqud leur vie en combat singulier, souvent 
radme malgrd les lois les plussdveres, pour la moindre attaque 
a leur honneur. C’est encore I’exagdration de ce principe qui a 
pousse un grand nombre d’infortnnds a se donner la mort. Nous 



DHS DEKNIERS SESXJMENTS DES SLICXDES. 365 
axons trou¥6 dix-hnit fois (13 homuies, 5 femmes] cette cause 
mentionn^e dans les Icttres de ceux qui se sont suicidfo. 

La vieille probile de commerce, autrefois si gen6rale, et qui 
faisait regarder une faillile comme un malheur irreparable, a 
ete le molif (jui a encore determine six negociants h mellre fin 
cl leur existence. Un d’eux, parvenu h un age avance, declare 
que I’inipossibilite de reniplir ses engagements est I’unique 
cause de sa fatale resolution. « J’ai tout fiiit pour lutter contre 
le torrent qui m’entrainail; tous mes efforts out eie inuliles. Je 
laisse 200 fr. dans mon secretaire, qui serviront aux frais de 
mes funerailles; elles doivent eire ceiebrees avec le plus d’eco- 
nomie possible. Je prie mes creanciers de me pardonner si je 
leur ai fait eprouver des pertes, c’est bicn malgre moi; je n’ai 
pas li roe reprocher la moindredepense inutile... A minuit, une 
heure avant ma roorl. » La lellre est tracee d’unc main ferme, 
et ne presente aucune difference avec son courrier de chaque 
jour. 

A la cause indiquee, il faut joindre le decouragemeni qui 
s’explique nalureliement par I'age avance auquel on est arrive, 
et rimpossibiliie d’avoir le temps de recommencer. —Un autre 
negociant ecrit a sa femme : « Trente ans d’unc vie irrepro- 
cbablene me permellent pas de souffrir un protet; si j’avais 
attendu quelque temps, tout aurait pu peut-Stre se rdparer; 
mais le souvenir de la banqueroule m’aurait fait mourir ii petit 
feu. Je prefere en finir d’une seule fois... Mes precautions sont 
prises pour que cet evenement vous occasionne le moins d'em- 
barras possible. » 

Un certain nombre dedarent qu’ils meurent homines d’hon- 
neur, sans donner aucune autre explication. « J’ai des chagrins 
qui sont au-dessus de mes forces, ^crit I’un d’eux; j’aime mieux 
mourir que d’etre deshonore... Fais-moi donner la sepulture 
dans I’l^glise fran^aise, et dis it mon pere qu’il se rappelle le 
3 janvier 18... » — Un autre annonce qu’il ne pent survivre 
aux infames calomnies qui ont terni ce qu’il y a de plus cher 



ANALYSE 


m 

sur la terre, sa reputation; sa conscience est pure; il tneuft en 
pardonnant aux caloraniateurs. 

Les motifs all6gaes par les femmes sont presque tous relatifs 
k leurs moeurs. — « J’aime un jeune homrae, dil Tune d’elles 
dans sa leltre; mais je ne lui ai point cede, ce qu’il est facile de 
verifier : c’est cette caloranie qui me tue. » — « J’ai fait mille 
demarches, ecrit une autre, pour me procurer du travail, je 
n’ai trouve que des coeurs de pierre ou des debauches dont je 
n’ai pasvoulu ecouterles propositions infames. » —Enfin, une 
jeune fille d’une beautd remarquable laisse un ecrit par lequel 
clle annonce qu’elie a use loutes ses ressources, etque ses effels 
sent au Mont-de-Pi6te.«11 ne tenait qu’Ji moi d’avoir un magasin 
rlchement fourni, ajoute-t-elle; mais j’aime mieux mourirhon- 
neie que de vivre en femme perdue.» 

Tr.OISi£ME SODS-SECTiON. — Demande de pardon deleur sui¬ 
cide; sollicitude pour les personnes aimees, regrets de les 
quitter; prih'es de ne pas les oublier, de venir les recon- 
mitre. 

L’homme pres de terminer son existence pense encore & ceux 
qu’ii laisse; il leur demande pardon des chagrins, desembarras 
qu’il va leur causer. Quarante-cinq leitres (36 homnies, 9 fem¬ 
mes) prouvent sa sollicitude & cet egard. La plupart sont adres- 
s^es il des parents, quelques unes a des amis, h des Strangers; 
elles expriment le chagrin de se s6parer d’eux , mais allfeguent 
un motif imp6rieux, un desespoir qui ne leur laisse pas un 
moment de repos. « Ma chere femme, 6crit un negociant, par- 
donnez-moi le mal que je vous fais, et qu’augmcntera encore 
la r6v61ation de ma triste position... Pardounez-moi aussi, ma 
mfere, le coup que je vous porte it votre age, vous que j’aimais 
taut et qui aviez taut de droits de compter sur vos enfants: ma 
miserable destinSe I’emporte. » — Une femme coiifie it son mari 
que son projet dtait arrets depuis plusieurs mois, parce qu'il 
lui 6tait impossible de vivre loin de I’homme qu’elie adorait; 




DES DERNIEBS SENTIMENTS DES SUICIDES. 367 
elle execute son dessein avec sang-froid; toute sa letlre esl trac6e 
d’une main ferme. — Le c61ebre artiste G... trace an crayon 
ces mots sur son portefeuille : « M. B... suppliera ma chm 
femme... Jenai plmrien a dire qu adieu, ma chere femme!» 

Plusieurs de ces infortunes, apres avoir ainsi invoque leur 
pardon, prient qu’on vicnne les reconnaitre et qu’on leur fasse 
rendre les dernicrs devoirs. — « Encore un service, ecrit un 
homme; tu te rendras tout de suite au champ de Mars pour 
conslater mon idenlite; car lorsque lu arriveras, je n’exislerai 
plus!... » 

Sollicitude pour I’avenir de leurs enfants, de lews parents. 
— L'inslinct de la famille ne fait pas dSfaut aux suicides; leurs 
Merits rfevelent toutes les angoisses de leur ame. Le uombre de 
lettres ou ce sentiment est exprime s’elfeve it li3 (30 bommes, 
13 femmes). Le chilTre dcs femmes, proportion gard^e, devient 
ici plu.s considerable. — La sollicitude pour les enfants I’em- 
porte sur toutes les autres, car elle figure pour 40 (25 hoii.mes, 
15 femmes) dans le nombre total. Ces infortunes les recomman- 
dent a leurs parents, a leurs amis, aux pcrsoniies charitables; 
ils tracent dcs regies de conduitc pour eux; ils leur donnent 
leur benediction; ils manifestent les regrets les plus dechirants 
d’etre obliges de s’en separer. — Un bomme supplie sa femme 
de ne pas se reinarier avant que son fils ait satisfait It la con¬ 
scription , que sa fille ait fait sa premifere communion, soit 
placee dans une bonne maison d’apprentissage et d’une morality 
reconnue; il dit qu’il n’a jamais ete beureux dans la viCj et 
qu’il espere un monde meilleur. — Un p6re 6crit a ses enfants 
une leitre tres alfectueuse par laquelle il les informe qu’il ne 
veut pas faire leur malbeur en se remariant, et que comrae il 
salt qu’il serait entrain^ malgr^ lui, il aime mieux mourir. 

La vie est pleine de ces entrainements irresistibles. Que de 
fois n’avons-nous pas vu, malgre les cris de I’instinct de con¬ 
servation, malgrfi les protestations energiques de la raison, des 
bommes atteints de maladies organiques ceder a des plaisirs qui 



S6S ANALYSE 

ftaient autaat de coups luorlels pour eux; ils le reconiiaissaient, 
se; proniellaient de r(5sis(er, retombaient, et un jour ils ne se 
relevaicnt plu&:-La raison, a qui done sert-clle? Aux hommes 
sans passions violentes, a I’infini petit nombre d’Sires privilegifis 
qui savenl les doinptcr, a ceux ciifin dont les annees onl glace 
I’ardeur, et qu’elles out fortement ^prouves. 

La sollicilude pour les parents se presenle dans une propor¬ 
tion beaucoup moindre que cello pour les enfants (10), encore 
concerne-t-clle plus les femmes marines ou illegitimes que les 
p6res et m6res; elle est surlout caractfirisee par le regret de la 
douleur qu’ils vont leur causer, ou par la misere dans laquelle 
elles se irouveront. 

Pardonnent leur mart; paroles bienveillantes, tendres d 
leu7'S amis, Menfaitew's, connaissances, ennemis; regrets de 
ne pouvoir temoigner leur recommissance. — Si beaucoup 
d’homraes desceudeut au tombeau avec leurs passions, lours 
ressentiments, leurs baines, ce qu'atlestent suffisamment les 
testaments, les exherf'dations, les spoliations de toute esp6ce, il 
en est atissi un grand nombre qui voient alors les cboses sous 
leur Teritable jour, oublient les injures, pardonnent les maux 
qu’ou lour a faits. Comment se r^soudre en effet, lorsqu’on a 
eu des principes religieux et moraux, li paraitre devant Dieu le 
coeur plein de fiel ? Le nombre de ceux cbez lesquels les senti- 
mentsdebienveillance se sont ainsi manifestes est de 33 (26 hom¬ 
mes, 7 femmes). Void quciques fragments de leurs lettres : 
0 Si j'ai fait du mal, qu’on me le pardonne; en me suicidant, 
tout doit 6tre oublie... Une pensde a mon garfon et it ma fille. 
Je meurs avec toute ma connaissance; qu’on respecte mes cen- 
dres... J’ai bien soulfcrt sans me plaindre. La seule personne k 
laquelle jen’ai jamais causdde prejudice m’a rendu la vie odieuse; 
je ne lui en veux pas. Je n’ai pas trente ans, et je meurs. J’au- 
rais pu me venger; mais je prefere tout oublier... Le passage 
de la vie <i I’eternite est peu de chose. » — o La sueur ruisselle 
de mon front, je ii’ai point de mal; vous m’obligerez d’aller 



DES DEKNIERS SENTIMENTS DES SUlCIIlES. 369 
prdvenir ma famillecle ce iriste dv6nemenl, en Tassurant que je 
o’emporte aucun ressentimenl de ce qui s’est pass4 cnlre elle el 
moi depuis de longues annees. J’allribue tous nies malheurs k 
mon manage et k une fatality supreme et inflexible.»'— «Puis- 
qne tout le monde m’abandonne, je m’abandonne moi-m€me. 
Dien fasse auiant de bien a mes pers6cuteurs qu’ils m’ont fait de 
mall... »— « G...,lorsqueturecevrascettelettre, jen’existerai 
plus!... Je regrette que tu sois une des causes principales de 
ma mort; cependant ma derniere pens^e a et6 pour toi. Per- 
mets-moi de te rfpdter le conseil que je I’ai souvent donn4, et 
que je te donnais encore bier : Travaille si tu ne veux pas tom- 
ber dans la misfire, et si tu dfisires t’affranchir du joug infkme 
que tu supportes. » 

La plupart des aulres lettres sent relatives kdes fipouxquise 
pardonnent reciproquement leur mort, a des individus qui 
remercient leurs amis, leurs bienfaitenrs, ou adressent des pa¬ 
roles de conciliation et d’oubli a leurs ennemis. 

Le premier mouvemenl de Thomme est bon; raais la re¬ 
flexion, I’figolsme, les passions le dfinaturent: c’est la vfiritable 
explication de I’iugratitude. La reconnaissance est au fond 
du cceur humain; maiheureusement la doctrine des intfirfits 
I’y refoule trop souvent. Nous avons Irouvfi deux ficrits qui 
renferment I’expression de ce sentiment: « Adieu, mes chers 
parents, et vous mes excellenis maitres, ficrit une femme. Pour- 
quoi faut-il que je vous aie quittfis? Aprfis taut de bontfi de 
votre part, je sens que je serais obligee de faire une inflnitfi de 
places avant d’en retrouver une pareille a la voire... J’aime 
mieuxmourir!» — « Moncherami, dit un jeune homme, par 
votre conduite pleine de dfivoueraent, vous avez reculfi ma mort 
d’une annfie; je vous reinercie des services que vous m’avez 
rendus. Je n’ai pas voulu quitter la vie sans vous exprimer ma 
reconnaissance. J’ai parlfi de votre affaire a quelqu’un sous le 
sceau du secret. J’aurais dfisirfi vous rendre service; mais le 
sort en a dficidfi aulrement. » 

ANNAL. MED.-pSYcii., 2'' sfirie, t. III. Juillel 1851. 2. 24 



EXAMEN 


Regrets de se separer, d'etre separes pour toujours. — Le 
temps calme toutes les doiileurs, mais chtz les ames jeunes, 
impi essionnables, la vivaciie des seniiiiienis ne lui permet pas 
d'agir, et la scparaiioii est souvent pour files uu arrel de inort. 
Daus les seize lellres qui cnonceiit la separation coniine cause 
de suicide, onze appartiennent a des femmes : e’est que pour 
elles, en effet, le desespoir de quitter celui qu’elles aiment est 
le plus grand des maux. — Parnii ces difftrents ecriis, nous 
citerons lestrois suivanls : <■ Je nieurs en t’aimanl. Je suis in- 
nocente, inon clier ami; sois assure que mon coeur n’a jamais 
change: e’est It loi que je desliuais la fleur que Dieu m'avait 
donnec. » —« La duretede mon mari m’a empechce de lui faire 
aucune r6velation ; je donne lout ce dont je puis disposer b mon 
frfere, pour qu’il ne suive pas mon excmple, et qu’il puisse 
^pouser celle qu’il aime. » — « Monsieur, je suis enceinte, el 
I’enfant que je porle n’est point de vous, mais d’un jeune 
homme que j’adorais et qui s’est asphyxie, il y a iroisjours, b 
la suite de reproclies adressds par sa famille. Conime la vie, sans 
lui i me serait insupportable, et que la douleur me rendrait 
folle, je mets fin a mes angoisses. » L’amaiit 6lait uu etudiant 
venu b Paris, depuis trois ans, pour faire son droit; dans go 
long intervalle, il n’avait pas siibi un seul exaraen, et son pere, 
en de'couvrant combien son fils I’avail trompe, lui avail sigiiifie 
qu’il fallail quitter la capitale a riiislant, el revenir dans sa 
famille, ou qu’il rabandomiail b lui meme. 

D’aulresfois, le suicide if est plus delermind par la mort de 
la personiie aimde, mais par la iieccssiie d’effeciuer une separa¬ 
tion devenue iiieviiable. Plusieurs femmes se tuent par la dou¬ 
leur de la perte deleurs parents, de leurs enfaiits. Liie d’elles 
6crit qu’elle ne pent survivre b la mort de son fils; clle supjilie 
qu’oii I’enterre dans le meme lieu ou il a ete enseveli. 

Lesmdmes motifs poussenl les hommes b se donner la mort, 
mais la proportion chez eux est beaucoup moindre que cliez les 
femmes. — Dans un cas de double suicide, le jeune bomme 




D£5 1>£HIN1KKS S£»T1M£NTS U£S SU1C10£S. 37i 

fait connaftre par sa letlre qu’il ne peut 6pouser sa maiiresse, 
et que celle-ci, craignam tie tievenir in6re et d’etre uiaudite par 
ses parents i t chassee du foyer doinestique, preftre la mort 
au deshunneur. « Je I’aimc trup pour vivre sans elle, je vais la 
suivre au toinbeau. » 

Prieres a tears amis de dormer des larm.es a tear memoire, 
de conseroer une boucle de tears cheueux, de consoter tes per- 
sonnes qui tear sont chores. — Rien de plus iiaiurel que de 
SOuhaiUT d’etre pleure de ceux qu’un laisse sur la terre ; c'esl une 
consolation, la preuve qu’on n’eiait pas sans quelque quality, ou 
bien encore un pardon qu’on leur deiuande. — Voici plusieurs 
fragments de quatorze lettres (onze lioiunies, trois femmes), on 
ee sentiment est exprim6 : « Ma chei c Eugenie, que JDien te 
protege ette fasse trouver parmi tes scmblubles ie buulicur que 
jen’ai pu le procurer ; pardonue-moi de t’avoir fait taut souf- 
frir. I’rie pour moi et accorde quelques larmes it ma memoire. 
Recommande qu’ou me mette avec ton pferc. J’espere qu’on 
rendra justice a tes excelicnies qualiies. Va relroover ta fa- 
mille. »— u Uu haut de ces mfimes lours (cellesde Notre- 
Dame), queje yisitais, il y a huit jours, accompagne de L,.;., 
je viens de me precipiter. I’leurez-moi, pleurtz voire frerci 
viclime de la plus noire ingratitude. Vous voudrez, sans doute, 
voir celle place arrosCv de mon sang. Quant a ceux qui m’ont 
fait tanl de mat, je voulais les luer; qu ils vivent, les m6cbaniSi 
plus tard ils recevrout lour recompense. » 

Xous les auires dcrits n’ollreut rien de saillant, el renferment 
la mdme priere. 

Perir tout eniicr est un sentiment contre lequel se r^volte 
rbomme qui va mourir. 11 fait des adieux, £crit des lettres , 
dislribue les objets qui lui out apparieuu. Dans trois notes ma- 
nuscrites, nous irouvuns les recommandations suivantes : « Mon 
ami, garde ce bracelet en memoire de moi, el porte une com 
ronue sur la lombe de noire enfant: e’est le dernier voeu de 
Celle qui t’aime plus que la vie. » — « Remets moa.portrait 3 



372 l.XAMEN 

nia maitresse. » — « Je doiinenia bague ^ L..., elle la troiivera 
dans la poclie de moii gilel. Qu’elle parle quelqiicfois de moi i 
sa Glleqnej’aimais aulant qiic son pere pent la chdrir. » 

Recommandent de ne rienpiiblier, veulent cacher leur mort, 
leurs noms. — II y a dcs hoinmes qui se tuent par vanit6, 
aussi chercheiU-ils a donner a leur mort le plus de retentisse- 
menl possible. — Les grands criininels eux-m6raes veulent 
inourir avec 6clat. Waisici, comme parloul, Texceplion se place 
h c6t6 de la regie; ainsi, d’autres personnes recommandent 
express6ment de ne pas parler d’elles. — Neuf lettres (8 hoinmes, 
i femme) renferment l*cxprcssion de ce desir; en void les 
principaux passages: « Au premier qui me ven a, s’il pent 
soustraire mon corps a la curiosite publique, je lui 16gue ma 
reconnaissance. » — « J’espere que personne ne connaitra ni 
mon suicide ni la demeure de mes parents, grSce aux pr6cau^ 
lions que j’ai prises. La cause de ma mort est un secret enfre 
Dieu et moi; ma carriere est finie. » — «Je supplie M. le com- 
missaire de ne pas faire metire mon nom dans les journaux, 
par fgard pour ma famille. » — La recommandation d’^viter 
loute publicity, toiile inserlion dans les papiers publics est la 
plus gfin^rale, et ce dCsir a surioul pour but de ne pas afiliger 
les personnes qui leur sont cheres. Oans plusieurs lettres, on 
voit percer chez leurs auteurs le sentiment d’dchapper it la cu¬ 
riosity maligne du public, on de ne pas rejouir leurs ennemis. 

Priere de cacher leur genre de mort d leurs enfants, d leurs 
parents.— Le sentiment de I’amour paternel survit Jt la pens^e 
de la mort. II se manifeste de mille maniples diffyreutes. Dans 
les huit lettres que nous avons sous les yeux (7 hommes 
1 femme), il se caract6rise par le desir de cacher aux enfants 
le genre de mort. Ainsi, I’un rccommande it ses amis de r^pan- 
dre le bruit qu’il a p^ri par accident; I’anire prie d’ycrire dans 
son pays et it ses parents qu’il a yty ycras^ par une voiture et 
qu’il est mort & I’hopital avec les consolations de la religion, — 
Presque tous conjurent les personnes qui apprendront leur sui- 



DES DERNIERS SENTIMENTS DES SUICIDES. 373 
cide d’en ddrober la conaaissance h leurs eufaiits, leurs pa¬ 
rents qui en niourraient de douleur. 

QUATRltME SOUS-SECTION. — Sentiments religieux. — 
Confiance en la misericorde de Dieu. 

La France est le pays qui a produit les plus admirables ou- 
vrages religieux, et c’est cependant celui ou la pratique de la 
religion est le nioins suhie. Cette disparate est due a la predomi¬ 
nance de rimagiuation sur le jugement; aussi peut-on dire que 
le trait distinctif du caracierc national est le sentiment. Far lui 
s’expliqiienl tous nos succes et nos revers, toutes nos belles 
actions et nos horreurs. — En face de la mort volontaire, le 
sentiment religieux se reveille quelquefois avec force , trente- 
six lellresou notes (21 horames, 15 femmes) atlestent que les 
infortunes qui vont mourir asperent encore en la misericorde 
divine. La reraarque faite sur reievation du chiffre des femmes 
dans les manifestations envers les families se retrouve a un 
degre encore plus prononce dans I’expression du sentiment re¬ 
ligieux. Cette reraarque peul s’appliquer k toute la serie des 
idees sentimentales. — Parini les notes relatives au sentiment 
religieux, nous cilerons les suivantes: « Je me lue pour echap- 
pcr a la debauche, aux passions, au deshonneur, et ne pas per- 
dre I’amitie de mcs parents: j’espere dans la misericorde de 
Dieu, et je crois qu’en raison du motif de mon sacrifice, il me 
rendra plus heureuse dans I’autre monde. » — « Je souffre 
trop, ma mere, jene puis vivre plus longtemps, il fautqueje 
me retire de la terre. Prie Dieu tpi’i! me prenne en piti6 dans 
I’autre monde. ■> 

Un grand nombre se contentent d’dcrire qn’ils demandent 
pardon it Dieu de leur mort, qu’ils out confiance dans sa mise- 
ricordc. Quelques uns, et surtout des femmes, liennent des 
ch'apelets, out a c6l6 d’elles des livres de pri6res ouverts, des 
embl6mes du cube, etc, — Une femme avait trac6 une croix 
au charbon sur la cheminec, et s’etait suspendu au cou une 



bouleille d’eau Wnite et un gonpillon. — Une autre 6crivait: 
<1 J’ai acccpte longlemps mes maux, parce qu’il faut soiiffrir 
pour gagner la vie 6lcrnclle: mais ma misfere est arriv^e au 
dcrniiT dcgre; celle rle ma lille n’cst pas moins grande, je I’ai 
dclerminee h nioiirir avcc moi. Nous demandons pardon i Dieu 
de ce crime, et nous esperons en Ini! » 

Croyance d une vie future; desir de rejoindre ceux qu on a. 
perdus. —^Les ndccssilSs de la vie malerielle, la saiisfaction des 
Sens, rindilTerence de la plupart des liommes pour les problfimes 
qui sont I’objet des medilaiions des pliilosophes et des esprits 
edaires, la legdreie de I’esprit francais, rcndenl Irts bien compte 
du peu d’alteiition qu’on accorde aux questions qui tonchent 5i 
Dien, It la vie future, it retcrnite. A vrai dire, ce sentiment est 
piutSt eiouffe qu’an6anti; car k peine les individus sont-ils dans 
le malheur, qu’ils Ifivent lours regards vers le ciel; mais il n’en 
faut pas moins reconnaitre qii'il y a sur ce point si important un 
vice radical dansi’educationreligieuse.—Vingt-deux autographes 
(18 hbmmes, A femmes) montrent quo la croyance h un autre 
mondeest encore une consolation pour les suicides. — Lesuns 
annoncent quo, mallieureux ici-bas, ils vont chercher le bon- 
heur daiis I'autre monde, voir s’il est possible d’y 6tre mieux. 
Un d’eux ^crit: « Me voilh en grande, tenue, le front haut, la 
conscience nette, pr?t h paraiire devant le tribunal supreme. » 

^—Les antres, dfsolas de la mort de personnes ebduies, vont 
les rejoindre dans I’dternite. — Un jeune homme informe sa 
famille qu’il va retrouver sa mere, qu’il ne petit se consoler 
d’avoir perdue. — a'Plongd dans le desespoir depuis la mort de 
mon enfant et de mon amie, ecrit un homme encore jeune, je 
me donne la mort pour vivre avec eux dans rd*lernite. » 

Les leltres des quatre femmes indiquent le ddsir de se rdunir 
it ceux qn’elles onl aimds. 

Desir d’avoir les prieres de I’Eglise ; refus.— Le suicide et 
les devoirs religienx s’excluent naturellement; mais le livre 
inexplicable du coeur de Thomme vient ajouter une nouvelle 



DES DERNIERS SENTIMENTS DES SUICIDES. 575 
page k riiistoire de ses variations. Ainsi, voila 11 personneS 
(10 homines, 1 femme) qni, selon les probabiliies, onttresrare- 
ment mis les pieds dans ime Aglise, lorsquVlle leur 6lait onverte 
k tous les instants, qui demandenl a y Sire reciics lorsque I’ana^ 
theme leur cn ferme les portcs. Remarqiiez bien que les vivanis 
iront encore plus loin que les morts, el que ces memes hommes 
poor lesquels les croyances religieuses ct le respect envers 
r^glise sont lettres mortes, ne reculeront devant aucun scandale 
pour I’obliger k se parjurer, taut le dogme de la liberld est gravA 
avec intelligence dans les esprils! 

Le plus ordinairement les lettres annoncent que letirs auteurs 
meurent dans la religion calholique, qu’ils d6sirent ^tre enterrfis 
d’aprks les ceremonies de I’Eglise, qu’ils demandent qu’on leur 
dise des messes. Qiielqiiefois, cependant, les suicides ne cher- 
chent qu’a sauver les apparences. Un d’eux dcrit: « Vous me 
rendrez un grand service d’allcr dire au curA qu’on m’a trouve 
mort d’un coup de sang, afin que Je puisse recevoir les priferes' 
de I’^glise, et que mon genre de mort reste inconnu. » 

Recommandation de leur dme dDieU. — A I’approche d’un 
grand danger, sur le point de prendre une resolution extreme, 
lesentiment religieuxse reveille, et le nom de Dieu Se prAsenle 
aussitot sur les Ifevres. Six ecriis (5 hommes, 1 femme) attes- 
teirt que ceite pensde a eie celle d’autant de suicides. Voici quel- 
ques fragments de deux lettres : « Je viens de recommander 
mon ame k Dieu et do faire une priere.— Dans une heure,'Tnes 
tourmenis seront finis, mes derniers moments vont se passer 
eii pridres, — Je demamle pardon a Dieu de ma faute, T1 aura 
pilie de son servileur ! —Je rccommande mon kme k Dieu, au 
nom de notre Sauveur; qu’il la recoive en sa grSce : ma peine 
est au-dessus de mes forces... » 

. CiNQUifeME SOUS-SECTION. — Regrets de la seduction. 

■ II y a ividemment dans I’organisalion et I’Aducation des fem¬ 
mes des parties qui r&lament toute I’attention des moralisles et 



KXAMEN 


376 

des 14gislaleurs. Gliaque annee, des milliers dc naissanccs iil6- 
giiimes, d’avortements, d’iafanticides, d’adulteres, vieniienl 
r6v6Ier I’^tendue et la profondeur du mal. En butte li des atta- 
ques continuelles, ou ne s’expliqne que trop les chutes de ces 
infortun^es. — La seduction, tel est le deplorable chapitre de 
leur histoire. Le nombre des letlres que nous avons recueillies 
est de 9 : rien de plus douloureux que leur lecture. — Presque 
toujours lepaijure et le mensonge, sous forme de promesse de 
manage, sont le point de depart du mal. Void quelques extraits 
de ces lettres : « Aprbs m’avoir promis de m’fipouser, tu m’as 
lachement abandonnde... je te pardonne; mais je ne puis sur- 
vivre it la perte de mon honneur et de ton amour !... » La lettre 
se termine par ces mots : « Je ne Tois plus clair!...»— « Ton 
abandon et ton m^pris sont les causes de ma mort; j’aurais 
cependant vdcu si tu avais reconnu notre enfant. » — « Je re- 
commande mon enfant au digne eccl^siastique qui m’a plusieurs 
fois consol6e; malheur au sMucteurqui m’a perdue, mon ombre 
le suivra en tons lieux!... » — Lne pauvre fille raconte en 
termes toucbants le plan de seduction auquel elle a succomb6, 
I’abandon et le mdpris qui s’en sont suivis; enceinte, elle ne 
peut survivre a son dAshonneur. Dieu punira le miserable qui I’a 
rSduite it une pareille extremite?... — Une pauvre femme, 
egalement abandonnde, ecrit a sa fille une lettre dans laquelle 
elle lui reprSscnte tous les malheurs qui Taltendent, et I’en- 
gage itsuivre son exemple. On les a trouvees toutes les deux 
asphyxiees. 

Encore que, dans I’analyse des sentiments exprimes par les 
suicides, nous nous soyons renfermes exclusiveinent dans ceux 
qui appartiennent it nos 4,395 procfes-verbaux, I’anecdote sui- 
vante, empruntee aux journaux, nous a paru devoir figurer 
convenablement ici. 

Un jeune homme, dont le pfere occupe une position impor- 
tanledans une administration publique, entretenait depuistrois 
ans des relations d’intimitc avec une jeune veuve qui, resUe 



DES DERNIERS SENTIMENTS DES SUICIDES. 377 
sans fortune la inort de son inari, Irouvait clans son travail le 
nioyeu de pourvoir aux besoins de sa niodeste existence. Il y a 
quelques jours, ce Jeune bomme signifia a sa uiailressc que leur 
liaison ne pouvait durer plus longlemps. 

La jeune femme 6couta, sans proferer une plainte, ces paroles 
qu’elle consid^rait comme son arret. La nuit qui suivit, elle ne 
dormit pas; et le lendemain matin, aprbs avoir 6cril une lettre 
qu’elle chargea uu commissionnaire de porter, ainsi qu’une pe¬ 
tite boite cachel6e, le soir seulement, au domicile de son amant* 
elle s’enferma chez elle; mais le commissionnaire n’executa pas 
a la lettre ses injonctions. Ayant une course & faire rue de la 
Chaussee-d’Anlin, il remit cn meme temps la lettre et la boite k 
I’adresse de M. de M... Celui-ci, a la reception de la Iriste 
missive ofl I'infortunfie qu’il abandonnait lui annonfait qu’elle 
venait de niettre fin a ses douleurs par un suicide, courut cliez 
le commissaire de police du faubourg Wonlmartre, le suppliant 
de se rendre au domicile de celte iufortun^e, situ6 rue Roche- 
chouart, et de la sauver s’il en 6tait encore temps. 

Lorsqne le commissaire de police arriva, elle respirait encore. 
Le docteur Aussandon, appel6 en loute bate, ayant rcconnu en 
elle les sympiomes d’un empoisonnemenl par le laudanum, eut 
recours aux nioyeus les plus 6nergiques pour la secourir. 

Pendant ce temps, le commissaire cpnsignait en son procks- 
verbal la lettre du la jeune femme ; « Charles, tu ne viens pas, 
ecrivait-elle, lu ne sais done pas combien je soulTre, et que 
nion unique voeu est de te voir une derniere fois ? Ne me me- 
prise pas en apprenant que j’ai mis voloniairement fin a mes 
jours... Tu me connais, je n’etais pas assez forie pour lutler 
contre le malheur de le perdre! Quand tu recevras cette lettre, 
j’aurai cess6 d’exister... Ce que je I’ecris, ce n’est pas pour 
t’effrayer, e’est pour te dire encore que mon dernier soupir est 
pour toi, que je t’aime et que j’implore ton pardon pour ma 
resolution desesperee- Avee ma letire, lu recevras une bague 
iressee de mes clieveux; porte-la en signe de pardon et de sou- 



378 


EXAMEN 


venir...» La derni{:re partie de la letire est relative aux soins 
de sa sepulture, a laquelle elle veut qu’on consacre le peu qu’elle 
possede. 

All moment ou nous dcrivons, on ne descspiire pas complfiie- 
ment de'rappeler cette malheureuse a la vie. {Debats , lA scp- 
lembre '18/i9.) 

En resumant les divers sentiments exprimds dans ce chapilre, 
on irouve que le premier est celui de la sociabiliifi, manifeslfi 
par les adieux au mondc. Ces adieux solvent eux-mdmes une 
hi6rarcliie eii rapport avec les affections de I'liomme; ainsi ils 
s’adressent suecessivement aux 6poux, aux parents, aux en- 
fants, auxamants, aux maitresses, aux amis, aux counaissances, 
au monde en g^nf'ral. 

La plupart des individus de cette cat^gorie d(5clarent en m^me 
temps qu’ils sont les auteurs de leur mort, et qu’il ne faut in- 
qui6ter personne. Le plus souvent, ils ne disent rien des motifs 
de leur suicide, ou , quand ils les indiquent, ils les attribuent 
aux causes g6ueralement connues. 

Un grand nombre de lettres se terminent par des voeux, des 
recommandalions, des expressions de bienveillance et de grati¬ 
tude. 

Les sentiments de la seconde section concernent surtout les 
devoirs: leur oubli fait le tourment des coupables; ils recon- 
nais.sent leurs fames, temoignent la douleur de n’avoir pu se 
corriger, se puni.ssent de leurs exces, ne veulenl pas desbonorer 
leurs families. 

Plusieurs, par un sentiment exagfrfi de riionneur, ne peuvent 
supporter rid6e d’etre calomnies, soupconne.s, accuses, etc. 

L’analyse des sentiments exprimfe dans les ferits de la troi- 
siiime section est relative a la famille, h I’amour, h I’amitie, 9: 
la bienveillance commune, qu’on n’ose plus appcler fraternite. 
Les individus de cette scrie regrettent la douleur que leur sui¬ 
cide va causer a leurs parents, aux personnes qu’ils aiment; ils 
leur en demandent pardon. Ils montrent une grande sollicitude 



DES DERHIERS SENTIMENTS DES SDICIDES, 579 
pour I’avenir de leurs enfauts, de leurs femmes ou de leurs 
maris, de leurs parents. 

Le cliagrin de la separation est surtoiit ressenti par les fem¬ 
mes, qui nepeuvcnt se consoler de la perte de cenx qn’elles ai- 
maient. Pouradoucir I’amertumede cetteseparation, un certain 
nonibre prient qu’on garde un souvenir d’ciix, qti’on les pleurej 
d’autres, an coniraire, demandent qu’on evite toute publiciie, 
pour ne pas allliger leurs parents ou pour Cchapper aux regards 
d’un monde indilTerent ou mediant. 

L’oubli des injures, le pardon des offenses, la bienveillance 
pour ses semblables, se manifestent souvent aux approches du 
dernier moment, et peuvent etre opposes avec avanlage aux 
sentimenls de haine que revelent ou confirment les testaments. 

L’analyse de la quatrieme section comprend les sentiments 
religieux. Ils se r^veilleiit souvent avec force a la mort chez un 
grand nombre d’individus; ilssoni surtout trfes prononeds chez 
les femmes. Dans ce retour vers les id^es religieuses, la pensee 
d’un Dieu unique est cclle qui se prfeente le plus ordinairement 
k I’esprit : un certain nombre cependant reclament les priSreis 
et les ceremonies de I’^glise dans laquellc ils ont dte dev^s. 
Mais une remarque que nous ne pouvons nous empecher de 
consigner ici, e'est qu’il y a dans I’education religieusc un vice 
radical qui tient sans duute a ce que I’esprit est trop sacriCe H 
la lettre. 

La cinquifime et derniere section est consacree ii I’analyse 
des sentiments expiimes par les victimes de la seduction. La 
pliipart pardonnent a ceux qui les ont perdues; qnelqucs uncs 
font entendre les recriminations les plus vives : on ne peut se 
defendre d’un sentiment douloureux a la vue des pi§ges de 
toute nature tendus a ce sexe faible et sans defense, et dont les 
consequences terribles sont les naissances illegilimes, les avor- 
tements, les adultercs, les viols, la prostitution, le deshonneur 
etle suicide. 



DH DIAGNOSTIC DIFFEHENTIEt 


DU 

DIAGNOSTIC DIFF^ENTIEL DE LA LTP^HANIE 


M. DEViASIAUTi;, 

Medecin de I’hospice de Bicetre. 


En palhologie inentale, les Cvspeces morbides sont assez raal 
caract^risdes. Chaque auleur a sa classification; on, pour mieux 
dire, la plupart n’ont point, a ce sujei, d’opiiiion nette et ar- 
relee. Queiques uns ni2rae pensent qiie I’alidnation mentale 
offre des troubles trop diversifies pour permettre une division 
exacte. M. Foville, dans ses articles du Dictionnaire de mede- 
cine, rejelant, pour cette raison, tonte distinction de genres et 
d’espfeccs, a prefer^ analyser separeinent les differents groupes 
de syinptonies. 

Cette anarchie, toulcfois, est doublemeut regrettable. En 
exposant les praticiens a experimenter les medications dans des 
conditions qui ne soient pas parfaitemenl semblables, ellc nuit 
aux progri's de la th2rapeutique. Dc son cote, la medecine judi- 
ciaire no peut que Hotter, indecise, par la variation des inter¬ 
pretations inclividuclles. 

Ayant vivement senti ces incouvenients, nous nous sommes 
preoccupe, presque a notre entree dans la carriere, des inoyeus 
d’y mettre un terme; et il nous a sembl2 que I’examen com- 
paratif d’un certain nombre de types, des analogies qui les rap- 
prochent, des differences qui les eloignent, etait susceptible de 
conduire h des donnees a peu pr2s satisfaisantes pour fonder 
une nomenclature acceptable. 

Tel a cte I’objct d’un opuscule que nous avons compose a 





»E LA LYPfiMANlE. 


celte ^poque, sous le litre : &'ssai de classification des mala^ 
dies menlales, eldont I’obserTation n’a fait, pour nous, quo 
coufirmer depuis les elements, par la facilile avcc laquelle cha- 
que cas vient se ranger a la place qui lui convieiit. Ce tra¬ 
vail n’a recu que la publicite restreiiite d’un recueil acade- 
niique de province, et, si nous avons differ^ jusqu’a present a 
le produire dans une sphere plusgenerale, c’esi que nous avons 
desir6 que nos idees acquissent la maiuriid necessaire, pour le 
rendre a la fois aussi coniplet et aussi precis quo possible. 

Ges reflexions nous sont suggerees par le sujel surlequel nous 
nous proposons d’emettre quelques considerations. Qu’est-ce 
que la lypemanie? Les cas compris sous cette denomination 
sont-ils identiques ? Cette forme mentale est-elle si bien cir- 
conscrile, que chacun sache y rapporler les folies ressortis- 
sautes 7 

Esquirol, sous la qualification de lypemanie qu’il a le premier 
employee, a rassembie des faits d’une origine ties diverse. 
M. Baiilarger surtout, dans les remarquables articles qu’il a 
publies dans ce recueil inenie, sur la stupidite, a raltache an 
deiire triste des alterations meutales qui en avaient ete toujours 
distinguees. 

Predsons d’abord la nature des folies qui peuvent entrer dans 
ce cadre. Nous montrerons ensuite les differences qui en ecar- 
tent certaines autres. 

Dans la pensee d’Esquirol, le terme de lypemanie dtait des¬ 
tine ^ remplacer celui asscz vague de meiancolie, usite chez 
les anciens, et qui s’appliquait indistinctement & I’ordre physio- 
logique et <i I’ordre paihologique. Restreint au sens exclusive- 
ment nosologique, ce mot, dans la nomenclature du ceifebre me- 
decin deCharenton, comprend tous les deiires partlels produits 
par I’exageralion d’un sentiment depressif en opposition au 
genre monomanie qui se rapporte aux deiires partiels expansife. 

Cette definition est passablement eiastique. Entre la profonde 
tristesse et une disposition expansive, il y a de iiombreux inter- 



382 DU DIAGWOSTIG DIFF^JIENTXEI. 

in^diaires. JNe court-on pas risque do parquer arbitrairenicnt 
ces cas iiiccrtains taiildtdans unecaiegorie, laniot dans raulre? 
Esquirol a fait un genre des illusions et des hallucinations; or 
ces phenomencs quehjucfois apparents, souvent dissiinules, 
iuiprimcnt au d6lire un cachet de melancolic. N’esl-on pas 
encore expose ^ considerer coinnie des cas de lypeinanie de v6- 
riiables hallucinaiions, et vice versa? 

L’hypochondrie fournit elle-iueuie un exempie de I’eui- 
barras que je signale. S’il y a une folie lypenianiaque, c'est 
bicn celle-lit. Esquirol, neauinoiiis, s’efforce de la distinguer de 
la lypemanie; niais ou est la liniite precise entre les deux affec¬ 
tions? 

On dira sans doute que la lypemanie a une cause purement 
psycho-cerebrale, tandis que 1 hypochondrie repond it une 
souffrauce organique reelle, donl le inalade s'exagere I’impor- 
tauce. Celle distinction, selon nous, n’a point une portae incon¬ 
testable. D’ou que vienne la folie, le priucipe iinmediat en eSt 
toujours dans I’action anurniale du ccrveau. Quant aux 
croyaiices errouces, si ieur relation avec la conservation indi- 
viduclle fait du delire hypuciioudriaque une variety du genre, 
cela u’autorise pas sullisammeut le nosologisle it eii former une 
espece a part. Cn grand nomhre de lyp6mauies n’auraieut-elles 
pas d’ailleurs elles-memes leur origine dans des alterations or- 
ganiqucs, dtraugeres a rorgane de la pensee? 

La dcnuminatiou d’Esquirul, sauf un peu plus d'exactitude 
peul-6tre, ne diUere guere, pour la valour, ni de I’ancienne de¬ 
nomination de melaucolie, dont I’esprit restreignail aisement 
I’acceptiou aux cas morbides, ni de I’expression de tristimanie 
adoptee par Rush. 

Eu r6aliie, comme nous I’avons d^montre deja dans noire m6- 
.moire, il n’exisie que deux ordres d’alieuatioiis mentales, g6n4- 
ralesoupartklles, portant, les unessurlcsfacultes intellectuelles, 
lesautressur la diversite des sentiments perceplifs, moraux, alTec- 
lifs, instinctifs, arlistiques, etc, etc. Hallucinations, monetnat- 



DE LA LYPtMANIE. 


SS3 

nies, lyp^manies, d6monomanies, hypochondries* etc., tout 
cela rentrc necessairemeut dans la categoric des folies partielles, 
et d6s lors cliaque cas forme one individuality morbide qui, 
suivant la nature el la nuance du sentiment affecle, presente sa 
pLysionomie speciale. 

Une telle nianiere d’envisagcr les fails ne permet plus de 
confondre, sous un type geueriquc, les maladies les plus dispa¬ 
rates : de rap|)oi ter, par exeinple, a la lypeinanie, des cas d'hal- 
lucinaiions qui out leur place marquee parmi les delires percep- 
tifs. Un individu se croit menace du courroux celeste, s’il 
parle, s’il mange; c’esi une voix surnaturelle qui Ten averlit, 
en lui clamant que ses parents doiveut etre enveloppys dans la 
mSme condamnalion. Sa physionomie conserve I’empreinte 
d’un profond abaltement, sa taciturnity est invincible, ii refuse 
toute nourrilure. Verra-l-ou dans cet alieny un lypyinaniaque? 
L’exagyration du sentiment de la crainle pourrait, sans con- 
iredit, juslilier celte interpretation, mais ne convicnt-il pas de 
rcmouter plus haul, et de rechercber, dans la surexciiation 
Cl ainiive, qui n’esl q.i’uu effet, la maladie meme, que consume 
I’aberratiou hallucinatoire ? 

Ainsi se multiplieut, dans les cas individuels, les incertitudes 
diagnosliques. Esquirol, au surplus, avail lui-m6|ue un vague 
pressenlimenl de cette confusion, et I’influence des penchants 
sur le developpemenldu delire irisie lui semblait si mauifeste, 
que, dans un passage de sou article, il ymet la pensee qu’on 
poui raii fonder, sur la base des passions, une bonne nomencla¬ 
ture de la lypymanie. 

Ce point, loulefois, ne doit pas ici nous occupcr. Nous ac- 
ceptons, pour ce qu’il est, le genre lypemanie, ci-yy parEsqui- 
rol, et qui, etendu ou circonscrit, resume, en lout cas, une 
collection plus ou moins compiyte de inonomanies ou delires 
pariiels. 

La difliculty sur laquelle nous dysirons appeler I’attention 
rnddicale est surtout celle que M. Baillarger a examinye. £st-U 



584 DU DIAGNOSTIC DIFFERENTIEL 

vrai, comme I’a avanc6 notie honorable collogue, que la stupi¬ 
dity doive ytre considyree comme une variyty du dyiire myian- 
colique? 

Commenfons par le dire, tel ii’esl pas notre avis; et si quel- 
que chose nous ytonne, c’est que le savant medecin de la SalpS- 
triyre ait songy 4 assimiler deux maladies, dont personne mieux 
que lui n’a mis eii opposition les caracteres diffyrentiels. Ses 
conclusions, en cela, nous paraissent diamelralement conlra- 
dictoires a ses pi-ymisses. 

La lypymanie, nous I’avons vu , consiste dans rexageralion, 
et ajouton^ dans la Dxite d’un sentiment dypressif. En proie i 
un chagrin araer, a un desespoir profond, a une terreur exces¬ 
sive, I’aliyny rynychit dans I’expression de sa physionomie, 
dans son attitude, dans'son langagc, dans ses rysistances, cette 
situation de son ame. Les faculles generales ne sont point dy- 
truites, la concentration ynergique des sentiments en modifie 
ou en suspend seulement I’exercice. 

Jusqu’ici on s’ytait foriny une lout autre opinion de la stu¬ 
pidity. Par ce mot, I’esprit s’est toujours representy une tor- 
peur intellectuelie, une absence plus ou moins absolue d’idyes, 
I’exercice de la pensye aboli ou entravy, une disposition, enfin, 
pareille 4 celle dont chacun de nous pent se surprendre atleint 
dans certains moments ou les fonctions cdi-ybrales sont inertes, 
comme paralysyes. 

Cette dyfinition , si elle est exacte , ytablit entre les formes 
lypymaniaque et slupide une diffyrence fondamentale. II y au- 
rait entre elles louie la distance de I’activity ii I’atonie, de 
I’ynergie 4 la nullity des operations cyrybrales. C’est plus qu’une 
simple dissemblance, c’est un conlrasle formel. 

Sur quelles raisons s’appuie done M. Baillarger pour ramener 
4 I’unity des espfices niorbides si essentiellement divergentes ? 

« On aurait tort, suivant lui, de croire que la pensye soil 
inactive chez les stupides. Les observations qu’il a recueillies 
atlesteraient, au conlraire, que le cerveau est le siyge d’un 



DB LA LYPltMANIE. 


385 


travail inlfrieurqui absorbe les facultes : I’imagination est en- 
traiiiee par des conceptions delirantes, subjugu6e par des scenes 
fantastiques, de nature effrayante pour la pluparl. Les malades 
entendent des bruits etranges, voient des spectres, des animaux 
gigantesques, des assassins, des abimes, des precipices, etc. » 

Ges phenomenes n’ont point fichappe a la sagacitfi de M. itoc- 
Demazi; ils ont ete egalement signaies par IVl. Ferrus; mais ces 
auteurs, loin de les interpreter dans le sens de la meiancolie, 
n’en ont pas nioins considere avec raison I’afifection dans laquelle 
on les observe comme une suspension plus ou moins complete 
des facultes mentales. 

Ou decouvre-t-on, en effet, les preuves qu’ils dependraient 
de la lypemanie? Dans ceite dernibre forme, dont elles sent 
souvent I’unique source, les preoccupations maladives et les 
hallucinations exercent sur !e physique et le moral une influence 
aussi directe que puissante et soutenue. En cst-il de meme dans 
la stupidite? ividemment non. Symplomes fortuitement ajout6s 
it d’autres symplomes, complications d’un etat qu’elles ne creent 
point, qui peut-etrefavoriseleur production, les sensations dont 
il s’agit n’apportent aucune modification importante a Timmo- 
bilite exterieure, ii I’obtusion intellectuelle, h I’embarras de la 
memoire, it la nullite sentimentale. Rarement il en ressort des 
actes combines, reflechis, taut elles s’olfrent vagues, isoiees, 
disparates, en raison des entraves opposees a I’exercice intel- 
lectuel. f 

Qu’on se figure un clavier sur lequel se promene une main 
distraite ou inexperimentee; soumis au jeu machinal de ses 
propres molecules, et notamment aux impulsions de la circula¬ 
tion sanguine, le cerveau rend ainsi toutes sortes de notes dis- 
cordantes. Il en est des stupides comme de ces hommes de 
r/n exitu , qui ont des yeux pour ne pas voir, et des oreiiles 
pour ne point entendre. Leur situation me parait de tout point 
comparable h celle de gens qui assisteraient en automates ii une 
bataille ou it un spectacle. Impuissants a se soustraire aux im- 
ANNAL. MEt).-psvcii. 2»s6rie, t. III. Juilletl851. 3, ?.S 




386 DU DUGNOSTIC DIFFfiRENTIEL 

pressions dont leur imagination est frapp6e, ils en penvent con- 
server le souvenir, comme ces spectateurs dont je parle se 
rem^morent le bruit du canon, de la fusillade, la m@I£e des 
combattants, les mouvements et lesd^clamations des acteurs, etc. 
En un mot, les stupides sont des t^nioins forces et tout ci fait 
passifs des scenes qui s’accomplissent en eux. 

On a insist^ sur la nature terrifiante des visions. Nous dou- 
tons, et I’analyse des observations connues en fournirait elle- 
m6me la preuve, que ce caraclfere soit invariable. Au surplus, 
111 n’est pas la question; il est certain que sous I’oppression 
c6r6brale, les reves, qu’on me passe cette expression, ne doivent 
pas 6tre couleur de roses. L’essentiel est de discerner quand, 
tristes ou non, les perceptions vicieuses appartiennent a un 
sentiment altfird, ou correspondent h une confusion inlellec- 
tuelle; or ce dernier cas est celui de la stupidity. 

Ge simple parallfele met sufiBsamment en relief les types sail- 
lants, ceux dans lesquels I’engourdissement physique et moral 
est port6 h I’extrgme; mais il y a de nombreux degr4s interm6- 
diaires. La stupefaction alors etant moindre, il pent arriver que 
les idees et les hallucinations sinistres reagissent assez doulou- 
reusement sur I’esprit pour .simuler une lypemanie. Le delire 
alcoolique, I’encepbalopathie saturnine presentent beaucoup 
d’exeraples de ce genre. Toutefois, au fond, la demarcation entre 
le deiire triste et la stupidite est si radicale, que nous allons la 
retrouver dans les moindres details de leur bistoire. 

Si rSelle que puisse apparaitre I’analogie des symptomes, on 
ne tarde gufire, en y regardant de pres, h noter des dissem¬ 
blances, consequences de la diversitA des conditions cerdbrales. 

L’aspect de la physionomie offre un sensible contraste. Gbez 
le stupide, I’hebfitude, I’immobilite des traits, I’incertitude du 
regard r^velenl la nullity de la pens6e et des Emotions. La teinte 
m^lancolique que d^veloppe parfois le sentiment d’un malaise 
vaguement percu s’allie li la torpeur sans I’elTacer. Tout est 
lourd, nonchalant dans la demarche et I’h^itude ext^rieure. 



fiE lA lypManie, 387 

Au repos, on dirait, dans certains cas, une statue sans vie. L’alti- 
tude roido du lypemaniaque, sa figure concentree, chagrine, 
d6fiante, ses yeux fixes obliquement dirig^s, le plus souveiu 
vers la terre, expriment rexasp6ration de la douleur morale. 

Chez le premier, le langage, quatid la faculte ne lui en est 
pas interdite, est obscur et embarrass^ comrae I’intelligence. II 
hesite, cherche ses mots et combine peniblement quelques 
phrases incompletes, incertaines. Ce d6faut de nettetfi est sur- 
toul particulier aux fails accomplis durant les phases morbides. 
Du reste, il n’est pas rarequ’ayant lui-meme une sorte de con¬ 
science de son etat, le malade se plaigne de ne pouvoir se 
rendre compte ni du lieu oh il est, ni des impressions qui I’ob- 
shdent. Quant aux vagues perils qui parfois reffraient, dans la 
plupart des cas, il ne les rallache h aucun sujet pr6cis d’in- 
quietude. 

Le second pourrait, s’il y consentait, et cela arrive quelque- 
fois, prendre part a une conversation suivie; mais habituelle- 
meni il ne fait, dans un dialogue contraint et entrecoup6, que 
se lamenter, divnlguer ses soupcons, ses terreurs, son ddses- 
poir et son dessein d’en fmir avcc ses tonrments imaginaires., 

Dans Tune et I’autre affection, le mutisme a egalement une 
expression differente. Le stupide ne manque pas de bon vou- 
loir. En presence de I’inlerloculeur, il semble preter quelque 
attention a ses paroles; mais soil qu’il ne les comprenne pas, 
ou qu’il ne puisse coordonner les elements d’une pensee , sa 
reponse avorte : I’impuissance le paralyse. Chez le lypgmane , 
la taciturnite s’accompagne presque toujours des marques vi¬ 
sibles d’une violente lulte intfirieure, I’aliene etant partage 
entre le vif desir de rompre le silence et la crainte des suites 
que celte indiscretion pent entrainer. L’effort est tel alors qu’il 
se traduit quelquefois par de I’impatience, de la colere, des 
acies de fureur. Dans certains cas aussi la vehemence du pen¬ 
chant maladif est si intense, que I’altention n’en saurait iStre 
detournfie. 



388 


DU DIAGNOSTIC D1FF£RENTIEL 


Ces reinarqiies s’appliquent a d’autres genres de resistances. 
On sail avec quelle obslination certains lypemaniaques refusent 
la nourriture. L’inutilite de la douche rend souvent indispen¬ 
sable I’alimentation forcee. Jamais de tels moyens ne sont em¬ 
ployes chez ies slupides. On le concoit : un homme qui ne 
pense pas ne saurait se soustraire, volontairement du moins, it 
la satisfaction de. ses besoins uaturels. Mais bien oppose est le 
cas d’un malheureux qui, en acceptant tel ou tel aliment, s’ima- 
ginerait encourir une punition terrible, avaler du poison ou 
aggraver quelque desorganisation interne. 

Par suite de la mSme disposition, lestupide se laisse volontiers 
deplacer et conduire. On I’habille, on le couche, on le prombne 
sans difficulte serieuse. II faut souvent se gourmer vigoureuse- 
ment avec les lypemaniaques pour les reduire k I’obeissance. 

Ces derniers, pour echapper au supplice qu’ils endurent, 
meditent et accomplissent frequemment le suicide. Les stupides 
n’en concoivent pas meme la pensee; et si Ton en a note un 
certain nombre a qui elle est venue, qui ont mfime tente de 
I’executer, il est aise de s’assurer que, resultat fortuit et pas- 
sager du trouble general, elle n’a point chez eux cette lenacite 
logique qu’ou remarque chez les autres. 11 en est de meme des 
actes funestes auxquels les lypemaniaques sont pousses par leurs 
convictions deliranles, tandis que d’habitude inoffensifs, les 
stupides n’en comnietlent de semblables que par exception et 
sous I’empire d’une inspiration toute machinale. 

Ajoutons que I’obstinaiion des lypemaniaques n’est pas tou- 
jours invincible. Des privations, des chStiments plus ou moins 
rigoureux peuvent equilibrer chez quelques uns les suggestions 
morbides. Par la crainte reelle opposee aux terreurs chimeri- 
ques, on les amene a participer aux enlretiens, li confesser les 
influences qui les dominent, a manger, a se livrer au travail. 
On voit aussi de ces malades qui sorlent avec cerlaines personnes 
de I’absolue reserve qu’ils gardent avec d’autres, causant spon- 
tanement avec elles et en recevant de la nourriture, comme si 



DE Lk LYP15MANIE. 389 

une sorte d’attrait etit vaincu leur defiance. L’heure de la jour- 
nfie, r^tat de Tatmosph^re, la disposilion de leur esprit entreat 
pour beaucoup dans ces alternatives de taciturnity et d’expan- 
sion. Aien de semblabie ne s’observe chez les stupides, dunt 
riuertie ne subit point de vicissitudes aussi soudaines et aussi 
capricieuses. 

La tristesse des lypymaniaques rfiagit d’ailleurs sur les fonc- 
tions organiques d’une manifere plus funeste que I’engourdisse- 
ment des stupides; it I’embonpoint ordinaire des uns, on peut 
opposer la frequente maigreur des autres, minys par le chagrin 
et souvent par une abstinence volontaire. Le stupide absorbe 
comme un vygytal. 

Dans la marche, la durye, le pronostic, les causes el le traite- 
^inent, il y a, comme dans les symptomes, quelques diffyrences & 
noter entre la stupidite et la lypemanie. Toutes deux peuvent 
etre continues ou rymittentes; mais dans ce dernier cas, le de¬ 
lire triste offre des fluctuations que Ton ne rencontre point au 
meme degry dans I’aulre forme. Le moindre incident, la plus 
petite contrariyty fait renaitre les accidents; du soir au lende- 
main, d’un moment & I’autre, le lypymane peut diffyrer de lui- 
raeme; chez le stupide, les pyriodes d’amyiioratiou sont ordi- 
nairement plus uniformes et plus soutenues. La diminution des 
symptomes ne tient point, en effet, a un simple changement dans 
la direction des idees, mais a une modification qui s’est opyrye 
dans les organes memes, sous I’influence soit d’une crise nalu- 
relle, d’un remfide ou d’une disposition cliraatyrique. 

La durye des deux affections est indyterininye. Il y a des ly- 
pymanies qui se dissipenl promptement, comme il y a des cas 
de stupidity qui se prolongent d’une maniyre indyfinie. En gy- 
nyral, toutefois, la forme stupide, a moins de dypendre d’une 
lesion incurable, comme lorsqu’elle s’ajoute k la dymence, a 
I’apoplexie, etc., et sans y comprendre la stupeur ypileptique et 
le dyiire ybrieux dont le corn s est passager, parcourt ces phases 
plus rapidement que le dyiire myiancolique. Sur neuf tnaladcs 



DU DIAGNOSTIC DIFFfiRENTIEL 


390 

de ce genre, dont le relev^ est sous nos yeux, le siijour en 
moyenne a de cinquante jours seulenaent. Les cas les plus 
heureux de lypeinanie sont rarement gu4ris dans un aussi 
court espace; car le propre des idOes fixes est de se fortifier 
par elles-memes et de se compliquer en engendrant d’autres 
preoccupations maladives. 

Plus lente dans sa inarche, la lyp6nianie compte en inOme 
temps plus d’insuccfes que la stupiditd; du reste, favorable ou 
fnnesle, Tissue offre dans Tun et dans Tautre cas des diversitOs 
remarquables. Chez le lyp6mane, par exemple, la resolution du 
delire est le plus souvent Teffet d’une diversion morale. Esqui- 
rol et presque tons les auteurs en ont cite de nombreux cas. 
Combien de fois n’a-t-il pas suffi d’une operation simul6e pour 
rendreau calme, du moins mouientanement, tel hypochondriaque 
qui croyait a la presence d’animaux dans ses visceres? Cette 
resolution depend, surlout Chez le stupide, d’une revolution 
organique. Celui-ci, d’un autre cote, s’eteint habituellementavec 
tousles signes de la degradation paralytique, tandis que Tautre, 
lorsqu’il n’abrege pas ses jours par une fin violente, succombe 
prematuremeni, dans la majoriie des cas, soil It Tinanition, soit 
& une affection subaigue de la poitrine ou des entrailles. 

Tout cela s’explique aisement par la nature des causes qui, 
pour la plupart, appartienuent, dans la stupidiie & Tordre phy¬ 
sique, et dans la lypemanie it Tordre moral. La sanction s’en 
trouve enfin dans Tetat du cerveau lui-meme qui, materielle- 
ment lese dans un cas, serable n’accuser dans Tatitre qu’une 
simple alteration fonctionhelle. 

Je n’ai pas besoin de dire que de ces differences decoule une 
therapeutique diverse. ■< 

Tout ce qui peut debarrasser Torgane cerebral du sang ou des 
huineursqui Tengorgent : sangsues aux oreilles, ventouses St la 
nuque, pediluves irritants, exutoires, revulsifsintestinaux, pre¬ 
parations dilfusibles, convient de preference dans la majeure 
partie des cas de stupidite. Ces moyens, au contraire, sans etre 



DE LA LYPfiMANIE. 


391 


pourtant absolament nfiglig^s (car ce sent d’uliles anxiliaires), 
doivent, chez les lypfimaniaques, c6der le pas aux agents de 
revulsion morale, It I’intimidation, aux recompenses, aux exer- 
cices, aux travaux agricoles, etc. 

D’aprSs I’apergu que nous venons de presenter, il est facile 
de voir combien on aurait tort de vouloir confondre des especes 
morbides si distinctes. Mais pour ne laisser aucun doute e ce 
sujet, nous aliens meltre en regard les uns des autres plusieurs 
faits ressortissant a chacune d’elles et choisis surtout parmi 
ceux qui sent de nature & former contestation. Dans une pre¬ 
miere categoric, nous rangerons les observations de lypemanie j 
dans une deuxifeme et une troisieme, cellesde stupidity ordinaire 
et dpileptique; dans une quatrieme, enfin, des cas mixtes, de 
caractere problfimatique. 

PREMifiRE CATRGORIE. 

Observations d’ailections lypemaniaqnes. 

I" Obs. — L...., 3g6 de trente-cinq ans, douS d’une con¬ 
stitution robuste, est d’un caractere naturellement sombre. 
Avant la revolution, il exer^ait, apres avoir et6 tailieur, le 
metier de revendeur d’objets du Mont-de-Piete. Range, 6co- 
nome, il avail realise quelques benefices; mais des pertes rei- 
t6rees ont profondement altere ses affaires. Ces revers aggra- 
verent sa disposition meiancolique. Les moindres impressions 
etaient une source d’inqui6tudes et de terreurs. Son esprit 
lournait a la superstition. Une circonstance fit 6clater le deiire. 
II est invite, un jour, ^ un rendez-vous h Romainvilie, par un 
de ses clients qui doit lui signer un billet. En dejeunant en¬ 
semble , survient un tiers, avec lequel il fait marche pour une 
reconnaissance d’habits engages. 

Getie sorte d’entrevue mysterieuse excite sa defiance; il se 
persuade que son achat est le produit du vol, et dfes lors il a 
penr d’etre poursnivi, emprisonne. Les personnes qui I’appro- 




392 DU DIAGNOSTIC DIFFfiRENTIEL 

chent lui sont suspectes; il lui semble qu’on machine conlre 
lui, que ses ennemis s’entendent au moyen de signaux, qu’on 
melange du poison dans ses aliments. Ses tourments sont tene¬ 
ment insupportables, qu’il tenie de se tuer en se frappant i la 
gorge avec un couteau. 

Plac6 pendant un mois chez M. Pinel, il en sort sans fitre 
am61ior6 pour entrer a Bicetre, le 2k aout 1849. Une saign6e 
lui avail 4te faite, un moxa appliqu4. Sa situation menlale est 
d’abord tr6s variable. Tantot il est plonge, durant des semaines 
entieres, dans le plus profond abatlement, refusant de boire et 
de manger; d’autres fois il recouvre en grande partie sa luci¬ 
dity normale, Alorsil apprecie son 6lat; il n’est point fou, dit- 
il, mais il lui passe par la tSle une foule d’idyes dtranges qui le 
subjuguent. Quinze ou seize mois s’Scoulent dans ces alterna¬ 
tives d’am61ioration et de recrudescence. Plusieurs fois dans 
les inlervalles de rymission prolongye, on a etS tenie, sur ses 
instances pressanles, de lui accorder sa sortie; I’exaspyration du 
mal s’est constamment opposee it I’effet de ce d&ir. 

Depuis six mois, I’intensite des symplomes s’est beaucoup 
accrue. L’aneanlissement est aujourd’hui coniinuel; non seule- 
ment il conserve ses anciennes appryhensions, il se croit cou- 
pable des crimes les plus affreux. Il a assassine au moins une 
douzaine de persounes et n’a plus rien a attendre que la juste 
expiation de ses forfaits. On est contraint de le maintenir aita- 
chy pour qu’il n’attente pas a sa vie. Son regard est d’une 
fixity douloureuse. Il se passe quelquefois des semaines entibres 
sans qu’on puisse lui arracher une parole. C’est avec la plus 
grande difSculte, et en le meuacant de la sonde oesophagienne, 
qu’on parvient quelquefois 4 lui faire accepter de la nourriture. 
£n dehors des visiles, il lui arrive momenlanemenl de s’enlre- 
tenir avec les gens de service, mais vainement lui font-ils pro- 
mettre de causer le lendemain avec le mydecin, cette promesse il 
ne la tient presque jamais. L’intimidation a ryussi quelquefois 
4 opyrer une diversion morale; elle a plus fryquemment ydioue. 



L’amaigrissement. la diminution des forces, I’altdration des 
fonctions digestives, un mouvement febrile persSv^rant font 
craindrc aujourd’hui une issue prochainement funeste. 

IP Obs. — D...., ag6 de treiite ans, d’une constitution 
assez frfile, offre dans sou existence des particularit6s int^res- 
sanles. II est enfant uaturel reconnu. Ayant perdu sa mfere dans 
son enfance, il suivjt, vers I’age de huit ans, son pere, qni 
est alld se fixer en Russie. La conscription I’a contraint de re- 
venir en France. Tomb6 au sort, il a fait son temps de service, 
et depuis sa liberation, au lieu de retourner en Russie, il est 
alle r^sider dans une commune peu distante de Paris, avec sa 
graud’mfere vieille et infirme dont il est le soutien. Son carac- 
tere est fort doux, mais peu expansif. L’irregularite de sa posi¬ 
tion sociale entretienl chez lui une tendance meiancolique. On 
ne saurait dtifr plus range et plus laborieux. 

Jamais il n’avait donn6 de signes d’alienaiion mentale; tout 
a coup, sans causes appreciables autres qu’une exagSration 
spontanee de sa predisposition habituelle, il torabe dans le mu- 
lisme, refuse de manger, abandonne la pipe dont il avail I’habi- 
tude. Son soramcil est agite; il se Ibve dans la nuit, marche 
dans sa chambre au point d’inquieier el d’effrayer sa grand’- 
mere. Des idees de suicide germent dans son imagination, il 
parait^meme qu’il a fait a cet egard quelques tentatives, 

Ces ph6nomenes existaient depuis huit & dix jours, augmen- 
tant d’intensite, lorsque D.... fut conduit ii Bicetre le 12 no- 
vembre 1850. 

Au moment de son entree, sa laciturnite est telle qu’on ne 
peut d’abord lui tirer aucune reponse. Sa physionomie esi 
triste et abattue; son regard incertain et fixe; son attitude est 
celle du decouragement et de I’apathie. On est oblige de le 
contraindre h manger. A force de le solliciter, on finit par obte- 
nir de lui quelques mots. Ses revelations expriment la crainte 
et la defiance. On suppose qu’il est en proie li quelques hallu¬ 
cinations ; son pouls est petit et frequent. 



394 DU DIAGNOSTIC DIFFfiRENTIEL 

Get 6tat persiste S peu pr6s le iri6me pendant une quinzaine 
de jours; parfois des larmes s’^chappent de sa paupiSre, puis 
sa meiancolie se dissipe; it devient conimnnicatif, consent 4 
travailler dans les champs, se rend utile dans les salles et mani- 
feste le desir de retourner it ses dccupations. Nous signons, en 
effet, sa sortie dans les premiers jours de decembre, maisle 
lendemain les symptSmes se reproduisent; heuretisement ils 
furent moins intenses et moins prolonges, et D.... fut definiti- 
venient rendu & la liberty, le 16 janvicr 1851. II n’est pas 
revenu. 

IIP Obs. — B..., tailleur, age de quarante-six ans, esl un 
gros Allemand de nature apathique. Le manque prolonge de 
travail avait dejii, avant la revolution, altere la sei-enite de son 
Sme ; rnais cette propension la tristesse acquit surtont de I’in- 
tensite par suite des evenemehts de fevrier et de pertes d’argent; 
la mort impreviie de son pere y ajouta encore. 11 n’etait cepen- 
dant que sombre lorsque le deiire edata brusquement, le 12 juin 
1848. ^itant h se promener sur le boulevard avec sa femme, it 
la saisit a I’imprdviste et s’efforce de la renverser sous une voi- 
turd. On le condnisit des le lendemain a Bicelre. 

Dans la nuit, il avail dprouve de I’agitation; le matin, 4 la 
visile, il est assez calrae. Toutefois I’expression de sa figure est 
anxieuse et defiante; il met assez de bonne volonte a rdpoddre, 
mais, en raison de la confusion de ses idees, on n'obtient delui 
que des renseignements vagues et peu prdcis. On est d’abord 
assez embarrasse pour determiner la nature de son mal. La 
marche ulldrieure des accidents ne tarde pas a dissijper le doute. 
Cette sorte d’indifference, intermgdiaire entre la lypemanie et la 
stupidite, n’etait, en effet, qu’une remission de symptorries mieux 
caracterises. B... tombe par intervalles dans des accSs d'une 
meiancolie profonde. Souvent il reste pendant des semaihes et 
des mois entiers sans proferer une parole. En cet etat, illni 
arrive parfois de refuser obstinement toute nourriture. Sa figure 
est tantot ddsesperee, tantdt sinistre. Son mutisme n’est'pas 



DE LA LYPfiMANIE. 


395 


toujours absolu, et alors il pleure, se ddsole, se croit un grand 
coupable, implore son pardon. Par moments il est en proie & 
une fureur concentr6e qui se porte beaucoup plus souvent sur 
Ini-meme qde sur les autres, et vingt fois il se fut infailliblement 
ddtruit si Ton n’eut prevenu I’effet de ses determinations en 
Tattachant. Un jour, on I’arreta an moment ou il allait s’arra- 
cher les organes g^nitaux; une autre fois, avec des ciseaux qu’il 
s’etait procures en revenant du travail, il a failli s’amputer le 
membre viril. La peau environnant cet organe, coupee aux deux 
tiers par une incision circulaire, est tombee en partie frappee 
de gangrene. Il a tente egalement de se precipiter par les 
fenetres. 

Le passage d’un etat & I’autre etait quelquefois lent et spon- 
tane, quelquefois provoque et brusque. Les visites de sa femme 
etaicnt en general suivies d’une crise de tristesse. Il y avail 
d’ailleurs des variations inattendues dans son etat moral, et le 
meme jour le voyait, & diverses reprises, demi-raisonnable ou 
accabie et taciturne. On reussissait, non toujours, mais assez 
frequemment, it vaincre Son obstination ou ii ranimer ses espe- 
rances par des moyens d’intimidation ou des exhortations bien- 
veillantes. Nous n’avons jamais eu de preuves quUl ait eprouve 
des hallucinations. 

Dans les commencements, B... a recouvre la liberte de son 
esprit d’une manifere assez eiendue el assez prolongee, pour qne 
nous ayons song6 ii lui accorder sa sortie. Une fois meme nous 
I’avions signfie. Conslamment ca le signal d’une rechule. 
Depuis, les moments de bien-etre sont devenus plus rares, et la 
violence des crises ne se calmait que pour faire place ci un en- 
gourdissement voisin de la demence. Un pen revenu ^ lui, le 
malade se plaint d’une c6phalalgie intense et reclame des sai- 
gn^es. Le 31 octobre 1849, radministration I’a retire de BicStre 
pour le transferer dans son pays. 

1V“ Obs. — P..., jeune Grec, §g6 de vingt-quatre ans, est 
venu, <1 Pari$, pour 4tudier la m4decine. Ses facult4s paraissent 



DU DIAGNOSTIC DIFFfiRENTIEL 


n’avoir pas trfis dfiveloppSes. Indolent par caractfere, ilau- 
rait pref^r6 la vie insouciante de certains 6tudiants & un travail 
serieux. Dans un caK qu’il fr^quente souvent, il se prend de 
passion pour la demoiselle qui lient le comptoir. Cette passion 
resle d’abord concentree en lui-meme. II se contente d’dtre 
plus assidu dans la maison. Plus tard, il risque des demi- 
declarations, qui sont froidemeut accueillies; puis b une serie 
de lettres lendres et decentes, en succMent d’autres hardies, 
insolentes , cyniques. Il Unit par passer toutes ses journees au 
caK, et mdme par ne plus vouloir se relirer lorsque I’heure de 
la fermeture arrive. Un soir, les gar^ons le mettent a la porte , 
et il rentre b leur insu en se faufilant derrifere les tables. Bientot 
de I'agilation se dficlare; il parcourt les rues, un drapeau rouge 
a la main, en d^biiant descho.ses extravagantes. Il est conduit a 
Bicelre le 11 mars 1841. ’ 

Ses discours sont vagues et incoh4rents; poursuivi sans doute 
par des hallucinations, il s’elTraie, pensant qu’on veut le pendre. 

On suppose que les exc6s qu’il a du comraettre en demeurant 
toute la journee au caf4 out contribud, independamment des 
causes morales, a ce desordre mental. 

Quclque temps aprbs son entree, la turbulence fait place a 
un morne anfiantissement. Sa physionomie est ddsespSr^e. Il 
marche tout courb6; sa bouche reste entr’ouverte , des larmes 
s’6chappent de ses paupieres; il n’a pas le courage de se mou- 
cher; il refuse obstinement de manger et de boire. Pendant 
plus de six semaines on est contraint de I’alimenter a I’aide de 
la sonde. Les douches r6p6t6es sont sans efficacitfi. M. Leuret 
conooit I’idfie de le mener au cafd ou se trouve la dame de ses 
pens^es. La sa vivacity renait, il mange et boit avec avidity, et 
commande meme imp6rieusement les plats qu’il desire. Il en 
fut ainsi durant quelques jours. Rentre b Bicetre, il cessait 
bientot d’etre aussi docile. 

Une autre inspiration survient au mddecin. Itl’envoie dans la 
division des agitSs et le fait harceler sans cesse par quelques ma- 



DE LA LYPfiUANlE. 


397 


lades turbulenls, mais inoffensifs. Ce traitement n’est point de 
son gout, et il reclame comme une grace d’etre r6int(5gr6 parmi 
les aliens tranquilles. Cette fareur lui est accordee; on pre¬ 
sume a qnelles conditions. 

A partir de ce moment, P... consent k parler, k manger, k 
prendre part aux exercices et an travail. D6s qu’il retombe dans 
son affaissement, il sufQt pour Ten tirer de le menacer des co- 
lonnes. Pen k pen, enfin, ses idees deviennent plus expansives, 
ses forces etson embonpoint .renaissent, et au boutde quatorze 
mois son retablissement parait assez solide pour qu’il puisse 
supporter le retour dans sa patrie (23 mai 1842). 

V‘ Obs. — D..., quarante-deux ans, imprimeur sur etoffes, 
est dou6 d’une assez bonne constitution; il vit chez sa mkre, 
n’<Stant pas mari6. A I’exception de quelques maux de lete qui 
I’obligeaient k mettre de temps en temps des sangsues, sa sant6 
6tait ordinairement bonne. L’impossibilite de se procurer du 
travail, pendant plus de trois mois, jette du trouble dans son 
esprit. Lui-meme ressent les changemenls que subit son moral. 
Cette disposition a la tristesse augmente de jour en jour; il 
manifeste ses inquietudes par des actes singuliers, un dficoura- 
gement profond et des pensfies de suicide. 

S6questre k Bicetre le 23 novembre 1848, le premier exa- 
men ne fouruit de son 4tat mental qu’une notion incertaine. Sa 
pliysionomie est abaltue , chagrine; il cause difficilement sans 
doute, mais sans trop de resistance. Sa tete semble un chaos 
d’ou la pensee a peine a se d^gager. Plus tard, il est atteiht 
d’une taciturnitd presque invincible. On n’obtient qu’k force 
d’insistance et souvent d’intimida’tion qu’il boiveet qu’il mange. 
La douche, efficace dans les commencements, cesse de I’im- 
pressionner. Il ne sort de son mutisme que pour exprimer k 
voix basse, et aprks avoir 6te talunne, les plaintes les plus ridi¬ 
cules. « Il ne salt ce qu’il est, ce qu’on lui veut, ce qu’il de- 
viendra j sa mere, ses frkres soni morts ou en danger.» Sa dis¬ 
simulation est extreme, et e’est seulement au bout de quelques 



398 DU DIAGNOSTIC DIFFfiRENTIEL 

mois qu’on apprend qu’il est en profe it des hallucinations. Des 
voix confuses lui racontent ce qui fait I’objet de sa terreur. 
Elies retentissent dans soil Sme. II y a surtout log6 dans son 
ventre un petit bonhomme, son mauvais g6nie, qui le tient 
sous sa domination absoiue. 

Sa situation a subi pen de vicissitudes; 5 deux reprises, pen¬ 
dant un mois ou six semaines, et grace soit aux moyens de 
rigueur employes, soit & des faveurs accorddes ou promises, il 
a pard fecouvrer quelque liberty morale. II s’est decide a tra- 
vailler a la pailie et a profiter de la table commune. Depuis plus 
d’un an, toutes especes de stimulations onl ete infruclueuses. 
D.les deux mains sous les pavements de son habit, se tient 
immobile, soucieux et taciturne a i’6cart. Souvent il refuse de 
rfipondre aux questions qu’on lui adresse, ou , s’il le fait, c’est 
en pleurant, en faisant des contorsions, en prononcant les mots 
d’une manifere inintelligible, en tfimoignant du plus affreux 
desespoir. On parvient a le nourrir; parfois neaumoins il faut, 
qu’on hoUs permelte ceite expression, se gourmer avec lui pour 
lui faire accepter des aliments. Plusieurs fois on lui a mis la ca¬ 
misole, a6n de prfivenir des tentatives de suicide. 

VP Obs. — M..., vingt-six ans, dou6 d’une constitution ro- 
busle, 6tudie la medecine; son pfere vit separe de sa mere. De- 
pourvu de fortune , il lulle centre le besoin pour achever ses 
Etudes. Son caractare doux lui concilie I’amitie de ses camarades, 
qui ont fait une collecte pour I’aider a vivre, ce dont sa sus¬ 
ceptibility a 6t6 vivement froissye. Par une fatality bizarre, quoi- 
qu’il ne manque pas de facultys et qu’il soit laborieux, il a yty 
refusy a son quatrifeme examen. Get ychec n’a pas seulement 
humiliy son amour-propre; une clientaie I’aUendail dans une 
province; il avait la perspective d’un mariage avautageux qui 
deVait le sousiraire a sa dytresse. Toutes ses esperances s’yva- 
nouissent en un instant; Il devient des lots sombre et taciturne, 
foil la compagnie des aiitres yieves, s’affuble d’habits communs 
et d’nne hotte pour partager ironiquement le sort des chiffon - 



DE EA LYP^MANIE. 399 

niers. Ses extravagances enfin finissenl par le conduire Ji Bice- 
tre le 18 juillet 1850. 

M... a I’ceil fixe, hagard ; il demeure immobile et concentrfi 
aupr^s de son lit, on se prom^ne dans les cours avec la mOme 
attitude. Sa taciturnity est difficile a vaincre ; il yprouve des 
accfis de violence interieufe qui font quelquefois explosion par 
des injures longtemps contenues, par des exclamations qui 
peignent I’etat de son ame. Son sort est des plus a plaindrC; il 
est destiny sans rymission a etre la victime expiatoire de tons 
les crimes de /humanity. Quoi qu’on fasse, son arret est irryvo- 
cable. Les malades qui I’entourent sont une fiction , ils sont ou 
bien portants ou guyris, parce qu’il concentre en lui tous leurs 
maux. Quelquefois il refuse la nourriture, niais le plus 
souvent il se rysigne a la prendre, sacbant qu’il ne doit pas 
mourir. Peu d’impressions ont jusqu’ici opyry, momentany- 
ment meme, sur son esprit, une diversion notable. Il est, aprfis 
dix mois, ce qu’il yiait a son entree. 

VIPObS. — F..., agy de vingt-deux ans, ayant perdu ses 
parents, ytait venu a Paris pour travailler avec sonfrfere, ouvrier 
ferblantier. Gelui-ci, daiissa sollicitudeextryme, sacrifiejusqn’a 
sesressources personnelles pour lui apprendre un ytat. F..., ce- 
pendant, le quitte et est conduit a Bicytre a son insu. Il parait 
que le caractyre du malade, nalurellement peu expansif, s’ytait 
assombri de plus en plus. Sept a huit mois avant son entrye a 
I’asile, au mois de mai 1847, un ycouleraent urytral avec ba- 
lanite intense, dont les symptomes sont trfes prononcys, aurait, 
selon toute apparencCj contribuy a la manifestation positive de 
sa maladie. Par la honte qu’elle excite chez des jcuues gens ti- 
inides et ingenus, la syphilis produit souvent ce rysnltat. 

F... garde constamment une altitude immobile; sa figure est 
empreinte d’une profonde melancolie; ses yeux sont brillants, 
fixes, immobiles. Non seulement il refuse de rypondre quand 
on lui adresse la parole, il se retonrne ou fait mine de s’en aller, 



DD DIAGNOSTIC DlFFtRENTIEL 


400 

comtne pour 4chapper 4 I’iinportunit^ des interlocuteurs. Sou- 
vent on le surprend versant des larmes. G’est avec la plus 
grande difiScultS qu’on I’oblige a prendre de !a nourriture. La 
doucbe, qu’il supporte avec une tenace resignation pendant 
quelques minutes , finit cependant par lui arracherdes cris 
douloureux, et la promesse, non explicitement formuiee, d’etre 
plus docile. 11 se decide, en effet, 4 boite, 4 manger, 4 tresser 
de la paille. Malheureusement cette amelioration n’est que de 
courte dui-ee, et quelques moyenS que Ton emploie, rigourenx 
on non, rien ne surmonte son apre resistance. Pour lui faire 
prendre certains medicaments, il faut lui faire violence et lui 
meltre la camisole. Sa fureur, en pared cas, le transporte, lui, 
iiiolfeusif, au point de devenir dangereux. Aucun signe parti- 
culier n’a reveie, d’une manidre certaine, I’existence d’hallu- 
cinations. Dans les derniers temps, F... avait beauconp maigri, 
et il tenait si peu compte de lui, qn’il etait devenu gateux. 

La Jialanite et I’ecoulement uretral se sont assez promptement 
amendes a I’aide d’injections et de lotions de nitrate d’argent. 
Cette amelioration avait seuibie exercer passag6rement une in¬ 
fluence heureuse sur sa lypemanie. Plus tard, des vegetations 
nombreuses s’etant developpees sur le gland et le prepuce, II a 
ete transfere dans les salles de chirurgie, on il succomba anx 
suites d’une pleuresie double, le 30 septembre 1848. 

VIII° Obs. — C..., vingt et un ans, gaveur de pigeons 4 
la Valiee, sans etre trSs fort, parait doue d’une bonne constitu¬ 
tion. II a perdu ses parents. D’aprfes les renseignements fournis 
par un parrain qui I’a recueilli, son caractere est doux et expan- 
sif. Il aime a lire et a plaisanter; toutefois, il y a deux ou trois 
mois, on s’etonne des changements qui s’operent en lui. Un an 
auparavant, il avait epronve pendant buit jours une tristesse 
inexplicable; cet etat s’etait reproduit plus intense. Ordinaire- 
menl tr4s actif, il fallaille convier 4 I’ouvrage ; a peine s’il dai- 
gnait rdpondre par monosyllabes aux questions qu’on lui adres- 



DE LA LYPEMANIE. 


UOi 

sail. Les progres de sou accableraent furent tels enfin, qu’on se 
vit oblige de sollicker son placement h Bicetre, le li de- 
cembre 1849. 

Gessymptomes, du reste, auraient coincide avec uneblennor- 
rhagie qu’il aurait dissiinulee et dont nous n’avons point retrouvfi 
les traces. Sa physionomie anim^e est empreinte d’une prfioc- 
cupalion visible. On lui adresse en vain des questions, ii nc 
dfitourne mgme pas les yeux constainment dirig^s d’un m@ine 
c6te. -Une salive abondanle d^coule de sa bouche, et, interrog^ 
avec iiisislance touchant I’origine de ce phenombne, il se borne 
ii rdpondre tout bas qu’il n’a pas prisde remMes. Les exhorta¬ 
tions les plus pressantes sont quelquefpis insuffisantes pourle d6- 
cider a prendre de la nourriture. 

Pendant plusieurs niois, il n’est survenu chez C... que des 
changemeuts peu appi(5ciables. Quelquefois les douches qn’on 
a dt6 contraiiit de rdpeter frequemment I’amenaient & resipis- 
cence. Il promettait d’etre plus raisonnable, de causer, de tra- 
vailler meme. Le plus souveut il les supportait avec une fermetd 
d6sesp6rante. 

Insensiblemcnt, ueainnoins, soil iiiiluence d’une saison plus 
favorable, soit les bains, les laxalifs et les exercices, ses iddes 
tristes perdirent de leur empire. A la classe on put, tant bien 
que mal, lui faire lire quelques passages et chanter quelques 
couplets. On I’envoya aux champs avec les brigades. Toutes ses 
aptitudes se reveillerent. 

On se flatlait d’une issue prochainement favorable; tout 4 
coup les accidents se reproduisent. Sa taciturnity est moins in¬ 
vincible ; il ne cesse pas completement de parler et de prendre 
quelque part aux reunions de la classe, maisil est plus engourdi, 
plus stupide, plus nul. 11 laisse aller sous lui et rit de temps 4 
autre d’une maniple niaise. Heureusement cette recidivene fut 
pas de longue duree. Apr^s environ un mois, I’activity morale se 
ranime, la convalescence se declare et s’affermit. Il obtient sa 
sortie le k juillet 1850. 

AssAL. MSD. -PSYCH,, 2' syrie, t. in. Juillet 1861. 4. 2S 



DU DIAGNOSTIC DIFF£rENTIEL 


U02 

Quelque temps apres, des excfes commis ramenent les ph4no- 
m^n^s inorbides, R4int4gr4 h I’dtablissement, Ic 2U oclobre de 
la mdrae annde, il le quitte de nouveau au bout de deux mois, 
le 2 janvier 1851. Une troisidme fois, enfin, le 2U du mdme 
mois, il y est replacd par suite des radmes circonstances, et n’y 
reste que douze ou quinze jours. 

TX ° Obs. — B..., vingt-cinq ans, ouvrier ebeniste, habile, 
rue Bdthisy, avec sa mere, Sa constitution est frdle; il jouit 
malgrd cela d’nne bonne sante habituelie; son caracldre est 
doux et reflfichi, sa conduite rdgulifere; il aime ii s’inslruire. Une 
affection syphilitique, qu’il a soignee en secret, parait avoir dtd la 
cause ddlerminanle de son trouble mental. Non seulement elle 
le rendait honteux devant lui-radme, mais il en concevait pour 
sa constitution les plus vives inquietudes. Le virus allait se rd- 
pandre dans tous ses organcs, lui vicier le sang, lui ronger les 
os, et crder un invincible obstacle d son inariage. Sous I’empire 
de ces sombres- prdoccupations, il dtait devenu apalhique, ta- 
citurne, solitaire ; on ne pouvait le decider ii prendre de la 
nourriture, mdme il avail manifestd des intentions de suicide. 
Il entre 5 Bicdtre le 11 janvier 1850. 

A la premiere visile, nous lui trouvames la camisole, non 
qu’il fut agitd, mais en prdvision d’un attentat sur lui-mdme. Sa 
physionomie eiait abatlue, inquiele. Une lerreur involonlaire le 
faisail trembler et reculer, dds qu’on s’approchait de lui. Quoi 
qu’on fasse, il est d’abord impossible d’obtenir de lui aucune 
parole. Il finit enfin par repondre ires bridvement et trds timi- 
dement 5 quelques unes de nos questions. Aulant que son 
evidente dissimulation put le permettre, nous jugeames que ses 
apprdhensions n’avaient point pour origine une aberration per¬ 
ceptive. Ilniait, ce qu’il avoua plus tard, avoir eu la maladie 
syphilitique. Les traces en avaient disparu. 

Pendant plusieurs jours, en ddpir des bains, des boissons 
laxatives et de nos exhortations, son dial ne s’amdliora gudre. 
L’impression douloureuse de la douche le disposa a devenir 



DE UL LYPfeMANIE, 


403 

plus raisoniiable. II consentit a frequenter la classe, 4 faire quel- 
ques lectures publiques, puis, aprfes s’gtre occup6 pendant 
quelque temps a tresser de la paille, il alia travailler dans les 
champs. 

DSs lors sa meiancolie fit insensiblement place 4 des senti¬ 
ments plus expansifs. Ses craintes s’evanouirent; il convint de 
I’erreur de ses id^es, proniit de les chasser si elles Tobsedaieut 
encore; le ddsir de revoir sa mere, de reprendre ses habitudes 
acquit une reelle vivacite. Il obtint enfin sa sortie le 1" mars, 
apres six semaines de sejour. Il n’est pas revenu. 

Dans le groupe qui pr6c6de, les caractferes de I’afiection ly- 
p^raaniaque sont incontestables. Chez tons, se r6v41e I’exagf- 
ration d’un sentiment triste qui domine les pensdeset les actes. 
Une defiance et une crainte extremes, la croyance 4 d’ex§crables 
forfaits dont il se serait rendu coupable, enchainent la langue 
de L..., lui font repousser la nourriture et le tiennent dans 
rimmobilit§ du desespoir. Il cn est de mfime du sujet de la 
3» obs., B..,, qui, s’accusant de crimes abominables, pleure, 
se dSsole,- implore son pardon et tourne sa fureur contre lui- 
meme. D..., 5° obs., est encore dans le mSme cas; il ignore ce 
qu’on veut de lui; des voix lui crient que ses parents sont moris, 
qu’il en est cause, et que le supplice I’attend. M..., 6' obs., 
s’imagine devoir Stre la victime expiatoire des crimes de I’hu- 
manite. B.9'obs., est persuade qu’un virus r^pandu dans 
tous ses organes va lui vicier le sang, lui ronger les os, et, dans 
les personnes qui I’approchent, redoute des ennemis disposes a 
lui nuire. P..., 4' obs., en proie & un d41ire amoureux, ne 
recouvre un peu d’animation qu’en presence de I’objet de sa 
ilamme. 

La concentration des traits est une disposition comnatme i 
tous les malades; au chagrin empreint sur la physionomie, 4 la 
fixitd du regard, a la roideur de I’attitude, on juge de la gravity 
de la preoccupation interieure, Cessfgnes sont particuliereraent 



DC DIAGNOSTIC DIFFfiRENTlEL 


m 

maiqufis chez D..., 2‘ obs., C., 8' obs., et F..., 7' obs., dont 
la situation inenlale s’est traduite d’une maniere moins explicite. 

Uii symptbme non moins significatif est le refus obstin6 de 
nourriture. Pas un des malades n’en a 6te exempt, et la r6sis- 
tancea ete, dans certains cas, si opiniatre, que c’etait souvent une 
xfiritable lutte a soutenir. Quelqnes uns fitaient mus par le desir 
d’en finir avec la vie et les persecutions. Uu soupcon d’empoi- 
sonnement agitait le plus grand nombre qui, pour satisfaire 
leur app6tit, s’emparaient it la derobee des mets destines aux 
voisins. 

On remarque 4galement comme une consequence du d6cou- 
ragement moral, la frequence du penchant au suicide. Cinq 
d’entre les malades de cette cat6gorie out tente de se d6truire, et 
trois ont renouvele cette tentative avec une perseverance deses- 
p6rante. Un sixi^me, M..., en a vingt fois concu la pens^e, et 
n’a 6te arreie que par cette idee qu’i^ ne doit pas mourir. Ce 
motif le decide aussi a se laisser alimenter. 

La puissance du sentiment fixe n’a pas, du reste, ete toujours 
uniforme et iusurmonlable, et chez la plupart on a pu acquerir 
dans certains intervalles ou momenlanement par une diversion 
energique, la prcuve dela nature du mal. Ainsi B..., L...,D.. , 
G..., M..., ont cu des moments de lucidite, d’expansion, de 
raison. Taciturnes avec certaines personnes, ils causaient vo- 
lontiers avec d’autres, faisant I’aveu des phenomenes dont leur 
cerveau etait le siege. II n’en est aucun que la crainte d’un 
chatiment rigoureux, la douche en particulier, n’ait amend, 
quelquefois du moins, a parler, a manger, a travailler, a se 
distiairc. L’intimidation I’emportait alorssur I’intensite de I’im- 
pnlsion morbide. 

Dans plusieurs cas, des hallucinations ont dtd constatees. Leur 
role et leur caractdre ont et6 ce qu’on les connalt dans la lype- 
manie, et si elles n’out pas toujours forme la seule base du dd- 
lire, elles ont fortement contribue a I’entretenir par leur repe¬ 
tition plus ou moins rapprochee. 



DE LA LYP£MAN1E. 405 

Les conditions dans lesquelles la maladie s’cst developpee 
viennenl enCn ajouter a I’antoritfi des Elements quo nous ve- 
nons de passer en revue. Sans aucune exception, le delire a 6tB 
le resultat d’une cause morale, de revers, de chagrins, de mi- 
sfere, etc., Chez L.,., ce sont des pertes d’argenl, le manque 
de commerce, qui ont engendre les terrenrs et la defiance. La 
inSlaucolie de B... doit son origine aux memes circonslances. 
Un chomage de trois mois tourne la lete 5 un autre. D..., en¬ 
fant naturel delaissc par son pere, s’attriste de sa situation so- 
ciale. P... succombe 5 la violente passion dont il est dpris, et 
qui n’est point payee de retour. M.6tudiant, sans fortune, 
et qu’attend une clientfele lucrative, est d6moralis6 par un 
gchec subi a son dernier examen. Les trois autres, jeunes gens 
doux et limides, sont effrayes par les consequences d’une affec¬ 
tion sypliililiquc dont ils n’osent faire I’aveu 4 personne. 

Quoique nioins probanls, la marche et le Iraitement du mal 
pourraieut eux-memes fournir quelques lumieres. La majeure 
parlie des cas ont ele rebelJes, funestes, et signal^ seulement 
par quelques remissions plus ou moins saillanles. Parmi les 
trois qui ont gueri, deux n’avaient que des preoccupations 
legcres; le pronostic porte avail ete favorable; en guerissant de 
la syphilis, ils devaient gu6rir de leur melancolie. Plus profonde, 
I’inDuence qui subjuguait le jeune Grec s’est moins facilement 
dissipce; elle ne semblait pas invincible. Quant aux moyens 
qui ont provoquddes changements heureux, durables ou pas- 
sagers, ils apparliennent presque tous a I’ordre moral. Lacrainte, 
les exhortations, les distractions, les exercices, y ont eu la prin- 
cipale part. 

Des differences essenliell^s seront fournies par les fails qui 
vont suiyre. 



DU DIAGNOSTIC D1FF£R£NTI£L 


DEUXiiME CATfiGORIE. 

Observations de stupidity. 

I” Obs. — Madame X.... est douee d’une riche consti¬ 
tution. Dans une union contractSe de bonne heure et heu- 
reuse & beaucoup d’figards, elle puise le germe d’une r§elle 
amertume. Son mari, excellent homme, mais sans ^nergie mo¬ 
rale, est incapable d’ajouter par son travail au modeste revenu 
qu’il possfide. Elle demeure inKconde, et son regret de ne point 
avoir ri’enfants est tel qu’elle consulte, sur sa stfirilitd, les plus 
cfilfebres m^decins. D’un autre c6t6, I’existence du manage est 
prficaire, et Ton songe a aligner une portion d’hdritage dont un 
vieux parent a la jouissance viagere. Mais I’usufruit qui frappe 
celle propri6t6 en d6pr6cie la valeur actuelle. Pour pr6venir la 
n(5cessit6 d’un contrat onereux, madame X... sollicite de son 
pfere une assistance qui lui est durement refusfie. Le march6 
s’accomplit, etcomme pour accroiire leur chagrin, I’usufruitier 
meurt queiques mois apr6s. Sur ces entrefailes, madame X... 
se lie d’fitroite amiti^ avec une famille endett6e, pour qui elle 
a I’imprudence d’emprunter une somme dont le remboursement 
est ineffectufe h I’^chfiance. Onjuge de son embarras. 

Toutes ces tribulations avaient port6 I’agitaiion dans son 
ame. Un soir, elle passe, en rentrant chez elle, auprfis d’une 
veillfie oh se tient une conversation bruyante; elle dcoute et 
entend qu’on parle d’elle d’une facon peu avaniageuse. Sa nuit 
est mauvaise; et comme si tout se r§unissait pour I’accabler, le 
lendemain une de ses amies I’avertit charitablement des propos 
qui circulent sur son compte. 

G’en fitait trop. A I’instant, son cerveau, suivant ses propres 
expressions, se disloque : une moitih lui semble s’^chapper en 
avant, I’autre moiti6 se pr6cipiter en arriere. Des lors ses sen¬ 
timents s’exaltent. Elle se croit perdue, dfehonor^e, se livre 
ii des pratiques religieuses, s’accuse meme devant son mari de 
faules en partie imaginaires. 



DE LA LYPfiMANIE. 


liQl 

Quelques jours aprfes, la manie delate et motive la sequestra¬ 
tion dans un asile special. Madame X... reste deux ans dans 
cette maisou, en proie & une agitation interrompue par quel¬ 
ques intervalles demi-lucides. Sa maladie degenere enfin en 
une torpeur, une uullite qui permetasa famille de la reprendre. 

A partir de cette epoque, madame X... n’est plus qu’un au¬ 
tomate vivant. On I’habille, on la couche, on la fait manger, 
comme un enfant inerte. Ses traits arretes, son regard terne, ne 
revelent aucune pensee, aucune emotion, aucun sentiment. 
Elle se tient, une grande partie des jours, b une meme place, 
debout, immobile, un bras appuyd sur I’autre. Un espace de 
cinquante pas, dans la rue qu’elle babite, est I’invariable lieu 
de sa promenade favorite. Si quelque passant s’elTorce de la 
stimfiler, elle semble ne rien comprendre ii ses paroles; rnais 
sa vue I’impressionne, et si e’est une des rates personnes qui 
ont le privilege de lui plaire, elle lui sourit d’une maniere 
niaise, s’attache k son bras, donnant un signe de regret des 
qu’elie se degage de son etreinte; elle accueille surtout les enfanls 
par des caresses significatives, comme si son instinct predomi¬ 
nant avaitresiste it I'engourdissement des autresfacultes. 

A ces seules marques se reduisaient les manifestations senti- 
menlales. La saute physique s’etait, d’ailleurs, passablement 
maintenue; il y avait de I’embonpoint: seulement la peau, en 
particulier au visage, olfrait une teinte bistre et livide, le ven¬ 
tre empate formait un relief occasionne sans doute par I’irregu- 
larite catameniale et la constipation habituelle. Les jambes aussi 
etaient le siege d’une tumefaction oedemateuse que justifiait 
assez la fatigue d’une station verticale prolongee. 

Sept ans s’etaient ecouies; on regardait naturellement le cas 
comme incurable, lorsqu’une circonstance bizarre vint operer 
dans I’esprit de madame X... une modification imprevue. Son 
mari avait vendu b un voisin une dependance de la maison qu’il 
babite. En consequence de cette vente, un mur separatif dut 
eire eleve dans la cour commune aux deux corps de bbtiments. 



408 DU DIAGNOSTIC DIFPfiRENTIEL 

L’aspect de cette sorte d’£cran, qui limitait sou horizon ordi¬ 
naire, choqua vivement niadame X... L’inipatience qu’elle eu 
coufut, irrit^e par cette sensation penible incessamment re- 
nouvelee, donna le coup de fouet au cerveau. line reflexion en 
amena une seconde, celle-ci une troisifeme. La nuit qui offus- 
quait son intelligence finit par se dissiper. Madame X... s’ira- 
posait nganmoins la contrainte d’un mulisme volontaire; inais 
il etait facile de constater par les changements organiques les 
progres de la transformation morale. Une physionomie plus 
animfie, le teint redevenu fraisetrose, la chute du ventre, I’en- 
flure des merahres infSrieurs diminude, une mimique plus ex¬ 
pressive setraduisant par un besoin de locomotion etde commu¬ 
nication inaccoutum6, par des gestes et des sourires sends, en 
etaient les indices irrecusables. S’ouvrant eufin a quelques per- 
sonnes, puis il sa famille, madameX... avoue que depuis plus 
de trois mois, elle dtait rentree en possession de ses facullds. 
Son etat antdrieur ne lui apparaissait que comuie le souvenir 
vague d’un demi-sommeil troubld par quelques revasseries. 

Ce qu’il y a de merveilleux dans la gudrison de madame 
X..., c’est qu’a part un reste d’impressionnabilite morbide, 
le retour a la raison fut aussi complet que possible. Tout poiTc 
a croire que ce bien-dtre n’eut subi aucune interruption, si de 
nouveaux chagrins ne fussent survenus. Mais aprds avoir joui 
meuf ans de toule son intdgritd intellectuelle, une rdcidive, ca- 
racldnsde par les memes symptomes d’andantissement moral, 
surgit encore h la suite de vives contrarietds de famille. Cette 
crise, heureusement, eut une issue tout aussi favorable et beau- 
coup plus prompte que la premiere. MadameX... se rdtablit eu 
moins de dix-huitmois; elle a seulement, depuls lors, la singu- 
liere obslination de ne vouloir a aucun prix mettre le pied hors 
de son appartement. 

II' Obs. ^ G. cinquante ans, peintre et concierge, 

est done d'une assez forte constitution. Sa conduite parait 
reguliere. En 1845, si Ton en croit sa femme, son esprit 



DE LA LYPfiMANlE. 


m 

auraitdejJi subi iin premier derangement. G..., an milieu de 
son trouble, ayant disparu de chez lui, aurait 6t6 pendant trois 
mois absent, sans qu’on ait pu savoir ce qu’il dtait devenu. 
Un nouvel acces de delire se serait reproduit I’annSe derniferej 
a la suite d’un paroxysme d’asthme. G... s’imaginaii 6tre riche, 
fortet puUsant. Dans toutes les personnes qui I’entouraient, il 
voyait des serviteurs'on des inf6rieurs, k qui il donnait des 
ordres. Traill chez lui, il guerit au bout d’uii mois. 

Cette fois, les accidents ont une origine plus frappante. La 
terrible bataiile de juin venait d’axoir lieu. Dans le faubourg 
Poissonniere, ou G.... residait, les rues etles maisons sent en- 
vahies par la garde nationale. L’efTroi de ce malheureux cst 
d’autant plus grand qu’un dc ses jeunes locataires a tire, des 
mansardes, sur la troupe. D’etage en fitage, il parcourtles cor¬ 
ridors, en criant que tout etait perdu, qu’il fallait prendre les 
armes, qu’on menafait de fusilier ceux qui avaicnt empoisonnc 
I’eau, le vin, le lait. Pour se dfirober aux poursuites, il monte 
sur le toit, et, corame les pompiers accouraienl a ses cris pour 
le prot6ger, lui, pensant rencontrer en eux des ennemis, s’in- 
trodnit dans la chemiuee d’ou il sort les mains noircies, dechi- 
rees, et portant les traces de briilures. Il se sauvc ensuite dans 
la rue, ou il est arrele el conduit a Bicetre, le 27 juin 1848. 

Sa figure est cmpreiiite d’un profond elonnement. Tanlot 
il demeure niorne et immobile, d’autres fois il est saisi d’une 
agitation automatique excitee sans douie par le souvenir des 
impressions qu’il a ressenties. Tout jugemcnt n’est pas aboli; 
ses id6es sont confuses, il parvientdifficilementk les produire et 
il les cncbainer. On voit neanmoins qu’il veut y mettre de la 
suite; et apres quelque temps d’eutretien avec lui, on fiiiit par 
saisir I’ensemble des circonstances qui ont provoquu le des- 
ordre mental. La terreur qui le domine encore n’est point 
chez lui le r^sultat d’une idee fixe, d’un d61ire partiel; clle pro- 
vient exclusivemenl des fausses perceptions engendrees dans le 
chaos de son intelligence. iVon seulemcnl iljiesanrait sc rendre 



DC DIAGNOSTIC DlFFfiRENTIEL 


/llO 

compte de son transfert h I’asile; il est compl6tement d6payse 
dans le lieu on il se trouve. Tons ses voeux se bornent a etre 
reconduit chezlui. 

Le traiteraent employe est exclusivement physique, etconsiste 
en ventouses scariliees, revulsifs aux extrdmites, boissons laxa¬ 
tives, purgatifs ^nergiques, lels que le croton tiglium, potions 
diffusibles, bains, etc. 

Pendant huit jours, la situation varie pen; la plupart des 
nuits sont agit§es; dans le jour il est plus calme, mais les facul- 
t6s sont toujours tres obtuses. A la longue, neanmoins, les phe- 
nonifines sedissipent; iln’y a plus qu’un 16ger ressentiment des 
visions, la physionomie se ranime. G.... se reconnait, soutient 
la conversation, et avoue sortir comme d’une nuit profonde. 
Il demande alors avec instance & etre employe aux divers tra- 
vaux de la maison. 

G...., en effet, reste pendant plusieurs mois presque volon- 
tairemeut dans I’asile. 

Sa convalescence, sauf une exaltation de quelques jours sur- 
venue sans cause appreciable, vers le mois de septembrci s’est 
progressivement affermie. Il a 6t6 rendu a sa famille, le 14 mai 
1849. 

IIP Obs. — B..., soixaute ans, parait dou6 d’une bonne con¬ 
stitution. Sa femme ferait remonter I’origine de sa maladie a 
d’anciennes souffrances endorses en Espagne, lorsqu’il 4tait 
militaire. Elle ferait en outre jouer un role 4 une attaque de 
cholera en 1832, et 4 un 6crasement ulterieur de I’orteil; 
mais cette interpretation est dementie par la bonne sante con- 
stante dont le malade a joui depuis tons ces accidents. Si on 
Ten croit, B... aurait donne dej4 quelques signes de faiblesse 
mentale, lorsqu’une affection diarrheique le forca d’entrer 4 la 
Pitie. Le malade y resta cinq ou six semaines, et revint chez 
lui. La debilite de ses id^es sembla 4 sa femme plus manifeste; 
il commettait de frequents oublis, dechirait, et nesavaitcequ’il 
faisait. Peu a peu, il est tombe dans une sorte d’aneantis- 



DE LA LYPfiMANIE. 411 

seineiit, et douze jours aprfes sa sortie de I’hopital, il a ete trans- 
f6rd & Bicetre, le 6 octobre 1848. 

B... ne prononce que quelques mots saiis suite. On I’inter- 
roge, il ne saurait aboutir a uiie r6ponse. Sa vue h§b6t6e se 
porte vaguemeut sur les objets qui I’entourent. En marchant, il 
a peine 4 se soutenir sur ses jambes: on dirait qu’il est depayse 
et cherche a se reconnaitre. Par raonients, il seinble rfiagir 
centre des sensations int6rieures, et repond 4 des voix qu’il en- 
tendrait dans le loiniain. En dehors de ces rares exclamations, 
B... estinerte, passif; I’exercice de la pensde est notoirement 
suspendu. 

Nous portames un pronostic defavorable, moins a cause de la 
forme stupide souvent curable, que de la dfimence qui ne gu6rit 
jamais. Neanmoins une amelioration inattendue ne tarda pas 
a succeder a I’emploi de moyens finergiques qui consistferent 
en plusieurs applications de ventouses scarifiees a la nuque, 
calomel a la dose de 40 a 50 centigrammes, sinapisraes, etc. 
Au bout de quelques jours, I’oppression cSrebrale commenga 
a diminuer. Le malade repondait brievement a quelques unes 
de nos demandes. 11 se rendait compte du lieu dans lequel il 
se Irouvait, et expliquait obscurement par quel concours de 
circonstances il avail du y venir. Pas plus que sa physionomie 
et que son altitude, son langage ne dSnotait I’existence de sen¬ 
timents tristes. 

Ce retour de I’activite cerfibrale ne cessa d6s lors de faire des 
progres. Deux mois apr^s son admission, il aurait meme §te 
possible de le rendre a la liberte, si les signes d’une caducitd 
prScoce ne nous eussent engage, sur les instances de sa famille 
indigente , a solliciler sa migration dans la division des vieil- 
lards. Plusieurs certificats adressfe en ce sens a I’administralion 
sont jusqu’ici rest6s sans elTet, et B... a continue de figurersur 
les cadres de nos malades. Son 6tat, depuis deux ans, a peu 
vari4; il est calme, raisonnable, peu expansif. On I’a occupe a 
differenls iravaux; sa saute physique n’a point souffert. Il 



412 DU DIAGNOSTIC DifFERENTIEL 

est seulement visible que I’energie intellectuelle baisse clc plus 

en plus. 

IV' Obs. — A..., Irente ans, corroyeur, estdoue d’unecon- 
stitulion prcsque athletique. Alteint d’uiie douleur scialiquc 
intense, aprfes s’elre soign6 inutilement chez lui, il a fini par 
se decider h entrer a I’Hotel-Dieu. Il y 6tait depuis quelques 
jours, lorsque des symplomes d’agitation se declarerent. Quelle 
fut la cause de celte complication ? Nous ne le pumes savoir. 
Un jour il s’^chappe de son lit it I’improviste , et va se pr6ci- 
piter a la Seine. Get 6venemenl occasionne son transfert a Bi- 
cglre, le 21 juillet 1848. 

Lc suicide, dans ce cas, 6tait-il volontaire? 11 est beaucoup 
plus probable que le malade aura cbei it une de ces fascina¬ 
tions si communes dans I’cspfece de delire dont il ost affect^. 

L’h6b(5tude est peinte sur la physionomie de A... 11 regarde 
en automate autour de lui. Si ses trails r^flechisscnt quelque 
inquidtude, celle-ci est moins I’indice d’une terreur reelle que 
d’un malaise g^neralement senti. Ses reponses lentes, embar- 
rassdes, confuses, ne rfivfelent aucune id^e fixe de tristessc ou 
de crainte. Le plus souventil est morne et taciturue, ne sachant 
ni oil il se Irouve ni ce qui lui est arrive. Parfois au conlrairc 
il s’agitc, pousse des cris, invoque du secours; son imagination 
est le jouet de sinistres hallucinations. La pesanteur physique 
est a I’egal de I’engourdissement moral. On est oblige de le 
contenir dans son lit, it cause de sa faiblesse. L’enscmble des 
symplomes d^nonce une profonde altfiration du cervcau. La gra- 
vilc du pronostic porte ne s’est point en ellet demeniie. Sangsucs 
et ventouses reiterees, exutoires, pilules purgatives, acetate 
d’ammoniaque, etc., ont reussi it peine a procurer quelques 
amfilioraiions passageres. A rexceplion de quelques acc6s de 
violence, il est presque coustamment demeurfi dans le mfime 
etat de nullite el de mulisme. Cette derniere annee, il a eprouve 
plusieurs congestions cerebrales qui, cliacune, I’ont forc6 it 
gardcr le lit fort longlemps. La degradation arrive a son 



DE LA LYPtMANlE. 413 

dernier lerme. La tentative de suicide ne s’est point renou- 
ve!6e. 

V' Obs. — C. soixante-deux ans, concierge, est adrais a 
Bicfitre, le 6 janvier 1849. Son etat physique et moral est gra- 
vement compromis. De ses rfiponses incertaines, monosylla- 
biques ou nulles, on ne peut tircr aucun profit. Son fils raconle 
que les evenements de juin ont provoqufi chez lui une impres¬ 
sion p^nible, et que depuis ses facult(5s se sont graduelleraent 
alter^es. La memoire notarament s’4tait Ir&s affaiblie. II 4tait 
sujet it des terreurs involontaires, resultat d’hallucinations 
qu’explique suffisamment I’origine du mal. 

L’intelligence de G... est un vrai chaos; son regard hfibetfi 
se porte vaguement sur les objets qui I’environnent sans en fixer 
aucun. II ignore completenient ou il se trouve, et se raontre 
sans cesse disposfi a s’en aller, on ne sait ou. La majeurc panic 
du temps il est calme, se bornant 4 proferer quelques mots sans 
suite ou a rire d’une maniere niaise. D’autres fois, il crie el 
s’agite 4 I’aventure, sans but, d’une facon lout 4 fait mecanique. 
En se contcmplant, renferme dans la camisole : « Jamais, dit- 
il, il ne s’est vu corame fa. » 

Bien que marie, C... se serait livr(5 avec fureur 4 I’onanisme. 
Cette pratique a entrain6 chez lui une dysurie et une constipa¬ 
tion habituelles; mais si elle est entree pour quelque chose dans 
le developpement des accidents c§r6braux, elle n’a eu que pen 
de prise sur le temperament; car C... pr^sente un embonpoint 
remarquable. 

Il n’y avail que peu d’espoir 4 fonder sur les suites de la 
maladie. Toutefois la terminaison fatale eut lieu beaucoup plus 
lot que nous ne I’avions augure. Dix 4 douze jours aprfes son 
entree, C... vit son engourdissement s’accroitre d’une maniere 
subite. Le 28 janvier, iln’existait plus. 

L’autopsie r6v6!a les lesions suivantes : 1“ une congestion 
tr4s forte des vaisseaux de la pie-m6re; 2“ un epaississement 
notable des membranes; 3° un double ^panchement sereux 



UiU nc DIAGNOSTIC DlFFfinENTIEL 

considerable dans les ventricules lalfiraux et a la base du crane. 

VI' Obs. — C..., dix-sept ans, coraniissionnaire, est done 
d’une forte constitution. Uii niois avant son entree a BicStre, le 
9 aout 1849, sa sant6 paraissait excellente. II aurait eu, d’aprfes 
des renseignements vagues, uiie blennorrhagie anterieure, dont 
les traces n’exislaient plus. Des douleurs d’estomac, une diar- 
rhee opiniatre etant alors survenues, il se fit adinettre 41’hopital 
de Bon-Secours. Son etat, loin de s’ameiiorer, aurait pris les 
proportions d’uiie fievre lyphoide legere. II touchait neamnoins 
a la convalescence , quand se inanifesterent des sigues d’aliena- 
lion menlale. 

L’embonpoiui n’avait pas considerablement diminue, la 
langue etait encore rouge el couverte d’un enduit jaunalre; 
le pouls battait soixante-quinze fois; ses traits refl6taient une 
profonde hebetude. A peine si, malgre les excitations les plus 
pressantes, on put obtenir quelques vagues reponses. Plusieurs 
d’entre elles annoncaient que tout sentiment de la realite n’etait 
point eteint. C... parla de ses premiers symplomes, des moyens 
qui lui furent conseillcs. II reconnut le mois et I’annee. Du 
reste, il etait comme egare dans sa salle, el se dirigeail sans cesse 
vers la porte pour s’en aller. Son esprit n’etait preoccupd d’au- 
cune idee fixe. Le seul desir qu’il format lorsqu’on le provo- 
quail, etait de retouruer avec son pere et sa mere dont il etait le 
fils gate. Souvent il se lenait immobile et impassible a la meme 
place, soil dans le dortoir, soil dans les cours. Par moments, il 
etait pris d’une agitation plus ou nioins durable qui se traduisait 
moins par de la loquacite que par quelques marques d’impa- 
tiencc et de coI6re. 

En raison de la forme de la maladie , et des conditions dans 
lesquelles elle avail pris naissance, nous poiTames un pronoslic 
favorable. Des ventouses scarifiees, des purgalifs, un vesicatoire 
au cou , des tisanes rafraichissantes , des potions diffusibles, nc 
tarderent pas eu effet a diminuer I’oppression cer6brale; m.ais 
cette amelioration ne fut ni complete, ni constante. Pendant 



DE LA LYPtMAWE. 


415 


plasieurs mois, C... passa par une s4rie d’alternatives de stupeur 
et de demi-lucidit4. Ses pens4es, ineme dans les intervalles les 
raeilleurs, demeurferent toujours lentes et confuses. II travail- 
lait un pen comme une machine. Ses r6v4ialions n’accusferertt 
la domination d’aucun sentiment triste. Rien n’indiquait non 
plus qu’il eflt fiprouve de noinbreuses visions. 

C’est dans cet 4tat Equivoque queC... contracta snccessive- 
ment une scarlatine et une ophthalmie qui le mirent a deux 
doigts de sa perte. L’amaigrissement fut extreme, la torpeur 
considerable; il fmit heureusement par s’en relever. Cette af¬ 
fection intercurrente eut une mediocre influence sur I’etat 
moral, sauf une perseverance plus uniforme de la remis¬ 
sion. Ses parents ayant fait de vives instances pour le reprendre, 
nous dflmes, 4 contre-cceur, acceder 4 leur desir. Il est sorti le 
12 novembre 1849. Vraisemblablement la guerison se sera ef- 
fectuee 4 la longue; du moins il n’est pas revenu. 

En rapprochant les observations de cette deuxiSme categorie 
de celles de la premiere, il est aise de constater I’opposition qui 
les separe. Loin d’etre concentree avec force sur un objet, la 
pensee ici est confuse, incertaine, nolle. Il n’y a ni chagrin, ni 
desespoir, mais stupefaction, chaos, impossibilite de se recon- 
naitre soi-meme. Tel est I’etal. de madame X..., veritable auto¬ 
mate qui ressemble 4 une masse inerte , incapable d’emolion , 
et dont le visage immobile et le sourire niais Irahissent I’absence 
d’operations intellectuelles. Tel est, 4 un degre beaucoup 
moindre, celui de G..., 2' obs. Depayse dans I’hopital oil il se 
trouve, il ne saurait se rendre compte ni de la maniere dont on 
I’y a conduit, ni des objets qui I’entourent. Le fil de ses idees 
lui echappe; il a peine 4 comprendre les questions qu’on lui 
adresse, et souvent fait de vains efforts pour arriver 4 y formoler 
une rdponse. La situation de B..., 3' obs., est de tons points 
analogue. Aucune marque ext4rienre n’indique qu’il eprouve 
une impression sentie. A un engourdissement moral absolu, 



DU DIAGNOSTIC D1FF£RENTXEL 


A..., U‘ obs., joint unedebility physique profonde. Hen esi de 
mSme de C, 5® obs. Enfin, les manifestations morales de G..., 
6' ohs., sont en parfait rapport avec 1’expression de betise 
st6r6otyp6e sur sa figure. 

Si Ton en excepte madame X..., tons les autres malades out 
^le tourmentfis par des hallucinations; mais celles-ci, au lieu 
d’etre fixes, de se reproduire h peu prfes les monies et de tyran- 
niser la volonte, comme dans la lypfimanie, n’ont 6te que des 
accidents fortuits dans ie trouble mental. N6es du jeu automa- 
lique du cervcau, ces visions n’ont d§lermin6 qu’une reaction 
vague et dfoordonn^e, a laquelle la reflexion , la conscience ne 
participaient nullement. G..., pour echapper a des ennemis 
fantastiques, crie au secours, et se prficipite de tous cotes, sans 
savoirou ilva. A..., en proieii une agitation extreme, s’dchappe 
de son lit, court dans les salles, et, en se sauvant, se jetle dans 
la Seine. C... est de meme toujours dispose i s’enfuir. B... sort 
de temps en temps de sa torpeur pour repondre a une voix qui 
semble I’appeler dans le lointain. C .., 6' obs., dirige ses re¬ 
gards en tous sens et s’avance sans cesse machinalement vers 
les issues qu’il croit apercevoir. 

Une sorte de leinie m61ancolique est emprcinte dans la piiy- 
sionoinie do quatre de ces stupides. On le congoit, et par le 
res.senliment des fausses perceptions qui generalement sont de 
nature effrayaule, et par I’inipression ind4cise du malaise occa- 
sionnc par la maladie. Alais ni dans leur attitude indolente , ni 
dans leur physionomie h6betee, ni dans leur langage embarrassfi 
et insignifiant, on ne d^couvre la trace d’une preoccupation ex¬ 
clusive et suivie. Revenus a eux, ceux qui ontgueri n’ont eux- 
nifimes accuse qu’un etat de confusion et d’egarement dont il 
no leur reste qu’uii souvenir tres incoraplet. 

Contrairement it ce qui a lieu dans la lypenianie, les excita¬ 
tions morales les plus vives n’ont apporte aucune modification 
brusque et passagere dans les manifestations intellectuelles. 
Touie amelioration a ete le fruit oo d’une crise spontanee, ou 



DE LA LYPfeMANIE. 


hii 

de rop6ratioii d’un remMe physique. Chez quelques uns, B... 
el G..., par exemple, le mieux s’est dessine, avec une prompti¬ 
tude qui est exceptionnelle dans le d61ire triste, 

Le inutisme, si opiniatre chez certains lyp^maniaques, ne 
s’est offert qne chez madame X..., ou il dependait visiblement 
de I’impuissance. Les autres avaient bonne volontd de repondre, 
et ils le faisaient dans la limite de ce que permellalent les en- 
iraves appoTldes il Taction c^r^brale. Aucun n’a refus6 la nour- 
riture, et si A... a failli se noyer, il est douteux que cet acle 
ait 6t6 du a une comhinaison volonlaire. A..., qui vit encore, 
u’a jamais manifeste les signes d’une tristesse profonde, ni la 
pcnsfie de se detruire. 

Il faul ncter, cu outre, que les causes, morales dans la plu- 
partdes cas de lypfimanie, ont, dans ceux qui prdsentement nous 
occupent, etc presque toutes materielles. La stupidit§ chez mar 
dame X... a succ^de a une manie chronique. Celle de B... est 
consecutive h une diarrhee prolongee pour laquelle il a ete traile 
il la Pitie. A... nous est arrive del’Hotel-Dieu, od des signes de 
meningite avaient complique un violent lumbago. Chez C..., 
5' obs., la degradation des faculies intellectueiles existait dejii, 
depoislonglemps, lorsquelastupidiie est surveuue. C...,6'obs., 
sortait d’urie fievre typhoide. Le seul G... aurait du son desordre 
intellectuel ii une impression morale; mais celle-ci eiait bien 
de nature h provoquer la stupeur plulot qu’un delire partiel. La 
terreur occasionnee par la terrible bataille de juiu, Tapprehen- 
sion d’etre confondu avec les insurges pris les armes a la main, 
suffisaient, en effet, pour atonifier le cerveau et bouleverser en 
un instant toutes les idees. 

Une difference frappante existe done entre les deux ordres de 
faits que nous venous de comparer. Elle ressortira non moins 
sensible de ceux de la troisierac categoric. 


ANNAl. MSD.-T 


I. 2«seric,f. lit. Jnillet <851. 6. 




418 


l)IJ DIAGNOSTIC DIFFfiBENTIEL 


TROISifiME CATEGORIE. 

Observations dc stupidity dpilcptique. 

P° Obs. — D..., vingt-cinq ans, admis 4 Bicfitrelei? f6vrier 
1841, est 4pileptique depuis plusieurs anodes. Les altaques se 
manifestent par series. II est quelquefois une, deux semaines ou 
menie un mois sans en avoir, puis elles reviennent en se rappro- 
chant au point d’apparailre tons les jours et meme plusieursfois 
dans les vingt-quatre heures. Divers traiteiuents on 16te employes 
sans succes. M, Leuret, ayant confu I’idde d’isoler 61ectrique- 
ment ce malade, en I’obligeant ii rester sans cesse sur un lit a pieds 
de verre, il ei\ r6sulta une singuliere transposition des crises, 
qui, transitoirement, au lieu de diurnes devinrent nocturnes. 

Dans le principe, rii6b6tude, succ6dant aux convulsions, 6tait 
passag6re ; elle a lini par devenir, depuis quelques annfies, per- 
manente, et jamais, daiis ses jours les meilleurs, D.